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COLETTE

EN PUISAYE

(Yonne)

Fiches de géographie littéraire
Colette nattes

St-sauveur Musée

Le musée "Colette" à Saint-Sauveur-en-Puisaye

GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE COLETTE

 

Colette Sido
Colette Jules
Sido
Joseph-Jules Colette, dit "Le capitaine"

CHRONOLOGIE DE LA VIE DE COLETTE

  • Colette Claudine1873 : naissance à Saint-Sauveur.
  • 1879-1889 : fréquente l'école de Saint-Sauveur, obtient le certificat d'études et le brevet élémentaire (à 17 ans).
  • 1890 : ruinée par le Capitaine, la famille quitte Saint-Sauveur et se réfugie chez Achille, médecin à Châtillon-Coligny.
  • 1893 : épouse "Willy" (Henri Gauthier-Villars), un homme de 34 ans, qui  va prendre sa jeune femme dans son équipe chargée d'écrire des romans "légers"; pour cela il l'incite d'abord à mettre en roman son adolescence à Saint-Sauveur.
  • 1900 : Claudine à l'école.
  • 1901 : Claudine à Paris.
  • 1902 : "Claudine" est adapté au théâtre, avec Polaire dans le rôle de Claudine.
  • 1902 : Claudine en ménage.
  • 1903 : Claudine s'en va.
  • 1904 : Minne.
  • 1905 : Les Égarements de Minne.
  • 1905 : mort du "Capitaine" à Châtillon-Coligny
  • 1906-1912 : Colette mène une double carrière :
    • une carrière théâtrale : elle joue des pantomines, commençant par faire scandale avec Rêve d'Egypte qu'elle joue au Moulin-Rouge avec "Missy", la fille du duc de Morny, avec laquelle il est notoire qu'elle a une liaison amoureuse.
    • une carrière d'écrivain: elle publie plusieurs ouvrages, Dialogues de bêtes, La Retraite sentimentale, Les Vrilles de la Vigne, L'Ingénue libertine, La Vagabonde.
  • 1910 : divorce d'avec Willy
  • 1912 (septembre) : mort de Sido à Châtillon-sur-Loire (Colette ne va pas aux obsèques de sa mère)
  • 1913 (décembre) : mort d'Achille Robineau
  • 1912 (décembre) : mariage avec Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin.
  • 1913 : naissance de sa fille, Colette de Jouvenel, qui sera surnommée "Bel-Gazou".
  • 1913-1922 : publication  de L'Envers du music-hall, L'Entrave, La Paix chez les bêtes, Les Heures longues, Dans la foule, Mitsou, Chéri, La Chambre éclairée, Le Voyage égoïste.
  • 1922 : La Maison de Claudine (sera complété de cinq chapitres en 1930)
  • 1925 : divorce d'avec Henri de Jouvenel
  • 1923-1929 : Le Blé en herbe, La Femme cachée, Aventures quotidiennes, La Fin de Chéri, La Naissance du jour, La Seconde.
  • 1926 : achète la "Treille muscate" à Saint-Tropez
  • 1929-1930 : Sido
  • 1932-1934 : Ces Plaisirs, Prisons et Paradis, La Chatte, Duo
  • 1935 : mariage avec Maurice Goudeket
  • 1936 : Mes Apprentissages, Bella-Vista, Le Toutounier
  • 1940 : mort de Léo Colette à Bléneau
  • 1941 : Journal à Rebours
  • 1941-1942 : Julie de Carneilhan, Mes Cahiers, Gigi, Paris de ma fenêtre
  • 1942 : immobilisée par une arthrite
    1943-1949 : Le Képi, Trois-Six-Neuf, Belles saisons, L'Etoile Vesper, Pour un herbier, Trait pour trait, Journal intermittent, Le Fanal bleu, La Fleur de l'âge, En pays connu, Chats
  • 1954 : mort et funérailles nationales.

L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE À SAINT-SAUVEUR ET À CHÂTILLON-COLIGNY

"SIDO", la mère de Colette, "vécut son enfance dans l'Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s'étaient fixés ses deux frères aînés; puis elle revint dans l'Yonne et s'y maria" [Sido]. Elle avait gardé de son adolescence une sensibilité nourrie par l'art. Mais, mariée, elle voulut devenir une femme de la terre, seulement attentive à la beauté des choses, des plantes, des animaux.

