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RONSARD

EN VENDÔMOIS, ANJOU ET TOURAINE

Fiches de géographie littéraire

Pays de Ronsard carte

A TALCY on voit l'ancienne demeure d'été des Salviati, agrandie et fortifiée par les soins de Bernard Salviati, avec le parc, le puits et le pigeonnier que connut la jeune Cassandre, peut-être — mais rien n'est moins sûr — en compagnie de son cousin Pierre de Ronsard. Ce château devait abriter, quelques années plus tard, les amours d'Agrippa d'Aubigné et de Diane Salviati, la nièce de Cassandre.

C'est aux FONTAINES DE COURTIRAS qu'on a voulu y situer la demeure de Cassandre mariée à Jean de Peigné. La fontaine, "au  fond d'un val émaillé tout au rond de mille fleurs", serait celle où Cassandre se baignait "toute nue" sous les yeux de Ronsard.

A VENDOME, une plaque commémorative fixe l'emplacement présumé de la maison que loua Ronsard pour être près de sa Cassandre. Cette maison, toute proche de la chapelle Saint-Jacques, a été détruite et remplacée par les constructions du collège d'Oratoriens que fréquenta le petit Honoré de Balzac. Le jardin de cette maison, traversé par un bras du Loir, est devenu le "parc Ronsard".

Au GUÉ-DU-LOIR, le manoir de La Bonaventure appartint à Nicolas Girard de Salmet, qui y organisait de joyeuses réunions auxquelles participèrent Antoine de Bourbon et Ronsard. Son petit-fils, Guillaume de Musset, épousa la fille de Cassandre en 1580.

A MONTOIRE, au pied des ruines du château, dans un site de verdure au bord du Loir, on pénètre dans le prieuré Saint-Gilles, dont Ronsard fut prieur. On y voit encore sa maison à côté de la chapelle ornée de fresques des XIIe-XIIIe siècles.

A COUTURE, la demeure familiale, La Possonnière, a été bien conservée, avec sa décoration, ses devises et sa cheminée de 1515. Dans l'église, on voit encore les gisants du tombeau des parents du poète, Louis de Ronsard et Jeanne Chaudrier. Et, tout autour du village, on retrouve les sites que le poète a célébrés : l'Ile Verte sur le Loir, la fontaine Bellerie au pied du côteau, la forêt de Gâtines.

Au prieuré de CROIXVAL, au bord de la Cendrine, Ronsard s'occupait surtout de jardinage et de cueillette dans les prés. En remontant un peu le vallon, on trouve la fontaine Saint-Germain que Ronsard consacra à sa dernière inspiratrice, Hélène de Surgères.

Près de Bourgueil est le hameau de PORT-GUYET, où Ronsard venait rencontrer Marie l'Angevine.

A SAINT-COSME on visite les restes de la chapelle et, dans la chambre de l'ancien prieuré, on peut revivre les derniers moments de la vie du poète qui choisit ce lieu pour y avoir sa tombe.

LA PART DE RÉALITÉ DANS LES POÈMES DE RONSARD

La critique universitaire a toujours tendance à réduire la part des "realia" dans l'oeuvre poétique de Ronsard, soutenant que son inspiration avait été beaucoup plus sollicitée par ses lectures et son désir de rivaliser avec les poètes latins ou italiens que par ses propres expériences.

On dit par exemple qu'il a choisi ses inspiratrices uniquement à cause de la vertu poétique de leur nom : Marie parce que c'était l'anagramme du verbe "aimer", Cassandre et Hélène parce que leur nom permettait de jouer avec le souvenir des héroïnes de la Grèce antique. La source des poèmes amoureux se trouverait plus dans des modèles antérieurs que dans la biographie du poète.

On fait remarquer aussi que Ronsard a été surtout un poète parisien et un poète de Cour et que, s'il a chanté le Vendômois, c'était pour suivre une tradition que lui imposaient presque ses modèles, comme Virgile ou Horace, dont la poésie se référait souvent à un terroir familier.

Mais il est possible aussi de s'intéresser à tout ce qui enracine les poèmes de Ronsard dans le Vendômois et dans la Touraine. Il n'est pas vain de reconnaître dans la fontaine Bellerie la source qui, non loin de la Possonnière, sourd doucement près de la ferme de la Belle-Iris, au hameau de Vauméant; il n'est pas vain d'aller reconnaître sur le terrain tout ce dont les vers ont gardé la mémoire : les vignes de la Denisière, les étangs de Gâtines, l'Ile Verte sur le Loir, les ruisseaux de Croixval, les levées de Saint-Cosme.

Quant aux amours de Ronsard, nul ne songerait aujourd'hui à prétendre que ce furent des amours désincarnées. Patiemment, les historiens ont redonné un visage et une identité aux belles inspiratrices du poète. On a tenté de situer, à Vendôme, l'emplacement de la demeure de Cassandre où Ronsard venait discrètement en l'absence du mari; on peut visiter, près de Bourgueil, le hameau qu'habitait Marie l'Angevine et l'on sait désormais sur Hélène de quoi perdre quelques illusions que l'on pouvait s'être faites à son propos.

Certes on ne peut nier tout ce que l'imitation a apporté à la poésie d'un Ronsard humaniste qui n'écrivait jamais sans avoir en esprit quelque souvenir de textes anciens. Mais, à l'origine de la plupart des textes, il y a surtout l'expérience vécue du poète, les souvenirs livresques venant ensuite l'aider à chanter son amour pour la vie que, malgré la maladie, il put mener à sa guise entre le Loir et la Loire, de Vendôme à Couture, de Croixval à Saint-Cosme.

Bien sûr, il ne faut pas tomber dans l'excès. Mais il est intéressant de lire l'oeuvre de Ronsard comme un roman de sa vie et de ses amours. C'est ce qu'à fait un des propriétaires de la Possonnière, François Hallopeau, qui invitait à partir, en Vendômois, en Touraine et en Anjou, A la recherche de Ronsard : tel est le titre de son ouvrage, qui a nourri le roman de Jeanne Bourin qui, dans Les Amours blessées, a fait revivre à sa manière la longue connivence entre Ronsard et Cassandre Salviati, la jeune châtelaine de Talcy.

À COUTURE : L'ADOLESCENCE DE RONSARD (1524-1544)

L'ÉGLISE DE COUTURE

L'église, consacrée aux saint Gervais et Protais, a profité longtemps des générosités de la famille Ronsard:

  • le choeur carré à contreforts est du XIIIe siècle, en style gothique angevin ;
  • la nef est de la fin du XVe s. ; elle est due à Olivier Roussart [cette nef, incendiée en 1664, a été réédifiée grâce à Louis XIV et Anne d'Autriche; de là les boiseries du XVII°, l'initiale L et les monogrammes de Louis XIV, Anne d'Autriche et Marie-Thérèse (couronnes martelées)] ;
  • le portail Louis XII et le clocher sont dus Louis de Ronsard [le clocher a dû être reconstruit après l'incendie] ;
  • la chapelle du nord, datée de 1551, a été édifiée aux frais de Claude de Ronsard, le frère du poète.

Un peu partout dans la pierre (voir surtout au-dessus du portail d'entrée) sont gravées les armes des Ronsard : "d'azur à trois rosses d'argent rangés en fasces" (les "rosses" ou "rossarts" sont des gardons). Ces armes se retrouvent sur l'église de La Chapelle-Gaugain (à 4 km au nord) dont les Ronsard furent seigneurs de 1450 à 1550 et dans l'église de Bessé-sur-Braye dont Jean, l'oncle de Ronsard, était curé.

A l'intérieur, on a rétabli les gisants du tombeau des parents de Ronsard: Jeanne Chaudrier († 1545)  porte le costume élégant de l'époque (petite coiffe, robe aux longues manches serrées à la taille par une cordelière); Loys de Ronsard († 1544) est coiffé du morion à plumes et porte les gantelets et la cotte du chevalier (cela rappelle son rôle dans les guerres d'Italie); sur cette cotte sont alignés des "rossards".

Ronsard n'a jamais fait allusion à sa mère dans ses poèmes. Avant d'entrer dans la famille des Ronsard de la Possonnière, Jeanne Chaudrier avait eu une vie un peu compliquée. Orpheline, dépossédée de ses biens par un oncle, elle avait été "enlevée" à seize ans par Jacques de Fontbernier, seigneur de la Rivière. Elle avait vécu avec lui deux mois sans être mariée, jusqu'à ce qu'un acte du roi la contraigne à quitter son ravisseur, lui rendant ses biens à condition qu'elle trouve un mari. Elle épousa Guy des Roches, seigneur de la Basne, puis, en secondes noces, Loys de Ronsard (le 2 février 1515).

C'est dans cette église que Ronsard a été baptisé. Selon son biographe Binet, un incident a marqué ce jour qui a frappé l'esprit de Ronsard: "Peu s'en fallut que le jour de sa naissance ne fut aussi le jour de son enterrement, car, comme on le portait baptiser du château de la Possonnière en l'église du village de Couture, celle qui le portait, traversant un pré, le laisa tomber par mégarde sur l'herbe et fleurs, qui le reçurent plus doucement; et eut encore cet accident une autre rencontre, qu'une damoiselle qui portait un vaisseau plein d'eau de roses, pensant aider à recueillir l'enfant, lui renversa sur le chef une partie de l'eau de senteur, qui fut un présage des bonnes odeurs dont il devait remplir toute la France, des fleurs de ses écrits". Dans le pays, on dit que l'incident s'est passé alors qu'on traversait le "pré Bouju", ainsi appelé parce que c'est là que la nourrice, étant à  bout… chut!

LA POSSONNIÈRE

La Possonnière est le manoir ancestral de la famille des Ronsard, depuis longtemps enracinés en terre vendômoise. Le premier que nous connaissions est André Ronsard, sergent fieffé de la forêt de Gâtine, c'est-à-dire garde des eaux et forêts. Son petit-fils, Olivier Ronsard, fut toute sa vie au service de Louis XI. Son fils, Loys, au service de Louis XII,  fut un homme de guerre et participa à la plupart des expéditions en Italie.

En 1515,  avant de se retrouver à Marignan, il épousa une jeune veuve, Jehanne Chaudrier, issue d'une des plus anciennes familles du Poitou. Après son mariage, pendant deux ou trois années, Louis de Ronsard resta éloigné de la Cour et se consacra à la restauration du vieux manoir de ses ancêtres, faisant appel pour cela à des architectes et des sculpteurs formés à la mode italienne. C'est que ses voyages en Italie, à Gênes, à Milan, à Pavie lui avaient fait découvrir un style architectural "moderne" qui l'avait particulièrement séduit. Il fit donc remanier le bâtiment principal de son manoir en l'ornant de motifs fidèlement inspirés de ceux qu'il avait admirés "au delà des monts"; d'où son style mi-gothique, mi-renaissance italienne.

Amadis Jamyn, le secrétaire de Ronsard, nous apprend que le nom de "Possonnière" désignait un endroit où se trouvaient des mesures à grains et à liquides (le mot "posson", transformé en "poinçon" désigne aujourd'hui une futaille). Puis, l'étymologie oubliée, on dit "La Poissonnière", ce qui était en accord avec les trois poissons du blason de la famille.

Le manoir a sans doute été construit en liaison avec des pièces taillées dans le roc qui seraient la demeure primitive. Au XVIe siècle, il était fortifié : il en reste le porche avec un arc en tiers-point; une muraille longée par une douve, avec tour et poterne, allait prendre appui sur le coteau. Elle a disparu, ainsi qu'une chapelle Sainte-Croix du début du XVIe siècle (écroulée vers 1855).

Le manoir principal

Les éléments décoratifs :

  • le blason aux trois poissons ("rossarts"),
  • le roncier en flammes (Ronce…ard),
  • l'initiale L (Louis de Ronsard),
  • le E serait en fait la superposition d'un L et d'un F (Louis XII et François Ier, les deux maîtres successifs de Louis de Ronsard).

Les devises :

Elles se présentent comme un rappel des deux philosophies qui coexistent alors, la philosophie chrétienne et la philosophie païenne :

  • série chrétienne (en haut) : Domine conserva me [psaume XV, 1er verset] — Respice finem, Avant partir ("pense à ta fin avant de mourir": ce serait la réponse de Dieu à la prière de l'homme)
  • série païenne (en bas) : Voluptati et gratiis, Avant partir (profiter de la vie avant de mourir)
  • Domini oculus longe speculatur [avec soleil héraldique à face humaine au pied du pilastre gauche de la lucarne] ("l'oeil de Dieu voit loin") [le soleil, c'est l'oeil de Dieu, c'est la figure de Jésus-Christ] [cf. dans l'Hymne de la Justice: "L'oeil de Dieu toutes choses regarde, / Il voit tout, il sait tout, et sur tout il prend garde"]   (avec peut-être en outre un jeu de mots sur la fonction de surveillance des sergents-fieffés de la forêt de Gâtines).
  • Veritas filia temporis est une reprise, lors de la restauration du manoir, de la devise placée au-dessus de la porte d'entrée du pavillon disparu.

Les pièces taillées dans le roc

Au-devant, il y avait une galerie à arcades (écroulée en 1840) qui soutenait un bâtiment à deux étages, l'accès se faisant par escalier un à vis dans une tourelle d'angle.

Les devises :

  • Veritas filia temporis / Tibi soli gloria (saint Paul, dernier verset de l'Epître aux Romains), au-dessus de la tourelle de l'escalier qui desservait le pavillon.

Les inscriptions (elle donnent une indication sur l'usage de chaque pièce) :

  • la buanderie belle
  • la fourière (avec deux bottes de paille sur l'imposte)
  • vulcano et diligentiae (avec quatre chaudrons sur la façade): sans doute la remise aux outils et aux lampes.
  • vina barbara 
  • cui des videto (au-dessus de la porte, un pichet et deux verres): ou bien une salle d'accueil pour les gens de passage, mais… vois à qui tu donnes; ou bien, réserve des vins de qualité, qu'on n'offre pas à n'importe qui.
  • custodia dapum : le garde-manger
  • sustine et abstine (devise d'Epictète, citée par Aulu-Gelle XVII,19,6)["soutiens-toi mais n'abuse pas"] : c'était la cuisine, avec le monogramme de Louis sur la façade.

À l'intérieur :

  • Panem nostrum quotidianum  / Memento, homo, quia cinis [au lieu de pulvis] es (psaume): dans la cave au-dessus d'un four à pain et d'un réchaud à charbon de bois.
  • Le petit pavillon près des caves avait une cheminée qui a été démontée et réinstallée à l'intérieur du manoir; elle porte l'inscription NYQVIT NYMIS [= Ne quid nimis sit, "Jamais d'excès"]

La grande cheminée du manoir

C'est en 1511 que Louis de Ronsard en eut l'idée, lorsque son cousin Thibivilliers le consulta sur les armoiries qu'il voulait mettre sur une cheminée monumentale de son château de Fleury-en-Vexin. Séduit, il décida d'engager les mêmes artistes pour en ériger une sorte de réplique dans son propre manoir.

La décoration de cette cheminée  montre en Louis de Ronsard un homme

  • très attaché à son roi (écu royal, couronne de France, semis de fleurs de lys),
  • très imbu de la lignée dont il est issu (poissons, devise, ronces ardentes),
  • très épris de chevalerie (armure de parade), de poésie et de musique (violes et luths),
  • rallié  à François Ier dès son avènement (salamandre)
  • serviteur fidèle du duc de Vendôme son suzerain (le lion de Vendôme dans le coin à droite; ce lion a une couronne ducale; or le comté de Vendôme a été érigé en  duché-pairie le 1er février 1515, ce qui permet de dater la cheminée)
  • fidèle au culte du foyer et des ancêtres (autel antique et feu sacré),
  • enthousiasmé par la sculpture de la Renaissance italienne (pilastres)
  • très versé dans le blason (en Espagne, selon Jean Bouchet, il occupa ses loisirs en écrivant un traité "des devis et des armes").

[Les armoiries peintes sur les murs ont été faites pour le mariage, le 24 janvier 1658, de la dernière descendante des Ronsard (Marie Legay) avec François-Louis Rousselet, marquis de Chateaurenault (on joua dans la grange Polyeucte et le Menteur). Il fut nommé amiral puis maréchal de France le 14 janvier 1703. On lui doit trois belles plaques de cheminée (grande salle, salon et cuisine)]

L'ADOLESCENCE DE RONSARD À COUTURE

En 1518, les aménagements de la Possonnière étant achevés, Louis de Ronsard revint à la Cour comme maître d'hôtel du dauphin. Sa charge lui valut, de 1526 à 1530, d'accompagner en Espagne les Enfants de France, François et Henri, lorsque ceux-ci, à la suite du traité de Madrid, furent livrés comme otages et emprisonnés. Puis il vécut encore quatorze ans à la Cour, toujours chargé de l'éducation du dauphin et de ses frères.

Louis de Ronsard avait eu quatre enfants:

  • Claude, l'aîné, qui hérita du domaine en 1544 et fit carrière militaire (mourut en 1556);
  • Charles qui fut d'Eglise et eut deux abbayes;
  • Louise, qui fut fille d'honneur de la reine;
  • Pierre, né en septembre 1524.

Le petit Pierre, dès l'âge de neuf ans, fut mis au collège de Navarre ; son père souhaitait en faire un chevalier:

Sitôt que j'eus neuf ans, au collège on me mène.
Je mis tant seulement un demi an de peine
D'apprendre les leçons du régent de Vailli,
Puis, sans rien profiter, du collège saillis […]
Car j'avais tout le coeur enflé d'aimer les armes,
Je voulais me braver au nombre des gens d'armes,
Et de mon naturel je cherchais les débats,
Moins désireux de paix qu'amoureux des combats.

En effet Ronsard n'était que le fils cadet, et il lui fallait chercher fortune à la Cour. Son père n'eut pas de peine à le faire agréer comme page dans la maison du dauphin François, dont il était lui-même le premier maître d'hôtel. Cela amena le petit Pierre a voyager pendant cinq ans à travers l'Europe.

D'abord, alors qu'il n'avait que onze ans, il alla rejoindre la maison du dauphin à Tournon, lors des préparatifs de guerre que François Ier faisait contre Charles-Quint. C'est là qu'il devait voir mourir son jeune maître de dix-huit ans. Comme on soupçonnait Charles-Quint de l'avoir fait empoisonner, on fit l'autopsie du corps et cette scène frappa beaucoup le petit page. Trois semaines plus tard, le jeune Ronsard passait au service du second des enfants royaux, Charles, duc d'Orléans, qui le donna comme page à sa soeur Madeleine lorsque celle-ci épousa Jacques V, le roi d'Ecosse. Cela valut à Ronsard un voyage en Ecosse, où il eut la douleur de voir mourir de tuberculose sa jeune maîtresse Madeleine de France. Attaché ensuite à la personne de Claude d'Humières, Ronsard retourna en Ecosse, essuyant une terrible tempête qui brisa son navire. Il ne revint en France qu'en 1540, pour partir ensuite en Allemagne avec Lazare de Baïf qui était chargé d'une mission diplomatique.  C'est au cours de ce voyage qu'il eut un accès de paludisme qui devait mettre fin à ses ambitions politiques et militaires en le laissant à demi sourd.

A l'automne 1540, après cinq ans d'absence, il revient donc à la Possonnière, et il découvre avec admiration ce petit terroir qu'il connaissait très mal :

Pourquoi m'irais-je enquerre des Tartares
Ou des pays étrangers et barbares,
Quand à grand peine ai-je la connaissance
Du lieu de ma naissance ?

À peine guéri de sa fièvre, il se met à parcourir les champs et les sentiers de la forêt de Gâtines; chaque jour on le voyait marchant sur les sentiers de la forêt, ramant sur le Loir, s'enfonçant dans les "antres" des falaises, rêvant au bord des étangs et des fontaines. Par jeu, son regard enfantin transforme les doux paysages du Vendômois en effrayants déserts :

Je n'avais pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisaient plus que la Cour des rois,
Et les noires forêts épaisses de ramées
Et du bec des oiseaux les roches entamées:
Une vallée, un antre en horreur obscurci,
Un désert effroyable était tout mon souci.

