
Le musée "Colette" à Saint-Sauveur-en-Puisaye
GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE COLETTE

![]() |
![]() |
|
Sido
|
Joseph-Jules Colette, dit "Le capitaine"
|
CHRONOLOGIE DE LA VIE DE COLETTE
1873 : naissance à Saint-Sauveur.
- 1879-1889 : fréquente l'école de Saint-Sauveur, obtient le certificat d'études et le brevet élémentaire (à 17 ans).
- 1890 : ruinée par le Capitaine, la famille quitte Saint-Sauveur et se réfugie chez Achille, médecin à Châtillon-Coligny.
- 1893 : épouse "Willy" (Henri Gauthier-Villars), un homme de 34 ans, qui va prendre sa jeune femme dans son équipe chargée d'écrire des romans "légers"; pour cela il l'incite d'abord à mettre en roman son adolescence à Saint-Sauveur.
- 1900 : Claudine à l'école.
- 1901 : Claudine à Paris.
- 1902 : "Claudine" est adapté au théâtre, avec Polaire dans le rôle de Claudine.
- 1902 : Claudine en ménage.
- 1903 : Claudine s'en va.
- 1904 : Minne.
- 1905 : Les Égarements de Minne.
- 1905 : mort du "Capitaine" à Châtillon-Coligny
- 1906-1912 : Colette mène une double carrière :
- une carrière théâtrale : elle joue des pantomines, commençant par faire scandale avec Rêve d'Egypte qu'elle joue au Moulin-Rouge avec "Missy", la fille du duc de Morny, avec laquelle il est notoire qu'elle a une liaison amoureuse.
- une carrière d'écrivain: elle publie plusieurs ouvrages, Dialogues de bêtes, La Retraite sentimentale, Les Vrilles de la Vigne, L'Ingénue libertine, La Vagabonde.
- 1910 : divorce d'avec Willy
- 1912 (septembre) : mort de Sido à Châtillon-sur-Loire (Colette ne va pas aux obsèques de sa mère)
- 1913 (décembre) : mort d'Achille Robineau
- 1912 (décembre) : mariage avec Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin.
- 1913 : naissance de sa fille, Colette de Jouvenel, qui sera surnommée "Bel-Gazou".
- 1913-1922 : publication de L'Envers du music-hall, L'Entrave, La Paix chez les bêtes, Les Heures longues, Dans la foule, Mitsou, Chéri, La Chambre éclairée, Le Voyage égoïste.
- 1922 : La Maison de Claudine (sera complété de cinq chapitres en 1930)
- 1925 : divorce d'avec Henri de Jouvenel
- 1923-1929 : Le Blé en herbe, La Femme cachée, Aventures quotidiennes, La Fin de Chéri, La Naissance du jour, La Seconde.
- 1926 : achète la "Treille muscate" à Saint-Tropez
- 1929-1930 : Sido
- 1932-1934 : Ces Plaisirs, Prisons et Paradis, La Chatte, Duo
- 1935 : mariage avec Maurice Goudeket
- 1936 : Mes Apprentissages, Bella-Vista, Le Toutounier
- 1940 : mort de Léo Colette à Bléneau
- 1941 : Journal à Rebours
- 1941-1942 : Julie de Carneilhan, Mes Cahiers, Gigi, Paris de ma fenêtre
- 1942 : immobilisée par une arthrite
1943-1949 : Le Képi, Trois-Six-Neuf, Belles saisons, L'Etoile Vesper, Pour un herbier, Trait pour trait, Journal intermittent, Le Fanal bleu, La Fleur de l'âge, En pays connu, Chats - 1954 : mort et funérailles nationales.
L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE À SAINT-SAUVEUR ET À CHÂTILLON-COLIGNY
"SIDO", la mère de Colette, "vécut son enfance dans l'Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s'étaient fixés ses deux frères aînés; puis elle revint dans l'Yonne et s'y maria" [Sido]. Elle avait gardé de son adolescence une sensibilité nourrie par l'art. Mais, mariée, elle voulut devenir une femme de la terre, seulement attentive à la beauté des choses, des plantes, des animaux.
JULES ROBINEAU, dit "le Sauvage", était un homme vulgaire et alcoolique ("à peu près idiot, laid à faire peur, attablé devant une bouteille d'eau de vie"). Ils habitèrent dans sa maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, rue de l'Hospice (ses initiales sont sur le balcon).
Le CAPITAINE COLETTE, ancien militaire amputé d'une jambe, percepteur malgré lui, décida de se lancer dans la politique. Il demanda sa retraite de percepteur, et posa sa candidature aux élections du conseil général de l'Yonne pour le canton de Saint-Sauveur en 1880. Sa fille Gabrielle l'accompagna assez souvent dans ses campagnes électorales. Mais Jules Colette perdit les élections au profit d'un certain Pierre Merlou.
À Saint-Sauveur, les Colette se démarquaient de leurs compatriotes par la fréquence de leurs déplacements : Paris assez souvent, mais aussi Lyon, Toulon, Bruxelles (où Sido avait de la famille), Ostende, etc... Sido se rendait également chaque trimestre à Auxerre en victoria, avec Gabrielle et Léo, pour s'approvisionner en denrées introuvables à Saint-Sauveur; le départ était fixé à trois heures du matin et l'on arrivait vers onze heures devant la grande épicerie.
Achille et Léo étant en pension à Auxerre, Jules Colette marqua sa préférence républicaine en plaçant GABRIELLE à l'école communale du bourg, à la section des filles, à l'automne 1879. Elle y retrouva les enfants des paysans poyaudins (fermiers et ouvriers) et des petits commerçants de Saint-Sauveur. Tout ce petit monde trente-huit élèves venait de loin et s'était levé tôt le matin pour franchir les quelques kilomètres qui séparaient bien souvent leur domicile de l'école. Selon la directrice, Mme Olympe Terrain, Colette fut une bonne élève, quoique de caractère fort espiègle.
"Minet-Chéri" obtint le certificat d'études primaires en 1885. En 1889, elle alla à Auxerre pour passer les épreuves du brevet élémentaire, qu'elle obtint brillamment. L'un des examinateurs était le père de la poétesse auxerroise Marie Noël...
En 1885, JULIETTE, la "sœur aux longs cheveux", épousa le docteur Roché, médecin à Saint-Sauveur, un homme fort soucieux de ses intérêts, que le Capitaine n'aimait guère. Juliette, incitée par son mari, ne tarda pas à dénoncer, avec quelque raison, l'incurie de la gestion de l'héritage Robineau-Duclos par le Capitaine. Elle réclama sa part, plongeant ainsi le couple Colette dans de graves difficultés financières. En effet, Jules Colette avait dû s'endetter fortement pour financer sa campagne électorale de 1880, et tâcher de combler le trou en revendant peu à peu des biens issus de la succession Robineau-Duclos. Un an auparavant, il avait dû s'endetter un peu plus afin de financer cette fois sa campagne électorale pour la mairie de Saint-Sauveur. En outre, il fallait subvenir en grande partie aux besoins d'Achille qui suivait ses études médicales à Paris... Les fermes que Sido tenait du "Sauvage", mal gérées par un percepteur distrait, étaient hypothéquées, les fermages et redevances des métayers restaient impayés. Alors que les difficultés financières s'aggravaient, Sido devait subir jour après jour les ragots des habitants; Gabrielle en fut profondément blessée.