JULES ROBINEAU, dit "le Sauvage", était un homme vulgaire et alcoolique ("à peu près idiot, laid à faire peur, attablé devant une bouteille d'eau de vie"). Ils habitèrent dans sa maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, rue de l'Hospice (ses initiales sont sur le balcon).

Le CAPITAINE COLETTE, ancien militaire amputé d'une jambe, percepteur malgré lui, décida de se lancer dans la politique. Il demanda sa retraite de percepteur, et posa sa candidature aux élections du conseil général de l'Yonne pour le canton de Saint-Sauveur en 1880. Sa fille Gabrielle l'accompagna assez souvent dans ses campagnes électorales. Mais Jules Colette perdit les élections au profit d'un certain Pierre Merlou.

À Saint-Sauveur, les Colette se démarquaient de leurs compatriotes par la fréquence de leurs déplacements : Paris assez souvent, mais aussi Lyon, Toulon, Bruxelles (où Sido avait de la famille), Ostende, etc... Sido se rendait également chaque trimestre à Auxerre en victoria, avec Gabrielle et Léo, pour s'approvisionner en denrées introuvables à Saint-Sauveur; le départ était fixé à trois heures du matin et l'on arrivait vers onze heures devant la grande épicerie.

Achille et Léo étant en pension à Auxerre, Jules Colette marqua sa préférence républicaine en plaçant GABRIELLE à l'école communale du bourg, à la section des filles, à l'automne 1879. Elle y retrouva les enfants des paysans poyaudins (fermiers et ouvriers) et des petits commerçants de Saint-Sauveur. Tout ce petit monde – trente-huit élèves – venait de loin et s'était levé tôt le matin pour franchir les quelques kilomètres qui séparaient bien souvent leur domicile de l'école. Selon la directrice, Mme Olympe Terrain, Colette fut une bonne élève, quoique de caractère fort espiègle.

"Minet-Chéri" obtint le certificat d'études primaires en 1885. En 1889, elle alla à Auxerre pour passer les épreuves du brevet élémentaire, qu'elle obtint brillamment. L'un des examinateurs était le père de la poétesse auxerroise Marie Noël...

En 1885, JULIETTE, la "sœur aux longs cheveux", épousa le docteur Roché, médecin à Saint-Sauveur, un homme fort soucieux de ses intérêts, que le Capitaine n'aimait guère. Juliette, incitée par son mari, ne tarda pas à dénoncer, avec quelque raison, l'incurie de la gestion de l'héritage Robineau-Duclos par le Capitaine. Elle réclama sa part, plongeant ainsi le couple Colette dans de graves difficultés financières. En effet, Jules Colette avait dû s'endetter fortement pour financer sa campagne électorale de 1880, et tâcher de combler le trou en revendant peu à peu des biens issus de la succession Robineau-Duclos. Un an auparavant, il avait dû s'endetter un peu plus afin de financer cette fois sa campagne électorale pour la mairie de Saint-Sauveur. En outre, il fallait subvenir en grande partie aux besoins d'Achille qui suivait ses études médicales à Paris... Les fermes que Sido tenait du "Sauvage", mal gérées par un percepteur distrait, étaient hypothéquées, les fermages et redevances des métayers restaient impayés. Alors que les difficultés financières s'aggravaient, Sido devait subir jour après jour les ragots des habitants; Gabrielle en fut profondément blessée.

L'été 1889 fut l'occasion d'une visite au Paris de l'Exposition Universelle. Sido, oublieuse de ses dettes, put faire des emplettes... Le capitaine revit l'un de ses anciens camarades de Saint-Cyr, Jean-Albert Gauthier-Villars, désormais riche éditeur. Gabri, elle, fut fort séduite par le fils de la maison, surnommé Willy...

Bientôt il fallut admettre qu'on ne pouvait rester à Saint-Sauveur. Les Colette se sentaient exclus; Gabrielle, à dix-sept ans, se retrouvait seule, ses camarades d'école, pour la plupart, aidant désormais leurs parents dans les champs ou les magasins. Aussi, en 1890, les Colette décidèrent-ils de quitter Saint-Sauveur pour CHÂTILLON-SUR-LOING (aujourd'hui Châtillon-Coligny) où était désormais établi Achille, qui avait obtenu le doctorat en médecine. Léo, le sylphe, le «vrai» frère l'avait rejoint également. La maison de Saint-Sauveur fut vendue par décision judiciaire.