Mais son père ne tarde pas à s'inquiéter de voir son fils n'avoir nul souci de son avenir, lui qui, dernier de la famille, ne peut espérer vivre sur l'héritage paternel. Et pourtant Ronsard ne songe plus qu'à la poésie et aux belles-lettres. D'où d'âpres discussions entre le fils et son père:

Je fus souventes fois retancé de mon père,
Voyant que j'aimais trop les deux filles d'Homère,
Et les filles de ceux qui doctement ont su
Enfanter en papier ce qu'ils avaient conçu.
Et me disait ainsi : "Pauvre sot, tu t'amuses
A courtiser en vain Apollon et les Muses. […]
Laisse moi, pauvre sot, cette science folle,
Hante moi les Palais, caresse moi Bartole
Et d'une voix dorée au milieu d'un parquet
Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet. […]
Ou bien embrasse moi l'argenteuse science
Dont le sage Hippocrate eut tant d'expérience.
Ou bien, si le désir généreux et hardi,
En t'échauffant le sang, ne rend acouardi
Ton coeur à mépriser les périls de la guerre,
Et d'une belle plaie en l'estomac ouvert,
Meurs dessus un rempart de poudre tout couvert:
Par si noble moyen souvent on devient riche,
Car envers les soldats un bon prince n'est chiche."
Ainsi en me tançant mon père me disait. […]
Pour menace ou prière ou courtoise requête
Que mon père me fit, il ne sut de ma tête
Oter la poésie, et plus il me tançait
Plus à faire des vers la fureur me poussait.
Je n'avais pas douze ans qu'au profond des vallées,
Dans les hautes forêts des hommes reculées,
Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts,
Sans avoir soin de rien, je composais des vers.

Sa décision, bientôt, est prise: il sera poète; c'est aux Muses qu'il compte bien devoir l'immortalité :

Je veux laisser mémoire
Que les Muses jadis m'ont acquis une gloire,
Afin que mon renom, des siècles non vaincu,
Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu
Bien voulu d'Apollon et des Muses aimées
Que j'ai plus que ma vie en mon âge estimées.

Mais il fallait bien trouver de quoi vivre: c'était alors en effet une période d'inflation et les petits seigneurs voyaient peu à peu leurs revenus diminuer. Pour cela, il ne lui restait plus que la carrière ecclésiastique. A dix-neuf ans, il reçut donc la tonsure et le bonnet rond des mains de l'évêque du Mans, René du Bellay, ce qui, conformément aux dispositions du Concordat de 1522, permettait à des laïcs, à condition de rester célibataires, de prétendre aux dignités, prébendes et bénéfices de l'Eglise. Ronsard reprit alors son service à la Cour et il entra au service du dauphin, qui avait à peu près le même âge que lui.

C'est alors que meurt son père (le 6 juin 1544). En vertu du droit d'aînesse, c'est son frère Claude qui hérite du domaine.

LA FONTAINE BELLERIE À COUTURE

Il y avait chez Ronsard une véritable communion sensuelle avec la nature. Mais il y avait aussi en lui beaucoup de souvenirs livresques. On peut dire que c'est grâce à Horace et à Virgile qu'il a osé évoquer les beautés de la campagne vendômoise. Il se plaît à retrouver le cours de l'Anio dans sa rivière du Loir, les coteaux de Sabine dans ceux de Poncé ou de la Denisière et aussi la fontaine de Bandusie dans cette fontaine Bellerie:

O Fontaine Bellerie,
Belle fontaine chérie
De nos Nymphes, quand ton eau
Les cache au creux de ta source,
Fuyantes le satyreau
Qui les pourchasse à la course
Jusqu'au bord de ton ruisseau.
Tu es la Nymphe éternelle
De ma terre paternelle:
Pour c'en ce pré verdelet
Vois ton poète qui t'orne
D'un petit chevreau de lait
A qui l'une et l'autre corne
Sortent du front nouvelet.
L'été je dors ou repose
Sur ton herbe, où je compose
Caché sous tes saules verts,
Je ne sais quoi, qui ta gloire
Enverra par l'univers,
Commandant à la mémoire
Que tu vives par mes vers.
L'ardeur de la Canicule
Ton vert rivage ne brûle,
Tellement qu'en toutes parts
Ton ombre est épaisse et drue
Aux pasteurs venant des parcs,
Aux boeufs las de la charrue
Et au bestial épars.
Io! tu seras sans cesse
Des fontaines la princesse,
Moi célébrant le conduit
Du rocher percé, qui darde
Avec un enroué bruit
L'eau de ta source jasarde
Qui trépillante se suit.
Ecoute-moi, fontaine vive,
En qui j'ai rebu si souvent,
Couché tout plat dessus ta rive,
Oisif à la fraîcheur du vent,
Quand l'été ménager moissonne
Le sein de Cérès dévêtu
Et l'aire par compas résonne
Gémissant sous le blé battu.
Ainsi toujours puisses-tu être
En dévote religion
Au boeuf et au bouvier champêtre
De ta voisine région;
Ainsi toujours la lune claire
Voie à minuit, au fond d'un val,
Les Nymphes près de ton repaire
A mille bonds mener le bal.
Comme je désire, fontaine,
De plus ne songer boire en toi
L'été, lorsque la fièvre amène
La mort dépite contre moi.

L'ÎLE VERTE À COUTURE

Les  années que Ronsard passa à Couture dans son enfance l'ont pourvu d'une ample provision de sensations et d'images dans lesquelles il ne cessera de puiser.

Michel Dassonville a écrit : “Ronsard était bien trop sensible aux charmes de la campagne vendômoise pour rester au manoir lorsque revenait le printemps. Le promeneur qui, aujourd'hui encore, s'attarde en avril sur les bords du Loir se laisse aisément ravir par la douceur ombrienne du paysage. Rien de mièvre ni d'alangui. Les horizons ne sont pas sans austérité, l'ossature du sol affleure nettement, les vignobles dépouillés du mont Sabut se dessinent d'un trait sans bavure sur le ciel balayé. Mais douce est la lumière sur les prés reverdis et calme le bétail épars sous les saulaies humides. Le marteau lointain d'un maréchal-ferrant, l'appel d'un chien qui s'ennuie dans une cour de ferme ponctuent la basse ronflante de millions d'abeilles qui bourdonnent en contrepoint. On s'enivre bientôt d'effluves champêtres où domine le parfum d'innombrables roses qui débordent des jardins clos et festonnent les murs le long du sentier qui mène à la fontaine Bellerie. Pays aux lignes sobres, d'une architecture simple et régulière, qui semblerait sévère si de multiples ornements ne s'y ajoutaient, arbres et roses, pour le plaisir des sens. Ici erre à jamais l'ombre de Ronsard, en ce pays qu'il aima à l'exclusion de tout autre.”

Il y avait chez Ronsard une véritable communion sensuelle avec la nature, ce qui n'empêchait pas les souvenirs livresques d'affleurer: c'est grâce à Horace et Virgile qu'il a osé évoquer les beautés de cette campagne vendômoise. Il se plaît à retrouver le cours de l'Anio dans sa rivière du Loir, la fontaine de Bandusie dans la fontaine Bellerie, les coteaux de Sabine dans le mont Sabut couvert de vignes et la belle Amaryllis sous les traits de quelque jeune paysanne.

Description générale du site avec la forêt de Gâtines, le mont Sabut et le Loir :

O terre fortunée,
Des Muses le séjour […]
Deux longs tertres t'emmurent
Dont les flancs durs et forts
Des fiers vents qui murmurent
S'opposent aux efforts.
Sur l'un Gâtine sainte,
Mère des demi-dieux,
Sa tête de vert peinte
Renvoie jusques aux cieux.
Et sur l'autre prend vie
Maint beau sep, dont le vin
Porte bien peu d'envie
Au vignoble angevin.
Le Loir tard à la fuite
En soi s'ebanoiant
D'eau lentement conduite
Tes champs va tournoyant,
Rendant bon et fertile
Le pays traversé,
Par l'humeur qui distille
Du gras limon versé […]
Bref, quelque part que j'erre
Tant le ciel me soit doux,
Ce petit coin de terre
Me rira par sus tous.

Les promenades dans la campagne :

Dès le matin que l'aube safranée
A du beau jour la clarté ramenée,
Et dès midi jusqu'aux rayons couchants,
Tout égaré, je m'enfuis par les champs
A humer l'air, à voir les belles prées,
A contempler les collines pamprées,
A voir de loin la charge des pommiers
Presque rompus de leurs fruits automniers;
Ore je suis quelque lièvre à la trace,
Or la perdrix je couvre à la tirace;
Or d'une ligne appâtant l'hameçon
Loin haut de l'eau l'enlève le poisson;
Or dans les trous d'une île tortueuse
Je vais cherchant l'écrevisse cancreuse;
Or je me baigne, ou, couché sur les bords,
Sans y penser à l'envers je m'endors.

Un adieur au terroir natal :

Terre, adieu, qui première
En tes bras m'a reçu,
Quand la belle lumière
Du monde j'aperçus.
Et toi Braie qui roules
En tes eaux fortement,
Et toi mon Loir qui coules
Un peu plus lentement.
Adieu fameux rivages
De bel émail couverts,
Et vous antres sauvages,
Délices de mes vers;
Et vous riches campagnes
Où presque enfant je vis
Les neuf Muses compagnes
M'enseigner à l'envi.

Poèmes dédiés au Loir :

Loir, dont le cours heureux distille
Au sein d'un pays si fertile,
Fais bruire mon renom
D'un grand son en tes rives
Qui se doivent voir vives
Par l'honneur de mon nom.
Car si la Muse m'est prospère
Fameux comme le Lot j'espère  (= de Clément Marot)
Te faire un jour nombrer
Aux rangs des eaux qu'on prise
Et que la Grèce apprise
A daigné célébrer:
Pour être le fleuve éternel
Lavant mon pays paternel.

*

Source d'argent toute pleine,
Dont le beau cours éternel
Fuit pour enrichir la plaine
De mon pays paternel,
Sois hardiment brave et fière
De le baigner de ton eau,
Nulle française rivière
N'en peut laver un plus beau.

Après que sa barque a chaviré dans la rivière :

Réponds-moi, méchant Loir (me rends-tu ce loyer
Pour avoir tant chanté ta gloire et ta louange?)
As-tu osé, barbare, au milieu de ta fange,
Renversant mon bateau, sous tes flots m'envoyer? […]
O fleuve stygieux, descente achérontide,
Tu m'as voulu noyer, de ton chantre homicide,
Pour te vanter le fleuve où se noya Ronsard.

Ronsard avait souhaité un moment être enseveli dans l'Ile Verte (au XVIe siècle, la Braye se jetait dans le Loir à cet endroit):

Antres, et vous fontaines,
De ces roches hautaines
Qui tombez contre-bas
D'un glissant pas;
Et vous forêts et ondes
Par ces prés vagabondes,
Et vous rives et bois
Oyez ma voix.
Quand le ciel et mon heure
Jugeront que je meure,
Ravi du beau séjour
Du commun jour,
Je veux, j'entends, j'ordonne
Qu'un sépulcre on me donne
Non près des rois levé
Ni d'or gravé
Mais en cette Ile Verte
Où la course entrouverte
Du Loir autour coulant
Est accolant,
Là où Braie s'amie,
D'une eau non endormie
Murmure à l'environ
De son giron.

Je défends qu'on ne rompe
Le marbre pour la pompe
De vouloir mon tombeau
Bâtir plus beau;
Mais bien je veux qu'un arbre
M'ombrage en lieu d'un marbre,
Arbre qui soit couvert,
Toujours de vert.
De moi puisse la terre
Engendrer un lierre,
M'embrassant en maint tour,
Tout à l'entour;
Et la vigne tortisse
Mon sépulcre embellisse,
Faisant de toutes parts
Un ombre épars.
La douce manne tombe
A jamais sur sa tombe,
Et l'humeur que produit
En mai la nuit.
Tout à l'entour l'emmure
L'herbe et l'eau qui murmure,
L'un toujours verdoyant,
L'autre ondoyant.

Mais, en 1552, Claude de Ronsard vendit cette portion de terre, et Ronsard ne put donc renouveler ce voeu. La stèle que l'on voit dans l'île a été installée en 1924.

LA DENISIÈRE À COUTURE

La Denisière appartenait alors aux Ronsard de Roches. Ronsard, dans l'Hymne de Bacchus [Pléiade, II, 278] explique ainsi la présence de vignes sur le coteau de la Denisière (il s'adresse à Bacchus, en grec Dionysos, Denys):

Bref, en cent mille lieux mille noms tu reçois;
Moi je te nomme à droit: Bacchus le Vendômois.
Car, lorsque tu courais, vagabond, par le monde,
Tu vins camper ton ost au bord gauche de l'onde
De mon Loir, qui, pour lors, de ses coteaux voisins,
Ne voyait remirer en ses eaux les raisins.
Mais, Père, tout soudain que la terre nouvelle
Sentit tes pieds divins qui marchaient dessus elle,
Miracle! tout soudain, fertile, elle produit
La vigne hérissée en feuilles et en fruit,
Où ta main fit prougner une haute coutière*,
Qui de ton nom Denys eut nom la Denysière.

*(prougner = provigner) (coutière = coteau garni de vigne)

Un vingtaine d'années plus tard, la Denisière fut le théâtre d'un crime horrible. Le propriétaire du lieu étant décédé sans enfant, son épouse, Madeleine de Montceau, hérita de tous ses biens. Afin de s'emparer de ceux-ci, les quatre frères de Guillaume de Ronsard, le 14 mai 1573, assassinèrent leur belle-soeur après avoir massacré deux serviteurs et deux servantes. Ils furent aidés par le fermier, Doré, et un complice. C'est Doré qui, tombé gravement malade quelque temps après, révéla le crime. Guéri, il fut jugé et exécuté à Orléans le 15 février 1574, ainsi que l'un des quatre frères et le complice. Deux frères de Guillaume s'enfuirent; mais l'un d'eux, Nicolas, fut châtié le 29 mai 1584 sur la place de Grève à Paris.

AU CHÂTEAU DE TALCY : LA JEUNESSE DE CASSANDRE (1545-1548)

Ce sont quelques lignes d'Agrippa d'Aubigné qui nous apprennent qui était la Cassandre célébrée par les poèmes de Ronsard: "J'ai connu Ronsard privément. Notre connaissance redoubla sur ce que mes premières amours s'attachèrent à Diane de Talcy, nièce de Mlle de Pré, qui était sa Cassandre".

Cette dame de Pré, ou Pray, était Cassandre Salviati, une blésoise, fille de Bernard Salviati, un riche banquier florentin, cousin de la famille des Médicis, qui avait fondé des établissements à Paris et à Anvers et qui avait même prêté de l'argent au roi après la défaite de Pavie. Il habitait à Blois, rue Saint-Lubin, près de la porte de Foix. Sa femme, Françoise, était une blésoise, fille de Guillaume Doulcet (contrôleur général des finances sous Louis XII). Elle eut quatre enfants,  deux fils et deux filles, dont une, Cassandre, qui naquit en 1531.

Bernard Salviati avait acheté le domaine de Talcy en 1517 et, grâce à la faveur royale, il avait pu obtenir de l'archevêque de Toulouse, seigneur de Beaugency, l'autorisation de doter le vieux château du XIIe siècle d'une porte fortifiée (le puits, le colombier, le pressoir datent environ de la même époque, 1520; en revanche le bassin est de 1814).

Cassandre Salviati avait quinze ans lorsqu'elle fut présentée à la Cour à l'occasion d'un bal au château de Blois (le 21 avril 1545), dans la grande salle des Etats.

Sous les voûtes bleues semées de fleurs de lys d'or, à la lumière des falots et des torches, chaque jeune fille qui débutait dans la société ce jour-là venait saluer, puis interpétait un chant. Cassandre, que ses cheveux bruns et son type florentin faisaient particulièrement remarquer, chanta un "branle de Bourgogne" en s'accompagnant sur un luth.

C'est au cours de cette réception qu'elle rencontra un jeune écuyer de vingt ans, Pierre de Ronsard. Comme ils étaient cousins par leurs mères, ils se parlèrent. Elle était brune aux yeux noirs, elle était vive et gaie ("folâtre") : Ronsard sentit en lui une petite "scintille" d'où devait "naître un grand brasier".

A cette époque, Ronsard vivait à Paris chez Lazare de Baïf, puis au collège de Coqueret. Comme il écrivait des vers et que la mode était alors au pétrarquisme, il décida que cette Cassandre serait son inspiratrice; aussi lorsque, au cours d'un pique-nique à Arcueil, chacun fut invité à boire "à l'amie qui son coeur lia", en vidant, à la mode antique, autant de coupes que le nom de la belle comptait de lettres, Ronsard, sans sourciller, avala les neufs coupes du nom de Cassandre :

Neuf fois, au nom de Cassandre,
Je vais prendre
Neuf fois du vin du flacon
Afin de neuf fois le boire
En mémoire
Des neuf lettres de son nom.

Et, pendant toute sa vie, Ronsard chanta ses amours pour la belle Cassandre.

Le problème est de savoir si Ronsard a eu réellement une liaison avec cette Cassandre Salviati ou s'il s'est contenté de lui emprunter son prénom pour l'attribuer à la Dame dont tout poète pétrarquiste devait nécessairement se prétendre amoureux.

Bien sûr, il a d'abord été tentant pour les critiques de prendre les textes de Ronsard à la lettre et de développer l'histoire des amours du poète et de la belle cruelle; il a été tentant aussi d'imaginer des séjours de Ronsard à Talcy, au cours desquels il aurait lutiné Cassandre jeune fille, puis fait les yeux doux à une Cassandre mariée devenue dame de Pray…

Mais d'autres critiques, se défiant d'une imagination trop vagabonde, ont soutenu une autre thèse. Selon eux, Ronsard n'a plus revu Cassandre après le bal de Blois (sinon 23 ans plus tard) ; d'elle il n'a gardé que le nom, un nom qui se révélait certes plein de ressources pour un poète humaniste. A l'appui de cette thèse, on cite d'abord les termes dans lequels Ronsard raconte la rencontre de Blois:

L'an d'après, en avril, Amour me fit surprendre,
Suivant la Cour à Blois, des beaux yeux de Cassandre.
Soit le nom faux ou vrai, jamais le temps vainqueur
Des Amours n'ôtera ce beau nom de mon coeur.

On cite aussi une phrase de la biographie que Ronsard inspira à son ami Claude Binet: "Ronsard, s'étant ressouvenu d'une belle fille qui avait nom Cassandre qu'il eut moyen de voir, d'aimer et de laisser à même instant, en un voyage qu'il fit à Blois à son retour d'Ecosse, il se délibéra de la chanter, comme Pétrarque avait fait sa Laure, amoureux seulement de ce beau nom, et comme lui-même m'a dit maintes fois…"

Ces arguments ne sont pas décisifs. Les travaux d'Henri Longnon et une remise en ordre chronologique minutieuse des textes montrent que Ronsard, à travers ses poèmes, développe tout un "roman" de ses amours avec Cassandre. Reste à savoir si ce roman a été réellement vécu ou s'il est le fruit de l'imagination du poète… Du moins cette intrigue est-elle particulièrement "romanesque"; c'est elle qu'a développée Jeanne Bourin dans Les Amours blessées.

Ronsard aurait réellement courtisé Cassandre Salviati et obtenu d'elle… tout ce qu'il pouvait en espérer. Puis il aurait commis l'erreur, en 1552-1553, de publier des poèmes qui disaient la chose sans ambiguïté aucune, accompagnés, dans les premières édition des Amours (1552) du portrait de Cassandre (la fameuse Cassandre aux seins nus gravée d'après un dessin de Denisot). Découvrant cela, Cassandre Salviati — qui était mariée depuis six ans — aurait été furieuse et elle aurait rompu brutalement avec son trop indiscret amant. Puis serait intervenue une réconciliation et une profonde amitié, un amour quasi platonique,  entre le poète et son inspiratrice.

