La puissance de la famille de Bueil fut grande au Moyen Age et jusqu'au XVIIe siècle. On s'intéresse particulièrement à deux de ses membres:
- Jean V de Bueil (1406-1477) qui fut avec Jeanne d'Arc devant Orléans et qui s'inspira de ses aventures dans un roman, Le Jouvencel,
- Honorat de Bueil, seigneur de Racan (1589-1670), ami de Malherbe et académicien, auteur de nombreuses poésies et de la pastorale Arthénice, plus connue sous le nom de Bergeries.
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Dans le "pays de Racan", on voit
- les ruines du château-fort de VAUJOURS, qui fut le domaine préféré de Jean V de Bueil et où il dicta son roman, le Jouvencel ;
- l'église de BUEIL, fondée en 1394 par Hardouin de Bueil et érigée en collégiale en 1476, avec une crypte où furent les sépultures de l'ancienne famille de Bueil ;
- le manoir de CHAMPMARIN, à Aubigné-Racan, demeure du XVIe siècle avec des vestiges du Moyen Age et des adjonctions du XIXe siècle, où Racan est né le 5 février 1589 ;
- le château de LA ROCHE-RACAN. construit à partir de 1636 par Jacques Il Gabriel (l'ancêtre des célèbres architectes) pour le poète Racan, et dont il reste un imposant pavillon ;
- les restes de l'abbaye cistercienne de LA CLARTÉ-DIEU, fondée au XIIIe siècle, dont l'abbé Denis Rémefort de la Grelière, élu en 1634, encouragea Racan à mener à bien sa paraphrase des Psaumes ;
- l'église de SAINT-PATERNE-RACAN qui fut la paroisse du poète et qui a recueilli plusieurs des objets religieux qui se trouvaient à la Clarté-Dieu, en particulier une "Adoration des Mages" en terre cuite du XVIe siècle ;
- l'église de NEUVY-LE-ROI où furent inhumés les membres de la branche cadette de la famille de Bueil et, en particulier, Honorat de Bueil en 1670.

GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE BUEIL

LE CHÂTEAU DE JEAN DE BUEIL À VAUJOURS
Avec le château de Vaujours, on entre dans les domaines de la famille de Bueil, qui fut l'une des plus glorieuses de l'ancienne monarchie et la plus puissante du nord de la Touraine. On a pu écrire que “dans toute la région qui s'étend sur la rive droite de la Loire, depuis le château d'Amboise jusque sous les murs d'Angers et sur une profondeur d'environ vingt lieues, il n'était guère de paroisse où l'on ne vît, au-dessus de quelque porte de castel, glorieusement briller sur son fond d'azur le croissant d'argent des Bueil, entouré de ses six croix recroisetées au pied fiché d'or”.
Cette famille de Bueil a été une famille de gens de guerre au service de la monarchie, et cela pendant plusieurs générations.
On remarque Jean III de Bueil qui a combattu les Anglais pendant trente ans et qui, finalement, les a jetés hors de l'Anjou. Il a eu trois fils qui ont continué la tradition familiale : l'aîné, Jean IV, maître des arbalétriers du roi, est mort à Azincourt (1415), laissant deux fils :
- Jean V, de qui allait naître la branche aînée des Bueil (qu'on appellera les "Bueil-Sancerre"),
- Louis qui, avant de mourir dans un tournoi à Tours sous les yeux de Charles VII (1447), avait eu un fils bâtard, Jacques, de qui est issue la branche cadette, dite "des Bueil-Fontaines" ; c'est à cette branche qu'appartient le poète Racan (Honorat de Bueil).
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Le château de Vaujours est, étymologiquement, le château du "Val-Joyeux" (Vallis Jocosa). Il est attesté aux XIIIe et au XIVe siècles, alors qu'il dépend des barons de "Chasteaux".
En 1398, la seigneurie de Chasteaux devient la propriété de Hardouin de Bueil, évêque d'Angers et président de la Chambre des Comptes de Louis Ier duc d'Anjou (son tombeau a été découvert dans la cathédrale d'Angers, avec sa crosse et son anneau). Hardouin de Bueil a fait au château un certain nombre d'aménagements (construction de la chapelle). Ensuite, son neveu Jean V en a hérité, en a fait sa résidence et c'est là qu'il est mort en 1477.
Louis XI fait épouser en 1461 à Antoine de Bueil (fils de Jean V) sa demi-soeur Jeanne (une des quatre filles que Charles VII avait eues d'Agnès Sorel) ; le contrat de mariage affecta à Antoine "le chastel et maison de Val-Joyeux pour sa demeure" (Louis XI vint plusieurs fois chasser à Vaujours).
Aux XVIe-XVIIe siècles, le château est seulement gardé par quelques hommes d'armes.
En 1666, Louis XIV achète à la famille de Bueil (ruinée à la suite d'un procès contre Racan) la châtellenie de Chasteaux, dont dépendait Vaujours, pour la donner à Louise de La Vallière ; il l'érigea alors en duché.
Il semble que Louise de La Vallière ne vint qu'une seule fois dans le château, en 1669 (elle fonda un hôpital à Château-la-Vallière où l'on conserve son portrait en carmélite).
La propriété passa ensuite à la duchesse de Châtillon, puis à sa fille la duchesse d'Uzès qui la vendit en 1815 à un Anglais, Thomas Stanhope Holland qui s'y fournit en pierres de taille pour son château du Vivier des Landes, à 5 kms de là.
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Au lieu de placer le château sur une hauteur, on a préféré le placer dans le lit de la Fare qui pouvait ainsi alimenter les douves. Quand intervint l'artillerie, on compléta les défenses par des ouvrages avancés.
On entre par une porte précédée d'un pont-levis et ouvrant entre deux grosses tours semi-circulaires avec des bossages à forte saillie (qui faisaient ricocher les boulets mais qui facilitaient l'escalade). On accède alors dans la basse-cour, avec, du côté sud, un casernement rectangulaire et la tour du Charron (XVe siècle, avec bossages, mâchicoulis et arcatures trilobées).
Un autre pont-levis franchissant un fossé permettait d'accéder dans la cour du château proprement dit.
A gauche, une grosse tour-donjon circulaire avec salle inférieure à belle voûte en coupole surbaissée (cf les donjons de Mondoubleau, Châteaurenault, Châtillon-sur-Indre) et des mâchicoulis sans doute plus décoratif que fonctionnels.
En face, à gauche, chapelle construite par Hardouin de Bueil au début du XVe (deux travées couvertes de croisées d'ogives).
Ce qui fait l'originalité de Vaujours, ce sont les complément de défense liés au développement de l'artillerie :
- d'abord Jean V a fait doubler le pied des murailles par des sorte de terrasses pour porter l'artillerie qui battait la douve marécageuse (fausses-braies).
- puis il a ajouté, à plus de 50 m en avant du corps de place, deux "bastions" ou "boulevards" pour l'artillerie, l'un au sud et l'autre au nord-est, tous deux accessibles par un pont fortifié franchissant les douves (on voit poindre ces grandes constructions adaptées à l'artillerie que Vauban perfectionnera).