Gabrielle allait rester quelques mois à Châtillon-sur-Loing. En 1893, elle épousa Willy, le fils de l'éditeur Gauthier-Villars; elle avait 20 ans, lui 34.

CLAUDINE À L'ÉCOLE

Willy poussa sa jeune épouse à exploiter ses souvenirs de Saint-Sauveur dans un roman qu'il souhaita un peu "leste". Colette s'attela à la tâche et écrivit Claudine à l'école. Saint-Sauveur s'appela Montigny et Gabrielle devint Claudine.

Pour les besoins du roman, bien des changements ont été faits :

  • Trois années de l'adolescence de Colette (1887-1890) ont été resserrées sur une seule année scolaire.
  • Claudine est née en 1884 (Colette en 1873) et elle achève ses études en 1900.
  • Claudine n'a pas de frères ou de sœur.
  • Sido est remplacée par une nourrice paysanne.
  • Le père a gardé du Capitaine la barbe et le manque de sens pratique ; mais il est devenu malacologiste (un cousin de Sido avait étudié les mouches du canton de Saint-Sauveur…)

Montigny, c'est à peu près Saint-Sauveur (certains noms de rues ont été conservés : rue du Cloître, Grande-Rue, rue des Fours-Banaux…). Mais certains détails n'ont pas été respectés: le château de Saint-Sauveur est de la fin XVIIe et non "rebâti sous Louis XV"; la tour de Saint-Sauveur n'est pas "sarrasine" et date du XIIe siècle; la Taize "qui traverse les prés au-dessous du passage à niveau" est présentée comme un ru minuscule, alors que le Loing est déjà un ruisseau important; la nouvelle école de Saint-Sauveur a été construite entre 1887 et 1890… On peut encore y situer les magasins où Sido faisait ses provisions d’épicerie, les rues qui menaient à l’école, les jardins «qui se disaient tout».

Beaucoup de détails concernant les environs de Montigny sont empruntés à Saint-Sauveur, par exemple l'étang de la Folie et son île minuscule. 

Colette à l'école ne fut pas, comme sa Claudine, sûre d'elle jusqu'à l'arrogance, délurée et frondeuse. A cette époque, les Colette étaient pauvres: à quatorze ans, donc en 1887, Gabrielle se trouva affublée "d'un petit blouson taillé dans les parties non mitées d'un ancien franc de [son] père, en drap d'Elbeuf". Et la jeune fille, même si elle fut un peu dissipée, devait se faire discrète, alors que des ragots couraient sur ses parents.

Pour les autres personnages, Colette a fait en sorte qu'ils soient reconnaissables : Louchard du roman, c'est Touchard dans la vie réelle; la grande Anaïs s'appelait Odile Henrion; Marie Belhomme s'appelait Marie Gentilhomme. Olympe Sergent s'appelait Olympe Terrain, et il est exact qu'elle avait une liaison plus ou moins discrète avec le maire, le docteur Merlou (devenu le docteur Dutertre dans le roman). Aimée Lantenay a existé, et sa sœur Luce, ainsi que Claire X, la sœur de communion.

Mais les portraits qu'elle fait sont féroces: les petites filles sont malpropres, les garçons sont gauches et patauds, les paysans sont bornés ("on ravage les bois, on braconne jour et nuit, on se bat dans les cabarets"), le député est corrompu. L'institutrice Mlle Sergent est amoureuse d'une jeune adjointe (pourtant les relations entre Mme Terrain et les Colette avaient été excellentes, si bonnes que Jules écrivit quelques vers élogieux en son honneur, que Gabrielle avait lus de bonne grâce en public).

Cela s'explique par l'influence de Willy, qui poussait sa jeune femme à jouer à la Parisienne et à railler la province. Mais surtout Colette règlait ses comptes; elle se vengeait des humiliations qu'avaient subies ses parents à Sait-Sauveur.