L'été 1889 fut l'occasion d'une visite au Paris de l'Exposition Universelle. Sido, oublieuse de ses dettes, put faire des emplettes... Le capitaine revit l'un de ses anciens camarades de Saint-Cyr, Jean-Albert Gauthier-Villars, désormais riche éditeur. Gabri, elle, fut fort séduite par le fils de la maison, surnommé Willy...
Bientôt il fallut admettre qu'on ne pouvait rester à Saint-Sauveur. Les Colette se sentaient exclus; Gabrielle, à dix-sept ans, se retrouvait seule, ses camarades d'école, pour la plupart, aidant désormais leurs parents dans les champs ou les magasins. Aussi, en 1890, les Colette décidèrent-ils de quitter Saint-Sauveur pour CHÂTILLON-SUR-LOING (aujourd'hui Châtillon-Coligny) où était désormais établi Achille, qui avait obtenu le doctorat en médecine. Léo, le sylphe, le «vrai» frère l'avait rejoint également. La maison de Saint-Sauveur fut vendue par décision judiciaire.
Gabrielle allait rester quelques mois à Châtillon-sur-Loing. En 1893, elle épousa Willy, le fils de l'éditeur Gauthier-Villars; elle avait 20 ans, lui 34.
CLAUDINE À L'ÉCOLE
Willy poussa sa jeune épouse à exploiter ses souvenirs de Saint-Sauveur dans un roman qu'il souhaita un peu "leste". Colette s'attela à la tâche et écrivit Claudine à l'école. Saint-Sauveur s'appela Montigny et Gabrielle devint Claudine.
Pour les besoins du roman, bien des changements ont été faits :
- Trois années de l'adolescence de Colette (1887-1890) ont été resserrées sur une seule année scolaire.
- Claudine est née en 1884 (Colette en 1873) et elle achève ses études en 1900.
- Claudine n'a pas de frères ou de sœur.
- Sido est remplacée par une nourrice paysanne.
- Le père a gardé du Capitaine la barbe et le manque de sens pratique ; mais il est devenu malacologiste (un cousin de Sido avait étudié les mouches du canton de Saint-Sauveur…)
Montigny, c'est à peu près Saint-Sauveur (certains noms de rues ont été conservés : rue du Cloître, Grande-Rue, rue des Fours-Banaux…). Mais certains détails n'ont pas été respectés: le château de Saint-Sauveur est de la fin XVIIe et non "rebâti sous Louis XV"; la tour de Saint-Sauveur n'est pas "sarrasine" et date du XIIe siècle; la Taize "qui traverse les prés au-dessous du passage à niveau" est présentée comme un ru minuscule, alors que le Loing est déjà un ruisseau important; la nouvelle école de Saint-Sauveur a été construite entre 1887 et 1890… On peut encore y situer les magasins où Sido faisait ses provisions d’épicerie, les rues qui menaient à l’école, les jardins «qui se disaient tout».
Beaucoup de détails concernant les environs de Montigny sont empruntés à Saint-Sauveur, par exemple l'étang de la Folie et son île minuscule.
Colette à l'école ne fut pas, comme sa Claudine, sûre d'elle jusqu'à l'arrogance, délurée et frondeuse. A cette époque, les Colette étaient pauvres: à quatorze ans, donc en 1887, Gabrielle se trouva affublée "d'un petit blouson taillé dans les parties non mitées d'un ancien franc de [son] père, en drap d'Elbeuf". Et la jeune fille, même si elle fut un peu dissipée, devait se faire discrète, alors que des ragots couraient sur ses parents.
Pour les autres personnages, Colette a fait en sorte qu'ils soient reconnaissables : Louchard du roman, c'est Touchard dans la vie réelle; la grande Anaïs s'appelait Odile Henrion; Marie Belhomme s'appelait Marie Gentilhomme. Olympe Sergent s'appelait Olympe Terrain, et il est exact qu'elle avait une liaison plus ou moins discrète avec le maire, le docteur Merlou (devenu le docteur Dutertre dans le roman). Aimée Lantenay a existé, et sa sœur Luce, ainsi que Claire X, la sœur de communion.
Mais les portraits qu'elle fait sont féroces: les petites filles sont malpropres, les garçons sont gauches et patauds, les paysans sont bornés ("on ravage les bois, on braconne jour et nuit, on se bat dans les cabarets"), le député est corrompu. L'institutrice Mlle Sergent est amoureuse d'une jeune adjointe (pourtant les relations entre Mme Terrain et les Colette avaient été excellentes, si bonnes que Jules écrivit quelques vers élogieux en son honneur, que Gabrielle avait lus de bonne grâce en public).
Cela s'explique par l'influence de Willy, qui poussait sa jeune femme à jouer à la Parisienne et à railler la province. Mais surtout Colette règlait ses comptes; elle se vengeait des humiliations qu'avaient subies ses parents à Sait-Sauveur.
LES RAPPORTS DE COLETTE AVEC SAINT-SAUVEUR
Il est difficile de savoir dans quelle mesure Colette est revenue à Saint-Sauveur (alors que dans Claudine en ménage, elle imagine que son héroïne revient à Montigny avec son mari) :
- en 1908, alors que, comme comédienne en tournée, elle va à Auxerre, elle évite Saint-Sauveur : “J’ai tendu mes yeux du côté de saint-Sauveur, espérant la tour sarrasine cuirassée de lierre, le château lézardé, la village étagé que chérissait Claudine.”
- elle aurait fait un bref passage à Saint-Sauveur en 1924 (d’après le Journal à rebours), ce qui lui avait permis de "constater la juste adaptation du souvenir aux sites qui l’ont formé" : « Un des jardins du château désert garde de vieux rosiers en festons… Ma maison natale vieillit… Quelques toits neufs et des cols de cygne électriques… Le reste se superpose fidèlement. »
- en 1925, on inaugura une plaque rose sur sa maison : les uns disent qu'elle n'y vint pas, d'autres qu'elle ne quitta pas sa voiture, car on voulait jeter des pierres à l'auteur de Claudine.

Il semble qu'après la publication des Claudine et la mort de son père, elle ait voulu rompre les liens avec son pays natal (en 1912, elle n'alla même pas à Châtillon pour les obsèques de "Sido". Elle se tint seulement au courant de nouvelles du pays grâce à son frère Léo qui, après une carrière de clerc de notaire, s'était établi à Bléneau, à 20 km de Saint-Sauveur (ce frère au caractère d'enfant, musicien, mangeur de bonbons et collectionneur de timbres, rendit régulièrement visite à sa sœur à Paris.