Cette thèse est confortée par le fait qu'on voit Ronsard, dans toutes les éditions postérieures de ses oeuvres, s'efforcer de ratrapper sa maladresse: il supprime le portrait de Cassandre dès la seconde édition des Amours  et il y apporte une foule de modifications et de variantes destinées à brouiller les pistes. C'est dans le cadre de cette entreprise de "désinformation" qu'il aurait écrit la formule "soit le nom faux ou vrai" destinée à introduire le doute dans les esprits; et c'est dans la même intention qu'il aurait suggéré à Binet de dire qu'il a été "amoureux seulement de ce beau nom". Il s'est donc efforcé de "jeter un manteau" sur la vérité de ses amours pour éviter de porter atteinte à la réputation de la dame de Pray.

Il faut reconnaître que les poèmes inspirés par Cassandre, une fois remis dans l'ordre de leur première publication,  sont loin d'avoir l'impersonnalité des poèmes pétrarquistes: non seulement ils donnent une chronologie, mais ils fourmillent d'allusions à des faits qui personnalisent nettement les thèmes généraux habituels de la poésie pétrarquiste.

Un des arguments de ceux qui refusent de croire dans la réalité d'une intrigue entre Ronsard et Cassandre consiste à dire qu'on n'a pas de trace de séjours de Ronsard en Vendômois dans les années autour de 1550. C'est ignorer une ode latine de Marc-Antoine Muret (datée de 1552) dont un passage peut se traduire ainsi: "Quand te verrons-nous revenir enfin du Vendômois? Au moins, pendant ce temps, quoi que tu fasses, ne nous oublie pas!"

Il faut reconnaître que la critique universitaire érudite, à force de s'acharner à retrouver les sources des poèmes, a fini par oublier que Ronsard fut un être de chair et non un être désincarné riche seulement de sa culture humaniste. Mais on commence à revenir sur cette idée, et Michel Dassonville écrit par exemple dans le premier volume de son Ronsard (1968), à propos des amours du poète et de Cassandre : “Aucun document externe ne permet de "contreroller" l'oeuvre et d'y faire le partage entre les faits réels et les faits imaginés. Leurs amours n'ont pas été consignées dans les archives d'Etat. Et qu'importe? Où est en ce cas le réel, où est l'imaginaire? Un rêve éveillé n'a-t-il pas plus de signification que le geste oublié d'un instant disparu? N'a-t-il pas surtout plus de "réalité" dès qu'il devient l'un des éléments d'une oeuvre d'art?”

Ronsard a dit à plusieurs reprises combien avait compté pour lui cet éblouissement qu'il eut en voyant la petite Cassandre dans les lumières de la grande salle des Etats du château de Blois: "mon âme éperdue en devint folle", dit-il, en évoquant cette…

Ville de Blois, naissance de ma Dame,
Séjour des rois et de ma volonté,
Où jeune d'ans je me vis surmonté
Par un oeil brun qui m'outreperça l'âme.

Ainsi évoque-t-il la jeune fille par qui il fut, ce jour-là, comme "charmé":

Une beauté de quinze ans enfantine,
Un or frisé de maint crêpé anelet,
Un front de rose, un teint damoiselet,
Un  ris qui l'âme aux astres achemine;
Une vertu de telle beauté digne,
Un col de neige, une gorge de lait,
Un coeur ja mûr en un sein verdelet,
En Dame humaine une beauté divine;
Un oeil puissant de faire jours les nuits,
Une main douce à forcer les ennuis,
Qui tient ma vie en ses doigts enfermée;
Avec un chant découpé doucement
Or' d'un souris, or' d'un gémissement,
De tels sorciers ma raison fut charmée.

Dans un autre poème, il évoque la scène qui l'a tant ému: la jeune Cassandre s'accompagnant du luth devant la Cour:

Toutes beautés à mes yeux ne sont rien
Auprès du sein qui, soupirant, secoue
Son gorgerin, sous qui doucement noue
Un petit flot que Vénus dirait sien, […]
Lorsque son luth ses doigts elle embesogne
Et qu'elle dit un branle de Bourgogne
Qu'elle disait le jour que je fus pris.

Il eut bientôt la possibilité de rencontrer la jeune fille et de deviser tout un soir avec elle:

Toujours me souvenait de cette heure première
Où jeune je perdis mes yeux en ta lumière,
Et des propos qu'un soir nous eumes devisant
Dont le seul souvenir, non autre, m'est plaisant.

Dès lors, lui qui vivait alors à Paris, il profita de toutes les occasions pour revenir dans son terroir natal. Où la revit-il ? à Blois ?  à Talcy ? Aucun document ne permet de le dire. Mais on aime à imaginer — c'est ce qu'a fait Jeanne Bourin — qu'ils ont pu se voir ici à Talcy, près du puits, dans les allées du jardin. Et les poèmes de cette époque laissent entendre que, dans ces rencontres, la jeune fille ne lui refusait pas quelques faveurs, comme ces "baisers humides" dont l'aristocratie avait rappporté la mode d'Italie, par opposition aux baisers secs  "à la française" qui était alors considérés comme bourgeois :

D'un baiser humide ores
Les lèvres pressez-moi.
Donnez m'en mille encores
Amour n'a point de loi […]
Ah, vous m'avez maîtresse
De la dent entamé
La langue chanteresse
De votre nom aimé:
Quoi? est-ce là le prix
Du labeur qu'elle a pris ?

Une dizaine de sonnets vantent les baisers de Cassandre. Puis le jeune courtisan s'enhardit: il rappelle à la jeune fille comment Jupiter s'y prit pour vaincre l'obstination de Léda et l'invite en termes clairs à faire l'amour à l'insu de sa mère. Mais Cassandre ne veut pas aller jusque là et elle tient à distance le jeune homme trop entreprenant qui proteste en la traitant de "fuiarde":

Tu me fuis d'une course vite
Comme un faon qui les loups évite.

C'est qu'en fait la jeune fille était sur le point de se marier: ses parents lui avaient fait rencontrer le seigneur de Pray (Pray se trouve à mi-chemin entre Blois et Vendôme). Il s'appelait Jean de Peigné et avait hérité d'une charge de maître d'hôtel et maître des Eaux et Forêts du duché de Vendôme. C'était, lui aussi,  un lointain cousin de Ronsard. Le mariage eut lieu le 23 novembre 1546 et Ronsard ne put que mettre en vers sa tristesse (il prend conscience que son "bonnet rond" de tonsuré et sa condition de cadet lui interdisent à jamais tout mariage):

C'est trop aimé, pauvre Ronsard, délaisse
D'être plus sot, et le temps dépandu
A pourchasser l'amour d'une maîtresse,
Comme perdu pense l'avoir perdu.
Ne pense pas, si tu as prétendu
En trop haut lieu une haute déesse,
Que pour cela un bien te soit rendu:
Amour ne paist les siens que de tristesse.
Je connais bien que ta Sinope t'aime,
Mais beaucoup mieux elle s'aime soi-même,
Qui seulement ami riche désire.
Le bonnet rond, que tu prends maugré toi,
Et des puînés la rigoureuse loi
La font changer et (peut-être) à un pire.

Dès l'année suivante, le poète Jacques Peletier inséra dans un recueil de ses oeuvres un poème dans lequel, pour consoler son ami Ronsard, il se moque du seigneur de Pray, mari trop heureux de la belle Cassandre, mais aussi trop crédule:

De jalousie oncq n'ait esté vaincu
Tant qu'avec elle aura vescu :
Lors elle sera sans excuse,
Si paraventure on l'accuse
Que quelque fois elle l'ait fait cocu.

Avant de songer vraiment à profiter de cette crédulité du mari, Ronsard se réfugie dans la poésie et ses poèmes sont tout pleins des souvenirs du corps de la jeune fille: il chante son oeil noir, son teint brun, son petit tétin nouvelet qui se fait déjà rondelet, sa taille droite, ses cheveux tressés, sa jambe longue et grêle, sa cuisse faite au tour, sa main lascive quand elle caressait "l'ami en en son giron couché". Et la nuit, en rêve, il la voit, seule dans sa chambre nue,

Montrer la jambe et la cuisse charnue,
Ce corps, ce ventre et ce sein coloré
Ainçois ivoire en oeuvre élaboré, etc…

(Pléiade, II, 680)

Cassandre mariée était-elle perdue pour lui?  En fait, les circonstances allaient lui permettre de la revoir. Ce fut à l'occasion du mariage du duc de Vendôme, Antoine de Bourbon, avec Jeanne d'Albret, fille du roi de Navarre. Le mariage avait eu lieu le 28 octobre 1548 à Moulins, puis les jeunes mariés étaient venus passer trois mois au château de Montoire où Antoine de Bourbon donna une réception pour présenter sa jeune épouse à ses vassaux et amis. Ronsard y était, ainsi que Cassandre et son mari (invité comme maître des Eaux et Forêts du duché). Et Ronsard fut d'autant plus ému qu'il crut voir que la jeune femme l'accueillait avec des "yeux amoureux". Voici comment il raconte cette rencontre de Montoire:

Je vis ma Nymphe entre cent demoiselles,
Comme un croissant par les menus flambeaux,
Et de ses yeux plus que les astres beaux
Faire obscurcir les beautés les plus belles.
Dedans son sein les grâces immortelles,
La gaillardise et les frères jumeaux
(= les Amours)
Allaient volant comme petits oiseaux
Parmi le vert des branches plus nouvelles…

Le jeune ménage vivait au manoir de Pray, et certains textes de Ronsard suggèrent qu'il eut l'habileté de s'y faire recevoir à plusieurs reprises. Avec Cassandre, il joue aux barres ou il va cueillir des fleurs dans les prés. Avec le mari, il fait quelques assauts d'escrime: un jour qu'il est égratigné au coude, il est tout ému d'être pansé par la jeune femme. Une autre fois, au cours d'une chasse, c'est Cassandre qui est piquée par une ronce et notre poète en profite pour pétrarquiser sur le thème de la blessure d'amour. Pourtant il n'obtient rien de ce que vraiment il souhaite; il le dit sous forme d'un calembour un peu forcé:

Tant de plaisirs ne me donnent qu'un Pré
Où sans espoir mes espérances paissent.

Un jour pourtant, grande nouvelle: il apprend que Jean de Peigné, afin d'être plus près du duc de Bourbon, a décidé de venir s'installer à Vendôme. Alors l'espoir commence à renaître dans le coeur du poète:

Puisqu'il te plaît (bien que tard) de vouloir
Changer ton Loire au séjour de mon Loir,
Voire y fonder ta demeure choisie,
En ma faveur le ciel te guide ici. […]
Viens, Nymphe, viens, les rochers et les bois
Qui de pitié s'enflamment sous ma voix,
De leurs soupirs échaufferont ta glace.

La première pièce publiée par Ronsard, encore maladroite et "non mesurée" est une Ode des beautés qu'il voudrait en s'amie, qu'il envoya à Jacques Pelletier du Mans avant le mariage de Cassandre et qui donne de la jeune fille un portrait plus vrai, plus près de la réalité que les autres pièces, très élaborées, qui seront publiées dans le recueil des Amours :

Quand je serais si heureux de choisir
Une maîtresse à mon désir,
Mon Peletier, je te veux dire
Laquelle je voudrais élire,
Pour la servir, constant, à son plaisir.

L'âge non mûr, mais verdelet encore
Est l'âge seul qui me dévore
Le coeur d'impatience atteint.
Noir je veux l'oeil et brun le teint,
Bien que l'oeil vert toute la France adore.

J'aime la bouche imitante la rose
Au lent soleil de mai déclose,
Un petit tétin nouvelet
Qui se fait déjà rondelet
Et sur l'ivoire élevé se repose.

La taille droite à la beauté pareille,
Et, dessous la coiffe, une oreille
Qui toute se montre dehors;
En cent façons les cheveux tors,
La joue égale à l'Aurore vermeille.

L'estomac plein, la jambe de bon tour,
Pleine de chair tout à l'entour,
Que par souhait on tâterait;
Un sein qui les dieux tenterait,
Le flanc haussé, la cuisse faite au tour.

La dent d'ivoire, odorante l'haleine,
A qui s'égaleraient à peine
Les doux parfums de la Sabée
Ou toute l'odeur dérobée
Que l'Arabie heureusement amène.

L'esprit naïf et naïve la grâce;
La main lascive, ou qu'elle embrasse
L'ami en son giron couché,
Ou que son luth en soit touché ;
Et une voix qui même son luth passe.

Le pied petit, la main longuette et belle,
Domptant tout coeur dur et rebelle,
Et un ris qui, en découvrant
Maint diamant, allât ouvrant
Le beau vermeil d'une lèvre jumelle.

Qu'elle sût par coeur tout cela qu'a chanté
Pétrarque en amour tant vanté
Ou la Rose par Meun décrite,
Et contre les femmes despite (=qu'elle se fâche)
Dont je serais comme d'elle enchanté.

Quant au maintien, inconstant et volage,
Folâtre et digne de tel âge,
Le regard errant çà et là,
Un naturel outre cela
Qui plus que l'art misérable soulage.

Je ne voudrais avoir en ma puissance
A tous coups d'elle jouissance :
Souvent le nier un petit
En amour donne l'appétit,
Et fait durer la longue obéissance.

D'elle le temps ne pourrait m'étranger
Ni autre amour, ni l'or étranger,
Ni atout le bien qui arrive
De l'Orient à notre rive.
Je ne voudrais ma brunette changer,

Lorsque sa bouche à me baiser tendrait,
Ou qu'approcher ne la voudrait
Comme feignant d'être fâchée,
Ou quand, en quelque coin cachée,
Sans l'aviser pendre au col me viendrait.

 

[ode publiée en 1547 dans
les Oeuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans]
Pléiade II, 680.

AUX FONTAINES DE COURTIRAS : LES AMOURS DE RONSARD ET DE CASSANDRE (1550-1554)

Ses amours avec Cassandre n'empêchent pas Ronsard de se préoccuper de sa carrière. A Paris, il se remet à l'étude grâce aux conseils de Jacques Peletier, le secrétaire de l'évêque du Mans et avec l'aide d'Antoine de Baïf.

Bien que l'obligation qui lui est faite de suivre la Cour dans ses déplacements le gêne quelque peu, il prend alors le grade de maître ès Arts; puis il s'installe au collège de Coqueret (à l'emplacement actuel du collège Sainte-Barbe) où il est élève de Jean Dorat avec Baïf, Du Bellay... Avec ses jeunes amis, il forme une petite équipe, la Brigade, qui, en juillet 1549, ira faire une excursion à l'aqueduc d'Arcueil, emportant force victuailles et bouteilles.

Alors Ronsard entra en poésie, tout comme ses camarades, rédigeant avec eux un manifeste (la Défense et Illustration de la langue française) et publiant ses premières Odes.

Mais il n'en restait pas moins attaché au Vendômois de sa jeunesse.

Cassandre, ayant quitté le manoir de Pray, s'est installée avec son mari  en aval de Vendôme "au fond d'un val émaillé tout au rond de mille fleurs" (Pléiade, I,79). Des allusions de Ronsard et les indications que donne Claude Binet permettent peut-être de situer la nouvelle demeure de Cassandre au lieu dit le "Pavillon des Fontaines" à Courtiras (qui doit son nom à une fontaine divisée en deux bassins dont l'eau a toujours été considérée comme souveraine pour guérir tous les maux d'yeux).

Ronsard, lui, loue une maison à Vendôme, vraisemblablement à une centaine de mètres de l'église de la Madeleine, près de l'hôtel du Bellay, avec un jardin donnant sur un bras du Loir. Il s'y installe à Pâques 1550, afin d'être tout près "d'une beauté qui sagement affole".

Cette formule doit être examinée avec attention: elle nous apprend que la jeune femme, attachée aux convenances, reste sur la défensive. Mais les réticences de Cassandre ont  l'avantage de permettre au poète de suivre la mode pétrarquiste en chantant la cruauté de sa belle et sa propre souffrance, capable, dit-il, d'attendrir même "les fleurettes du Loir près de Vendôme".

D'ailleurs Ronsard a conscience  de tout ce que cet amour lui a apporté de richesses: il comprend que c'est par l'amour de Cassandre qu'il s'est ouvert à la beauté et à la poésie. Dès lors, il s'exerce à mettre en sonnets les délices et les tourments de l'amour. Sa chance, son bonheur aura été de voir Cassandre s'installer dans ce pays vendômois qu'il aime plus que tout autre avec ses bois, ses fontaines, ses rochers; alors l'amour pour le pays natal et l'amour pour la jeune femme peuvent se fondre l'un dans l'autre :

Je ne vois pré, fleur, antre, ni rivage
Champ, roc, ni bois, ni flots dedans le Loir
Que, peinte en eux, il ne me semble voir
Cette beauté qui me tient en servage.

C'est alors qu'il écrit la longue série des sonnets des Amours  qui chantent les perfections de la femme aimée, les fossettes de ses joues, sa gorge grassette, son menton rondement fosselu, son cou de neige, sa gorge de lait, son rire "qui l'âme aux astres achemine", son "coeur jà mûr dans un sein verdelet"… Cassandre, en s'accompagnant de son luth, chante les vers de son poète et sa voix lui "pousse l'âme du corps".

On ne sait rien de la demeure de Jean de Peigné à Courtiras. Mais on peut y rêver, comme le fait Jeanne Bourin dans son roman Les Amours blessées:  “Le manoir est situé à mi-pente d'un tertre, au coeur d'un val, à l'écart de la rivière mais non loin d'elle. Devant la façade, une prairie cernée de saules et de trembles, traversée par un ruisseau. Derrière la demeure de pierres blanches, un potager, un verger, un bois conduisant par des sentiers moussus à une forêt de haute futaie. De l'autre côté de la route qui chemine à flanc de coteau, vers le bourg, coule une fontaine miraculeuse dont l'eau bienfaisante guérit les maux d'yeux. Elle alimente deux bassins…”

La demeure de Cassandre devient le lieu où Ronsard vient régulièrement goûter le bonheur de la présence de celle dont il se sent presque indigne :

Voici le bois, que ma sainte Angelette
Sus le printemps anime de son chant.
Voici les fleurs que son pied va marchant
Lors que pensive elle s'ébat seulette.
Io! voici la prée verdelette
Qui prend vigueur de sa main la touchant,
Quand pas à pas pillarde va cherchant
Le bel émail de l'herbe nouvelette.
Ici chanter, là pleurer je la vis,
Ici sourire, et là je fus ravi
De ses beaux yeux par lesquels je desvie
Ici s'asseoir, là je la vis danser
Sus le métier d'un si vague penser
Amour ourdit les trames de ma vie.

Tout ce qui entoure sa maîtresse est pour lui sujet d'attendrissement :

Ce petit chien qui ma maîtresse suit,
Et qui jappant ne reconnaît personne,
Et cet oiseau, qui mes plaintes résonne,
Au mois d'avril soupirant toute nuit.
Et cette pierre où, quand le chaud s'enfuit,
Seule à part soi pensive s'arraisonne,
Et ce jardin où son pouce poissonne
Tous les trésors que Zéphyre produit…

Cassandre donc se laisse aimer par son poète. Et Ronsard lui rappelle que, depuis sept années, il lui reste fidèle:

Dame, qui sais ma constance et ma foi,
Vois, s'il te plaît, que le temps qui s'absente
Depuis sept ans en rien ne désaugmente
Le plaisant mal que j'endure pour toi.

Ensemble ils se promènent, cueillent des fleurs, récitent des vers. Le matin, quand elle s'habille, elle le reçoit dans sa chambre (ce qui était parfaitement admis à l'époque):

Quand au matin ma déesse s'habille
D'un riche or crêpe ombrageant ses talons,
Et que les rets de ses beaux cheveux blonds
En cent façons ennonde et entortille,
Je la compare à l'écumière fille…
[Vénus]

Lorsqu'un jour Ronsard eut mal aux yeux, Cassandre l'emmena à la fontaine que l'on disait capable de guérir les ophtalmies:

Et vous, ma douce maîtresse,
Ayant soin de ma détresse
Et de mon tourment nouveau,
Me fites présent d'une eau
Qui la lumière perdue
De mes deux yeux m'a rendue.