Le bastion du nord-ouest, faisant face à la colline et contrôlant les vannes de mise en eau des douves, est un boulevard quadrangulaire dont chaque angle est renforcé par un minuscule bastion muni d'orillons rajoutés. Ces ouvrages pourraient dater des guerres de Religion, mais le caractère très archaïque de leurs archères-canonnières incite à y voir des ouvrages des années 1465, époque où Jean de Bueil, entraîné dans la ligue du Bien Public, était en rébellion contre son roi.”

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Jean V de Bueil fut essentiellement un homme de guerre. Il fut de toutes les campagnes depuis 1424 (bataille de Verneuil) jusqu'à la mort de Charles VII. On l'avait surnommé "le Fléau des Anglais". D'octobre 1428 à mai 1429, il a participé aux combats devant Orléans, avec Gilles de Rais et La Hire. Puis il a suivi Jeanne d'Arc dans son aventure et a assisté au sacre de Reims.
Dans les années suivantes, il continuera à se battre pour la défense de la cause royale, à Château-l'Hermitage, à Saint-Céneri, aux Ponts-de-Cé. Il fut de toutes les campagnes et eut une vie d'aventures jusqu'à la trêve de Tours de mai 1444, qui fut scellée par le mariage d'Henri VI avec Marguerite d'Anjou.
Ensuite Bueil fut pris quelque peu dans les intrigues et les rivalités de la Cour. Le roi le récompensa de ses services en 1450 en le nommant Grand Amiral de France.
Après la bataille de Formigny, en 1450, un fort parti anglais s'était retranché à Bayeux, où Jean V le contraignit à la reddition : “Les Anglais, voyant qu'il ne leur était pas possible de plus résister qu'ils ne fussent emportés d'assaut, se rendirent par composition qui fut telle qu'ils s'en iraient leurs vies sauves, un bâton blanc en leur poing, qui fut grand pitié, car la plupart étaient mariés et avaient femmes et enfants. Et quand vint à sortir de la ville se trouva bien quatre cents demoiselles à pied qui s'en allaient avec leurs maris et emportaient d'elles leurs enfants entre leurs bras, qui leur étaient fort griefs. Pourquoi le seigneur de Bueil, qui gracieux était aux dames, nonobstant que par la composition fut dit qu'ils s'en iraient tous à pied, impétra pour l'honneur de gentillesse que les dames, damoiselles, enfants et plusieurs gentilhommes anglais auraient chevaux, chariots et litières pour les emmener, dont les Anglais le mercièrent fort et tendrent le plaisir qui leur avait fait à grande courtoisie.” (d'après Charles de Bourdigné, poète angevin).
Jean de Bueil poursuivit son engagement dans les luttes contres les Anglais et il fut par exemple à la bataille de Castillon en 1453 où les Français écrasèrent la cavalerie de Talbot.
A la mort de Charles VII (1461), Jean de Bueil connut, comme beaucoup, la disgrâce ; il entra donc dans la guerre dite "du Bien public" contre Louis XI. Il fit sa soumission en 1469, ce qui marqua la réconciliation de Louis XI avec la famille de Bueil.
Pendant 40 ans encore, Jean de Bueil a combattu pour défendre la cause royale, ce qui lui vaudra d'être nommé "Grand Amiral de France". Puis, après 1469, il se retira dans ses châteaux de Vaujours ou de Saint-Calais.
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C'est à Vaujours que Jean V de Bueil a écrit un roman qui est le récit voilé de sa propre vie et de ses aventures, Le Jouvencel. Dans son esprit, cette oeuvre devait être une sorte de traité d'éducation militaire et morale destiné à convaincre les jeunes nobles de l'intérêt de la vie militaire.
"Les gens de guerre sont nés et ordonnés à peine et travail; mais le haut vouloir et grand couraige qu'ils ont et le désir d'honneur avoir et la louange du monde qu'ils acquièrent, avec aussi le grand plaisir qu'ils prennent à voir et à apprendre de jour en jour choses nouvelles, les font joyeusement passer leurs souffrances, dangers, pauvretés et disettes.”
Le Jouvencel est en fait un roman à clef. En effet, Jean de Bueil ne pouvait pas, sous Louis XI, exprimer trop ouvertement son ancienne admiration pour Charles VII. Mais nous possédons la clef de l'oeuvre grâce à un commentaire qui en fut fait peu après par un compagnon de Jean de Bueil, Guillaume Tringant.
L'INTRIGUE. Le Jouvencel est un jeune garçon, courageux, entreprenant, qui vit dans un pays ravagé par la guerre. Il est surtout plein de ruse et cela lui permet de s'emparer d'une ville, Crathor, et, pour cet exploit, il est nommé capitaine et lieutenant du roi sur tout le pays. Il continue ensuite de combattre contre le duc Baudouin et il finit par expulser l'ennemi du royaume. Le roi l'envoie alors secourir son cousin, Amydas, dont les sujets se sont révoltés. Et Amydas, pour mieux s'attacher le Joucencel, lui donne sa fille en mariage et lui laisse entendre qu'il sera son héritier. Le Jouvencel remporte la victoire, mais il apprend bientôt que le roi l'a trompé, qu'il a en réalité un fils (dont il lui a caché l'existence) et que c'est donc ce fils qui héritera du royaume. Mais le Jouvencel est plein de grandeur d'âme; il refuse de se liguer contre son beau-père et, fidèlement, il lui rend les serments des gens d'armes qu'il avait reçus comme régent du royaume.
Le roman commence aux premiers jours du printemps dans une contrée ravagée par la guerre : le peu d'habitations qui subsistent ressemblent plus à “des réceptacles de bêtes sauvages” qu'à des demeures humaines. Deux châteaux sont face à face, Luc et Verset, occupés par des garnisons ennemies. Le château de Luc est délabré et sa garnison misérable : les hommes d'armes sont maigres et mal vêtus, la plupart sont estropiés. Il leur reste peu de chevaux et la plupart vont à pied. Le plus mal habillé de tous les hommes de la place, mais aussi le plus énergique et le plus intelligent, c'est le Jouvencel, dont vont être racontées les aventures.
Son premier "exploit" est de voler le linge d'une lessive pour rembourrer son justaucorps de cuir; puis il s'empare de quelques bestiaux et de chevaux rétifs. Il participe alors à des coups de mains lancés depuis la garnison de Luc et, comme ces expéditions sont couronnées de succès, le Jouvencel est couvert d'éloges.
Aussitôt, tout enflé d'orgueil, il songe à se rendre à la Cour pour y faire fortune. Mais ses compagnons le persuadent de n'en rien faire et lui démontrent que le métier des armes est plus honorable et aussi plus fructueux que celui de courtisan.
Le capitaine de Luc donne alors au Jouvencel le commandement d'une sortie. Mais l'affaire tourne mal et notre jeune chef est fait prisonnier. Le voilà enfermé dans une des tours de la ville de Crathor. Mais sa captivité lui permet d'observer les lieux et de concevoir un plan d'attaque. A peine délivré, il met ce plan à exécution : Crathor est pris et le Jouvencel est nommé capitaine par acclamations.