Ce n'est qu'avec La maison de Claudine (1922) et Sido (1929) qu'elle accepta de revenir sur ses années d'adolescence.
Les réticences de Colette à l'égard de son pays natal s'expliquent de plusieurs manières.
- D'abord, il faut comprendre que Colette ne fut pas toujours heureuse à Saint-Sauveur : à l'école, elle était ressentie comme différente, appartenant à une famille plus évoluée que les autres; puis son père avait échoué dans ses ambitions électorales; enfin sa mère se trouva en butte aux remarques désobligeantes quand on sut qu'ils accumulaient les dettes.
- Et puis, elle avait fait de cette Puisaye, de ce village, de ses parents une sorte de mythe, un mythe que la réalité, inévitablement, allait contredire. Quand, en 1939, son frère Léo lui rendit une dernière visite, elle en profita pour mettre à l’épreuve ses propres souvenirs : qu’est devenu le chemin de Thureau et ses châtaigniers ? le chemin des Vrimes et ses bois de hêtres ? Mais Colette se doutait bien que le temps avait fait son œuvre et que le chemin de Thureau et le chemin des Vrimes n’existaient plus qu’au fond de sa mémoire… Quand son « pauvre vieux frère » Léo mourut à Bléneau, en mars 1940, elle sentit qu’elle était libre désormais de rêver Saint-Sauveur à sa guise, sans craindre d’être contredite par un frère ou par la réalité.
Une lecture attentive des œuvres montre que l'image qu'elle y donne de Saint-Sauveur se caractérise à la fois par son exactitude et par de multiples petites corrections qui ne sont pas des défaillances de la mémoire, mais des choix dictés par l'inconscient. Par exemple :
- Elle n’a décrit ni la halle, ni le champ de foire; s’il fallait l’en croire, le village n’était peuplé que de vieilles dames, de paysans lourdauds et de jeunes écolières mal lavées.
- Elle n’évoque les alentours de Saint-Sauveur que vides des paysans, des bûcherons, des pêcheurs, des promeneurs; elle ne retient que “le silence dominical des bois d’où se sont retirés les bûcherons et la route forestière détrempée où roule mollement une vague de brouillard”.
- Elle ne veut pas voir les cochons boueux, les vaches crottées, la poussière des aires de battage; elle recherche les tendres animaux domestiques, “l’émouvante humidité des fleurs”, “des toisons et plumes tièdes”, une sorte de volupté délicate plutôt que les réalités de la terre.
- La vraie Puisaye, pour elle, c'est un pays de fontaines, d'étangs embrumés (mais sans la boue de la berge); elle déprécie injustement le Loing ("pas de quoi laver les pattes d'un moineau") parce qu'il contredit son idée d'un pays d'étangs et d'eaux stagnantes.
- Elle ira jusqu'à parler d'un Saint-Sauveur "sans chemin de fer ni électricité, loin des collèges et des grandes villes", alors que la gare y fut inaugurée en 1890; ou bien elle dira que les candidates au brevet mettaient trois heures par le train entre Montigny et Auxerre, alors qu'il n'y a que 40 kilomètres! Un peu comme si elle cherchait à créer le mythe d'un lieu inaccessible (sous l'influence du Grand Meaulnes ?), comme si le pays natal devait rester le lieu des prodiges (« Cet hiver-là, j’allais à l’école entre deux murs de neige plus hauts que moi… »).
C'est seulement dans ses dernières années qu'elle accepta de montrer Saint-Sauveur tel qu'il fut :
- "Mon pays d'origine s'est arrogé une misère étalée, à enfants nombreux qui, pour contenter les besoins de leur corps, dépassaient à peine le seuil, souillaient la rue et la ruelle. Ignorant tout de l'Orient en haillons, ils créaient pourtant le souk, revendiquaient le droit d'être nus, malades, grumeleux, faisaient du faubourg un piège et de la venelle un antre. Une sente servait de dépotoir à ces séquelles impudiques."
- "Sido faisait de la liqueur de cassis. Quand les grains avait jeté tout leur suc, on jetait le marc à la basse-cour, encore tout imprégné d'alcool. Si vous aviez pu voir les poules! Raides soules, titubantes, piaillantes et chantant des chansons de corps de garde…" (lettre de 1947 à Pierre Blanchar).
QUELQUES EXTRAITS DE TEXTES
Devenue écrivain par nécessité, Colette a tenté de faire revivre toutes les expériences et les sensations de son enfance.
Dans ma jeunesse, je n'ai jamais, jamais désiré écrire. Non, je ne me suis pas levée la nuit en cachette pour écrire des vers au crayon sur le couvercle d'une boîte à chaussures! Non, je n'ai pas jeté au vent d'Ouest et au clair de lune des paroles inspirées! Non, je n'ai pas eu 19 ou 20 pour un devoir de style, entre douze et quinze ans! Car je sentais, chaque jour mieux, je sentais que j'étais justement faite pour ne pas écrire. […] Quelle douceur j'ai pu goûter à une telle absence de vocation littéraire! Mon enfance, ma libre et solitaire adolescence, toutes deux préservées du souci de m'exprimer, furent toutes deux occupées uniquement de diriger leurs subtiles antennes vers ce qui se contemple, s'écoute, se palpe et se respire. Déserts limités, et sans périls; empreintes, sur la neige, de l'oiseau et du lièvre; étangs couverts de glace, ou voilés de chaude brume d'été; assurément vous me donnâtes autant de joies que j'en pouvais contenir.