En revanche, lorsque Cassandre, à cause de quelque fièvre, eut recours à un médecin de Vendôme, Ronsard fut extrêmement jaloux:

Eh, que je porte et de haine et d'envie
Au médecin qui vient soir et matin
Sans nul propos tâtonner le tétin,
Le sein, le ventre et les flancs de m'amie.
Las! il n'est pas si soigneux de sa vie
Comme elle pense: il est méchant et fin;
Cent fois le jour ne la vient voir qu'afin
De voir son sein, qui d'aimer le convie.
Vous qui avez de sa fièvre le soin,
Je vous supplie de me chasser bien loin
Ce médecin amoureux de m'amie
Qui fait semblant de la venir panser…

Cependant, en une autre circonstance, il approuva que l'on fasse appel, pour une saignée, à Gérard de Salmet, seigneur de La Bonaventure au Gué, qui fut barbier d'Antoine de Bourbon et dont la femme était la marraine de Cassandre :

Gentil barbier, enfant de Podalyre  [Esculape]
Je te supplie, saigne bien ma maîtresse,
Et qu'en ce mois, elle saignant, elle laisse
Le sang gelé dont elle me martyre…

Courtiras fut pour notre jeune poète un havre de quiétude et de tranquillité. Son ami Du Bellay, qui était dans la confidence de la retraite du poète, en porte témoignage dans Les Regrets  [1557]:

Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux,
Et, comme font là-bas ces doctes amoureux
Bien avant dans un bois te perds avec ta dame:
Tu bois le long oubli de tes travaux passés
Sans plus penser à ceux que tu as délaissés…

Lorsqu'il était obligé de retourner chez son frère à la Possonnière, Ronsard n'éprouvait plus qu'ennui de la séparation; il s'en excuse en ces termes auprès de son pays natal qu'il délaissait pour la région de Vendôme:

Je te hais peuple et m'en sert de témoin,
Le Loir, Gastine et les rives de Braye,
Et la Neuffaune et l'humide saulaie
Qui de Sabut borne l'extrême coin…

C'est que Ronsard était alors un jeune garçon de vingt-six ans dont l'appétit amoureux se réveillait dans la fréquentation quasi quotidienne et l'intimité d'une beauté douce et affectueuse âgée de moins de vingt ans. Et les allusions mythologiques voilent à peine le désir qui le tient:

Je voudrais bien, richement jaunissant,
En pluie d'or goutte à goutte descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre
Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant.
Je voudrais bien, afin d'aiser ma peine,
Etre un Narcisse, et elle une fontaine,
Pour m'y plonger une nuit à séjour.

Cassandre se plaît à faire languir le jeune garçon: ses yeux disent oui, mais sa bouche dit non. Elle le laisse couper une boucle de ses cheveux, elle se laisse embrasser, mais ne tolère que les "baisers courts" et, pour l'instant, rien de plus :

Mon dieu, que j'aime à baiser les beaux yeux
De ma maîtresse, et à tordre en ma bouche
De ses cheveux l'or fin qui s'écarmouche
Si gaiement dessus deux petits cieux
………………………
Je suis plus aise que les dieux
Quand malgré toi tu me baises, Maîtresse;
De ton baiser la douceur larronnesse
Tout éperdu m'envole jusqu'aux cieux.
………………………
Il est bien vrai que tu as de coutume
D'entremêler tes baisers d'amertume,
Les donnant courts, mais quoi ? je ne pourrais
Vivre autrement…
………………………
Et le penser qui me presse et represse,
Et qui jamais en repos ne me laisse,
Comme un mâtin me mord toujours au flanc.

L'espoir secret de Ronsard, c'est que  Cassandre n'est guère heureuse avec son mari:  à diverses reprises il a assisté à des scènes de ménage. Et puis il s'étonne que Cassandre n'ait toujours pas d'enfant et il ne peut s'empêcher de rêver :

Heureux le fils dont grosse elle sera;
Mais plus heureux celui qui la fera
Et femme et mère, en lieu d'une pucelle.

Et voilà qu'en mars 1552 il apprend une bonne nouvelle : M. de Peigné, le mari, a décidé de répondre à l'appel du roi et de partir à la conquête des Trois Evêchés. Certes il fait aussitôt venir sa belle-soeur à Vendôme pour qu'elle serve de chaperon à Cassandre, mais qu'importe, Ronsard reprend espoir :

Je sens venir le jour
Que ma maîtresse, après si long séjour,
Voyant le soin qui ronge ma pensée,
Toute une nuit, folâtrement m'ayant
Entre ses bras, prodigue, ira payant
Les intérêts de ma peine avancée.

Dès lors, ses rêves deviennent franchement érotiques:

Quand, en songeant, ma folâtre j'acolle
Laissant les flancs sur les siens s'allonger,
Et que d'un branle habilement léger
En sa moitié ma moitié je recolle,
Amour adonc si follement m'affole
Qu'un tel abus je ne voudrais changer.
………………………………………
Il faisait chaud et le somme coulant
Se distillait dans mon âme songearde,
Quand l'incertain d'une idole gaillarde
[image]
Fut doucement mon dormir affolant.
Penchant sous moi son bel ivoire blanc
Et mi-tirant sa langue frétillarde
Me baisotait d'une lèvre mignarde
Bouche sur bouche et le flanc sur le flanc.
Que de corail, que de lys, que de roses,
Ce me semblait, à pleine mains décloses,
Tâtais-je lors entre deux maniements ?

Dans ses rapports avec la jeune femme, il a bien du mal à maîtriser des gestes trop hardis ; dans un poème des Amours, il le reconnaît  :

Ma main malgré moi quelquefois
De l'amour chaste outrepasse les lois,
Dans votre sein cherchant ce qui m'embraise.

C'est qu'il conserve l'espoir d'arriver à ses fins :

Je sens venir le jour
Que ma maîtresse, après si long séjour, [délai]
Voyant le soin qui ronge ma pensée,
Toute une nuit, folâtrement m'ayant
Entre ses bras, prodigue, ira payant
Les intérêts de ma peine avancée.

Il semble que ce jour tant attendu arriva enfin. La chose se serait passée dans une "chambrette heureuse" de la demeure vendômoise de Ronsard. Henri Longnon croit même pouvoir dire que le sonnet LXXX des Amours insinuerait que Ronsard découvrit ce jour-là que le mari  était impuissant et que Cassandre était toujours vierge!

L'aventure des deux amants se poursuivit et Cassandre se serait donnée à nouveau à lui, d'abord  dans un bois au bord du Loir, "sur le tapis de cette herbeuse rive", puis chez elle, à Courtiras (malgré la présence indiscrète d'une soeur), puis à nouveau chez Ronsard où Cassandre vint un jour malgré un accès de fièvre qui l'obligea à rester couchée, malade, dans le lit de son amant.

Pendant quelque temps, tous deux purent mener une vie très libre: Cassandre se baignait nue dans la fontaine de Courtiras et Ronsard la regardait avec admiration :

O beau cristal murmurant
Que le ciel est azurant
D'une belle couleur bleue,
Où ma Dame toute nue
Lava son beau teint vermeil
Qui retenait le soleil,
Et sa belle tresse blonde
Tresse aux zéphyrs vagabonde […]
C'est toi, belle fontainette,
Où ma douce mignonette
A miré ses deux beaux yeux
Ainçois deux astres des cieux,
Tant leur mignotise darde
D'amours à qui les regarde.
C'est toi qui dix mille fois
As relavé les beaux doigts
De ma douce mignonette
Dedans ta douce ondelette.
C'est toi, douce fontelette,
Qui dans ta douce ondelette
As baigné ses deux beaux pieds,
Pieds de Thétis déliés,
Et son beau corps qui ressemble
Aux lys et roses ensemble,
Corps qui, pour l'avoir vu nu,
M'a fait Actéon cornu,
Me transformant ma nature
En sauvagine figure. […]
C'est toi qui laves sa hanche,
Sa grève et sa cuisse blanche,
Et son ** qui ne fait encor
Que se friser de fils d'or. […]
Vraiment, cristal azuré,
Cristal gaiement emmuré
D'une belle herbe fleurie,
Pour avoir fait à m'amie
Un doux chevet de ton bord
Quand languissante elle dort, […]
Je te supplie de vouloir,
Ains qu'entrer dedans le Loir,
D'une course serpentière,
Recevoir l'humble prière
Que je fais dessus tes flots.
Je vous prie, ma Fontelette,
Ma doucette ondelette,
Je vous prie n'oubliez pas
Dès le jour de mon trépas
Contre vos rives de dire
Que Ronsard dessus sa lyre
N'a votre nom dédaigné,
Et que sa dame a baigné
Sa belle peau doucelette
Dans votre claire ondelette.

Hélas, la possession des Trois Evêchés étant définitivement acquise, le roi licencia son armée et Jean de Peigné revint à Courtiras. La soeur de Cassandre tint à le mettre aussitôt au courant des infidélités de son épouse: Ronsard comprit qu'il devait s'éloigner. Le sonnet XLVI contient son adieu à toutes les beautés de Cassandre, à ses cheveux d'or, à ses seins, ses yeux, ses lèvres, ses dents, ses joues, ses lèvres aux "baisers savoureux", et il termine ainsi :

Beautés, reviendra jamais l'heure
Qu'entre mes bras je vous puisse ravoir ?

Il rejoignit donc Paris où ses amis commençaient à s'étonner de sa longue absence et de son goût marqué pour la campagne vendômoise. Ils comprirent tout lorsqu'il purent lire les poèmes des Amours, le monument poétique que Ronsard s'était  promis d'élever à sa belle maîtresse.

En avril 1554, Ronsard revient à Vendôme. Là, il est tout surpris de la froideur de l'accueil que lui fait sa Cassandre :

À mon retour (hé, je m'en désespère!)
Tu m'as reçu d'un baiser tout glacé,
Froid, sans saveur, baiser d'un trépassé,
Tel que Diane en donnait à son frère,
Tel qu'une fille en donne à sa grand mère,
La fiancé en donne au fiancé,
Ni savoureux, ni moiteux, ni pressé.
Et quoi, ma lèvre est-elle si amère ?
Ha, tu devrais imiter les pigeons
Qui bec en bec de baisers doux et longs
Se font l'amour sur le haut d'une souche.
Je te supplie, maîtresse, désormais
Ou baise moi la saveur en la bouche,
Ou bien du tout ne me baise jamais.

Que c'était-il passé? Tout simplement Cassandre avait eu connaissance des recueils des poèmes que Ronsard avait publiés en 1552-1553: les Amours et les Folastries. Et elle eut l'impression que Ronsard venait de révéler tous les secrets de leur liaison; il avait décrit leurs ébats amoureux dans deux poèmes franchement érotiques. Et il avait laissé publier son portrait (les seins découverts), en indiquant même leur âge à tous deux (lui 27 ans et elle 20 ans).

Et puis Cassandre, au début de 1553, avait eu une fille (appelée elle aussi Cassandre). Elle était née après sept années de mariage et un simple calcul permettait aux mauvais esprits d'imaginer que l'enfant avait été conçu pendant que le mari était aux armées. De là à dire que cette petite Cassandre était-elle une fille de Ronsard…? Sa mère, en tout cas, put découvrir non sans épouvante le poème dans lequel Ronsard insinuait que le mari de sa belle était impuissant…

Ronsard avait donc trahi en manquant à sa parole, lui qui avait pourtant promis d'être discret. Il avait écrit en effet :

Las, si ma servitude et ma longue amitié
Méritaient à la fin de vous quelque pitié,
S'il vous plaisait, de grâce, alléger mon martyre,
Me donnant le guerdon que tout amant désire,
Je serais si discret recevant ce bonheur,
Je serais si fidèle à garder votre honneur,
Que nous deux seulement saurions ma jouissance,
Dont le seul souvenir me fait Dieu quand j'y pense.

Donc c'est la rupture. Ronsard s'en étonne, reconnaît qu'il a eu tort de laisser publier son portrait, jure qu'il n'en aimera jamais d'autres :

Quand je serais cinq cent mille ans en vie,
Autre que vous, ma mignonne, m'amie,
Ne me ferait amoureux devenir.

Mais, malgré tous les efforts que Ronsard fera pour renouer avec elle, Cassandre va se dérober pendant douze ans, se consacrant entièrement à sa fille…

À BOURGUEIL : RONSARD ET MARIE GUYET (1554-1560)

Pour lui permettre d'oublier Cassandre et cette "vieille et trop ingrate amitié", pour l'amener à ne plus "s'empêtrer es liens d'amour", son ami Rémi Belleau mène Ronsard en Anjou, à Bourgueil. Là il lui fait faire la connaissance d'une petite angevine.. La rencontre eut lieu au bord du Changeon, à la nuit tombante, alors que Marie était avec ses deux soeurs.

Amour, tu me fis voir, pour trois grandes merveilles,
Trois soeurs allant au soir se promener sur l'eau,
Qui croissaient à l'envie, ainsi qu'au renouveau
Croissent dans un pommier trois pommettes pareilles.
Toutes les trois étaient en beauté nonpareilles,
Mais la plus jeune avait le visage plus beau,
Et semblait une fleur voisine d'un ruisseau,
Qui remire dans l'eau ses richesses vermeilles.
Ores je souhaitais la plus vieille en mes voeux,
Et ores la moyenne, et ores toutes deux,
Mais toujours la petite était en ma pensée,
Et priais le Soleil de n'emmener le jour,
Car ma vue en trois ans n'eût pas été lassée
De voir ces trois Soleils qui m'enflammaient d'amour.

Ronsard dès l'abord s'enflamme pour les trois fillettes, Jeanne, Thoinon et Marie, incapable de choisir entre les trois:

Je ne suis seulement amoureux de Marie,
Jeanne me tient aussi dans les liens d'amour,
Ore l'une me plaît, ore l'autre à son tour:
Ainsi Tibulle aimait Némésis et Délie.
On me dira tantôt que c'est une folie
D'en aimer, inconstant, deux ou trois en un jour,
Voire, et qu'il faudrait bien un homme de séjour
Pour, gaillard, satisfaire à une seule amie.
Je répons à cela que je suis amoureux
Et non pas jouissant de ce bien doucereux
Que tout amant souhaite avoir à sa commande:
Quant à moi seulement je leur baise la main,
Je devise, je ris, je leur tâte le sein,
Et rien que ces biens là d'elles je ne demande.

C'est finalement à Marie qu'il va s'attacher :

Marie, vous passez en taille et en visage,
En grâce, en ris, en yeux, en sein et en téton,
Votre moyenne soeur, d'autant que le bouton
D'un rosier franc surpasse une rose sauvage.
Je ne dis pas pourtant qu'un rosier de bocage
Ne soit plaisant à l'oeil et qu'il ne sente bon;
Aussi je ne dis pas que votre soeur Thoinon
Ne soit belle; mais quoi? vous l'êtes d'avantage.
Je sais bien qu'après vous elle a le premier prix
De ce bourg en beauté, et qu'on serait épris
D'elle facilement, si vous étiez absente.
Mais quand vous approchez, lors sa beauté s'enfuit
Ou morne elle devient par la vôtre présente,
Comme les astres font, quand la lune reluit.

On a beaucoup cherché qui était cette famille de Bourgueil dans laquelle il y avait trois filles, Marie, Jeanne et Thoinon. Trente ans après la mort de Ronsard, on disait qu'il s'agissait d'hôteliers installés au village.

Ensuite on a remarqué que Ronsard faisait plusieurs allusions à un pin de Bourgueil, sorte de trophée auquel était pendue sa liberté. De même qu'il avait parlé d'un "pré" à propos de Cassandre devenue par son mariage dame de Pray, on soupçonna un jeu de mots (Ronsard utilisant le vieux procédé du "senhal" de la poésie des troubadours) et l'on inventa de toutes pièces une Marie Dupin, même si aucune famille Dupin n'a jamais été citée en ce temps-là à Bourgueil.

Mais c'est là une hypothèse toute gratuite d'érudits. En réalité, un poème plus tardif de Ronsard peut mettre sur la voie de la vérité: il s'agit du Voyage de Tours  (Pléiade I, 140). Dans ce poème, Ronsard imagine qu'il pourrait quitter son Vendômois pour venir vivre avec sa jeune bergère, qu'il nous montre gardant ses boeufs du côté de Port Guyet (un hameau à 3 km à l'ouest de Bourgueil). Or, à ce vers, Remi Belleau, qui connaissait bien la jeune fille, a ajouté le commentaire suivant: "Port Guyet, c'est une maison qui appartient à son amie, ainsi nommée". Ainsi donc la Marie de Ronsard serait une Marie Guyet (et les archives  montrent qu'il y avait effectivement des Guyet à Bourgueil à cette époque, en particulier un Etienne Guyet qui pourrait bien être le père de Marie).

Mais alors, pourquoi les allusions au "pin" quand Ronsard parle de sa Marie? Cette fois il faut être attentif à une phrase de la biographie de Ronsard par Binet, qui écrit ceci: "Marie était une belle fille d'Anjou que Ronsard a vraiment aimée et laquelle il entend souvent sous le nom de Pin de Bourgeuil, parce que c'est le lieu où elle demeurait et où il la vit premièrement".

Ronsard donc aurait vécu quelque temps à Bourgueil avec son ami Belleau. Là, au lieu dit le Pin (devenu depuis Port-Guyet) se trouvait la ferme des Guyet. Le père, Etienne Guyet,  était mort quelque temps auparavant et la mère vivait avec ses trois filles, Jeanne, Thoinon et Marie, celle-ci étant la cadette, "belle et jeune fleur de quinze ans / qui sentait encore son enfance". Comme homme, Ronsard avait trouvé avec cette jeune fille un agréable passe-temps; comme poète, ce fut pour lui l'occasion de pétrarquiser sur le thème du mal d'amour et de la belle cruelle.

Si on l'en croit, Ronsard faisait souvent la route qui menait vers la ferme des Guyet. Mais, dans ces promenades, il ne tenait guère à la présence importune de son ami Belleau:

Ne me suis point, Belleau, allant à la maison
De celle qui me tient en douleur nonpareille.
Pour ton profit, Belleau, je ne veux que tu voies
Celle qui par les yeux la plaie au coeur m'envoie
De peur que tu ne prennes un mal au mien pareil.

Un sonnet nous évoque d'une manière très vivante les plaisirs et les jeux du jeune couple (Ronsard a trente ans et Marie quinze ans) :

Mignonne, levez-vous, vous êtes paresseuse,
Ja la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et ja le rossignol frisquement jargonné,
Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse.
Debout donc: allons voir l'herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos oeillets aimés, auxquels avez donné
Hier au soir de l'eau, d'une main si soigneuse.
Hier en vous couchant, vous me fites promesse
D'être plus tôt que moi ce matin éveillée,
Mais le sommeil vous tient encor toute sillée.
Ian, je vous punirai du péché de paresse:
Je vais baiser cent fois votre oeil, votre tétin,
Afin de vous apprendre à vous lever matin.

Ronsard, tout au plaisir de ce nouvel amour, ne tarde pas à en faire part à son ami Du Bellay, alors en séjour à Rome:

Cependant que tu vois le superbe rivage,
De la rivière Tusque et le mont Palatin,
Et que l'air des Latins te fait parler latin,
Changeant à l'étranger ton naturel langage,
Une fille d'Anjou me détient en servage,
A laquelle baisant maintenant le tétin,
Et maintenant les yeux endormis au matin,
Je vis (comme l'on dit) trop plus heureux que sage. […]

Bien sûr, Ronsard ne put rester très longtemps à Bourgueil et il ne tarda pas à être rappelé à la Cour. Là, incorrigible, il tomba amoureux d'une autre jeune fille, qui - coïncidence - s'appelait aussi Marie. Il s'en amuse, et en informe aussitôt son ami Belleau:

D'une belle Marie en une autre Marie,
Belleau, je suis tombé, et si dire ni puis
De laquelle des deux plus l'amour je poursuis,
Car j'en aime bien l'une, et l'autre est bien m'amie.