Ses compagnons lui font alors remarquer que ses anciens vêtements ne sont guère de mise dans cette nouvelle situation et qu'il doit désormais renoncer à sa jaquette coupée et à son petit mantelet. Mais notre héros proteste, disant qu'il aimerait mieux solder un archer de plus que d'acheter une robe neuve.
Alors se succèdent les opérations militaires : on s'empare de la place d'Escallon, on fait lever le siège de Sardine. Le Jouvencel, finalement, est assiégé dans Crathor, mais une armée vient le délivrer et il est nommé lieutenant de Crathor et de toute la contrée.
Le premier usage qu'il fait de son autorité de lieutenant du roi consiste à juger un cas de discipline (un gentlhomme avait amené un prisonnier dans la ville sans l'autorisation du capitaine). Puis il entraîne sa compagnie devant Escallon et détrousse une centaine d'hommes avant de se replier dans Crathor.
Arrive ensuite une ambassade du roi, qui confirme le Jouvencel dans ses fonctions de lieutenant. La réception solennelle des lettres du souverain est accompagnée de trois discours prononcés par les ambassadeurs : maître Jean Bien-Assis exhorte le Jouvencel à pratiquer la justice et à maintenir l'ordre et la prospérité; le sire de Chamblay parle de la guerre en rase campagne, des sièges et de la guerre maritime; le troisième, maître Nicolle, fait lui aussi un long discours pour lui montrer que la carrière militaire qu'il a choisie est tout à fait propre à assurer son salut éternel.
Le Jouvencel, lui, fait un discours sur la noblesse qu'on acquiert au métier des armes. Puis il profite de l'enthousiasme suscité pour lancer ses capitaines à l'assaut d'une "grosse ville champêtre", Francheville, où "ils prirent grand butin et bons prisonniers".
Deux gentilhommes demandent alors au Jouvencel la permission de combattre, l'un à pied et l'autre à cheval, contre deux des gens du duc Baudouin. le Jouvencel est réticent, mais il accepte. C'était une faute car, pendant que les soldats sont occupés à regarder la joute, le duc Baudouin pénètre en force dans le pays et s'empare de plusieurs villes. Le roi alors doit venir à la rescousse : il arrive avec son artillerie, s'empare de la ville de Cap et force Baudouin à se retirer.
Maintenant que l'ennemi est expulsé du royaume, le roi est fort en peine de ses gens d'armes, qu'il voudrait entretenir, tout en débarrassant le pays de leur présence. Donc, après délibération du Conseil, on décide de les envoyer, par mer, secourir le roi Amydas, cousin du roi, contre ses sujets révoltés. Et c'est le Jouvencel qui commande l'expédition. Dès son arrivée, comme prévu, il est nommé régent et gouverneur du royaume et il épouse la fille du roi. Détail pittoresque : le mariage est célébré et consommé alors que le Jouvencel et ses compagnons se ressentent encore du mal de mer qui les a éprouvés pendant la traversée.
Le roman raconte alors les combats menés par le Jouvencel aux côtés du roi Amydas, occasion pour Jean de Bueil de développer quelques principes moraux. Par exemple on propose au roi de lui faire prendre une ville par trahison. Il repousse cette offre avec indignation, car, dit-il, un noble roi doit tout entreprendre au grand jour. Toutefois il laisse entendre que si quelque audacieux tente l'entreprise à son insu, il obtiendra facilement son pardon. Et le Jouvencel, qui a compris, s'empare de la ville.
Bien sûr, les ennemis du roi Amydas sont vaincus et le Jouvencel triomphe. C'est alors que des envieux lui révèlent que le roi l'a trompé, qu'il lui a caché l'existence d'un fils qui doit être son héritier, et qu'il a fait cela pour que le Jouvencel, alléché par l'appât de l'héritage de son beau-père, ait plus de coeur à la besogne. Le Jouvencel, noble et généreux, déclare qu'il ne saurait porter la main sur un héritage qui ne lui appartient pas. Il refuse de se liguer contre son beau-père et il rend fidèlement au roi les serments des gens d'armes qu'il avait reçus en tant que régent du royaume.
Philippe Contamine a montré que ce roman était particulièrement éclairant sur les méthodes de guerre dans la première moitié du XVe siècle. La guerre de Cent Ans a été essentiellement une guerre de sièges et non de batailles rangées. Autant que possible, on essayait de prendre la ville ennemie par surprise, par ruse, en escaladant la muraille ou en forçant quelque poterne. Par exemple, dans le roman, on voit quelques dizaines d'hommes s'emparer d'une ville-forte en se cachant la nuit dans un tas de fumier et en profitant du bruit que faisaient les roues d'un moulin.
Philippe Contamine : “Une bonne partie de la noblesse, y compris les plus grands seigneurs, avait perdu le goût de la guerre. La poursuite des combats reposait sur l'activité d'une centaine de "capitaines de gens d'armes et de trait", souvent de petite extraction. Chacun d'eux était à la tête d'une compagnie comptant quelques dizaines d'aventuriers. Pas de solde régulière, mais on se rattrapait sur le pays, ami ou ennemi. Un contrôle royal très vague, intermittent. Beaucoup se sentaient d'abord les hommes de tel ou tel prince. On menait une guerre de coups de main, d'embuscades, de médiocres razzias, que l'un de ces capitaines, Jean de Bueil, évoqua plus tard, non sans quelques enjolivements, dans le roman du Jouvencel. Au total, en marge de la vie courante, une petite société militaire assez tenace, cruelle, hardie, anarchique.” (QSJ, p. 93)
Le roman du Jouvencel présente donc d'une manière très vivante ces capitaines et ces aventuriers, qui se battaient d'une manière assez anarchique.
Il faut savoir que le Jouvencel est un roman à clefs et que, derrière les noms propres, on peut reconnaître des villes de l'Anjou ou de l'Orléanais aussi bien que les chefs de guerre de l'époque (par exemple, le héros qui porte le nom de Jouvencel est évidemment Jean de Bueil lui-même).
Or, dans le roman, on raconte en détail le siège d'une ville nommée Crathor; Jean de Bueil a écrit cet épisode de la prise de Crathor avec ses souvenirs du siège d'Orléans de mai 1429 : la description du site et des fortifications établies par l'ennemi, les bombardements d'artillerie, l'arrivée des secours, tout cela correspond assez exactement à ce que nous savons du Siège d'Orléans.