Dois-je nommer mon école une école? Non, mais une sorte de rude paradis où des anges ébouriffés cassaient du bois, le matin, pour allumer le poêle, et mangeaient, en guise de manne céleste, d'épaisses tartines de haricots rouges, cuits dans la sauce au vin, étalés sur le pain gris que pétrissaient les fermières… Point de chemin de fer dans mon pays natal, point d'électricité, point de collège proche, ni de grande ville. Dans ma famille, point d'argent, mais des livres. Point de cadeaux, mais de la tendresse. Point de confort, mais la liberté. Aucune voix n'emprunta le son du vent pour me glisser avec un petit souffle froid, dans l'oreille, le conseil d'écrire, et d'écrire encore, de ternir, en écrivant, ma bondissante ou tranquille perception de l'univers vivant…
Pourtant, ma vie s'est écoulée à écrire… Née d'une famille sans fortune, je n'avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n'est venu me proposer une carrière d'écureuil, d'oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu'en échange des pages que j'avais écrites on me donna un peu d'argent, je compris qu'il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n'ont pas besoin d'en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux. [Journal à rebours]
![]()
LA MAISON NATALE, À SAINT-SAUVEUR-EN-PUISAYE
La Puisaye
Mon bouquet de Puisaye, c’est du jonc grainé, de grands butomes à fleurs roses plantés tout droits dans l’eau sur leur reflet inversé; l’alise et la corme et le nèfle, roussottes que le soleil ne mûrit pas mais que novembre attendrit ; c’est la châtaigne d’eau à quatre cornes, sa farine à goût de lentille et de tanche; c'est la bruyère rouge, rose et blanche, qui croît dans une terre aussi légère que la cendre du bouleau. C'est la massette du marais à fourrure de rat gondin et, pour lier le tout, le couleuvre qui traverse à la nage les étangs, son petit menton au ras de l'eau. Ni pied, ni main, ni bourrasque n'ont détruit en moi le fertile marécage natal, réparti autour des étangs. Sa moisson de hauts roseaux, fauchés chaque année, ne séchait jamais tout à fait avant qu'on la tressât grossièrement en tapis. Ma chambre d'adolescente n'avait pas, sur son froid carreau rouge, d'autre confort, d'autre parfum que cette natte de roseaux. Verte odeur paludéenne, fièvre des étangs admise à nos foyers comme une douce bête à l'haleine sauvage, je vous tiens embrassée encore, entre ma couche et ma joue, et vous respirez en même temps que moi. [Mes Apprentissages]
![]()
Maisons et jardins de Saint-Sauveur
Dans mon quartier natal, on n'eut pas compté vingt maisons privées de jardin. Les plus mal partagées jouissaient d'une cour, plantée ou non, couverte ou non de treilles. Chaque façade cachait un «jardin-de-derrière» profond, tenant aux autres jardins-de-derrière par des murs mitoyens. Ces jardins-de-derrière donnaient le ton au village. On y vivait l'été, on y lessivait ; on y fendait le bois l'hiver, on y besognait en toute saison, et les enfants, jouant sous les hangars, perchaient sur les ridelles des chars à foin dételés. Les enclos qui jouxtaient le nôtre ne réclamaient pas de mystère : la déclivité du sol, des murs hauts et vieux, des rideaux d'arbres protégeaient notre «jardin d'en haut» et notre «jardin d'en ba». Le flanc sonore de la colline répercutait les bruits, portait, d'un atoll maraîcher cerné de maisons à un « parc d'agrément ». les nouvelles.
De notre jardin, nous entendions, au Sud, Miton éternuer en bêchant et parler à son chien blanc dont il teignait, au 14 juillet, la tête en bleu et l'arrière-train en rouge. Au Nord, la mère Adolphe chantait un petit cantique en bottelant des violettes pour l'autel de notre église foudroyée, qui n'a plus de clocher. À l'Est, une sonnette triste annonçait chez le notaire la visite d'un client... Que me parle-t-on de la méfiance provinciale ? Belle méfiance ! Nos jardins se disaient tout.
Oh ! aimable vie policée de nos jardins ! Courtoisie, aménité de potager à «fleuriste» et de bosquet à basse-cour ! Quel mal jamais fût venu par-dessus un espalier mitoyen, le long des faîtières en dalles plates cimentées de lichen et d'orpin brûlant, boulevard des chats et des chattes ? De l'autre côté, sur la rue, les enfants insolents musaient, jouaient aux billes, troussaientt leurs jupons, au-dessus du ruisseau ; les voisins se dévisageaient et jetaient une petite malédiction, un rire, une épluchure dans le sillage de chaque passant, les hommes fumaient sur les seuils et crachaient... Gris de fer, à grands volets décolorés, notre façade à nous ne s'entrouvrait que sur mes gammes malhabiles, un aboiement de chien répondant aux coups de sonnette, et le chant des serins verts en cage. Peut-être nos voisins imitaient-ils, dans leurs jardins, la paix de notre jardin où les enfants ne se battaient point, où bêtes et gens s'exprimaient avec douceur, un jardin où, trente années durant, un mari et une femme vécurent sans élever la voix l'un contre l'autre...
![]()
La maison natale et son double jardin 
La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contrebas tout autour d'une cour fermée.
Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée… Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une glycine centenaire…
La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, quatre marches d'un côté, six de l'autre.
Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… Le reste vaut-il que je le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune, - argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, blessants saphirs aigus, qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin.
Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort, - un monde dont j'ai cessé d'être digne ?… [La maison de Claudine]
![]()
Encore une image de la maison
Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait qu'à son jardin.
Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je le peigne, à l'aide de pauvres mots ? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin...
![]()
Le jardin
Le jardin de ma maison natale perdit, le temps l'aidant, l'habitude d'écarter les intrus. Je ne lui connus qu'une grille bénigne, des portes entrebâillées le jour et la nuit. La porte charretière, tout le village savait comment secouer son gros vantail pour faire tomber, derrière, une lourde barre de fer qui eût dû le verrouiller. Les dernières recommandations, à l'heure du couvre-feu, étaient à rebours du bon sens: "Surtout qu'on ne ferme pas la porte du perron, une des chattes n'est pas rentrée! La porte du fenil est-elle ouverte, au moins? Sans quoi le matou viendra encore miauler sous ma genêtre à trois heures du matin pour que je le fasse entrer!"
Jardin d'En-haut, jardin d'En-bas - leurs noms en disent assez sur la dénivellation du sol - nous laissaient sortir clandestinement, le mur enjambé, et clandestinement rentrer. Tous deux, mêlés d'utile et de superflu, mettaient la tomate et l'aubergine aux pieds des pyrèthres, repiquaient les laitues entre les balsamines et les héliotropes. Si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses, ce n'était pas le résultat de soins particuliers, c'est qu'ils touchaient presque la pompe, bénéficiaient ainsi des fonds d'arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu'ils buvaient leur saoul. Pour le prestige de notre jardin, fallait-il davantage qu'un chèvrefeuille centenaire et infatigable, que la glycine en cascatelles et le rosier cuisse-de-nymphe? A eux tois, grimpant, descellant la grille, tordant une gouttière et s'insinuant sous les ardoises d'un toit, ils m'enseignèrent ce que sont la profusion, les adhérents parfums et leur excès de douceur. [Flore et Pomone]
![]()
"SIDO" DANS SON JARDIN
Cette Française vécut son enfance dans l'Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s'étaient fixés ses deux frères aînés, puis elle revint dans l'Yonne et s'y maria, deux fois. D'où, de qui lui furent remis sa rurale sensibilité, son goût fin de la province? Je ne saurais le dire. Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce qu'elle nommait "le commun des mortels".
![]()
Dans le jardin l'été sous la pluie
Son ouïe, qu'elle garda fine, l'informait, et elle captait des avertissements éoliens.
- Ecoute sur Moutiers! me disait-elle.
Elle levait l'index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe et le massif de rosiers. Là, elle centralisait les enseignements d'Ouest, par-dessus la clôture la plus basse.