LES RAPPORTS DE COLETTE AVEC SAINT-SAUVEUR

Il est difficile de savoir dans quelle mesure Colette est revenue à Saint-Sauveur (alors que dans Claudine en ménage, elle imagine que son héroïne revient à Montigny avec son mari) :

  • en 1908, alors que, comme comédienne en tournée, elle va à Auxerre, elle évite Saint-Sauveur : “J’ai tendu mes yeux du côté de saint-Sauveur, espérant la tour sarrasine cuirassée de lierre, le château lézardé, la village étagé que chérissait Claudine.”
  • elle aurait fait un bref passage à Saint-Sauveur en 1924 (d’après le Journal à rebours), ce qui lui avait permis de "constater la juste adaptation du souvenir aux sites qui l’ont formé" : « Un des jardins du château désert garde de vieux rosiers en festons… Ma maison natale vieillit… Quelques toits neufs et des cols de cygne électriques… Le reste se superpose fidèlement. »
  • en 1925, on inaugura une plaque rose sur sa maison : les uns disent qu'elle n'y vint pas, d'autres qu'elle ne quitta pas sa voiture, car on voulait jeter des pierres à l'auteur de Claudine.

Colette plaque

Il semble qu'après la publication des Claudine et la mort de son père, elle ait voulu rompre les liens avec son pays natal (en 1912, elle n'alla même pas à Châtillon pour les obsèques de "Sido". Elle se tint seulement au courant de nouvelles du pays grâce à son frère Léo qui, après une carrière de clerc de notaire, s'était établi à Bléneau, à 20 km de Saint-Sauveur (ce frère au caractère d'enfant, musicien, mangeur de bonbons et collectionneur de timbres, rendit régulièrement visite à sa sœur à Paris.

Ce n'est qu'avec La maison de Claudine (1922) et Sido (1929) qu'elle accepta de revenir sur ses années d'adolescence.

Les réticences de Colette à l'égard de son pays natal s'expliquent de plusieurs manières.

  • D'abord, il faut comprendre que Colette ne fut pas toujours heureuse à Saint-Sauveur : à l'école, elle était ressentie comme différente, appartenant à une famille plus évoluée que les autres; puis son père avait échoué dans ses ambitions électorales; enfin sa mère se trouva en butte aux remarques désobligeantes quand on sut qu'ils accumulaient les dettes.
  • Et puis, elle avait fait de cette Puisaye, de ce village, de ses parents une sorte de mythe, un mythe que la réalité, inévitablement, allait contredire. Quand, en 1939, son frère Léo lui rendit une dernière visite, elle en profita pour mettre à l’épreuve ses propres souvenirs : qu’est devenu le chemin de Thureau et ses châtaigniers ? le chemin des Vrimes et ses bois de hêtres ? Mais Colette se doutait bien que le temps avait fait son œuvre et que le chemin de Thureau et le chemin des Vrimes n’existaient plus qu’au fond de sa mémoire… Quand son « pauvre vieux frère » Léo mourut à Bléneau, en mars 1940, elle sentit qu’elle était libre désormais de rêver Saint-Sauveur à sa guise, sans craindre d’être contredite par un frère ou par la réalité.

Une lecture attentive des œuvres montre que l'image qu'elle y donne de Saint-Sauveur se caractérise à la fois par son exactitude et par de multiples petites corrections qui ne sont pas des défaillances de la mémoire, mais des choix dictés par l'inconscient. Par exemple :

  • Elle n’a décrit ni la halle, ni le champ de foire; s’il fallait l’en croire, le village n’était peuplé que de vieilles dames, de paysans lourdauds et de jeunes écolières mal lavées.
  • Elle n’évoque les alentours de Saint-Sauveur que vides des paysans, des bûcherons, des pêcheurs, des promeneurs; elle ne retient que “le silence dominical des bois d’où se sont retirés les bûcherons et la route forestière détrempée où roule mollement une vague de brouillard”.
  • Elle ne veut pas voir les cochons boueux, les vaches crottées, la poussière des aires de battage; elle recherche les tendres animaux domestiques, “l’émouvante humidité des fleurs”, “des toisons et plumes tièdes”, une sorte de volupté délicate plutôt que les réalités de la terre.
  • La vraie Puisaye, pour elle, c'est un pays de fontaines, d'étangs embrumés (mais sans la boue de la berge); elle déprécie injustement le Loing ("pas de quoi laver les pattes d'un moineau") parce qu'il contredit son idée d'un pays d'étangs et d'eaux stagnantes.
  • Elle ira jusqu'à parler d'un Saint-Sauveur "sans chemin de fer ni électricité, loin des collèges et des grandes villes", alors que la gare y fut inaugurée en 1890; ou bien elle dira que les candidates au brevet mettaient trois heures par le train entre Montigny et Auxerre, alors qu'il n'y a que 40 kilomètres! Un peu comme si elle cherchait à créer le mythe d'un lieu inaccessible (sous l'influence du Grand Meaulnes ?), comme si le pays natal devait rester le lieu des prodiges (« Cet hiver-là, j’allais à l’école entre deux murs de neige plus hauts que moi… »).