Mais ce qui est curieux c'est que Jeanne d'Arc soit absente de ce récit ou plutôt qu'elle ait été remplacée par un certain "comte de Parvenchères" qui réagit comme elle, qui va comme elle prier à la cathédrale, qui loge comme elle dans une partie excentrée de la ville, etc. Pourquoi Jean de Bueil a-t-il ainsi gommé le personnage de Jeanne, pourtant fort romanesque ? C'est que le Jouvencel se voulait roman didactique; il fallait donc montrer l'exemple de bons capitaines. Or Jean de Bueil ne considérait pas Jeanne d'Arc comme un bon capitaine et il désapprouvait ses méthodes : Jeanne d'Arc n'avait pas lu Végèce; elle se montrait entêtée et comptait un peu trop sur le hasard (ou sur le miracle!). On peut même dire que Jean de Bueil, qui se considérait comme un spécialiste de la guerre de siège, avait certainement mal supporté la lubie du roi qui avait introduit une fille illuminée, inexperte, au milieu de rudes capitaines rompus au métier de la guerre. Donc, pas de Jeanne d'Arc dans l'épisode du siège de Crathor, car ce n'était pas là un exemple à donner aux futurs gens de guerre…
Ainsi donc ce château de Vaujours, très intéressant en lui-même par son architecture, est également très lié, par ce roman du Jouvencel qui y fut écrit, au souvenir de ces multiples combats, sièges et aventures qui caractérisent la Guerre de Cent Ans, et même, tout particulièrement, à l'épopée de Jeanne d'Arc.
L'ÉGLISE DE BUEIL
Les deux églises curieusement accolées sont dues à la famille de Bueil.
L'église paroissiale Saint-Pierre-aux-Liens
Elle a été construite entre 1480 et 1512. Elle communique avec la collégiale par l'ancienne porte extérieure de celle-ci (la tour-clocher, commencée en 1541, est restée inachevée).
- Fonts baptismaux sculptés de 1521 avec couvercle en bois sculpté orné de statuettes des douze apôtres.
- Statues du XIVe encadrant la porte de la collégiale.
L'église collégiale (dédiée à Saint-Michel et aux Saints-Innocents)
Elle est plus ancienne. Elle fut fondée en 1394 par Hardouin de Bueil, évêque d'Angers, et érigée en collégiale en 1476.
La crypte (toujours accessible par une trappe) a longtemps reçu les sépultures de la famille de Bueil. En effet, les seigneurs de Bueil avaient fondé à perpétuité un chapitre composé de six chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin avec un doyen, un chantre et des enfants de choeur. Ces chanoines devaient veiller sur les tombeaux des Bueil. Les seigneurs y reposaient près des reliques qu'ils avaient rapportées de pays lointains, et près des trophées qu'ils avaient enlevés à l'ennemi. Sur leur tombeau on plaçait la dalle de bronze que, suivant la mode féodale, ils avaient fait fondre de leur vivant par quelque maître canonnier.
On a compté jusqu'à treize sépultures dans la crypte et, dans le choeur de l'église (qui allait jusqu'à la barre de bois encore visible), se dressaient onze monuments funéraires, dont celui de Jean V en cuivre.
Cet ensemble de sépultures des Bueil-Sancerre a été bouleversé à la Révolution. En 1863, on a pu récupérer quelques gisants qui ont été établis dans des enfeux vingt ans plus tard.
TOMBEAUX DE L'ÉGLISE DE BUEIL

PIERRE DE BUEIL, second fils de Jean III - l'un des fondateurs du chapitre et de la collégiale - l'un des plus valeureux chevaliers de son temps - mort en 1414
MARGUERITE DE CHAUSSE, épouse de Pierre de Bueil - primitivement à côté de son époux
JEAN V (dalle de cuivre qui a disparu)
JEANNE DE MONTEJEAN, première épouse de Jean V († 1456); hennin, robe ornée des armes de Bueil et de celles de Montejean (d'or, fretté de gueules); sa statue ressemble à celle d'Agnès Sorel à Loches († 1450)
MARTINE TURPIN, seconde épouse de Jean V († 1480), fille d'Antoine Turpin de Crissé. Dans cet enfeu n°4 il y avait primitivement les gisants de Pierre de Bueil et de sa femme Marguerite; au XIXe, on y a regroupé des éléments très disparates :
- le sarcophage de Pierre de Bueil et de son épouse Marguerite,
- des éléments du tombeau de Jeanne de Montejean (baldaquin et blasons),
- le corps du gisant de Martine Turpin, apporté en 1850 du château du Plessis-Barbe,
- une tête provenant peut-être d'une statue de sainte Madeleine (en conséquence, elle a été vénérée comme une sainte Madeleine: pour que les enfants parlent plus vite, on leur donnait à avaler de la poudre prise sur le bras de la statue, accessible à travers une grille de protection).
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INSCRIPTION
"L'an 1380 Pierre de Bueil, chevalier, et Marguerite de Chaussé, sa femme, commencèrent le Chastel du Boys; et pour lors étaient en vie révérent père en Dieu Hardouin de Bueil, évêque d'Angers, Jehan de Bueil, chevalier, seigneur de Bueil, de Montrésor, de Château-Fromont, de Pocé, de Saint-Kales, de la Marchière, Courcillon et autres lieux, Guillaume de Bueil, seigneur de Valaines, Marguerite de Bueil, dame de la Varenne, Marie de Bueil, dame de ce nom, et étaient les dessus dits seigneurs et dames, frères et soeurs du dit Pierre de Bueil, père de Marie de Bueil, dame de Fontaines-Guérin, et oncle de Jehan de Bueil, chevalier, de Jehanne de Bueil, dame de l'Isle-Bouchart, de Marie de Bueil, dame de Pasavant, et de Catherine de Bueil, enfants du dit sire de Bueil et fut le dit lieu du partage de Bueil."
Cette inscription a été rédigée longtemps après la date de 1380 par des généalogistes de la maison de Bueil ; elle comporte des erreurs. Elle est intéressante parce qu'elle présente la filiation de la famille de Bueil à la fin du XIVe siècle, au moment où Pierre de Bueil et sa femme Marguerite construisaient à Neuvy le château du Bois dont les Bueil-Fontaines et Racan devaient conserver la seigneurie jusqu'au XVIIIe s.
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L'amitié de la famille de Ronsard avec celle des sires de Bueil était fort ancienne. Quand Louis de Bueil, l'arrière-petit-fils de Jean V, mourut dans une rixe en 1563, Ronsard avait écrit pour lui un poème-épitaphe. [Louis de Bueil, grand Echanson de France, gouverneur d'Anjou, Touraine et Maine, était célèbre par sa défense de Saint-Dizier contre l'armée de Charles-Quint, en 1544] :
| Cy dessous gît un comte de Sancerre, Un preux Louis de Bueil, qui avait Autant de dons que Nature en pouvait Mettre en un corps magnanime à la guerre. Cy gît celui qui semblait un tonnerre Quand de ses rois les ennemis trouvait, Que la vertu et l'honneur qu'il suivait Firent sans pair, tant qu'il vécut en terre. Mais le haut Ciel, qu'homme ne peut fléchir, L'ôta du monde, afin de s'enrichir De sa belle âme, à nulle autre seconde; Pour ne souffrir qu'un coeur si valeureux Vît notre siècle ingrat et malheureux, Où la vertu ne vivait plus au monde. [Ronsard, Pléiade II,510] |
Louis de Bueil, le père de Racan, était lui aussi lié à Ronsard et à sa famille. C'est ainsi que, le 20 novembre 1585, il se rendit à Croixval avec le notaire de Saint-Paterne, pour assister Ronsard qui prenait alors ses dispositions testamentaires et qui résigna, ce jour-là, ses trois prieurés de Montoire, de Croixval et de Château-du-Loir en faveur de son ami Galland, principal du collège de Boncourt.