- Tu entends ?… Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement. Je tendais mes oreilles «sur Moutiers» ; de l'horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l'eau et la plate odeur de l'étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres… Et j'attendais, quelques instants, que les douces gouttes d'une averse d'été, sur mes joues, sur mes lèvres, attestassent l'infaillibilité de celle qu'un seul être au monde - mon père - nommait «Sido». [Sido]
![]()
Dans le jardin sous la neige
Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J'ai connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle de la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante ombelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n'est plus d'un blanc pur à la base d'un ciel bourré de nues ardoisées, qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d'eau et de bourgeons lancéolés… Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes… La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j'arpentais le jardin, happant la neige volante… Avertie par ses antennes, ma mère s'avançait sur la terrasse, goûtait le temps, me jetait un cri:
- La bourrasque d'Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier !… La porte de la remise aux voitures !… Et la fenêtre de la chambre du fond!
Mousse exalté du navire natal, je m'élançais, claquant des sabots, enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleunoir, sifflante, un vif éclair, un bref roulement de foudre, enfants d'Ouest et de février, comblaient tous deux un des abîmes du ciel… Je tâchais de trembler, de croire à la fin du monde.
Mais dans le pire du fracas ma mère, l'œil sur une grosse loupe cerclée de cuivre, s'émerveillait, comptant les cristaux ramifiés d'une poignée de neige, qu'elle venait de cueillir aux mains même de l'Ouest rué sur notre jardin…
![]()
Dans le jardin, les appels aux voisins
Entre les points cardinaux auxquels ma mère dédiait des appels directs, des répliques qui ressemblaient, ouïes du salon, à de brefs soliloques inspirés, et les manifestations, généralement botaniques, de sa courtoisie; - entre Cèbe et la rue des Vignes, entre la mère Adolphe et Me de Fourolles, une zone de points collatéraux, moins précise et moins proche, prenait contact avec nous par des sons et des signaux étouffés. Mon imagination, mon orgueil enfantins situaient notre maison au centre d'une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur n'échappait tout à fait à l'influence de ma mère.
- C'est vous que j'entends, Cèbe? criait ma mère. Avez-vous vu ma chatte?
Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d'automne. Sa voix frappait-elle l'oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes ?… O surprise, ô certitude… D'une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un : «Non, Madame Colê…ê…tte ! » qui semblait traverser à grand-peine une barbe en anneaux, des pelottes de brumes, et glisser sur des étangs fumants de froid. Ou bien:
- Oui…î…î, Madame Colê…ê…tte, chantait à droite une voix d'ange aigrelet, probablement branché sur le cirrus fusiforme qui naviguait à la rencontre de la jeune lune. Elle vous a entendû…ûe… Elle pâ…â…sse par le li… lâs…
- Merci! criait ma mère, au jugé. Si c'est vous, Cèbe, rendez-moi donc mon piquet et mon cordeau à repiquages! J'en ai besoin pour aligner les laitues. Et faites doucement, je suis contre les hortensias!
Apport de songe, fruit d'une lévitation magique, jouet de sabbat, le piquet, quenouillé de ses dix mètres de cordelette, voyageait par les airs, tombait couché aux pieds de ma mère…
D'autres fois, elle vouait à des génies subalternes, invisibles, une fraîche offrande. Fidèle au rite, elle renversait la tête, consultait le ciel :
- Qui veut de mes violettes doubles rouges? criait-elle.
- Moi, Madame Colê…ê…tte! répondait l'inconnaissable de l'Est, plaintif et féminin.
- Prenez! Le petit bouquet, noué d'une feuille aqueuse de jonquille, volait en l'air, recueilli avec gratitude par l'Orient plaintif. - Qu'elles sentent donc bon! Dire que je n'arrive pas à élever les pareîl…eî…lles !
« Naturellement », pensais-je. Et j'étais près d'ajouter: « C'est une question de climats… » [Sido]
![]()
Sido et le merle du jardin
Je l'ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l'Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d'éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l'arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d'où elle bannissait les religions humaines…
- Chut !… Regarde…
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée…
- Qu'il est beau !… chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu'il n'attrape que les plus mûres…
- Mais, maman, l'épouvantail…
- Chut !.. L'épouvantail ne le gêne pas…
- Mais, maman, les cerises !..
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:
- Les cerises ?.. Ah ! oui, les cerises…
Le merle était parti, gavé, et l'épouvantail hochait au vent son gibus vide. [Sido]
![]()
Sido penchée sur les merveilles du jardin
- Ta mée vient te chorcher à quatre heures? demandais-je à des camarades d'école.
- Oui, elle vient me chorcher.
Mais la mienne, ma « mée », ne venait pas me chercher. Elle n'aimait pas ma figure d'école un peu salie, ni mes cheveux, mes vêtements imprégnés de l'odeur des autres enfants… Je crois qu'elle n'est jamais venue me chercher. Je la retrouvais aux limites de son empire, debout sur notre perron, tournée vers la petite rue des Sœurs, quand j'étais en retard. Si je ne musais pas en route, si je ne faisais pas un détour pour accompagner Camille Corneau ou Jeanne David, aucune vigie derrière la rampe - forgée aux initiales du premier mari de ma mère - ne guettait mon retour, et je rejoignais « Sido » au jardin.
Penchée sur une plante, courbée pour traquer la courtilière qui décimait les salades, accroupie et fouillant le profond feuillage des violettes doubles, quand, et sur quelles merveilles, ne l'ai-je pas vue penchée? [En pays connu]
![]()
Sido exploratrice de son jardin, à l'aube
Elle se levait tôt, puis plus tôt, puis encore plus tôt. Elle voulait le monde à elle, et désert, sous la forme d'un petit enclos, d'une treille et d'un toit incliné. Elle voulait la jungle vierge, encore que limitée à l'hirondelle, aux chats et aux abeilles, à la grande épeire debout sur sa roue de dentelle argentée par la nuit. Le volet du voisin, claquant sur le mur, ruinait son rêve d'exploratrice incontestée, recommencé chaque jour à l'heure où la rosée froide semble tomber, en sonores gouttes inégales, du bec des merles. Elle quitta son lit à six heures, puis à cinq heures, et, à la fin de sa vie, une petite lampe rouge s'éveilla, l'hiver, bien avant que l'angelus battît l'air noir. En ces instants encore nocturnes ma mère chantait, pour se taire dès qu'on pouvait l'entendre. L'alouette aussi, tant qu'elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait, et montait sans cesse sur l'échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement… Je sais ce que c'est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge, et le pâle soufre qui vient avant le rayon rouge; elle voulut l'aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d'été qu'enfante l'approche du soleil, sa primeur en parfums d'acacia et de fumée de bois; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d'un cheval, dans l'écurie voisine; de l'ongle elle fendit, sur le seau du puits, le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d'automne… [La Naissance du jour]
![]()
"SIDO" ET SES ENFANTS
Les quatre enfants de Sido
Notre turbulence étrange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la généalogie d'un défunt supposé… Ma sœur aux trop longs cheveux pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de flaques de bruyères… Mais je suivais silencieuse, et je glanais la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de comptes…
![]()
Où sont les enfants ?