Grâce aux commentaires de Rémi Belleau, nous savons que cette autre Marie était une jeune fille de seize ans, "de plus illustre parenté que la première". Certains indices  permettent de penser que cette nouvelle Marie devait être une fille d'honneur de Catherine de Médicis. intelligente et cultivée, mais coquette et inconstante, qu'il avait rencontrée à l'hôtel des Tournelles.

Les érudits se sont évidemment penchés sur la liste de celles qui furent filles de chambre ou filles demoiselles de la reine : il y en eut 283, mais cinq seulement s'appelèrent Marie et, à l'époque du retour de Ronsard à la Cour, une seulement. Ce serait Marie Cabrianne, demoiselle de La Guyonnière (effectivement citée par Brantôme avec sa soeur Anne parmi les filles d'honneur de Catherine de Médicis). En poésie, Ronsard la désignera tantôt sous le nom de Marie, tantôt, plus tard, sous le nom de Sinope. Mais ce sera surtout pour se plaindre de ses agaceries et de ses rebuffades.

Il s'offrit très nettement pour devenir son amant :

Ma Sinope, mon coeur, quand une fille prise
Par trop le mariage, elle est hors de propos:
Car un mari commande, il tance, il dit des mots
Tous remplis de fureur, d'orgueil et de maîtrise.
Au contraire un amant est humble et suppliant,
Comme franc de courage et qui ne va liant
Sa douce liberté sous une loi de crainte.
Qui veut haïr s'amie, il faut se marier;
Qui veut toujours l'aimer, il ne faut s'y lier,
Mais vivre avecques elle en amour sans contrainte.

Mais "Sinope" n'écoutera pas ces conseils libertins et, à la fin de 1559, elle épousera Philibert Le Loyer de Lignerolles.

Ronsard n'hésita pas à réutiliser pour elle des poèmes qu'il avait préparés pour Marie Guyet. Marie de Bourgueil avait deux soeurs, Jeanne et Thoinon; la nouvelle Marie a une "plus jeune soeur" qui s'appelle Anne ou Annon. Dès lors, toutes les substitutions sont possibles. Par exemple, il avait écrit, à propos de Marie de Bourgeuil et de sa soeur Jeanne :

Je ne suis seulement amoureux de Marie,
Jeanne ne tient aussi dans les liens d'amour […]

Il lui est facile alors de remplacer Jeanne par Anne.... De même, dans le sonnet déjà cité Marie, vous passez en taille et en visage…, écrit pour Marie et Thoinon, il lui fut facile de corriger "votre moyenne soeur" en "votre plus jeune soeur", tout en remplaçant  Thoinon par Annon.

La belle saison revenue (nous sommes  en 1555), Ronsard retourna vers la Marie de Bourgueil, qu'il s'était pourtant promis de laisser en paix:

J'avais pourtant juré de jamais ne revoir
(O serment d'amoureux) l'angélique visage
Qui depuis quinze mois en pénible servage
Emprisonne mon coeur et ne le puis ravoir.
J'en avais fait serment; mais je n'ai le pouvoir
M'engarder d'y aller, car mon forcé courage,
Bien que soit malgré moi surmonté de l'usage
D'amour, toujours m'y mène, abusé d'un espoir. […]

Et Ronsard est tout à la joie de la retrouver :

Bonjour mon coeur, bonjour ma douce vie,
Bonjour mon oeil, bonjour ma chère amie,
Hé bonjour ma toute belle,
Ma mignardise, bonjour,
Mes délices, mon amour,
Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle,
Mon doux plaisir, ma douce colombelle,
Mon passereau, ma gente tourterelle,
Bonjour, ma douce rebelle.

Hé! faudra-t-il que quelqu'un me reproche
Que j'ai vers toi la coeur plus dur que roche
De t'avoir laissée, maîtresse,
Pour aller suivre le Roi,
Mendiant je ne sais quoi,
Que le vulgaire appelle une largesse?
Plutôt périsse honneur, cour et richesse,
Que pour les biens jamais ne te relaisse,
Ma douce et belle déesse.

La jeune fille sait que celui qui la courtise est un grand poète de la Cour et elle joue à le couronner du laurier d'Apollon :

J'aime un gentil laurier, de Phébus l'arbrisseau,
Dont ma belle maîtresse, en tordant un rameau
Lié de ses cheveux me fit une couronne.

Elle sait aussi qu'il a acquis quelque notoriété en se disant dans ses vers amoureux de Cassandre, la belle Vendômoise. Et sans doute s'étonne-t-elle de l'intérêt que Ronsard lui porte à elle simple bergère angevine. Ronsard alors s'en explique:

Si vous n'êtes d'un lieu si noble que Cassandre
Je ne saurais qu'y faire, Amour m'a fait descendre
Jusques à vous aimer, Amour qui n'a point d'yeux.

Et Ronsard multiplie les poèmes dans lesquels il célèbre le "doux servage" qui le retient à Bourgueil:

Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil,
Voye un pin qui s'élève au-dessus du village,
Et là, sur le sommet de son pointu feuillage,
Verra ma liberté, trophée d'un bel oeil,
Qu'Amour victorieux, qui se plait de mon deuil,
Appendit pour sa pompe et mon servil hommage,
A fin qu'à tous passants elle fût témoignage
Que l'amoureuse vie est un plaisant cercueil.
Je ne pouvais trouver plante plus estimée
Pour pendre ma dépouille, en qui fut transformée
La jeune peau d'Atys dessus le mont Idé.
Mais entre Atys et moi il y a différence:
C'est qu'il fut amoureux d'un visage ridé,
Et moi d'une beauté qui ne sort que d'enfance.

Etait-ce coquetterie ou prudence? Alors que son poète ne cesse de l'inviter à l'amour, la jeune Marie refuse de lui tout accorder. D'où ces vers de Ronsard:

Hé que voulez-vous dire? Etes-vous si cruelle
De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux
Qui démènent l'amour; voyez les colombeaux,
Regardez le ramier, voyez la tourterelle.
Voyez deçà delà d'une frétillante aile
Voleter par les bois les amoureux oiseaux,
Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux,
Et toute chose rire en la saison nouvelle;
Ici la bergerette en tournant son fuseau
Degoise ses amours, et là le pastoureau
Répond à sa chanson: ici toute chose aime,
Tout parle de l'amour, tout s'en veut enflammer.
Seulement votre coeur, froid d'une glace extrême
Demeure opiniâtre et ne veut point aimer.

Mais cela n'empêche pas Ronsard de goûter à Bourgueil les joies de la vie champêtre qu'il aimait  par dessus tout :

Amour (comme l'on dit) ne nait d'oisiveté,
S'il naissait de repos, il ne fût plus mon maître:
Je cours, je vais, je viens, et si ne me dépêtre
De son lien, qui tient serve ma liberté.
Je ne suis point oisif, et ne l'ai point été,
Toujours la hacquebute ou la paume champêtre,
Ou l'escrime qui rend une jeunesse adextre
Me tient en doux travail tout le jour arrêté.
Ores le chien couchant, ores la grande chasse,
Ores un gros ballon bondissant en la place,
Ores nager, lutter, voltiger et courir
M'amusent sans repos. Mais plus je m'exercite,
Plus Amour naît dans moi, et plus je sens nourrir
Son feu, qu'un seul regard au coeur me ressuscite.

Mais il faut bientôt mettre fin à cet amour de vacances, et ce sont les adieux :

Adieu, belle, humble, honnête et gentille maîtresse,
Adieu les doux liens où vous m'avez tenu
Maintenant en travail, maintenant en liesse:
Il est temps de partir, le jour en est venu.
Mais avant que partir, je vous supplie, en lieu
De moi, prendre mon coeur: tenez, je le vous laisse,
Voi le là, baisez-moi, maîtresse, et puis adieu.

Et Ronsard rentre à Paris. Il y retrouve Marie Cabrianne.

L'année suivante, les beaux jours revenus, il retourne à Bourgueil (c'est l'été 1556). Mais là, mauvaise surprise, la petite pucelle angevine a été remarquée par un "grand seigneur" qui en a fait sa maîtresse. Ronsard est évidemment furieux de trouver la place prise et une Marie inflexible :

En lieu d'un sacré Poète,
De moi qui chantais ton honneur,
Tu as nouvelle amitié faite
Avec je ne sais quel seigneur,
Qui maintenant tout seul te tient,
Et plus de moi ne te souviens.
Ha, fille trop sotte et trop nice,
Tu ne sais encor que c'est
De faire aux grands seigneurs service,
Qui en amour n'ont point d'arrêt,
Et qui suivent sans loyauté
En un jour dix mille beautés.
Sitôt qu'ils en ont une prise,
Ils la délaissent tout exprès,
Afin qu'une autre soit conquise
Pour la laisser encore après;
Et n'ont jamais autre plaisir
Que de changer et de choisir.
Celui qui ores est ton maître
Et qui te tient comme vainqueur,
Te laissera demain peut-être,
Et je le voudrais de bon coeur!
Si le ciel de nous a souci,
Puisse arriver demain ainsi.

Et Ronsard en vient même à maudire son ami Belleau qui lui a fait rencontrer Marie l'infidèle:

O toi qui n'es de rien en ton coeur amoureuse
Que d'honneur et vertu, qui te font estimer,
Quoi! en glace et en feu verras-tu consommer
Toujours mon pauvre coeur sans lui être piteuse?
Bien que vers moi tu sois ingrate et dédaigneuse,
Fière, dure, rebelle, et nonchalant d'aimer,
Encor je ne me puis engarder de nommer
La terre où tu naquis sur toutes bien heureuse.
Je ne te puis haïr, quoi que tu me sois fière,
Mais bien je hais celui qui me mena de nuit
Prendre de tes beaux yeux l'acointance première;
Celui sans y penser à la mort m'a conduit,
Celui seul me tua: hé! mon Dieu! n'est-ce pas
Tuer que de conduire un homme à son trépas?

Et il gémit aussi sur son peu de chance avec les femmes :

S'il y a quelque fille en toute une contrée
Qui soit inexorable, inhumaine et cruelle,
Toujours elle est de moi pour dame rencontrée,
Et toujours le malheur me fait serviteur d'elle.
Mais si quelqu'une est douce, honnête, aimable et belle,
La prise en est pour moi toujours désespérée:
J'ai beau être courtois, jeune, accord et fidèle,
Elle sera toujours d'un sot enamourée.

Ronsard avait d'autant moins de chance de reconquérir le coeur de sa belle qu'en cet été 1556 il dut s'absenter plusieurs fois pour retourner à la Cour. Il se résigna donc à mettre fin à son "servage" qui avait duré trois étés. Il avait compris, sans doute, que Marie rêvait de faire un beau mariage et qu'elle ne voulait pas trop se compromettre avec un Ronsard tonsuré et volage.

Dans d'autres poèmes, Ronsard suggère qu'il a pu rester en rapports lointains avec la jeune Angevine. Deux ans plus tard, en 1558, il acheta pour elle à Couture une quenouille ornée d'un ruban de Montoire, et il la lui apporta à Bourgueil. Les vers qu'il écrivit à cette occasion nous montrent Marie dans ses occupations familières:

[Ronsard s'adresse à la quenouille]
(Tu viendras dans) les mains d'une diposte fille [alerte]
Qui dévide, qui coud, qui ménage et qui file
Avecque ses deux soeurs pour tromper ses ennuis,
L'hiver devant le feu, l'été devant son huis.
Aussi je ne voudrais que toi, quenouille gente,
Qui est de Vendômois, où le peuple se vante
D'être bon ménager, allasses en Anjou
Pour demeurer oisive et te rouiller au clou.

Au printemps 1560,  Ronsard revit la jeune fille, à Tours, alors qu'ils étaient invités à un mariage à Saint-Cosme. Marie alors n'est toujours pas mariée, mais elle est toujours amoureuse du "sot jeune homme" dont Ronsard ne peut s'empêcher d'être jaloux. Dès qu'elle vit Ronsard, la mère de Marie, ne voulant pas que sa fille continue à se compromettre avec un homme qui ne pouvait faire pour elle un mari, remonte en toute hâte dans la barque qui doit les descendre jusqu'à La Chapelle-sur-Loire où elles retrouveront le chemin de Bourgueil. Ronsard, certes, ne se faisait plus alors d'illusion. Mais cette scène lui inspira un long poème nostalgique sur leurs "jeunes amours":

Marie, à celle fin que le siècle à venir
De nos jeunes amours se puisse souvenir,
Et que votre beauté que j'ai longtemps aimée
Ne se perde au tombeau par les ans consumée,
Sans laisser quelque marque après elle de soi,
Je vous consacre ici le plus gaillard de moi,
L'esprit de mon esprit, qui vous fera revivre
Ou longtemps, ou jamais, par l'âge de ce livre.

[…]

Que ceux de Vendômois disent tous d'un accord,
Visitant le tombeau auquel je serais mort:
"Notre Ronsard, quittant cette terre voisine,
Fut jadis amoureux d'une belle Angevine";
Et que ceux-là d'Anjou disent tous d'une voix:
"Notre belle Marie aima un Vendômois;
Tous les deux n'étaient qu'un, et l'amour mutuelle,
Qu'on ne voit plus ici, leur fut perpétuelle.

[…]

Or les dieux en feront cela qu'il leur plaira,
Si est-ce que ce livre après mille ans dira
Aux hommes et aux temps et à la renommée
Que je vous ai six ans plus que mon coeur aimée.

Ronsard, contrairement à ce que l'on dit, garda toujours quelque contact avec Bourgueil et avec Marie. C'est ainsi qu'il apprit qu'elle était malade et qu'il la revit, brûlée de fièvre, peut-être la veille même de sa mort, sans comprendre qu'il la voyait pour la dernière fois. C'est ce que suggèrent ces vers particulièrement émouvants :

Si je n'eusse eu l'esprit chargé
De vaine erreur, prenant congé
De sa belle et vive figure,
Oyant sa voix, qui sonnait mieux
Que de coutume, et ses beaux yeux
Qui reluisaient outre mesure,
Et son soupir qui m'embrasait,
J'eusse bien vu qu'elle me disait:
Or' soule toi de mon visage,
Si jamais tu en eus souci:
Tu ne me verras plus ici,
Je m'en vais faire un long voyage.

Marie morte eut une étrange destinée dans les vers de son poète. Henri III s'était épris de Marie de Clèves, la femme du prince de Condé, et il intriguait pour faire annuler son mariage afin de pouvoir l'épouser, lorsque la jeune femme mourut (30 octobre 1574). La douleur du roi fut immense, et il demanda à Ronsard de composer une suite de poèmes "Sur la mort de Marie". Ronsard se mit au travail, mais le désespoir du roi ne dura guère et, le 16 février suivant, il épousait Louise de Vaudémont-Lorraine. Ronsard se retrouvait donc avec un certain nombre de poèmes devenus sans emploi. Il décida, au prix de quelques remaniements, de les consacrer à la mort de l'autre Marie, la petite angevine. D'où l'ambiguité des vers qu'il écrivit à cette époque, dans lesquels il mêle aux sentiments qu'il attribue au roi pour Marie de Clèves, ceux qu'il eut pour la belle Angevine et même ceux qu'il éprouvait toujours pour Cassandre qu'il ne cessa jamais d'aimer. C'est pourquoi, dans les deux célèbres sonnets, il est difficile de faire la part de ce qui appartient vraiment à Marie de Bourgueil :

Ci reposent les os de toi, belle Marie,
Qui me fis pour Anjou quitter le Vendômois,
Qui m'échauffas le sang au plus vert de mes mois,
Qui fus toute mon coeur, mon sang et mon envie.

En la tombe repose honneur et courtoisie,
La vertu, la beauté, qu'en l'âme je sentais,
La grâce et les amours qu'aux regards tu portais,
Tels qu'il eussent d'un mort ressuscité la vie.

Tu es belle, Marie, un bel astre des cieux.
Les anges tout ravis se paissent de tes yeux,
La terre te regrette. O beauté sans seconde!

Maintenant tu es vive, et je suis mort d'ennui.
Ha, siècle malheureux! malheureux est celui
Qui s'abuse d'Amour et qui se fie au Monde.

 

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube, de ses pleurs, au point du jour l'arrose;

La Grâce dans sa feuille, et l'Amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,
Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose;

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.

On ne sait trop ce que la petite angevine avait accordé à son poète. Celui-ci, en revanche, lui a bien accordé cette immortalité qu'il lui promettait parfois… pour mieux la séduire.

DANS LA VALLÉE DE LA CHOISILLE : LE VOYAGE DE TOURS 1560

Comme prieur de Saint-Cosme, Ronsard possédait des terres dans la basse vallée de la Choisille. En 1568, comme un teinturier,  Fortin,  en  polluait les eaux, il écrivit une lettre énergique aux échevins de Tours, dans laquelle il défend âprement  ses intérêts. Fortin, dit-il,  s'est venu "planter" sur [son] fond et sur [sa] terre; il affirme que le lieu et terre où le seigneur Fortin s'est venu planter et habituer sa maison, teintures et chaudrières est du propre patrimoine de Saint-Cosme et il se dit prêt à montrer tous les titres qu'il possède sur cette terre.

C'est par cette vallée de la Choisille que Ronsard faisait le trajet du Loir à la Loire entre Couture et Tours. En particulier, il se rendit un jour de 1560 à Saint-Cosme en compagnie de son ami Antoine de Baïf pour assister à la noce d'une cousine de Marie, son ancienne maîtresse. Baïf, lui, devait y retrouver son ancienne amie de Tours, Francine. Un poème de Ronsard évoque ce "Voyage de Tours".

Les deux amis passèrent près de la forêt de Gâtines, près du village de Marray et ils s'arrêtèrent au château de Beaumont-la-Ronce dont un de ses cousins du Maine, Philippe de Ronsard, avait fait l'acquisition en 1542.

Thoinet au mois d'avril passant par Vendômois
Me mena voir à Tours Marion que j'aimois,
Qui aux noces était d'une sienne cousine;
Et ce Thoinet aussi allait voir sa Francine
Qu'Amour en se jouant, d'un trait plein de rigueur,
Lui avait près le Clain écrite dans le coeur.
Nous partîmes tous deux du hameau de Couture,
Nous passâmes Gâtines et ses hautes verdures,
Nous passâmes Marré et vîmes à mi-jour
Du pasteur Phelippot s'élever la grand'tour
Qui de Beaumont-la-Ronce honore le village,
Comme un pin fait honneur aux arbres d'un bocage.
Ce pasteur, qu'on nommait Phelippot, tout gaillard,
Chez lui nous festoya jusques au soir bien tard.
De là vinmes coucher au gué de Langennerie,
Sous des saules plantés le long d'une prairie;
Puis, dès le point du jour redoublant le marcher,
Nous vîmes en un bois s'élever le clocher
De Saint-Cosme près Tours, où la noce gentille
Dans un pré se faisait au beau milieu de l'île.

Il ne reste du château de Philippe de Ronsard qu'un donjon découronné du XIIe siècle et la tour d'escalier octogonale en briques du XVIe s. dont parle Ronsard. Le reste du château est du XIXe siècle, mais en style Louis XII.

Parmi les danseurs, Jean-Antoine de Baïf (Thoinet) remarque aussitôt sa Francine, Françoise de Gennes qu'il avait connue à Poitiers et il commence à lui faire la cour. Ronsard s'apprête à en faire de même avec Marie, lorsque la mère de la jeune fille l'aperçoit. Comme elle sait que notre tonsuré ne saurait faire un mari pour sa fille, elle décide de l'éloigner au plus vite et Ronsard, dépité, voit la mère et la fille prendre place dans une barque qui se met à descendre le courant. Il sait qu'elles débarqueront au port de La Chapelle pour regagner leur demeure de Port-Guyet près de Bourgueil. Assis sur un grève de la Loire, Ronsard restera seul jusqu'au soir à rêver de l'inaccessible Marie…

RONSARD ET CASSANDRE DE 1554 À 1564

Avec Marie Cabrianne, avec Marie de Bourgueil, Ronsard a bien conscience de trahir sa Cassandre et la fidélité que l'amant parfait doit à la dame qu'il s'est choisie, mais il met sa faiblesse sur le compte du destin :

Je sais bien que je fais ce que je ne dois faire,
Je sais bien que je suis de trop folles amours:
Mais quoi, puisque le ciel délibère au contraire ?