LE MANOIR DE CHAMPMARIN
Avec Champmarin, la maison natale de Racan, on passe de la branche aînée de la famille de Bueil à la branche cadette des Bueil-Fontaines.
Ce domaine est venu dans la famille de Bueil par le mariage de Louis de Bueil, le père de Racan. Louis de Bueil naquit en 1544 au château du Bois (à Neuvy-le-Roi). Comme il était le cadet, il aurait dû être d'Eglise, mais il préféra la carrière des armes, ce qui n'étonna pas chez un descendant des Bueil.
Il fit campagne en 1569 contre l'amiral de Coligny et contre le jeune roi de Navarre. Il fut à Jarnac, à Moncontour, à Saint-Jean-d'Angély. A quarante ans, il était capitaine, lieutenant royal en Bretagne, gouverneur du Croisic et chevalier de l'ordre.
A quarante-quatre ans, le 15 février 1588, il épousa une jeune femme de 30 ans, Marguerite de Vendômois (fille aînée du lieutenant royal du Maine), veuve de Mathurin de Vendômois, sieur de Champmarin. Et c'est à Champmarin que le ménage s'installa, exactement sur la limite du Maine et de l'Anjou.
Louis Arnould : “On ne pouvait choisir de cadre plus propice à une lune de miel : à l'écart du bourg, sur une pente sablonneuse, abrité d'un côté par une garenne de chênes et de châtaigniers, ouvrant de l'autre sur le vaste et fertile horizon du val du Loir, le modeste logis féodal s'était blotti, sain, bien aéré, à la fois solitaire et voyant sur la plaine. Une avenue d'ormes y conduit encore aujourd'hui, et derrière le vieux puits trois larges baies invitaient à entrer dans la cour d'honneur. On voyait s'ouvrir à gauche la boulangerie creusée dans le tuf et surmontée d'un pignon; à droite s'étendaient en pente douce vers la plaine les quatre arpents des jardins clos de murs et coupés par les anciens fossés. Vis-à-vis de l'entrée s'élevait la petite façade de la maison, flanquée d'un côté par l'ancienne tour féodale, de l'autre par l'élégante chapelle aux fines nervures gothiques; la façade avait subi une restauration Renaissance, et les fenêtres à meneaux mettaient la demeure féodale au goût du commencement du siècle. A l'intérieur, les chambres à poutrelles ornées de hautes cheminées tout unies, grossièrement taillées par des maçons de village, étaient présidées çà et là par de naïves statues encastrées dans le mur, qui témoignaient de la piété des habitants.”
- À l'arrière, restes de l'ancien manoir médiéval (cellier et chapelle).
- Corps de logis reconstruit au XVIe (restauré et complété au début du siècle par le critique Louis Arnould, spécialiste de Racan, qui avait acquis le domaine).
- Communs creusés dans le rocher, avec l'ancienne boulangerie.
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Près d'un an après son mariage, le 5 février 1589, Marguerite de Vendômois mettait au monde un fils.
On était alors en plein dans les troubles de la Ligue et Louis de Bueil, en restant toujours fidèle au roi, s'était fait bien des ennemis. C'est pourquoi il ne se sentait pas en sécurité dans ce petit domaine de Champmarin. Il décida donc d'emmener le nouveau-né dans son château de la Roche-au-Majeur, qui lui paraissait plus sûr.
Mais, auparavant, il fallait baptiser l'enfant. Le 17 février, le curé du village vint donc procéder au baptême dans la chapelle de Champmarin. Selon l'usage du pays, l'enfant eut deux parrains, mais, comme on était pressé, on prit non pas des nobles mais deux bourgeois, des gens de la suite du capitaine. L'enfant reçut le prénom d'Honorat, le grand saint de Provence (souvenir des attaches des Bueil avec la région niçoise : il y a un mont Saint-Honorat à 20 km de Beuil).
Trois ou quatre jours plus tard, on se met en route pour La Roche-au-Majeur (à six lieues de Champmarin = vingt kms) : l'enfant et sa nourrice sont escortés par 40 gentilhommes et 120 mousquetaires. Comme on le redoutait, au moment de traverser le Loir, la petite troupe est attaquée par un parti de Ligueurs et, pendant les échanges de coups de mousquets, la nourrice doit abriter l'enfant derrière le tronc d'un chêne.
Racan s'est toujours réjoui d'avoir ainsi reçu le baptême du feu alors qu'il n'avait que quinze jours d'âge. Il rapprochait son aventure d'un épisode de l'Enéide où l'on raconte comment Métabus s'y prit pour faire franchir, un plein combat, une rivière en crue à sa petite fille Camille, la future reine des Volsques : Métabus attacha l'enfant à un javelot, qu'il envoya avec force sur l'autre rive.
“Pressant l'enfant contre sa poitrine, Métabus cherchait à atteindre les longues pentes des bois solitaires. De toutes parts, des traits furieux le pressaient et la cavalerie répandue voltigeait autour de lui. Tout à coup, dans sa fuite, il rencontra une rivière grossie qui roulait à pleins bords ses flots écumants. Sur le point de s'élancer à la nage, son amour paternel le retient; il tremble pour son cher fardeau. Il agite tous les projets en lui, et soudain, il prend ce parti : au formidable javelot qu'il tenait dans sa main vigoureuse, le guerrier lie sa fille encerclée d'écorce et de liège sauvage; il l'attache en équilibre au milieu du trait et, le balançant de son énorme main, le bras ramené en arrière, il lance le javelot. Les flots mugissent; par-dessus le courant du fleuve, avec le trait strident, fuit la malheureuse Camille. Métabus, qu'une nombreuse troupe d'ennemis serre de plus près, se jette à l'eau et, d'une main victorieuse, sur l'autre rive, il arrache du gazon la javeline et l'enfant qu'il consacre à Diane.” [Enéide, XI, 544-566].
Il ne déplaisait pas à Racan d'avoir commencé sa vie par un épisode assez romanesque. Et c'est donc ainsi qu'ayant quitté Champmarin, le domaine maternel, il se retrouva au château de La Roche qui appartenait à son père.
Plaque apposée sur la maison :
| Dans cette maison de Champmarin, sise moitié dans le Maine et moitié dans l'Anjou, est né, le 5 février 1589, Honorat de Bueil, seigneur de Racan, poète auteur des Stances sur la Retraite, des Bergeries et des Psaumes, l'un des premiers membres de l'Académie française, mort en 1670. Renseignement fourni par une notice de son ami Conrart. Plaque posée en 1899 |
Le nom de Racan est celui d'une terre (une ferme et un moulin) que Louis de Bueil acheta sur la paroisse de Neuvy-le-Roi; cela lui permit de mettre le titre de cette seigneurie dans son nom et de le transmettre à son fils, qui fut donc marquis de Racan et qui immortalisa le nom de ce petit hameau, toujours composé d'un ancien moulin et d'une grosse ferme, à 3 km au sud de Neuvy-le-Roi.