« Où sont les enfants? » Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue…
Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants ?… » «Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants ?…» La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre… Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des garçons cachait le caleçon qu'il avait emprunté aux étangs fiévreux, et la «petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignées et de poivre moulu, liés d'herbes rubannées…
- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous! Demain… Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un œuf violacé entre les deux yeux.
- Où sont les enfants?
Deux reposent. Les autres jour par jour vieillissent. S'il est un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre, le soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse… Ah ! je sens qu'elle souffre… »
Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants? … » [La maison de Claudine]
![]()
Les deux garçons, Achille et Léo
- Des sauvages… Des sauvages… disait-elle. Que faire avec de tels sauvages?
Elle secouait la tête. Il y avait, dans son découragement, une part de choix, un désistement raisonné, peut-être aussi la conscience de sa responsabilité. Elle contemplait ses deux garçons, les demi-frères, et les trouvait beaux. L'aîné surtout, le châtain aux yeux pers, dix-sept ans, une bouche empourprée qui ne souriait qu'à nous et à quelques jolies filles. Mais le brun, à treize ans, n'était pas mal non plus, sous ses cheveux mal taillés qui descendaient jusqu'à ses yeux bleu-deplomb, pareils à ceux de notre père…
Deux sauvages aux pieds légers, osseux, sans chair superflue, frugaux comme leurs parents, et qui préféraient aux viandes le pain bis, le fromage dur, la salade, l'œuf frais, la tarte aux poireaux ou à la citrouille. Sobres et vertueux, - de vrais sauvages…
- Que faire d'eux ? soupirait ma mère.
Ils étaient si doux que nul ne les pouvait atteindre ni diviser.
L'aîné commandait, le second mêlait, à son zèle, une fantaisie qui l'isolait du monde. Mais l'aîné savait qu'il allait commencer ses études de médecine, tandis que le second espérait sourdement que rien ne commencerait jamais pour lui, sauf le jour suivant, sauf l'heure d'échapper à une contrainte civilisée, sauf la liberté totale de rêver et de se taire… Il l'espère encore.
Il provient, cet homme blanchissant, d'un petit garçon de six ans, qui suivait les musiciens mendiants quand ils traversaient notre village. Il suivit un clarinettiste borgne jusqu'à Saints quatre kilomètres et quand il revint, ma mère faisait sonder les puits du pays. Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes, car il se fâchait rarement. Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu'il enrichit de petites harmonies simples, fort correctes.
Ainsi faisait-il des airs du manège forain, à la Quasimodo, et de toutes les musiques, qu'il captait comme des messages volants. [Sido]
![]()
Sido et le petit Léo
Lorsqu'elle partait chaque trimestre pour Auxerre à deux heures du matin, dans la victoria, ma mère cédait presque toujours aux instances de son enfant le plus jeune. Le privilège de naître la dernière me conserva longtemps ce grade d'enfant-le-plus-jeune, et ma place dans le fond de la victoria. Mais avant moi il y eut pendant une dizaine d'années ce petit garçon évasif et agile. Au chef-lieu, il se perdait, car il déjouait toute surveillance. Il se perdit ici et là, dans la cathédrale, dans la tour de l'horloge, et notamment dans une grande épicerie, durant qu'on emballait le pain de sucre drapé d'un biais de papier indigo, les cinq kilos de chocolat, la vanille, la cannelle, la noix-muscade, le rhum pour les grogs, le poivre noir et le savon blanc. Ma mère fit un cri de renarde:
- Ha !… Où est-il ?
- Qui, madame Colette?
- Mon petit garçon! L'a-t-on vu sortir?
Personne ne l'avait vu sortir, et déjà ma mère, à défaut de puits, interrogeait les cuves d'huile et les tonneaux de saumure. On ne le chercha pas trop longtemps, cette fois. Il était au plafond. Tout en haut d'un des piliers de fonte tors, qu'il étreignait des cuisses et des pieds comme un grimpeur des cocotiers, il manœuvrait et écoutait les rouages d'un gros cartel à face plate de chat-huant, vissé sur la maîtresse-poutre. [Sido]
![]()
Le mariage de Juliette "aux longs cheveux"
Notre piano Aucher prit le chemin de l'église, mêla son joli son un peu sec au bêlement de l'harmonium. Les sauvages répétaient, dans l'église vide qu'ils verrouillaient, la « Suite» de l'Arlésienne, je ne sais quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux…
Ma mère s'avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier d'exécutants, ne figureraient qu'un moment aux côtés de leur sœur. Ils jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l'église sans richesses et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j'en eus honte, vers un inconnu…
Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu'à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, resta. Mais l'aîné, à bout d'efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d'un homme. [Sido]
![]()
L'accouchement de Juliette et l'étrange danse de Sido dans le "jardin d'En-Face"
Sitôt mariée, ma sœur aux longs cheveux céda aux suggestions de son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués. J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme "tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable", qui visaient mon père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma demi-sœur - cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme d'autant de chaînes s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés, ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un jour, appauvrie d'une enfant.
On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'œuf et au rhum. Elle mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle-même les persiennes du premier étage, pour regarder - séparés de notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen - le jardin, la maison qu'habitait ma sœur. Elle voyait des planches de fraisiers, des pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de sièges d'osier. Un soir - j'étais derrière elle - nous reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait de la dernière convalescence de ma sœur aux longs cheveux. Je m'écriai : "Ah ! tu vois, le châle de Juliette ? " et ne reçus pas de réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand elle eut fermé toutes les persiennes.
Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus et des robes nouvelles.
Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas attention que, dans ce moment-là justement, ma mère souffrit de demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. Je me souviens seulement que l'aspect de ma sœur déformée, alourdie, me remplit de confusion et de scandale...
Des semaines encore passèrent... Ma mère, toujours vive, active, employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage fermé et ironique qui me bouleversa.
Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux, et repartit aussitôt. Ma mère soupira : " Ah ! mon Dieu... " et resta debout, les mains appuyées sur la table.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda mon père. Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la lampe et répondit :
- C'est commencé... là-bas...
Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai, comprimant mon cœur battant contre l'appui de la fenêtre. La nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc - ma mère - traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel, elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi, et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un second cri, soutenu sur la même note comme le début , d'une mélodie, flotta dans l'air, et un troisième... Alors je vis ma mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait. [La Maison de Claudine]
![]()
LA PETITE GABRIELLE À SAINT-SAUVEUR
Les vagabondages de la fillette de quinze ans
- Puisque tu ne rêves que de me quitter, disait Sido, va me chercher de la mâche. Prends le couteau à bout rond.