Ses autres amours ne l'empêchent pas de toujours penser à Cassandre. Dans une Ode à sa maîtresse, il s'efforce de réveiller la sensualité de la jeune femme par des vers qui ne peuvent que lui rappeler leurs ancienne liaison:

Quand au temple nous serons
Agenouillés, nous ferons
Les dévots selon la guise
De ceux qui pour louer Dieu
Humbles se courbent au lieu
Le plus secret de l'église.
Mais quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants, qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.
………………………
Donc, tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d'avis,
Et ne m'épargne ta bouche.
Incontinent tu mourras;
Lors tu te repentiras
De m'avoir été farouche.

Mais Cassandre ne veut rien entendre et Ronsard multiplie les appels à l'inhumaine. Un jour qu'il passe par Blois, le souvenir de la première rencontre vient l'accabler :

Je puisse donc mourir si encore j'arrête
Une heure en cette ville, où par le veuil des dieux
Sur mon vingt et un an le feu de deux beaux yeux
(Souvenir trop amer) me foudroya la tête.

Même lorsqu'il chantera ses autres amours, Ronsard ne cessera de multiplier les allusions à Cassandre:

Or j'aime bien, je le confesse,
Et plus j'irai vers la vieillesse
Et plus constant j'aimerai mieux:
Je n'oublierai, fussai-je en cendre,
La douce amour de ma Cassandre,
Qui loge mon coeur dans ses yeux.

Mais Ronsard sait bien que ce sont ses indiscrétions qui ont choqué l'épouse de Jean de Peigné. Aussi va-t-il désormais, dans chaque réédition de ses poèmes, tenter de réparer sa faute. C'est ainsi, par exemple,  que les nouvelles éditions ne reprennent pas le portrait de la Cassandre aux seins nus qui fut l'un des éléments décisifs de la rupture. C'est pourquoi, également, Ronsard va modifier ses poèmes, changer leur place dans le recueil, multiplier les artifices pour brouiller les pistes et dissimuler une réalité que Cassandre a jugée offensante pour sa réputation et pour celle de sa fille.

Malgré ces amours pour les deux Marie, l'angevine et la parisienne, Ronsard continue de proclamer dans ses vers que Cassandre est la seule véritable aimée et qu'il continue d'espérer :

Si ne dis pas, s(i) elle voulait un jour
Entre ses bras me guérir de l'amour
Que son présent bien à gré je ne prisse.

Il lui rappelle sa longue fidélité :

Déjà neuf ans évanouis se sont
Que vos beaux yeux en me riant me font
La plaie au coeur…
Je change nuit et jour de poil et de jeunesse
Mais je ne change pas l'amour d'une maîtresse
Qui, dans mon coeur collée, éternelle me suit.

Il ne cesse donc de lui adresser des vers qui répètent inlassablement son amour inlassable :

Si j'aperçois quelque champ qui blondoie
D'épis frisés au travers des sillons,
Je pense voir ses beaux cheveux de soie
Refrisotés en mille crépillons.
Quand j'aperçois la rose sur l'épine
Je pense voir de ses lèvres le teint,
Mais la beauté de l'une au soir décline,
L'autre beauté jamais ne se déteint.
Quand j'aperçois des fleurs dans une prée
S'épanouir au lever du soleil,
Je pense voir de sa jouë pourprée
Et de son sein le beau lustre vermeil.
Si j'entends bruire une fontaine claire,
Je pense ouir sa voix dessus le bord,
Qui se plaignant de ma triste misère
M'appelle à soi pour me donner confort.

Il y a certes, dans ces poèmes à Cassandre, toute une part de "littérature" et c'est ce qui a frappé ceux qui pensent que Cassandre ne fut rien d'autre pour Ronsard qu'un nom et qu'un prétexte. En réalité, il faut comprendre ce qui s'est sans doute passé. C'est pour sauver l'honneur de la jeune femme que Ronsard se présente dans la situation de l'amant désespéré de n'avoir jamais rien obtenu de sa belle. Par exemple, dans le prologue du Second Livre des Amours , il explique que c'est parce que Cassandre a toujours été intraitable qu'il lui a été infidèle:

Si de fortune une belle Cassandre
Vers moi se fût montrée un peu courtoise et tendre,
Un peu douce et traitable...
Je ne l'eusse laissée…
Mais voyant que toujours elle devenait plus fière
Je déliai du tout mon amitié première
Pour en aimer une autre en ce pays d'Anjou…

Ronsard devait revoir Cassandre au début de 1559 au mariage de Claude de France  (fille d'Henri II) et de Charles de Lorraine. Ronsard, aumônier et conseiller du roi, avait été chargé, en même temps que Du Bellay, de l'organisation des festivités. Jean Salviati, surintendant de la maison de Charles de Lorraine, et Jean de Peigné,  un de ses quatre maîtres d'hôtel, étaient également présents.  La fête avait commencé au château de Meudon. Ronsard avait composé pour la circonstance un Chant pastoral dans lequel des bergers portent des noms faciles à interpréter: Bellot, c'est du Bellay, Perrot, c'est Pierre de Ronsard, Michau, c'est Michel de l'Hôpital, Charlot, c'est Charles de Lorraine. Or Ronsard réussit à placer dans le texte du poème une déclaration à sa Cassandre. Perrot présente une cage à oiseaux qui doit servir de récompense au vainqueur d'un concours de poésie et il dit :

J'ai dedans prisonnière une jeune alouette
Qui dégoise si bien qu'hier ma Cassandrette,
Que j'aime plus que moi, m'en offrit un veau gras,
Avecques un chevreau, voire et si ne l'eut pas…

Parmi les fêtes données à l'occasion de ce mariage, il y eut aussi un tournoi de chevaliers. Or on sait que chaque dame choisissait alors un chevalier qui combattait en son nom, qu'elle l'aidait à s'armer, qu'elle lui donnait quelque "faveur", ruban ou parure, qu'il portait sur lui pendant le combat, et qu'elle lui donnait aussi un baiser en récompense. C'est ce que fit Cassandre pour quelque chevalier, et Ronsard, évidemment, s'en dit jaloux:

Heureux cent fois, toi, chevalier errant,
Que ma Déesse allait hier parant
Et qu'en armant baisait, comme je pense.
De sa vertu procède ton honneur:
Que plût à Dieu, pour avoir ce bonheur,
Avoir changé mes plumes à ta lance.

Dans ces années 1560, Ronsard se présente comme l'amant trahi et résigné. Tels, selon lui, pourraient être alors les termes de son épitaphe:

Celui qui gît sous cette tombe ici
Aima première une belle Cassandre,
Aima seconde une Marie aussi,
Tant en amour il fut facile à prendre.
De la première il eut le coeur transi,
De la seconde il eut le coeur en cendre,
Et si des deux il n'eut onques merci.

C'est alors que ses poèmes prennent surtout la forme d'adieux aux femmes qu'il a aimées.

Contre Sinope (Marie de La Guyonnière) qui s'est mariée, "aimant mieux un mari qu'être faite déesse",  Ronsard lance un poème d'Imprécations :

Faut-il qu'un étranger me ravisse ma dame ?
Faut-il qu'un autre corps jouisse de mon âme
Et, d'amoureux efforts du mariage armé,
Fasse brèche aux remparts que l'honneur a fermés ?

Quant à Marie d'Angevine, il lui consacre un long poème, afin de confier sa mémoire aux siècles à venir :

Or les dieux en feront cela qu'il leur plaira.
Si est-ce que ce livre après mille ans dira
Aux hommes et aux temps et à la renommée
Que je vous ai six ans plus que mon coeur aimée.

Même attitude à l'égard de Cassandre :

Cherche Cassandre un poète nouveau
Qui, après moi, se rompe le cerveau
A te chanter: il aura bien affaire,
Fusse un Baïf, s'il peut aussi bien faire.
Or, pour t'avoir consacré mes écrits,
Je n'ai gagné sinon des cheveux gris,
La ride au front, la tristesse en la face,
Sans mériter un seul bien de ta grâce…

Cette année 1560 est pour Ronsard celle des bilans: il publie la première édition collective de ses oeuvres, faisant soigneusement disparaître tout ce qui pourrait porter atteinte à l'honneur de Cassandre.

En juillet 1561, alors qu'il se baignait dans la Seine, Ronsard aperçoit une femme qui dansait et chantait sur une grève: elle s'appelait Genèvre. Dans un poème publié en 1564, il se présente à elle et lui résume ses amours antérieures:

Alors que tout le sang me bouillait de jeunesse,
Je fis aux bords de Loire une jeune maîtresse:
Cassandre était son nom, dont ce grand univers
A connu la beauté fameuse par mes vers.
Après ardentement je m'épris de Marie,
Que j'aimais plus que moi, que mon coeur, que ma vie:
Son pays le sait bien, où cent mille chansons
Je composai pour elle en cent mille façons.
Mais, ô cruel destin, pour ma trop longue absence
D'un autre serviteur elle a fait accointance
Et suis demeuré veuf sans prendre autre parti,
Dès l'heure que mon coeur du sien fut départi.
Maintenant je poursuis toute amour vagabonde,
Ores j'aime la noire, ores j'aime la blonde,
Et sans amour certaine en mon coeur éprouver
Je cherche ma fortune où je la puis trouver.
S'il te plaisait m'aimer, par tes yeux je te jure
Que d'autre amitié jamais je n'aurais cure.

Genèvre (dont on ignore totalement l'identité) avait eu un amant que la mort lui avait ravi. Elle accepta la "requête" de Ronsard: ils s'unirent et vécurent ensemble pendant un an. Puis ce fut la séparation…

En 1562, les troubles vont en s'aggravant et Ronsard décide de retourner dans sa province. Il n'oublie pas qu'il est titulaire de l'archidiaconat de Château-du-Loir, d'un canonicat en l'église cathédrale du Mans, de la cure-baronnie d'Evaillé au Maine et de la cure voisine de Challes.

La reine-mère, à ce moment, fait tout pour retenir à la Cour le prince de Condé et, pour cela, elle favorise ses amours avec une de ses demoiselles d'honneur, Isabeau de La Tour d'Auvergne, fille du seigneur de Limeuil. Et Ronsard est chargé d'écrire des vers de commande sur cette Isabeau; mais il le fait en songeant à sa Cassandre et à Courtiras (à moins que, par dépit de la froideur de Cassandre, il ait donné au prince de Condé un poème qu'il avait préparé pour elle) :

Je voudrais au bruit de l'eau
D'un ruisseau
Déplier ses tresses blondes,
Frisant en autant de noeuds
Ses cheveux
Que je verrais friser d'ondes.
Je voudrais pour la tenir
Devenir
Dieu de ces forêts désertes,
La baisant autant de fois
Qu'en un bois
Il y a de feuilles vertes. […]
Pour effacer mon émoi,
Baise moi,
Rebaise moi, ma déesse,
Ne laissons passer en vain,
Si soudain,
Les ans de notre jeunesse.

Certains poèmes semblent même indiquer que Ronsard se serait pris d'amour pour cette Isabeau de Limeuil: ce sont des vers où il déplore d'être lui-même trop petit pour aimer une si grande dame.

Bientôt viendront d'autres poèmes de commande : pour Charles IX (qui a alors vingt ans) amoureux d'une autre demoiselle d'honneur de la reine mère, Anne d'Acquaviva; pour François duc d'Alençon, amoureux de Françoise Barbou de La Bourdaisière, femme d'Antoine d'Estrées et mère de Gabrielle, la maîtresse d'Henri IV; pour Henri, duc d'Anjou, amoureux de Renée de Châteauneuf.

Quant à lui, il ne peut vivre sans amours:

J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes,
A mettre par écrit mes amoureuses flammes…
Or une nouvelle femme a enflammé ses sens :
Cet amour par les yeux a gagné ma maison
Et folâtre s'est fait maître de ma raison
Et sans avoir égard aux neiges de ma tête
(Ah! comme si j'étais quelque dépouille prête)
Nourrit mon coeur en braise et au feu qui me perd
Qui brûle d'autant mieux que le bois n'est plus vert.

Cette "nouvelle femme" était une femme de Cour, originaire du Comtat Venaissin, peut-être d'Avignon. Il l'aima "trois longues années". Puis ce fut une autre chambrière, une Illyrienne, peut-être Catherine de Hongrie.

Quant à Cassandre, Ronsard y fait toujours allusion, ne pouvant se résigner à l'oublier. Il profite de toutes les occasions pour dire son amour. Par exemple, composant des vers de commande pour les fêtes de Fontainebleau de février 1564, sachant que Cassandre sera dans l'assistance avec son mari, maître d'hôtel de la duchesse de Lorraine, il développe le thème du bonheur de celui qu'Amour a comblé et l'oppose au malheur de celui qui se heurte à la rigueur d'une beauté belle et fière:

Douce beauté qui fais honte au soleil,
Regarde un peu mon travail non pareil
Ne sois ensemble et si belle et si fière…

Mais, en cette année 1564, Charles IX est mort depuis quatre ans et Ronsard songe à quitter la Cour. Pour vivre, il s'efforce d'obtenir les bénéfices de prieurés situés en Touraine et en Vendômois. C'est ainsi qu'il devait devenir, quelques années plus tard, prieur de Saint-Gilles de Montoire…

À MONTOIRE : RONSARD PRIEUR (1566-1569)

Le père de Ronsard avait vu juste en faisant donner la tonsure à son fils. Dès l'âge de trente ans, celui-ci n'eut comme ressources que les bénéfices ecclésiastiques que l'on voulait bien lui attribuer, cures, canonicats et prieurés.

Saint-Gilles était un prieuré simple de l'abbaye de Saint-Calais, fondé au XIe siècle par les seigneurs de Montoire. Et Montoire fut ensuite une étape pour les pèlerins de Saint-Martin de Tours, puis, à partir du XIe siècle, pour ceux de Saint-Jacques de Compostelle.

La chapelle actuelle date de la fin du XIe siècle (mais la nef a été abattue et sol rehaussé de plus d'un mètre, les barrages sur le Loir étant responsables de la hauteur croissante des crues).

La maison prieurale est du XIIIe siècle: trois membres de la famille Ronsard y furent prieurs: Philippe en 1454, Jehan en 1463, Pierre de Ronsard de 1566 à sa mort (1585).

Parmi les bénéfices ecclésiastiques que Ronsard reçut comme tonsuré, il eut, en 1554, la cure de Challes (entre Le Mans et Couture), la cure-baronnie d'Evaillé (à 18 km de Couture), puis celle de Champfleur. Il fut ensuite chanoine de Saint-Julien du Mans et reçut l'abbaye de Bellosane au diocèse de Rouen, qu'il trouva trop éloignée de son Vendômois. Un arrangement avec son frère Claude et avec son secrétaire Amadis Jamyn lui permit de devenir prieur de Saint-Cosme (en 1565) et prieur de Croixval. Il eut ensuite le prieuré de Saint-Guingalois à Château-du-Loir et le prieuré de Saint-Gilles en 1566.

Malgré ses crises d'arthrose, il y partageait son temps entre la lecture, le jardinage, les promenades, la chasse et la poésie.

La suite des amours de Cassandre

Une fête donnée à Montoire à l'occasion du passage de la reine mère accompagné de Henri, duc de Vendôme, lui donna peut-être l'occasion de revoir sa Cassandre. Il est possible qu'à cette occasion Cassandre ait présenté à la Cour sa fillette, Cassandre II, âgée alors de treize ans. C'est de cette époque que l'on date la longue élégie de Ronsard "A Cassandre":

L'absence, ni l'oubli, ni la course du jour
N'ont effacé le nom, les grâces, ni l'amour
Qu'au coeur je m'imprimai dès ma jeunesse tendre,
Fait nouveau serviteur des beautés de Cassandre, etc.

Ronsard prieur commendataire ne cesse de dire son amour pour Cassandre. C'est qu'il est sûr que l'attitude de la jeune femme serait différente si son mari faisait moins bonne garde:

Un autre Argus à deux yeux redoutable,
En corps humain non feint, non inventé,
Epie, aguette et garde la beauté
Par qui je suis en doute misérable.
Quand par ses yeux Argus ne la tiendrait
Toujours au col mignarde me pendrait:
Je connais bien sa gentille nature.

Comment Cassandre se comporta-t-elle à cette époque? Il semble que, finalement, elle ait pardonné l'offense qu'elle avait reçue douze ans plus tôt. Désormais Ronsard s'adresse à elle avec une tendresse nostalgique, comme à une femme sensible, meurtrie par un mari qui lui fait regretter son poète. Sa joie est grande lorsque Cassandre lui fait don d'un bouquet, puis, une autre fois, d'un baiser. Parfois il la rencontre dans les rues de Vendôme; parfois il passe devant chez elle, en espérant l'apercevoir :

Seul et pensif j'allais parmi la rue,
Me promenant à pas mornes et lents,
Quand j'aperçus les yeux étincelants,
Auprès de moi, de celle qui me tue. […]
Je fusse mort, sans elle qui, peureux,
Me rassura, et de la mort voisine
Me rappela d'un salut amoureux.
……………………………
De veine en veine et d'artère en artère
De nerf en nerf le salut me passa
Que l'autre jour ma Dame prononça
Me promenant tout triste et solitaire. […]
……………………………
Si trop souvent quand le désir me presse
Tout affamé de vivre de vos yeux
Peureux, honteux, pensif et soucieux
Devant votre huis je repasse, maîtresse,
Pardonnez-moi, ma mortelle déesse. […]
Las! si je passe et passe si souvent
Auprès de vous, fantastique et rêvant 
C'est pour embler un trait de votre vue…
[ravir]

C'est alors que Ronsard écrit son Discours de l'Amoureux désespéré et de son Compagnon qui le console et de l'Amour qui le reprend (1569).  Ronsard y fait dire à l'Amour tout ce que Cassandre pourrait lui dire: que cet amour pour une Dame bien née l'a enrichi de toutes les vertus, l'a élevé au-dessus de sa misérable condition et a fait de lui un grand poète; que son tort a été de ne jamais renoncer à l'amour charnel, alors que le véritable amour a pour vertu de "rejoindre l'Ame à son Dieu tandis qu'elle est au monde"; bref, Ronsard se donne à lui-même une leçon de platonisme.

En juillet, une autre fête,  donnée cette fois aux Tuileries en l'honneur de Claude de France et de son mari le duc de Lorraine, permet à nouveau à Ronsard de rencontrer Cassandre qui y accompagne son mari, maître d'hôtel du duc. Toujours chargé d'écrire des vers pour cette occasion, Ronsard y glisse des allusions en prenant pour thème un "Cartel contre l'Amour Mondain" et un "Cartel pour l'Amour". Là encore, il reconnaît tout ce qu'il doit à l'amour de Cassandre:

Qui voudra donc soi-même se dompter
Et jusqu'au Ciel par louage monter,
Et qui voudra son coeur faire paraître
Grand sur tous, de soi-même le Maître,
Soit amoureux d'une dame qui sait
Rendre l'Amant vertueux et parfait.
……………………………………
Les dames sont des hommes les écoles
Les châtiant de leurs jeunesses folles,
Les font courtois, vertueux et vaillants…
On voit toujours la femme de moitié
Surpasser l'homme en parfaite amitié…
Car toujours règne au monde le malheur,
Quand on n'y voit les Dames en honneur.

Cet hommage plein de respect qu'il rend aux dames s'adresse sans doute plus précisément à sa dame, à Cassandre. Ainsi le prieur de Montoire reconnaissait — ou feignait de reconnaître — les vertus de la chasteté dans les relations amoureuses. Peut-être avait-il pu méditer sur ce thème devant l'une des fresques qui ornaient la chapelle de son prieuré et qui représente allégoriquement la Chasteté foulant aux pieds la Luxure.