C'est seulement dans ses dernières années qu'elle accepta de montrer Saint-Sauveur tel qu'il fut :

  • "Mon pays d'origine s'est arrogé une misère étalée, à enfants nombreux qui, pour contenter les besoins de leur corps, dépassaient à peine le seuil, souillaient la rue et la ruelle. Ignorant tout de l'Orient en haillons, ils créaient pourtant le souk, revendiquaient le droit d'être nus, malades, grumeleux, faisaient du faubourg un piège et de la venelle un antre. Une sente servait de dépotoir à ces séquelles impudiques."
  • "Sido faisait de la liqueur de cassis. Quand les grains avait jeté tout leur suc, on jetait le marc à la basse-cour, encore tout imprégné d'alcool. Si vous aviez pu voir les poules! Raides soules, titubantes, piaillantes et chantant des chansons de corps de garde…" (lettre de 1947 à Pierre Blanchar).

QUELQUES EXTRAITS DE TEXTES

Devenue écrivain par nécessité, Colette a tenté de faire revivre toutes les expériences et les sensations de son enfance.

Dans ma jeunesse, je n'ai jamais, jamais désiré écrire. Non, je ne me suis pas levée la nuit en cachette pour écrire des vers au crayon sur le couvercle d'une boîte à chaussures! Non, je n'ai pas jeté au vent d'Ouest et au clair de lune des paroles inspirées! Non, je n'ai pas eu 19 ou 20 pour un devoir de style, entre douze et quinze ans! Car je sentais, chaque jour mieux, je sentais que j'étais justement faite pour ne pas écrire. […] Quelle douceur j'ai pu goûter à une telle absence de vocation littéraire! Mon enfance, ma libre et solitaire adolescence, toutes deux préservées du souci de m'exprimer, furent toutes deux occupées uniquement de diriger leurs subtiles antennes vers ce qui se contemple, s'écoute, se palpe et se respire. Déserts limités, et sans périls; empreintes, sur la neige, de l'oiseau et du lièvre; étangs couverts de glace, ou voilés de chaude brume d'été; assurément vous me donnâtes autant de joies que j'en pouvais contenir.
Dois-je nommer mon école une école? Non, mais une sorte de rude paradis où des anges ébouriffés cassaient du bois, le matin, pour allumer le poêle, et mangeaient, en guise de manne céleste, d'épaisses tartines de haricots rouges, cuits dans la sauce au vin, étalés sur le pain gris que pétrissaient les fermières… Point de chemin de fer dans mon pays natal, point d'électricité, point de collège proche, ni de grande ville. Dans ma famille, point d'argent, mais des livres. Point de cadeaux, mais de la tendresse. Point de confort, mais la liberté. Aucune voix n'emprunta le son du vent pour me glisser avec un petit souffle froid, dans l'oreille, le conseil d'écrire, et d'écrire encore, de ternir, en écrivant, ma bondissante ou tranquille perception de l'univers vivant…
Pourtant, ma vie s'est écoulée à écrire… Née d'une famille sans fortune, je n'avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n'est venu me proposer une carrière d'écureuil, d'oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu'en échange des pages que j'avais écrites on me donna un peu d'argent, je compris qu'il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n'ont pas besoin d'en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux. [Journal à rebours]