Elle ne me l'ordonnait pas deux fois. Je dévalais la rue déjà, que Sido, sur le seuil, criait les derniers conseils urgents :
- Ne passe pas par les prés du Petit-Moulin, ils sont inondés! Ne va pas du côté de Thury, il y a des voitures de bohémiens! Surtout, reviens avant la tombée de la nuit! Ne mange pas les prunelles sur les haies, ni les sinelles ! Ne mets pas à même tes poches la salade pleine de terre !..
Hors de vue, je haussais furieusement les épaules et je me demandais quelle idée - "non, là, vraiment, tout de même!" - les parents se font de leurs enfants, et si ma mère - "ça, vrai, ah ! là là, voyons, enfin!" - se rendrait compte un jour que j'atteignais, autant dire, quinze ans.
Passée la limite où la voix maternelle - un soprano nuancé, étendu, qui n'était jamais discordant - pouvait m'atteindre, je me dirigeais avec décision vers le Petit-Moulin et ses prés inondés. Cinq, cents pas plus loin, je me repaissais de prunelles et de smelles, celles-ci fades, celles-là d'une âpreté à décaper les muqueuses. Après quoi, j'étais toute à la récolte de la mâche. Et comme, de pied de mâche en pied de mâche, je m'éloignais du vieux panier troué, j'accumulais ma récolte dans mes poches…
Gestes rituels, où la désobéissance raisonnée n'entrait pour rien. La campagne déserte constituait, depuis que je savais marcher, mon domaine incontrôlable. Qui eût décidé, sinon moi, que la prunelle, la fraise sauvage, la noisette étaient mûres? Qui tenait secrets, sinon moi, les gîtes préférés du muguet, des narcisses blancs, des écureuils?.. A chacun son fief. Contestais-je à Sido la souveraineté de la maison familiale? La rencontre d'une ronde de mousserons m'entraînait à en chercher une autre, et une autre… Les colchiques mauves, les « veilleuses» des prés, je les assemblais en bouquet, mêlées aux dernières scabieuses. Le crépuscule d'automne descendait, et son odeur enivrante de feuilles de chêne macérées et de marais fertile. C'était l'heure où Sido se plantait sur le seuil de notre maison et guettait mon retour. Arriverais-je par le bas de la rue, par le haut de la rue? Elle tournait la tête, de droite à gauche, de gauche à droite, comme une couveuse au bord du nid. C'était l'heure de son grand tourment. Pour m'attendre, elle jetait sur ses épaules, sur sa tête, n'importe quel vêtement, décroché en passant aux porte-manteaux du corridor. De sorte que je lui voyais tour à tour un pardessus de mon père, ma vieille petite pèlerine bonne au plus pour le jardin, et même un tablier bleu dont elle nouait les cordons sous son menton. Elle était l'Inquiétude elle-même, sous ses insignes variables… D'autres insignes - un pince-nez, deux pince-nez, une paire de lunettes, une loupe - proclamaient qu'elle était aussi la Découverte. Son grand mot: «Regarde!» signifiait: «Regarde la chenille velue, pareille à un petit ours doré! Regarde la première pousse du haricot, le cotylédon qui lève sur sa tête un petit chapeau de terre sèche… Regarde la guêpe qui découpe, avec ses mandibules en cisailles, une parcelle de viande crue… Regarde la couleur du ciel au couchant, qui annonce grand vent et tempête. Qu'importe le grand vent de demain, pourvu que nous admirions cette fournaise d'aujourd'hui ? Regarde, vite, le bouton de l'iris noir est en train de s'épanouir ! Si tu ne te dépêches pas, il ira plus vite que toi…».
Mais dès que je tournais, en haut, en bas, le coin de la rue, Sido disparaissait, pour n'avoir pas l'air de m'attendre. De mon côté, je feignais d'ignorer qu'elle avait suivi de loin mes quinze ans parés de longs cheveux, d'une taille déliée, d'une petite figure de chat aux tempes larges et au menton pointu, mes quinze ans et leur confiance en un pays natal où ils n'avaient jamais fait de mauvaise rencontre… Sous le dôme vert pâle de la suspension, un regard gris, presque dur à force d'acuité, me parcourait tout entière, lisait, de ma joue griffée à mes souliers boueux, dénombrait les dommages : « Un fil de sang sur la joue, un accroc près de l'épaule, l'ourlet de la jupe décousu et mouillé, les souliers, les bas comme des éponges… C'est tout. Ce n'est que cela; Dieu merci, ce n'est, encore une fois, que cela…» [Journal à rebours]
![]()
Promenades de l'aube
Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits… Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J'allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion…
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, - « chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord…
Je l'étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par là verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant éveillée sur les autres enfants endormis. Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon saoul, pas avant d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible, froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe… Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire… [Sido]
![]()
Dans les bois de Saint-Sauveur
Le charme, le délice de ce pays fait de collines et de vallées si étroites que quelques-unes sont des ravins, c'est les bois, les bois profonds et envahisseurs, qui moutonnent et ondulent jusque là-bas, aussi loin qu'on peut voir... Des prés verts les trouent par places, de petites cultures aussi, pas grand-chose, les bois superbes dévorant tout. De sorte que cette belle contrée est affreusement pauvre, avec ses quelques fermes disséminées, peu nombreuses, juste ce qu'il faut de toits rouges pour faire valoir le vert velouté des bois.
Chers bois ! Je les connais tous ; je les ai battus si souvent. Il y a les bois-taillis, des arbustes qui vous agrippent méchamment la figure au passage, ceux-là sont pleins de soleil, de fraises, de muguet, et aussi de serpents. J'y ai tressailli de frayeurs suffocantes à voir glisser devant mes pieds ces atroces petits corps lisses et froids ; vingt fois je me suis arrêtée, haletante, en trouvant sous ma main, près de la « passe-rose », une couleuvre bien sage, roulée en colimaçon régulièrement, sa tête en dessus, ses petits yeux dorés me regardant ; ce n'était pas dangereux, mais quelles terreurs ! Tant pis, je finis toujours par y retourner seule ou avec des camarades ; plutôt seule, parce que ces petites grandes filles m'agacent, ça a peur de se déchirer aux ronces, ça a peur des petites bêtes, des chenilles velues et des araignées des bruyères, si jolies, rondes et roses comme des perles, ça crie, c'est fatigué, - insupportables enfin.