Ensuite Ronsard dut se résigner à "changer de coutume et de terre": il quitta Vendôme et Montoire pour ses prieurés de Croixval et de Saint-Cosme.

Le prieuré Saint-Gilles, visite de l'intérieur

Les plus anciennes peintures (celles de l'abside, début XIIe s.) sont à fresque [l'artiste peint sur une couche de lait de chaux encore fraîche] avec des détails ajoutés à la cire chaude. Dans les transepts, les peintures datant de fin XIIe-début XIIIe sont à la détrempe [l'artiste détrempe la couche de lait de chaux sec juste avant de peindre].

Elles ont été recouvertes d'un badigeon à une date indéterminée du XVIe siècle, ce qui empêche d'affirmer que Ronsard a pu les voir. Elles ont été redécouvertes en 1840 (avec Saint-Jacques-des-Guérets et Saint-Genès de Lavardin).

  • Abside est : Christ bénissant assis sur un coussin, tenant les Livre aux sept sceaux, entouré des symboles des Evangélistes: ange de Matthieu, lion de Marc, taureau de Luc, aigle de Jean.
  • Abside sud : Christ d'inspiration byzantine remettant les clefs à saint Pierre (à sa droite)
  • Abside nord : Christ byzantin en majesté entouté des apôtres (les stigmates sont une allusion à la Pentecôte).
  • Abside sud : fragment du XIIIe s. d'un "Martyre de saint Laurent" (un petit homme chauve et barbu attise le feu avec un soufflet), recouvert en partie par une "Noce de Cana" du XIIIe-XIVe siècle.
  • Arc nord : trois anges ailés.
  • Arc  est : agneau nimbé adoré par deux séraphins à six ailes.
  • Arc ouest : buste du Christ nimbé accompagné de l'alpha/oméga, touchant deux chevaliers armés, la Chasteté et la Patience, qui pourfendent la Luxure et la Colère (c'est une illustration de la Psychomachia de Prudence, la lutte entre les vertus chrétiennes et les vices païens).
  • Arc sud :  main divine sortant des nuages + deux poissons en signe du Zodiaque.
  • Statue de saint Gilles : selon la Légende dorée, c'était un athénien de noble famille qui, vers le VIe-VIIIe siècle,  s'était retiré dans une grotte en Provence où il vivait en compagnie d'une biche. Au cours d'une chasse, le roi, dit-on, s'étonna de voir ses chiens refuser d'approcher la biche et lui-même, par mégarde, blessa d'une flèche le saint ermite ; pour expier, il fit construire le monastère de Saint-Gilles-du-Gard. Saint Gilles mourut en 700 après avoir fait de nombreux miracles.
  • Statue de saint Oustrille : évêque de Bourges qui a interdit à Gautier, l'agent du fisc du roi de Bourgogne, de percevoir les impôts dans son diocèse ; il a multiplié le vin dans les cuves dans une année de mauvaises récoltes.

EN FORÊT DE GÂTINES

Contre les bûcherons de la forêt (1573) Croixval était tout proche de la forêt de Gâtines. Les Ronsard en étaient chargés depuis fort longtemps, comme sergents-fieffés. Et Ronsard aimait se réfugier sous ses ombrages:

Gastine, et le haut crin des bois
Qui vont bornant mon fleuve vendômois,
Le dieu bouquin qui la Neufaune entourne,
Et le saint choeur qui en Braie séjourne
Le feront tel que par tout l'univers
Il se verra renommé de ses vers.
*
Couché sous tes ombrages verts,
Gâtine, je te chante,
Autant que les Grecs par leurs vers
La forêt d'Erymanthe.
Car malin celer je ne puis
A la race future,
De combien obligé je suis
A ta belle verdure.
Toi, qui sous l'abri de tes bois
Ravi d'esprit m'amuses;
Toi qui fais qu'à toutes les fois
Me répondent les Muses;
Toi par qui de ce méchant soin
Tout franc je me délivre,
Lors qu'en toi je me perds bien loin,
Parlant avec un livre.
Tes bocages soient toujours pleins
D'amoureuses brigades,
De Satyres et de Sylvains,
La crainte des Naïades.
En toi habite désormais
Des Muses le collège,
Et ton bois ne sente jamais
La flamme sacrilège.

Mais chacun sait que ce n'est pas le feu qui vint à bout de la forêt, mais les bûcherons contre lesquels Ronsard écrivit son fameux poème:

Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras:
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce?
Sacrilège meurtrier; si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer des déesses?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière. […]
Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le dédain des passants altérés
Qui, brûlés en été des rayons éthérés,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers et leur disent injures. […]

L'élégie célèbre, parue en 1584, avait été écrite fin 1573 lors de l'aliénation de la forêt de Gâtine par Henri, roi de Navarre et duc de Vendôme, alors criblé de dettes.  C'est pour faire face à des dettes considérables que le Conseil de Vendôme avait proposé la vente de la forêt de Gâtine. Cette forêt, écrira Ronsard en 1587, "pour le jour d'hui est demie vendue par le mauvais ménage des ministres du prince".

Cette phrase visait probablement le maître des Eaux et Forêts du duché de Vendôme, dont son frère Claude et son neveu Louis, descendants d'une ligne de sergents fieffés, avaient pu constater les erreurs de gestion. Or ce maître des Eaux et Forêts n'était autre que Jean de Peigné, le mari de Cassandre. On voit que les impécations de Ronsard contre les bûcherons sont peut-être dues autant à la jalousie qu'à une sensibilité "écologiste". Car il est visible que Ronsard n'aimait pas Jean de Peigné. Pendant trente ans, par touches successives, il fit de lui le portrait d'un homme sot, vaniteux, dépensier, jaloux, violent, impuissant, écervelé, velléitaire, buveur, soupçonneux, malhonnête, incapable…

À CROIXVAL : RONSARD DANS SON PRIEURÉ

Croixval était un prieuré de l'abbaye percheronne de Tiron fondé vers 1125. Une chapelle fut construite, dont on voyait encore des restes au XIXe siècle. Il ne subsiste du prieuré de Croixval que le logis du prieur et une vieille cave voûtée. Le puits, la chapelle, le pigeonnier, le mur d'enceinte, la grande porte cochère ont disparu au siècle dernier.

Depuis longtemps Ronsard avait remarqué ce prieuré installé au croisement de deux vallons, tout proche de la forêt de Gâtines, proche aussi de la Possonnière où son neveu Louis venait de faire entrer sa nouvelle épouse Anne du Bueil. Il obtint ce prieuré un peu par fraude, en se servant de son secrétaire Amadis Jamyn. Celui-ci avait fait croire qu'il était clerc, ce qui lui permit de recevoir ce prieuré qu'il céda aussitôt à son maître, sous réserve d'une rente annuelle de 120 livres. La fraude fut possible parce que Croixval dépendait de l'abbaye de Tiron dont le titulaire était alors Charles de Ronsard. Les choses se passèrent donc en famille! Quant à Amadis Jamyn, il reçut la tonsure trois ans plus tard, ce qui lui permit de régulariser sa situation et de recevoir en 1572 la cure d'Artins.

De 1569 à 1571, Ronsard céda momentanément ce prieuré pour conserver celui de Saint-Guingalois de Château-du-Loir, qui était d'un meilleur rapport. Puis, après la mort de Charles IX (1574), il s'attacha beaucoup  à ce coin de terre où il venait essayer de guérir ses soufrances.

Par son testament, il le légua à Philippe Galland, principal du collège de Boncourt, en même temps que Saint-Gilles de Montoire et Saint-Cosme.

A Croixval, on voyait Ronsard au milieu de ses fleurs, roses, oeillets, giroflées, violettes, genêts, jasmins, soucis (cf au VIIe livre, le Soucy du jardin). Amadis Jamyn, qui venait souvent lui tenir compagnie, le montre plantant un laurier et s'en occupant avec soin; mais ce laurier mourut tout à coup et il attribua cela à un démon (cf Le Chat).

La chasse était également une de ses occupations à Croixval. Claude Binet (Le Chant Forestier, chap. 2, p. 64) raconte qu'un jour Ronsard l'emmena à une chasse du côté de Courtiras, avec le secret espoir de lui faire rencontrer sa Cassandre; mais celle-ci n'apparut pas:  "Mais sa mignonne, hélas! l'heur de son espérance / Lui rompt tous ses desseins par sa subite absence".

Un poème nous le montre avec Amadis Jamyn occupé, malgré sa fièvre, au jardinage et à la cueillette:

Lave ta main, qu'elle soit belle et nette,
Réveille toi, apporte une serviette,
Une salade amassons, et faisons
Part à nos ans des fruits de la saison.
D'un vague pied, d'une vue écartée
Deçà delà en cent lieux rejetée
Sus une rive et dessus un fossé,
Dessus un champ en paresse laissé
Du laboureur, qui de lui-même apporte,
Sans cultiver, herbes de toute sorte,
Je m'en irai solitaire à l'écart.
Tu t'en iras, Jamyn, d'une autre part,
Chercher soigneux la boursette touffue,
La pâquerette à la feuille menue,
La pimprenelle, heureuse pour le sang,
Et pour la rate et pour le mal de flanc.
Je cueillerai, compagne de la mousse,
La responsette à la racine douce
Et le bouton des nouveaux groseillers
Qui le printemps annoncent les premiers.
Puis, en lisant l'ingénieux Ovide,
En ces beaux vers où d'amour il est guide,
Regagnerons le logis pas à pas.
Là, recoursant jusqu'au coude nos bras,
Nous laverons nos herbes à main pleine
Au cours sacré de ma belle fontaine;
La blanchirons de sel en mainte part,
L'arroserons de vinaigre rosart,
L'engraisserons de l'huile de Provence:
L'huile qui vient aux oliviers de France [les noyers]
Rompt l'estomac et ne vaut du tout rien.
Voilà, Jamyn, voilà mon souv'rain bien,
En attendant que de mes veines parte
Cette exécrable, horrible fièvre quarte
Qui me consomme et le corps et le coeur,
Et me fait vivre en extrême langueur.

À LA FONTAINE SAINT-GERMAIN À CROIXVAL : RONSARD ET HÉLÈNE DE SURGÈRES (1572-1578)

Site actuel de la fontaine Saint-Germain La fontaine Saint-Germain, qui s'écoule dans la Cendrine, était censée guérir la vue et les coliques. Elle était encore au XIXe siècle le but d'un pélerinage et les mères y conduisaient leurs enfants malades.

Ronsard a consacré cette fontaine à Hélène de Surgères, une fille de chambre de Catherine de Médicis.

Il l'avait rencontrée en 1569 et il la revit en 1571 à Amboise. La rencontre décisive eut lieu au printemps 1572 dans les jardins du Louvre. C'est, selon Claude Binet, à la suite d'une suggestion de la reine que Ronsard choisit cette jeune personne comme nouvelle inspiratrice, la tradition courtoise voulant que tout gentilhomme fût attaché à la personne d'une Dame. Ronsard accepta, car il avait l'impression qu'il lui fallait renouveler son inspiration et son style, donc changer de muse. C'est pourquoi il commença  à chanter, dans une série de sonnets,  les yeux, les vertus, l'esprit et le savoir d'Hélène.

Ronsard a alors 48 ans, et il recommence avec elle tout le jeu de l'amour passion, les regrets de la froideur de la dame, les souffrances de l'amant, les regards échangés. Poussés par la reine-mère, Ronsard et Hélène, au cours d'une cérémonie où la magie eut sa part, jurèrent de s'aimer d'un amour inviolable avant de faire une promenade en coche dans le jardin royal, sous l'oeil bienveillant de la souveraine. Toute une suite de sonnets vont dire les efforts du soupirant pour convaincre la belle de ne pas seulement l'aimer "en esprit".

Alors intervint un événement qui pesa sur les rapports entre Ronsard et Hélène. Un jour, après la mort de Charles IX, la reine-régente, redoutant un complot, ordonna une perquisition dans le Louvre. L'incident n'est pas une invention de poète puisque Brantôme le raconte: "La reine-mère ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de tous ceux qui étaient logés dans le Louvre, sans épargner dames et filles, pour voir s'il n'y avait point d'armes cachées et même de pistolets durant nos troubles, il y en eu une qui fut trouvée saisie dans un coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets, mais de quatre gros godmicy gentiment façonnés qui donnèrent bien de la risée au monde et à elle bien de l'étonnement. Je connais la demoiselle, je crois qu'elle vit encore."

Tout porte à croire que la demoiselle en question était Hélène de Surgères; d'ailleurs un sonnet de Ronsard suffirait à lever les derniers doutes:

Amour, je ne me plains de l'orgueil endurci,
Ni de la cruauté de ma jeune Lucrèce,
Ni comme sans secours languir elle me laisse:
Je me plains de sa main et de son godmicy.
C'est un gros instrument qui se fait près d'ici,
Dont chaste elle corrompt toute nuit sa jeunesse:
Voilà contre l'Amour sa prudente finesse,
Voilà comme elle trompe un amoureux souci.

En fait ces objets découverts dans la chambre d'Hélène n'étaient peut-être qu'un mauvais tour que lui aurait joué Marie Cabrianne. Mais le sonnet de Ronsard, qui a circulé dans toute la cour, n'a  certes pas contribué à améliorer les relations entre Hélène et son poète: pendant trois mois elle ne lui parla plus. Puis elle pardonna, mais toujours sans lui rien accorder. Alors Ronsard, qui a maintenant atteint la cinquantaine,  décide de cesser de soupirer pour la belle cruelle.

Amour, je prends congé de ta menteuse école
Où j'ai perdu l'esprit, la raison et le sens,
Où je me suis trompé, où j'ai gâté mes ans,
Où j'ai mal employé ma jeunesse trop folle.

Il fallut que le roi lui-même, Henri III, intervienne pour que Ronsard accepte de continuer de chanter Hélène de Surgères.

Vint alors le moment pour Ronsard de retourner dans ses prieurés de Touraine et du Vendômois. Dès son arrivée à  Croixval, il se dit encore tout ému de l'adieu que lui fit Hélène, qui, à cette occasion, lui a donné une mèche de ses cheveux, et il décide de planter un pin en son honneur:

Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle,
Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours.
J'ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours
Qui croitront à l'envi de l'écorce nouvelle.
Faunes qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l'été ne la brûle et l'hiver ne la gèle.
Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une églogue en ton tuyau d'aveine,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,
Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine:
Puis l'arrosant de lait et du sang d'un agneau,
Dis: "Ce pin est sacré: c'est la plante d'Hélène".

Puis il lui consacre la fontaine Saint-Germain, qu'il appelle désormais la fontaine d'Hélène:

Afin que ton honneur coule parmi la plaine,
Autant qu'il monte au ciel engravé dans un pin,
Invoquant tous les dieux et répandant du vin,
Je consacre à ton nom cette belle fontaine.
Pasteurs, que vos troupeaux frisés de blanche laine
Ne paissent à ces bords: y fleurisse le thym
Et la fleur dont le maître eut si mauvais destin [le narcisse]
Et soit dite à jamais la fontaine d'Hélène.
Le passant en été s'y puisse reposer,
Et assis dessus l'herbe à l'ombre composer
Mille chansons d'Hélène, et de moi lui souvienne.
Quiconque en boira, qu'amoureux il devienne:
Et puisse en la humant une flamme puiser
Aussi chaude qu'au coeur je sens chaude la mienne.
Il ne suffit de boire en l'eau que j'ai sacrée
A cette belle Hélène, afin d'être amoureux;
Il faut aussi dormir dedans un antre ombreux
Qui a joignant sa rive en un mont son entrée.
Il faut d'un pied dispos danser dessus la prée,
Et tourner par neuf fois autour d'un saule creux;
Il faut passer la planche, il faut faire des voeux
Au bon père Germain qui garde la contrée.
Cela fait, quand un coeur serait un froid glaçon,
Il sentira le feu d'une étrange façon
Enflammer sa froideur. Croyez cette écriture.
Amour du rouge sang des Géants tout souillé,
Essuyant en cette eau son beau corps dépouillé,
Y laissa pour jamais ses feux et sa teinture.

 

Stances de la Fontaine d'Hélène

Ainsi que cette eau coule et s'enfuit parmi l'herbe,
Ainsi puisse couler en cette eau le souci
Que ma belle maîtresse, à mon mal trop superbe,
Engrave dans mon coeur sans en avoir merci.

Tantôt cette fontaine est froide comme glace,
Et tantôt elle jette une ardente liqueur.
Deux contraires effets je sens quand elle passe,
Froide dedans ma bouche et chaude dans mon coeur.

Fontaine à tout jamais ta source soit pavée
Non de menu gravois, de mousses ni d'herbis,
Mais bien de mainte Perle à bouillons enlevée
De diamants, saphirs, turquoises et rubis.

Vous qui rafraichissez ces belles fleurs vermeilles,
Petits frères ailés, Favones et Zéphyrs,
Portez de ma maîtresse aux ingrates oreilles,
En volant parmi l'air, quelqu'un de mes soupirs.

Grenouilles qui jasez quand l'an se renouvelle,
Vous, gressets, qui servez aux charmes, comme on dit,
Criez en autre part votre antique querelle,
Ce lieu sacré vous soit à jamais interdit.

Ni cannes ni roseaux ne bordent ton rivage,
Mais le gai poliot, des bergères ami;
Toujours au chaud du jour le dieu de ce bocage,
Appuyé sur sa flûte, y puisse être endormi.

Le pasteur en tes eaux nulle branche ne jette,
Le bouc de son ergot ne te puisse fouler;
Ains, comme un beau cristal toujours tranquille et nette,
Puisses-tu par les fleurs éternelle couler.

Lune, qui as ta robe en rayons étoilée,
Garde cette fontaine aux jours les plus ardents;
Défends-la pour jamais de chaud et de gelée,
Remplis-la de rosée et te mire dedans.

Il ne faut plus aller en la forêt d'Ardennes
Chercher l'eau dont Renaud était si désireux:
Celui qui boit à jeun trois fois cette fontaine,
Soit passant ou voisin, il devient amoureux.
……………………………
Fontaine cependant de cette tasse pleine
Reçois ce vin sacré que je verse dans toi:
Sois dite pour jamais la Fontaine d'Hélène,
Et conserve en tes eaux mes amours et ma foi.
………………………………
Advienne après mille ans qu'un pastoureau dégoise
Les amours et qu'il conte aux nymphes d'ici près
Qu'un Vendômois mourut pour une Saintongeoise *
Et qu'encor son esprit erre dans ces forêts.
Fontaine cependant de cette tasse pleine,
Reçois ce vin sacré que je verse dans toi,
Et conserve en tes eaux mes amours et ma foi.

* Surgères se trouve entre Rochefort-sur-Mer et Niort.

Ayant retrouvé sa "terre paternelle", Ronsard ne se résigne pas à retourner à la Cour et il va passer tout l'hiver en Vendômois. Et ses nuits de Croixval sont toutes peuplées du souvenir d'Hélène:

Ces longues nuits d'hiver, où la lune ocieuse
Tourne si lentement son char tout à l'entour,
Où le coq si tardif nous annonce le jour,
Où la nuit semble un an à l'âme soucieuse:
Je fusse mort d'ennui sans ta forme douteuse,
Qui vient par une feinte alléger mon amour
Et, faisant, toute nue, entre les bras séjour,
Me pipe doucement d'une joie menteuse
[trompe]
Vrai, tu es farouche et fière en cruauté:
De toi fausse on jouit en toute privauté.
Près ton mort je m'endors, près de lui je repose: 
[ton fantôme]
Rien ne m'est refusé. Le bon sommeil ainsi
Abuse par le faux mon amoureux souci.
S'abuser en amour n'est pas mauvaise chose.