Une coïncidence amusante : Racan appartient à la famille de Bueil ; or ce nom vient du village de Beuil, dans une vallée des Alpes près de Nice ; et, comme l'étymologie de ce nom est l'italien Boglio et donc le latin bovile, on peut dire que Racan, descendant de cette famille, était prédisposé à être l'auteur des Bergeries.
LE CHÂTEAU DE LA ROCHE-AU-MAJEUR
Le nom s'explique par le fait que le seigneur de Bueil était le "majeur" (ou maire) de son suzerain féodal qui était le chanoine de Saint-Martin de Tours, prévôt d'Oé [en l'absence du prévôt, c'est entre les mains du "majeur" qu'on allait payer les redevances de cette seigneurie ecclésiastique].
Ce château était un ancien bien de famille des Bueil et c'est là que le petit Honorat fut transporté quelques jours après sa naissance en février 1589.
Il y fut élevé par sa mère, son père étant mort au siège d'Amiens (contre les Espagnols), en 1597, alors que l'enfant n'avait que huit ans.
Louis Arnould imaginait ainsi l'enfance du petit Honorat au château de La Roche : “Tandis que le jeune enfant prenait ses ébats sur la terrasse du château, qui fait si bien balcon sur la vallée, des images fortes et gracieuses à la fois s'imprimaient dans son âme d'enfant. Au-dessus de sa tête, il entend le frémissement des grands arbres du parc; à quarante pieds de profondeur, la petite rivière formant chute fait tourner un moulin avant de baigner le pied du château. Par toute la largeur du vallon s'étendent des prairies humides, coupées de haies vives et semées d'animaux qui paissent. Le coteau d'en face, habillé de futaies, est troué de caves habitées, qui regardent comme des gros yeux; et, quand la vue suit la sinueuse coulée du vallon, à droite, elle se repose, au-delà du premier tournant, qui fait comme une passe de verdure, sur l'entremêlement gai des peupliers verts et des blanches maisons du bourg de Saint-Pater; à gauche, ayant plus longue et plus large carrière, elle remonte de prairies en prairies jusqu'à un lointain clocher qu'on distingue parmi les arbres de l'horizon élargi. Tel est le joli vallon de Touraine qu'embrasse la vue de la Roche-au-Majeur, si bien baignée d'air pur sur son flanc de coteau, vrai nid d'oiseau et berceau de poète.”
Et sa mère devait mourir cinq ans plus tard, en 1602. Il n'avait alors que treize ans et il se retrouvait seul héritier mâle de la race des Bueil-Fontaines. Il lui fallait donc un tuteur et la famille décida de le confier au duc de Bellegarde, qui était alors un des plus hauts officiers de la Cour. Bellegarde était en effet Grand Ecuyer de France et il avait épousé Anne de Bueil-Fontaines, la cousine de Racan, en 1594.
Racan quitta donc la Touraine pour se retrouver à Paris.
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Aussitôt Bellegarde fit admettre le jeune garçon comme page à la Chambre du roi. Et notre jeune tourangeau se trouva plongé dans les multiples intrigues de la cour de Henri IV.
C'est ainsi qu'il put suivre les débuts de sa cousine Jacqueline de Bueil sur laquelle le roi avait jeté son dévolu (il avait 50 ans; elle en avait 16). Tallemant raconte que Henri IV la marchanda pour 30.000 écus, qu'il la maria presque aussitôt et qu'il fit surveiller le mari pendant la nuit de noces par deux gentilshommes pour qu'il ne touche à sa jeune femme; la nuit suivante, Jacqueline de Bueil fut admise dans le lit royal, alors que le mari, lui, couchait dans un petit galetas juste au-dessus.
Tallemant des Réaux raconte ainsi les débuts de cette liaison : "Henri IV, qui ne cherchait que de belles filles et qui, quoique vieux, était plus fou sur ce chapitre-là qu'il n'avait été en sa jeunesse, la fit marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais Mme la princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en figure, si j'ose ainsi dire. Cesy, de la maison de Harlay, homme bien fait et qui parlait agréablement, mais qui avait mangé tout son bien, s'offre à l'épouser. On les marie un matin. Le Roi impatient et ne goûtant point qu'un autre eût un pucelage qu'il payait, ne voulut pas permettre que Césy couchât avec sa femme et la vît dès ce soir-là."
Pourtant…, continue Pierre de L'Estoile dans son Journal, M. de Cézy eut l'honneur de coucher la premier avec sa mariée, mais éclairé, ainsi qu'on disait, tant qu'il y demeura, des flambeaux, et veillé des gentilshommes par commandement du Roi, qui le lendemain coucha avec elle, à Paris, au logis de Montauban, où il fut au lit jusqu'à deux heures après midi. On disait que son mari était couché en un petit galetas au-dessus de la chambre du Roi, et ainsi était dessus sa femme, mais il y avait un plancher entre deux.
Cette faveur du roi déchaîna évidemment contre la jeune femme jalousies et médisances. On fit sur elle un poème fort peu aimable intitulé Inventaire de la nymphe au petit museau où l'on dit qu'elle était "troussée comme une escargote” et “piaillante comme un poulet”.
Pour sa complaisance, Jacqueline de Bueil reçut le titre de comtesse de Moret et elle vécut brillamment à la cour.
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Racan n'avait guère d'atouts pour briller dans ce milieu des pages de la Cour. Il était, dit-on, "mal fait", et, toujours selon Tallemant des Réaux, il avait "la mine d'un fermier"; il était mal soigné et très distrait; il bégayait et avait un défaut de prononciation lui faisait prononcer les -r- comme des -l- et les -c- comme des -t- : “Je suis Latan, page de la Chamble d'Henli Tatlième”.
Une particularité toutefois : le jeune garçon faisait des vers. Ses poèmes de jeunesse sont le reflet ce milieu de libertins cyniques dans lequel la mort de ses parents l'avait amené à vivre. Par exemple, dans un poème qui fut célèbre en son temps, il propose tout crûment à un vieillard de prendre sa place dans le lit de sa jeune épouse, puisqu'il est notoire qu'il est désormais incapable de la satisfaire :
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Vieux corps tout épuisé de sang et de moelle, Puis donc que désormais vos vieux membres de glace Laissez en liberté cette beauté céleste. |
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Le grand événement de la vie de Racan devait être sa rencontre avec Malherbe. Malherbe, en effet, de passage à Paris en 1605, avait été pris en charge par le duc de Bellegarde qui le recevait chaque jour à sa table.
Tallemant : “Ce fut en l'an 1605, comme le Roi était sur le point de partir pour aller en Limousin. Il commanda [à Malherbe] de faire des vers sur son voyage; Malherbe en fit, et les lui présenta à son tour. C'est cette pièce qui commence : "O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc". Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service; mais, par une épargne, ou plutôt une lésine que je ne comprends point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la Chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eut mis sur l'état de ses pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointement avec sa table et lui entretint un laquais et un cheval.