Et puis il y a mes préférés, les grands bois qui ont seize et vingt ans, ça me saigne le cœur d'en voir couper un ; pas broussailleux, ceux-là, des arbres comme des colonnes, des sentiers étroits, où il fait presque nuit à midi, où la voix et les pas sonnent d'une façon inquiétante. Dieu, que je les aime ! Je m'y sens tellement seule, les yeux perdus loin entre les arbres, dans le jour vert et mystérieux, à la fois délicieusement tranquille et un peu anxieuse, à cause de la solitude et de l'obscurité vague... Pas de petites bêtes, dans ces grands bois, ni de hautes herbes, un sol battu, tour à tour sec, sonore, ou mou à cause des sources ; des lapins à derrière blanc les traversent ; des chevreuils peureux dont on ne fait que deviner le passage, tant ils courent vite ; de grands faisans lourds, rouges, dorés ; des sangliers (je n'en ai pas vu) ; des loups - j'en ai entendu un, au commencement de l'hiver, pendant que je ramassais des faines, ces bonnes petites faines huileuses qui grattent la gorge et font tousser. Quelquefois des pluies d'orage vous surprennent dans ces grands bois-là ; on se blottit sous un chêne plus épais que les autres, et, sans rien dire, on écoute la pluie crépiter là-haut comme sur un toit, bien à l'abri, pour ne sortir de ces profondeurs que tout éblouie et dépaysée, mal à l'aise au grand jour.
Et les sapinières ! Peu profondes, elles, et peu mystérieuses, je les aime pour leur odeur, pour les bruyères roses et violettes qui poussent dessous, et pour leur chant sous le vent. Avant d'y arriver, on traverse des futaies serrées, et, tout à coup, on a la surprise délicieuse de déboucher au bord d'un étang, un étang lisse et profond, enclos de tous côtés par les bois, si loin de toutes choses ! Les sapins poussent dans une espèce d'île au milieu ; il faut passer bravement à cheval sur un tronc déraciné qui rejoint les deux rives. Sous les sapins, on allume du feu, même en été, parce que c'est défendu ; on y cuit n'importe quoi, une pomme, une poire, une pomme de terre volée dans un champ, du pain bis faute d'autre chose ; ça sent la fumée amère et la résine, c'est abominable, c'est exquis. J'ai vécu dans ces bois dix années de vagabondages éperdus, de conquêtes et de découvertes ; le jour où il me faudra les quitter j'aurai un gros chagrin.
![]()
Un souvenir de l'école, les chaufferettes
Une chaufferette, donc, règne sur les débuts de ma vie intellectuelle, - disons scolaire. Dans les glaciales et vastes demeures de la campagne, parmi les courants de bise, l'hiver, la chaufferette était un objet de première nécessité. Chez mes parents, il y avait la chaufferette de la cuisinière, celle de la couturière en journées, la chaufferette de ma mère et, enfin, la mienne, celle que j'emportais à l'école, garnie de braises de peuplier recouvertes de cendres fines… On me donnait la plus belle, parce que c'était la plus solide, un magnifique objet tout en fer forgé, indestructible, qui pesait autant qu'une valise pleine. Aux récréations, a-ton idée de ce que pouvait donner ma chaufferette en fer forgé employée comme arme offensive ou défensive? Je porte le témoignage ineffaçable d'un de ces combats à coups de chaufferette: le cartilage de l'oreille gauche cassé. Chaufferette, bouclier, projectile, calorifère, confort primitif d'un petit pays qui ignora si longtemps toute espèce de confort! Chaque petite fille avait la sienne, dans la première classe six ans à huit ans de l'école pauvre et nue. De massives émanations d'oxyde de carbone montaient de tous ces braseros. Des enfants s'endormaient, vaguement asphyxiées… [Journal à rebours]
![]()
LE CAPITAINE COLETTE
Le Capitaine, sa femme et les enfants
Cela me semble étrange, à présent, que je l'aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers «Sido», ne s'en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait «Sido». En y réfléchissant, je crois qu'elle aussi l'a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l'aimait sans mesure, - il la ruina dans le dessein de l'enrichir -, elle l'aimait d'un invariable amour, le traitait légèrement dans l'ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.
Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d'homme n'apparaissait que par échappées. Enfant, qu'ai-je su de lui? Qu'il construisait pour moi, à ravir, des «maisons de hannetons» avec fenêtres et portes vitrées et aussi des bateaux. Qu'il chantait. Qu'il dispensait - et cachait - les crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la poudre d'or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à poignées… Qu'il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que ses rivaux à quatre membres…
Mais je savais aussi qu'il ne s'intéressait pas beaucoup, en apparence du moins, à ses enfants. J'écris «en apparence». La timidité étrange des pères, dans leurs rapports avec leurs enfants, m'a donné, depuis, beaucoup à penser. Les deux aînés de ma mère, fille et garçon, issus d'un premier mariage, - celle-là égarée dans le roman, à peine présente, habitée par les fantômes littéraires des héros; celui-ci altier, tendre en secret - l'ont gêné. Il croyait naïvement que l'on conquiert un enfant par des dons… Il ne voulut pas reconnaître sa fantaisie musicienne et nonchalante dans son propre fils, «le lazzarone», comme disait ma mère. C'est à moi qu'il accorda le plus d'importance. J'étais encore petite quand mon père commença d'en appeler à mon sens critique. Plus tard, je me montrai, Dieu merci, moins précoce. Mais quelle intransigeance, je m'en souviens, chez ce juge de dix ans…
- Ecoute ça, me disait mon père.
J'écoutais, sévère. Il s'agissait d'un beau morceau de prose oratoire, ou d'une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores comme un orage de montagne…
- Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci… Eh bien, parle!
Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme:
- Toujours trop d'adjectifs!
Alors mon père éclatait, écrasait d'invectives la poussière, la vermine, le pou vaniteux que j'étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait:
- Je te l'avais déjà dit la semaine dernière, pour l'Ode à Paul Bert. Trop d'adjectifs! [Sido]
![]()
Un homme sensible sous une frivolité de commande
Mal connu, méconnu… «Ton incorrigible gaîté!» s'écriait ma mère. Ce n'était pas reproche, mais étonnement. Elle le croyait gai, parce qu'il chantait. Mais, moi qui siffle dès que je suis triste, moi qui scande les pulsations de la fièvre ou les syllabes d'un nom dévastateur sur les variations sans fin d'un thème, je voudrais qu'elle eût compris que la suprême offense, c'est la pitié. Mon père et moi, nous n'acceptons pas la pitié. Notre carrure la refuse. A présent, je me tourmente, à cause de mon père, car je sais qu'il eut, mieux que toutes les séductions, la vertu d'être triste à bon escient, et de ne jamais se trahir.
Sauf qu'il nous fit souvent rire, sauf qu'il contait bien, qu'emporté par son rythme il «brodait» avec hardiesse, sauf cette mélodie qui s'élevait de lui, l'ai-je vu gai? Il allait, précédé, protégé par son chant.
Rayons dorés, tièdes zéphyrs… fredonnait-il en descendant notre rue déserte. Ainsi «Elle» ignorerait, en l'entendant venir, que Laroche, fermier des Lamberts, refusait impudemment de payer son fermage, et qu'un prête-nom du même Laroche avançait à mon père sept pour cent d'intérêts pour six mois - une somme indispensable…


