Ronsard invite même Hélène à quitter la Cour pour venir vivre "aux champs" avec lui. Il avait certes peu de chances d'être écouté, car Hélène, la "Minerve" de la Cour de France, est chantée par tous les poètes: Amadis Jamyn, Baïf, Belleau, Jodelle, Desportes, Passerat, Dorat. Mais Ronsard est celui qui, dans ses vers, dit le plus clairement ce qu'il attend de la jeune femme:

O belle cruauté, des beautés la première,
Qu'est-ce parler d'amour sans point faire l'amour,
Sinon voir le soleil sans aimer sa lumière?
…………………………………………
Ne viendra point le temps que dessous les rameaux,
Au matin où l'Aurore éveille toutes choses
En un ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,
Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes,
Et vous conter mon mal et, de mes bras jumeaux,
Embrasser à souhait votre ivoire et vos roses ?
…………………………………………………
Maîtresse embrasse-moi, baise-moi, serre-moi,
Haleine contre haleine, échauffe-moi la vie,
Mille et mille baisers donne-moi je te prie,
Amour veut tout sans nombre, amour n'a point de loi.

Alors Ronsard renonce à l'amour d'Hélène. Et pour mieux s'en délivrer, ils se livre à des opérations magiques sur le mont Valérien. Il prépare alors la cinquième édition collective de ses Oeuvres (1578). Mais, Hélène tenant à sa réputation de vierge pudique, il place 35 sonnets inspirés par elle sous le titre "Amours diverses". C'est qu'Hélène a essayé d'intervenir dans la présentation des poèmes à elle consacrés. Mais Ronsard a mal pris la chose, de même qu'il a mal pris son projet de faire ériger quelque stèle sur la fontaine d'Hélène. C'est ce qui apparaît dans une lettre à M. de Sainte-Marthe:  “C'est un grand malheur de servir une maîtresse qui n'a jugement ni raison en notre poésie, qui ne sait pas que les poètes […] ne gardent ni ordre, ni temps (c'est affaire aux historiographes qui écrivent tout de fil en aiguille). Je vous supplie ne vouloir croire en cela mademoiselle de Surgères et n'ajouter ni diminuer rien de mes sonnets, s'il vous plaît. Si elle ne les trouve bons, qu'elle les laisse, je n'ai la tête rompue d'autre chose […]. Si elle veut faire quelque dessin de marbre sur la fontaine, elle le pourra faire, mais ce sont délibérations de femmes, qui ne durent qu'un jour, qui de leur nature sont si avares qu'elles ne voudraient pas dépenser un écu pour un beau fait […]. De Croixval, ce quinzième de juillet.”

C'en est fini de l'amour et de l'adoration pour Hélène. Ronsard écrit alors à son propos quelques poèmes dont la dureté peut surprendre :

Maintenant que mon poil est du tout grisonné,
J'abhorre en y pensant moi-même et ma fadesse [sottise]
Qui servis si longtemps pour un bien qui se laisse
Pourrir en un sépulcre aux vers abandonné.
Enchanté, je servis une vieille carcasse,
Un squelette séché, une impudente face,
Une qui n'a plaisir qu'en amoureux transi.

Et Ronsard semble vraiment croire qu'en cet amour où la magie eut sa part, il fut victime d'un "enchantement".

De fait il paraît qu'Hélène n'était pas particulièrement belle. Une anecdote paraît le confirmer: Hélène, toujours soucieuse de sa réputation, avait demandé au cardinal du Perron de rendre publique une épître dans laquelle il attesterait que jamais Ronsard ne l'a aimée d'un amour impudique; et le cardinal aurait répondu: "Au lieu de cette épître, il y faut seulement mettre votre portrait".

Contrairement à son amour pour Cassandre, il semble bien que l'amour de Ronsard pour Hélène ait surtout été un amour de commande et qu'il n'aima jamais autrement qu'en poésie celle qu'il considérait plutôt comme une vieille fille dolente, frigide,  une précieuse, une sorte de femme savante avant la lettre.

À SAINT-COSME : LES DERNIÈRES ANNÉES DE RONSARD (1565-1585)

Ce n'est qu'après des instances répétées  que la reine-mère voulut bien reconnaître les services que Ronsard avait rendus pendant les guerres de religion. En 1564, elle lui fit attribuer le bénéfice de l'abbaye de Bellosane en Normandie. Peu après, Ronsard l'échangea contre celui du prieuré de Saint-Cosme (que son frère Charles avait résigné en sa faveur): il en prit possession le 15 mars 1565.

Saint-Cosme était un prieuré de chanoines réguliers de Saint-Augustin. Lorsque son frère Charles en fut prieur, en 1556, Ronsard commença à s'attacher à cette île charmante.  Du Perron, dans l'oraison funèbre de Ronsard, le décrit ainsi: “Ce prieuré est situé en un lieu fort plaisant, assis sur la rivière de Loire, accompagné de bocages, de ruisseaux et de tous les ornements naturels qui embellissent la Touraine, de laquelle il est comme l'oeil et les délices… ce qui le lui faisait aimer davantage qu'aucune de ses autres maisons, comme étant la plus propre à entretenir ses Muses et recréer la beauté de son esprit.”

La vie dans un prieuré de province convenait tout particulièrement à un Ronsard las de la vie artificielle de la Cour. Dans un de ses poèmes, il fait ainsi le récit d'une de ses journées:

M'éveillant au matin, devant que faire rien,
J'invoque l'Eternel, le père de tout bien. […]
Après, je sors du lit, et quand je suis vêtu
Je me range à l'étude et apprends la vertu,
Composant et lisant, suivant ma destinée
Qui s'est dès mon enfance aux Muses enclinée;
Quatre ou cinq heures seul je m'arrête enfermé,
Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé,
J'abandonne le livre et m'en vais à l'église;
Au retour pour plaisir une heure je devise,
De là je viens dîner, faisant sobre repas,
Je rends grâces à Dieu; au reste je m'ébats.
Car si l'après-dîner est plaisante et sereine,
Je m'en vais promener tantôt parmi la plaine,
Tantôt en un village et tantôt en un bois,
Et tantôt par les lieux solitaires et cois:
J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage,
J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l'herbe avec un mien ami,
Je me suis par les fleurs bien souvent endormi
A l'ombrage d'un saule […]
Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur
Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien sûr,
Je cherche compagnie ou je joue à la prime,
Je voltige, je saute, ou je lutte, ou j'escrime,
Je dis le mot pour rire et, à la vérité,
Je ne loge chez moi trop de sévérité.
J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes,
A mettre par écrit mes amoureuses flammes.
J'aime le bal, la danse et les masques aussi,
La musique, le luth, ennemis du souci.
Je ne perds un moment des prières divines:
Dès la pointe du jour je m'en vais à matines,
J'ai mon bréviauire au poing, je chante quelquefois,
Mais c'est bien rarement, car j'ai mauvaise voix.
Le devoir du service en rien je n'abandonne:
Je suis à Prime, à Sexte et à Tierce et à Nonne,
J'oy dire la grand'messe…

A Saint-Cosme, Ronsard vivait avec un aumônier, un sous-prieur, un sacristain, un hôtelier et deux religieux profès. Lui-même y menait une vie paisible, en compagnie de son fidèle secrétaire Amadis Jamyn. Pendant un temps, il avait même cessé d'écrire pour se livrer à sa passion pour le jardinage. Jamyn ledit dans un sonnet :

Fait nouveau ménager, mon Ronsard, ton plaisir
N'était que rebâtir et régler ton ménage,
Planter, semer, enter, aimer le jardinage
Et la vie rustique avant toutes choisir.

Et Ronsard avouera lui-même cette lassitude qui, au début du séjour à Saint-Cosme, lui fit abandonner la poésie:

... Ah, malade et grison,
J'aimais sans plus l'aise de ma maison,
Le doux repos, quittant la poésie
Que j'avais seule en jeunesse choisie […]
Je ne faisais, allègre de séjour,
Fût au coucher, fût au lever du jour,
Qu'enter, planter et tirer à la ligne
Le cep tortu de la joyeuse vigne
Qui rend le coeur du jeune plus gaillard
Et plus puissant l'estomac du vieillard.

Et M. le prieur de Saint-Cosme avoue aussi qu'un autre de ses plaisirs était de regarder passer les belles tourangelles sur les bords de la Loire:

Souvent on voit au retour de beaux mois
Se promener ou nos dames de Blois,
Ou d'Orléans, ou de Tours, ou d'Amboise,
Dessus la grève où Loire se dégoise
A flot rompu. Elles, sur le bord vert,
Vont deux à deux au tétin découvert,
Au collet lâche, et joignant la rivière,
Joignant l'émail de l'herbe printanière,
Prennent le frais, fières en leur beauté.
En cependant leur jeune nouveauté
Croît à l'envi des herbes qui fleuronnent.
Leurs amoureux en les suivant s'étonnent
De leur beau port…

Vers 1568, Ronsard essaya même de  courtiser une femme mariée de Tours pour laquelle il écrivit un long poème tout rempli de voeux érotiques; il voulait, disait-il, chasser la chaleur de la fièvre par la chaleur de l'amour; mais si la dame, pendant trois ans, accepta bien des choses de l'ardent prieur, elle ne voulu pas aller jusqu'au bout. D'où les protestations de Ronsard:

Quoi? Pensez-vous que l'amour soit la bouche?
Autant vaudrait embrasser une souche
Sans mouvement que vos lèvres baiser,
Sur vos tétins enflés se reposer,
Presser vos yeux, les sucer sans revanche,
Toucher le sein, tâter la cuisse blanche,
Ce n'est que vent, et tel plaisir ne vaut
Quand de l'amour le meilleur point défaut.
Mais se rejoindre en un et se remettre,
Et à l'ami toute chose permettre,
Se r'assembler ainsi qu'au premier temps,
C'est ce qui rend les amoureux contents.
Il faut s'aimer d'une amour mutuelle,
Non par la bouche et non par la mammelle,
Non par les yeux: ce ne sont instruments
Propres assez pour nos rassemblements.
Mais pour se joindre il faut, à l'aventure,
Remettre en un les outils de nature. […]
Si toute dame en ce point voulait faire,
Le monde fût un désert solitaire,
Villes et bourgs, bourgades et cités,
Maisons, châteaux seraient deshabités.
Par ce plaisir bien souvent on engendre
Un grand Achille, un monarque Alexandre;
Princes et rois se font par tel moyen.
Quoi? voudriez-vous empêcher un tel bien? […]
Doncques, ma chère et plus que chère vie,
Si vous avez dedans le coeur envie
Que je vous serve, il faut sans long séjour
Etroitement pratiquer notre amour
En cependant que les vertes années
Pour cet effet du Ciel nous sont données,
Sans pour néant notre âge consommer.
Un temps viendra qui nous gard'ra d'aimer,
Par maladie ou par mort ou vieillesse:
Lors regrettant en vain notre jeunesse,
Et regardant nos membres tout perclus,
Nous le voudrons et ne le pourrons plus.

Fin novembre 1565, Ronsard reçoit à Saint-Cosme la visite de la Cour qui achevait alors une sorte de tour de France et s'était arrêtée au château du Plessis-lès-Tours: il y avait la reine-mère Catherine de Médicis, le petit Charles IX (alors âgé de 15 ans) et son frère Henri. A cette occasion, Ronsard a préparé quelques poèmes :

  • l'un pour accompagner l'offrande au roi de fruits de son jardin :
Prenez de moi ces pompons et ces fruits.
Les vous offrant, je ne crains que personne
Blâme mon don, car, Sire, je vous donne
Non pas beaucoup, mais tout ce que je puis.
  • l'autre pour remercier la reine-mère de lui avoir donné ce prieuré :
Etes ici des Muses amenée
Par un destin: car c'était la raison
Que d'un trait d'oeil vous vissiez la maison
Que vous m'avez en leur faveur donnée.

C'est à Saint-Cosme que le roi lui commanda de mettre sur le chantier sa Franciade, mais en décasyllabes et non en alexandrins, comme Ronsard en avait l'intention: sept ans plus tard, seuls les quatre premiers livres étaient écrits.

Au cours de la troisième guerre civile et, en mars 1568, lors de la poussée des troupes huguenotes sur le Blésois et la Touraine, Ronsard est à Saint-Cosme et il tremble pour son jardin:

Pin, qui étends ton hérissé feuillage
Sur mon jardin et dessus mon bocage
Qui es l'honneur des arbres d'alentour,
Droit, bien touffu, de Cybèle l'amour:
Que je tremblais naguères de grand crainte
Qu'on ne coupât ta plante qui m'est sainte!
Hélas! je meurs quand j'y pense en ces jours
Que Blois fut pris et qu'on menaçait Tours.

C'est de Saint-Cosme qu'il suit les événéments de 1569. Et il se réjouit qu'un débordement de la Loire ait empêché les ennemis de la traverser du côté de Saumur :

Que dirons-nous des flots de notre Loire
Qui, affectant sa part en la victoire,
En l'air moiteux ses vagues envoya
Et près Saumur ses ennemis noya,
Pour ne souffrir qu'une gent si maline
Contre son gré lui foulât la poitrine ?

La paix signée, en août 1570, Ronsard revint à la Cour où il devait remplir son office de poète officiel. Puis le roi l'appella à Amboise:

Donc ne t'amuse plus à faire ton ménage,
Maintenant n'est plus temps de faire jardinage:
Il faut suivre ton roi qui t'aime par sus tous
Pour les vers qui de toi coulent braves et doux.
Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,
Qu'entre nous adviendra une bien grande noise.

Ronsard est donc lié par ses devoirs de poète de Cour qui le retiennent à Paris. Toutefois, lorsque, après la paix de Beaulieu, François d'Alençon, frère cadet de Henri III,  vint, en 1576, prendre possession du duché de Touraine, Ronsard participa à l'organisation des fêtes données pour son entrée à Tours et il le reçut à Saint-Cosme, il lui présenta quelques de belles tourtangelles costumées en nymphes qui récitèrent des compliments en vers et lui offrit des fruits de son jardin:

Si mon présent est pauvre, à blâmer je ne suis:
Je vous donne, mon duc, tout le bien que je puis.

C'est à Saint-Cosme que Ronsard décida de se faire transporter quand il sentit que la mort approchait. Quittant Paris pour la dernière fois le 13 juin 1585, il se fait faire un coche et se fait conduire à Croixval, demeure qu'il affectionne particulièrement. En juillet, il vient passer une semaine à Saint-Cosme. Le 20 novembre, il mande à Croixval le notaire de Saint-Paterne et, en présence de Louis de Bueil, seigneur de Racan, il résigne ses trois prieurés de Saint-Gilles de Montoire, de la Madeleine à Croixval et de Saint-Guingalois à Château-du-Loir, en faveur de Galland, principal du collège de Boncourt. Le 22 octobre, il écrit qu'il est devenu fort faible et fort maigre et qu'il craint que les feuilles d'automne ne le voient tomber avec elles. Bientôt il ne peut plus dormir et il envoie chercher le notaire et le curé de Ternay: il entend la messe, communie et se couche, attendant la mort, "passage commun d'une meilleure vie".

Mais il apprend que les troupes du prince de Condé, venant d'Anjou, entrent en Vendômois. Pour ne pas risquer de tomber entre les mains des protestants, il décide de rentrer à Paris. Le 28 octobre, il se fait transporter à Saint-Gilles de Montoire, où Galland le rejoint. Mais il ne peut aller plus loin. Il retourne alors à Croixval où, ne parvenant pas à dormir malgré les feuilles et graines de pavot,  il attend la mort en écrivant des vers:

L'un meurt en son printemps, l'autre attend la vieillesse,
Le trépas est tout un, les accidents divers:
Le vrai trésor de l'homme est la verte jeunesse,
Le reste de nos ans ne sont que des hivers.

Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé;
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Seize heures pour le moins je meurs les yeux ouverts,
Me tournant, me virant de droit et de travers,
Sur l'un sur l'autre flanc je tempête et je crie;
Inquiet je ne puis en un lieu me tenir,
J'appelle en vain le jour et la mort je supplie,
Mais elle fait la sourde et ne veut pas venir.

Vieille ombre de la terre, ainçois l'ombre d'enfer [la nuit]
Tu m'as ouvert les yeux d'une chaîne de fer,
Me consumant au lit, navré de mille pointes:
Pour chasser mes douleurs amène moi la mort,
Ha mort, le port commun, des hommes le confort,
Viens enterrer mes maux, je t'en prie à mains jointes.

Bientôt, il n'a plus qu'une idée: se faire transporter dans son prieuré de Saint-Cosme. Mais c'est la mi-décembre et le temps est si mauvais que le coche ne peut partir. Il faut attendre plusieurs jours et le voyage lui-même durera cinq ou six jours. Dès son arrivée, il dicte son testament, distribuant ses biens à l'Eglise, aux pauvres, à ses parents et serviteurs. Dans les jours suivants, il s'affaiblit régulièrement, mais il continue à dicter des vers.

Toute la viande qui entre [la nourriture]
Dans le gouffre ingrat de ce ventre
Incontinent sans fruit ressort;
Mais la belle science exquise
Que par l'ouïe j'ai apprise
M'accompagne jusqu'à la mort.

*

Il faut laisser maisons, et vergers, et jardins,
Vaisselle et vaisseaux que l'artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du cygne
Qui chante son trépas sur les bords méandrins.
C'est fait, j'ai dévidé le cours de mes destins,
J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne,
Ma plume vole au ciel pour être quelque signe
[constellation)]
Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.
Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne
D'homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ,
Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue,
Dont le sort, la fortune et le destin se joue,
Franc des liens du corps pour n'être qu'un esprit.

 

Amelette Ronsardelette,
Mignonnelette doucelette,
Très chère hôtesse de mon corps,
Tu descends là-bas faiblelette,
Pâle, maigrelette, seulette,
Dans le froid royaume des morts.
Toutefois simple, sans remords
De meurtre, poison ou rancune,
Méprisant faveurs et trésors
Tant enviés par la commune
[le vulgaire]
Passant, j'ai dit, suis ta fortune,
Ne trouble mon repos, je dors.

Le 25 décembre, il fait venir le vieil aumônier de Saint-Cosme, Jacques Desguez, se confesse, entend la messe et communie dans sa chambre. Le 27 décembre, Galland arrive et s'entretient avec lui; puis viennent plusieurs notables de Tours, et enfin l'aumônier de Saint-Cosme et tous les religieux auxquels Ronsard fait une longue déclaration édifiante; puis il reçoit les sacrements et attend la mort qui surviendra vers deux heures du matin.

Comme il l'avait demandé, Ronsard sera enterré, sans "aucune remarque de tombeau", dans le choeur de l'église de Saint-Cosme.

En 1607, le prieur y fit élever un monument : une pierre de marbre noir appliquée contre le mur et portant une épitaphe, surmontée du buste du poète entouré de deux génies ailés sonnant de la trompette (il ne reste, au musée de Blois, qu'une partie de l'épitaphe et une copie du buste).

Ronsard avait composé pour lui-même cette épitaphe :

Ronsard repose ici qui hardi dès l'enfance
Détourna d'Hélicon les Muses en la France,
Suivant le son du luth et les traits d'Apollon:
Mais peu valut sa Muse encontre l'aiguillon
De la mort, qui cruelle en ce tombeau l'enserre:
Son âme soit à Dieu, son corps soit à la terre.

Ses ossements seront retrouvés en 1933 et remis en place sous une pierre tombale.

ICONOGRAPHIE

Ronsard
Cassandre

LA RENCONTRE DE BLOIS

Blois Etats

Blois bal

COUTURE

Couture gisants

Possonnière 1

Possonnière 3

Possonnière 2

Possonnière Avant partir

Possonnière sustine

Possonnière vina

Possonnière cheminée

Bellerie

La fontaine Bellerie

Ile Verte

L'île Verte

BEAUMONT-LA-RONCE

Beaumont-la-Ronce

CROIXVAL

Croixval

 

Saint-Germain

Fontaine Saint-Germain

LA DENISIÈRE

Denisière

SAINT-GILLES DE MONTOIRE

Montoire prieuré

Montoire prieuré 2

Montoire fresque

Montoire Christ

SAINT-COSME

Saint-Cosme 3

Saint-Cosme 2

Saont-Cosme 1