Ce fut là que Racan, qui était alors page de la chambre sous M. de Bellegarde, et qui commençait déjà à rimailler, eut la connaissance de Malherbe, et en profita si bien que l'écolier vaut quasi le maître.
A la mort d'Henri IV, la reine Marie de Médicis donna cinq cents écus de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à M. de Bellegarde.”
C'est ainsi que naquit une longue amitié entre le poète de cinquante ans et le jeune Racan qui devint son élève. Et l'on sait que Malherbe était un maître exigeant et tâtillon qui, dit-on, proférait force soupirs et jurons lorsqu'il corrigeait les essais poétiques du jeune Honorat.
Mais une autre complicité devait s'établir entre Racan et son vieux maître. Malherbe, en effet, les manuels scolaires "oublient" de la dire était "fort adonné aux femmes" (l'expression est de Tallemant) et il avait l'habitude de raconter ses prouesses sexuelles en des termes qui choquaient les oreilles pourtant peu chastes des habitués de l'Hôtel de Bellegarde; toujours selon Tallemant, on l'avait même surnommé le "Père Luxure" ! Et Malherbe encourageait le jeune Racan à lui raconter ses "friponneries" dans les mauvais lieux de Paris; il l'aidait même à mettre en vers ses aventures les plus croustillantes.
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Le moment vint bientôt pour Racan de se choisir une carrière. Mais son tempérament nonchalant l'empêchait de prendre une décision. Il hésitait entre la carrière des armes (tradition familiale), la vie à la Cour, le mariage, ou, comme il le dit joliment, "faire petit pot" dans son château de Touraine.
Il faisait part à Malherbe de ses incertitudes en ces termes : “La première vie et la plus honorable est de suivre les armes; mais d'autant qu'il n'y a maintenant de guerre qu'en Suède ou en Hongrie, je n'ai pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout mon bien pour m'équiper et pour fournir aux frais du voyage. La seconde est de demeurer dans Paris pour liquider mes affaires, qui sont fort brouillées, et celle-là me plaît le moins. La troisième est de me marier, sur la créance de trouver un bon parti dans l'espérance que l'on aura de la succession de Mme de Bellegarde qui ne me peut manquer; mais cette succession sera peut-être longue à venir, et cependant, épousant une femme qui m'obligera, je serai contraint d'en souffrir, en cas qu'elle fût de mauvaise humeur. Je pourrais aussi me retirer aux champs, à faire petit pot, ce qui ne serait pas séant à un homme de mon âge et ce qui ne serait pas aussi vivre selon ma condition.”
Comme il ne parvenait pas à se décider, Malherbe lui répondit par un apologue dont La Fontaine, plus tard, fera sa fable Le Meunier, son fils et l'âne :
| La feinte est un pays plein de terres désertes; Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. Je t'en veux dire un trait assez bien inventé : Autrefois à Racan Malherbe l'a conté. Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire, Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins (Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins), Racan commence ainsi : “Dites-moi, je vous prie, Vous qui devez savoir les choses de la vie, Qui par tous ses degrés avez déjà passé, Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé, A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense. Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance, Dois-je dans la province établir mon séjour, Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour? Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes : La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Si je suivais mon goût, je saurais où buter; Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter.” Malherbe là-dessus : “Contenter tout le monde! Ecoutez ce récit avant que je réponde. ………………………………… [et il raconte alors la fable du Meunier] ………………………………… “Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince; Allez, venez, courez; demeurez en province; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement : Les gens en parleront, n'en doutez nullement.” |
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La tradition familiale poussait plutôt Racan vers la carrière militaire. Mais, par malchance, ses tentatives pour s'illustrer dans les armes comme son illustre ancêtre Jean de Bueil se terminèrent toutes piteusement :
- À dix-neuf ans, il est dans une sorte d'école militaire à Calais, à un moment où Henri IV encourageait les gentilshommes à aller combattre dans les rangs des Hollandais contre les Pays-Bas; Racan est prêt à se lancer contre l'ennemi , lorsqu'il apprend qu'on vient de décider une trêve de douze ans.
- À vingt-et-un ans, en 1610, il est à nouveau sur le pied de guerre, lorsque lui parvient la nouvelle de l'assassinat du roi par Ravaillac.
- De 1615 à1620, les occasions de se mettre en campagne se multiplièrent, mais, chaque fois, la guerre fuyait devant lui.
Alors Racan abandonna ses beaux rêves de gloire militaire. Des combats, il n'aura connu, dans la garde d'honneur du roi ("la cornette blanche"), que les chevauchées, les cortèges et les parades. Pour lui, pas de ces lieutenances, de ces gouvernements de places ou de provinces qu'avaient obtenus ses ancêtres, ses oncles, son père, ses cousins de la branche aînée. Lui, le cousin de Mme de Bellegarde, le pupille du Grand Ecuyer, le compagnon de jeux de Louis XIII, il n'aura récolté en tout et pour tout que le titre banal de "conseiller du roi en ses conseils d'Etat et privé" et la charge honorique de "gouverneur des ville, chastel et île du Croisic".
Il se laissa donc aller à son tempérament amoureux. La femme qui l'attirait le plus, c'était sa cousine Jacqueline, l'ancienne maîtresse de Henri IV, devenue, par grâce royale, comtesse de Moret (en souvenir de son amant défunt, la Cour lui servait une pension de 14.000 livres). Mais Racan tombait mal : la belle Jacqueline avait décidé depuis quelque temps de "faire la dévote"; puis elle fit semblant de devenir aveugle; heurement cela ne dura pas et bientôt, dit Tallemant, "elle se remit à faire l'amour tout de nouveau".
Tallemant : “Henri IV se refroidissant, elle s'avisa de faire la dévote. Elle n'avait que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge, les mains nues (c'était pour les montrer, car elle les avait belles). Jusque là elle avait été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV fut tué avant qu'elle eut achevé sa farce. Elle joua un autre personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que c'était pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que M. de Mayerne, un médecin célèbre qui était fort son ami, lui avait fait recouvrer la vue d'un oeil; mais il ne paraissait point que l'autre fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau”.
Racan se plaça donc sur le rang de ses soupirants et, s'adaptant au ton qui régnait dans cette cour, il s'attacha à mettre en vers son amour pour celle qu'il appelle "Cloris".
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J'avais juré devant le grand autel Et si bientôt le long usage |
Mais Racan n'eut pas plus de chance en amour qu'à la guerre : c'est un certain marquis de Vardes sut se faire agréer; c'est lui qui épousa l'ancienne maîtresse du défunt roi, et, avec elle, la pension royale et le comté de Moret.
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Finalement, donc, de sa vingtième à sa trentième année, Racan n'a connu que des déceptions, dans tous les domaines. On comprend alors qu'il ait songé à faire retraite dans son manoir de la Roche-au-Majeur. Chaque fois qu'il y revenait pour ses affaires ou pour se délasser des courtisans et des coquettes, il se sentait de plus en plus tenté par la vie de gentilhomme campagnard.