LA MAISON NATALE, À SAINT-SAUVEUR-EN-PUISAYE

La Puisaye

Mon bouquet de Puisaye, c’est du jonc grainé, de grands butomes à fleurs roses plantés tout droits dans l’eau sur leur reflet inversé; l’alise et la corme et le nèfle, roussottes que le soleil ne mûrit pas mais que novembre attendrit ; c’est la châtaigne d’eau à quatre cornes, sa farine à goût de lentille et de tanche; c'est la bruyère rouge, rose et blanche, qui croît dans une terre aussi légère que la cendre du bouleau. C'est la massette du marais à fourrure de rat gondin et, pour lier le tout, le couleuvre qui traverse à la nage les étangs, son petit menton au ras de l'eau. Ni pied, ni main, ni bourrasque n'ont détruit en moi le fertile marécage natal, réparti autour des étangs. Sa moisson de hauts roseaux, fauchés chaque année, ne séchait jamais tout à fait avant qu'on la tressât grossièrement en tapis. Ma chambre d'adolescente n'avait pas, sur son froid carreau rouge, d'autre confort, d'autre parfum que cette natte de roseaux. Verte odeur paludéenne, fièvre des étangs admise à nos foyers comme une douce bête à l'haleine sauvage, je vous tiens embrassée encore, entre ma couche et ma joue, et vous respirez en même temps que moi. [Mes Apprentissages]

Maisons et jardins de Saint-Sauveur

Dans mon quartier natal, on n'eut pas compté vingt maisons privées de jardin. Les plus mal partagées jouissaient d'une cour, plantée ou non, couverte ou non de treilles. Chaque façade cachait un «jardin-de-derrière» profond, tenant aux autres jardins-de-derrière par des murs mitoyens. Ces jardins-de-derrière donnaient le ton au village. On y vivait l'été, on y lessivait ; on y fendait le bois l'hiver, on y besognait en toute saison, et les enfants, jouant sous les hangars, perchaient sur les ridelles des chars à foin dételés. Les enclos qui jouxtaient le nôtre ne réclamaient pas de mystère : la déclivité du sol, des murs hauts et vieux, des rideaux d'arbres protégeaient notre «jardin d'en haut» et notre «jardin d'en ba». Le flanc sonore de la colline répercutait les bruits, portait, d'un atoll maraîcher cerné de maisons à un « parc d'agrément ». les nouvelles.
De notre jardin, nous entendions, au Sud, Miton éternuer en bêchant et parler à son chien blanc dont il teignait, au 14 juillet, la tête en bleu et l'arrière-train en rouge. Au Nord, la mère Adolphe chantait un petit cantique en bottelant des violettes pour l'autel de notre église foudroyée, qui n'a plus de clocher. À l'Est, une sonnette triste annonçait chez le notaire la visite d'un client... Que me parle-t-on de la méfiance provinciale ? Belle méfiance ! Nos jardins se disaient tout.
Oh ! aimable vie policée de nos jardins ! Courtoisie, aménité de potager à «fleuriste» et de bosquet à basse-cour ! Quel mal jamais fût venu par-dessus un espalier mitoyen, le long des faîtières en dalles plates cimentées de lichen et d'orpin brûlant, boulevard des chats et des chattes ? De l'autre côté, sur la rue, les enfants insolents musaient, jouaient aux billes, troussaientt leurs jupons, au-dessus du ruisseau ; les voisins se dévisageaient et jetaient une petite malédiction, un rire, une épluchure dans le sillage de chaque passant, les hommes fumaient sur les seuils et crachaient... Gris de fer, à grands volets décolorés, notre façade à nous ne s'entrouvrait que sur mes gammes malhabiles, un aboiement de chien répondant aux coups de sonnette, et le chant des serins verts en cage. Peut-être nos voisins imitaient-ils, dans leurs jardins, la paix de notre jardin où les enfants ne se battaient point, où bêtes et gens s'exprimaient avec douceur, un jardin où, trente années durant, un mari et une femme vécurent sans élever la voix l'un contre l'autre..
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La maison natale et son double jardin Collete St-Sauveur maison ext.

La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contrebas tout autour d'une cour fermée.
Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée… Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une glycine centenaire…
St-Suveur cochèreLa façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, quatre marches d'un côté, six de l'autre.
Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… Le reste vaut-il que je le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune, - argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, blessants saphirs aigus, qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin.
Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort, - un monde dont j'ai cessé d'être digne ?… [La maison de Claudine]

Encore une image de la maison

Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait qu'à son jardin.
Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je le peigne, à l'aide de pauvres mots ? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin...