Et c'est ce sentiment qu'il exprimera en 1618 dans un long poème adressé à son voisin de campagne René d'Armilly, ses célèbres Stances sur la Retraite (inspirées d'Horace et d'un poème de Desportes Sur les plaisirs de la vie rustique) :
| Tircis, il faut penser à faire la retraite : La course de nos jours est plus qu'à demi faite, L'âge insensiblement nous conduit à la mort; Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots notre nef vagabonde, Il est temps de jouir des délices du port. […] O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Il laboure le champ que labourait son père, Tantôt il se promène au long de ses fontaines, Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse Il ne va point fouiller aux terres inconnues, Agréables déserts, séjour de l'innocence, |
Outre ces Stances sur la Retraite, l'oeuvre poétique la plus connue de Racan est sa pastorale, Les Bergeries.
Tallemant des Réux raconte comment l'oeuvre prit naissance :
À Paris, Racan continuait à voir régulièrement son ami Malherbe qui habitait à l'auberge Notre-Dame, dans une modeste chambre garnie. Ils décidèrent un jour de "choisir quelque dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers". Malherbe n'hésita pas et choisit Mme de Rambouillet. Racan, lui, jeta son dévolu sur une jeune bourguignonne que le frère de Bellegarde, le marquis de Termes, venait d'épouser. Mais il se trouvait que les deux jeunes femmes s'appelaient l'une et l'autre Catherine : Catherine de Vivonne et Catherine Chabot. Malherbe en fit aussitôt un jeu. Il fallait d'abord trouver un anagramme pour "Catherine" et l'on en trouva trois : Arthénice, Eracinthe et Carinthée. Le premier, Arthénice, semblait de loin le meilleur et les deux amis se disputaient le mérite de l'avoir découvert. On décida donc qu'il appartiendrait à celui qui le premier saurait le mettre dans ses vers. Racan fut le plus rapide : il profita d'une commande qu'on lui avait faite des vers pour un ballet pour y glisser le nom d'Arthénice. Cela lui donna le droit d'utiliser le fameux anagramme et il se lança dans la composition de sa grande pastorale, qui est connue sous le nom de Bergeries, mais dont le titre premier fut Arthénice, en hommage à Catherine de Termes.
Nous sommes à l'époque où Mme de Rambouillet, choquée par la grossièreté qui règne à la Cour, vient d'ouvrir son salon, la célèbre Chambre bleue, qui se veut une école de délicatesse littéraire et morale. Racan décide donc de composer quelque chose qui soit dans le goût de la marquise et qui, surtout, fasse hommage à la belle qu'il s'est choisie, Mme de Termes. Il opte pour une pastorale qui évoquera les amours contrariées de la bergère Arthénice (Catherine de Termes) et du berger Alcidor (son mari, le marquis de Termes) Conformément à la loi du genre et à la mode développée par l'Astrée, Arthénice devait être présentée comme une femme idéale, modèle de beauté, de pureté et de vertu. Mais, pendant que Racan était attelé à la composition de son poème, Mme de Termes eut la maladresse de se moquer un peu trop ouvertement de lui. Il décida donc de se venger, et, pour cela, il remania son texte pour transformer la bergère Arthénice en une femme infidèle et légère.
La pastorale en cinq actes fut mise en scène par la troupe de Valleran Lecomte. Si son mérite est faible sur le plan dramatique, elle n'est pas sans qualités dans la peinture des sentiments et dans le style. Mais surtout Racan y témoigne d'un sens des choses de la campagne assez remarquable : ses bergers ne sont pas des courtisans enrubannés, mais des paysans tourangeaux joyeux vivants et pleins de bon sens; on sent, derrière le poète, le gentilhomme campagnard que fut Racan.
Analyse des Bergeries : La bergère Arthénice est née sous la protection de Diane et a été désignée tout enfant pour être un jour l'épouse du berger Lucidas. Mais elle a donné son coeur à Tisimandre, amant malheureux d'Ydalie, éprise à son tour d'Alcidor, lequel brûle d'amour pour Arthénice. Arthénice, la première, trahit le choix secret de son coeur en accordant plus de faveurs à Alcidor, suscitant ainsi la jalousie de Lucidas. Celui-ci donne rendez-vous à la bergère près de l'antre du magicien Polysthène avec l'accord de ce dernier. La jeune fille y rencontre Tisimandre, désespéré de l'indifférence d'Ydalie à son égard. Cherchant à le séduire, la jeune fille tente, mais en vain, de l'arracher à sa rivale, lorsqu'apparaît Lucidas qui conduit Arthénice dans l'antre du magicien : là un miroir enchanté lui révèle faussement l'intimité d'Alcidor et d'Ydalie. Le coeur brisé, Arthénice décide sur le champ de se retirer parmi les jeunes filles vouées au culte de Diane et, repoussant Alcidor, se réfugie dans la paix du couvent. Mais en apprenant qu'Alcidor, qui a tenté de se suicider, est en danger de mort, elle accourt vers lui, bouleversée : à la vue du jeune homme, saisie d'émotion, elle défaille entre les bras de son père Silène. Celui-ci, frappé par tant de passion, décide de hâter le mariage des jeunes gens. Entre temps, le père d'Ydalie, apprenant les prétendues relations coupables qu'entretiennent sa fille et Alcidor, veut immoler Ydalie sur l'autel de Diane. Mais Tisimandre qui veillait sauve la jeune fille. Celle-ci finira par passer de la reconnaissance à l'amour et consentira à accorder sa main à son sauveur. Reste un dernier obstacle au mariage d'Arthénice : c'est l'opposition de Diane qui tient au fait que le futur époux est un étranger. Toute difficulté disparaîtra lorsque Silène reconnaîtra en Alcidor l'un de ses neveux, disparu enfant lors d'une crue du fleuve. Il ne reste plus au poète qu'à chanter le bonheur du berger et de la bergère.
Cette pastorale eut grand succès, et Racan voulut en profiter pour pousser ses affaires auprès de Mme de Termes. Mais il s'y prenait avec une maladresse qui faisait dire à Malherbe : “Du côté des Bergeries, son cas va le mieux du monde; mais certes, pour ce qui est des bergères, il ne saurait aller pis. Cette affaire veut une sorte de soins dont sa nonchalance n'est pas capable. S'il attaque une place, il y va d'une façon qui fait croire que, s'il l'avait prise, il en serait bien empêché; et s'il la prend, il la garde si peu qu'il faut croire qu'une femme a été bien surprise quand elle a rompu son jeûne pour un si misérable morceau.”
Par chance (si l'on peut dire!), le marquis de Termes trouva la mort en 1622 au cours d'une expédition militaire. Dès lors, Racan n'eut plus qu'une idée : épouser la jeune veuve.
Il intrigue auprès du duc de Bellegarde pour que celui-ci intervienne auprès de sa belle-soeur. Pour montrer le sérieux de son projet, il jure de renoncer à toutes celles qu'il a aimées auparavant, par exemple la comtesse de Moret :
| Dans ces tourments passés dont je me plains encore Jamais de tant d'ardeurs je ne fus consumé; Et toutes ces beautés de qui j'étais charmé A ce nouveau soleil ne servaient que d'aurore. |






