Le jardin

Le jardin de ma maison natale perdit, le temps l'aidant, l'habitude d'écarter les intrus. Je ne lui connus qu'une grille bénigne, des portes entrebâillées le jour et la nuit. La porte charretière, tout le village savait comment secouer son gros vantail pour faire tomber, derrière, une lourde barre de fer qui eût dû le verrouiller. Les dernières recommandations, à l'heure du couvre-feu, étaient à rebours du bon sens: "Surtout qu'on ne ferme pas la porte du perron, une des chattes n'est pas rentrée! La porte du fenil est-elle ouverte, au moins? Sans quoi le matou viendra encore miauler sous ma genêtre à trois heures du matin pour que je le fasse entrer!"
Jardin d'En-haut, jardin d'En-bas - leurs noms en disent assez sur la dénivellation du sol - nous laissaient sortir clandestinement, le mur enjambé, et clandestinement rentrer. Tous deux, mêlés d'utile et de superflu, mettaient la tomate et l'aubergine aux pieds des pyrèthres, repiquaient les laitues entre les balsamines et les héliotropes. Si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses, ce n'était pas le résultat de soins particuliers, c'est qu'ils touchaient presque la pompe, bénéficiaient ainsi des fonds d'arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu'ils buvaient leur saoul. Pour le prestige de notre jardin, fallait-il davantage qu'un chèvrefeuille centenaire et infatigable, que la glycine en cascatelles et le rosier cuisse-de-nymphe? A eux tois, grimpant, descellant la grille, tordant une gouttière et s'insinuant sous les ardoises d'un toit, ils m'enseignèrent ce que sont la profusion, les adhérents parfums et leur excès de douceur. [Flore et Pomone]

"SIDO" DANS SON JARDIN

Cette Française vécut son enfance dans l'Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s'étaient fixés ses deux frères aînés, puis elle revint dans l'Yonne et s'y maria, deux fois. D'où, de qui lui furent remis sa rurale sensibilité, son goût fin de la province? Je ne saurais le dire. Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce qu'elle nommait "le commun des mortels".

Dans le jardin l'été sous la pluie

Son ouïe, qu'elle garda fine, l'informait, et elle captait des avertissements éoliens.
- Ecoute sur Moutiers! me disait-elle.
Elle levait l'index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe et le massif de rosiers. Là, elle centralisait les enseignements d'Ouest, par-dessus la clôture la plus basse.
- Tu entends ?… Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement. Je tendais mes oreilles «sur Moutiers» ; de l'horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l'eau et la plate odeur de l'étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres… Et j'attendais, quelques instants, que les douces gouttes d'une averse d'été, sur mes joues, sur mes lèvres, attestassent l'infaillibilité de celle qu'un seul être au monde - mon père - nommait «Sido». [Sido]

Dans le jardin sous la neige

Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J'ai connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle de la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante ombelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n'est plus d'un blanc pur à la base d'un ciel bourré de nues ardoisées, qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d'eau et de bourgeons lancéolés… Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes… La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j'arpentais le jardin, happant la neige volante… Avertie par ses antennes, ma mère s'avançait sur la terrasse, goûtait le temps, me jetait un cri:
- La bourrasque d'Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier !… La porte de la remise aux voitures !… Et la fenêtre de la chambre du fond!
Mousse exalté du navire natal, je m'élançais, claquant des sabots, enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleunoir, sifflante, un vif éclair, un bref roulement de foudre, enfants d'Ouest et de février, comblaient tous deux un des abîmes du ciel… Je tâchais de trembler, de croire à la fin du monde.
Mais dans le pire du fracas ma mère, l'œil sur une grosse loupe cerclée de cuivre, s'émerveillait, comptant les cristaux ramifiés d'une poignée de neige, qu'elle venait de cueillir aux mains même de l'Ouest rué sur notre jardin…

Dans le jardin, les appels aux voisins

Entre les points cardinaux auxquels ma mère dédiait des appels directs, des répliques qui ressemblaient, ouïes du salon, à de brefs soliloques inspirés, et les manifestations, généralement botaniques, de sa courtoisie; - entre Cèbe et la rue des Vignes, entre la mère Adolphe et Me de Fourolles, une zone de points collatéraux, moins précise et moins proche, prenait contact avec nous par des sons et des signaux étouffés. Mon imagination, mon orgueil enfantins situaient notre maison au centre d'une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur n'échappait tout à fait à l'influence de ma mère.
- C'est vous que j'entends, Cèbe? criait ma mère. Avez-vous vu ma chatte?
Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d'automne. Sa voix frappait-elle l'oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes ?… O surprise, ô certitude… D'une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un : «Non, Madame Colê…ê…tte ! » qui semblait traverser à grand-peine une barbe en anneaux, des pelottes de brumes, et glisser sur des étangs fumants de froid. Ou bien:
- Oui…î…î, Madame Colê…ê…tte, chantait à droite une voix d'ange aigrelet, probablement branché sur le cirrus fusiforme qui naviguait à la rencontre de la jeune lune. Elle vous a entendû…ûe… Elle pâ…â…sse par le li… lâs…
- Merci! criait ma mère, au jugé. Si c'est vous, Cèbe, rendez-moi donc mon piquet et mon cordeau à repiquages! J'en ai besoin pour aligner les laitues. Et faites doucement, je suis contre les hortensias!
Apport de songe, fruit d'une lévitation magique, jouet de sabbat, le piquet, quenouillé de ses dix mètres de cordelette, voyageait par les airs, tombait couché aux pieds de ma mère…
D'autres fois, elle vouait à des génies subalternes, invisibles, une fraîche offrande. Fidèle au rite, elle renversait la tête, consultait le ciel :
- Qui veut de mes violettes doubles rouges? criait-elle.
- Moi, Madame Colê…ê…tte! répondait l'inconnaissable de l'Est, plaintif et féminin.
- Prenez! Le petit bouquet, noué d'une feuille aqueuse de jonquille, volait en l'air, recueilli avec gratitude par l'Orient plaintif. - Qu'elles sentent donc bon! Dire que je n'arrive pas à élever les pareîl…eî…lles !
« Naturellement », pensais-je. Et j'étais près d'ajouter: « C'est une question de climats… » [Sido]

Sido et le merle du jardin

Je l'ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l'Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d'éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l'arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d'où elle bannissait les religions humaines…
- Chut !… Regarde…
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée…
- Qu'il est beau !… chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu'il n'attrape que les plus mûres…
- Mais, maman, l'épouvantail…
- Chut !.. L'épouvantail ne le gêne pas…
- Mais, maman, les cerises !..
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:
- Les cerises ?.. Ah ! oui, les cerises…
Le merle était parti, gavé, et l'épouvantail hochait au vent son gibus vide. [Sido]

Sido penchée sur les merveilles du jardin

- Ta mée vient te chorcher à quatre heures? demandais-je à des camarades d'école.
- Oui, elle vient me chorcher.
Mais la mienne, ma « mée », ne venait pas me chercher. Elle n'aimait pas ma figure d'école un peu salie, ni mes cheveux, mes vêtements imprégnés de l'odeur des autres enfants… Je crois qu'elle n'est jamais venue me chercher. Je la retrouvais aux limites de son empire, debout sur notre perron, tournée vers la petite rue des Sœurs, quand j'étais en retard. Si je ne musais pas en route, si je ne faisais pas un détour pour accompagner Camille Corneau ou Jeanne David, aucune vigie derrière la rampe - forgée aux initiales du premier mari de ma mère - ne guettait mon retour, et je rejoignais « Sido » au jardin.
Penchée sur une plante, courbée pour traquer la courtilière qui décimait les salades, accroupie et fouillant le profond feuillage des violettes doubles, quand, et sur quelles merveilles, ne l'ai-je pas vue penchée? [En pays connu]

Sido exploratrice de son jardin, à l'aube

Elle se levait tôt, puis plus tôt, puis encore plus tôt. Elle voulait le monde à elle, et désert, sous la forme d'un petit enclos, d'une treille et d'un toit incliné. Elle voulait la jungle vierge, encore que limitée à l'hirondelle, aux chats et aux abeilles, à la grande épeire debout sur sa roue de dentelle argentée par la nuit. Le volet du voisin, claquant sur le mur, ruinait son rêve d'exploratrice incontestée, recommencé chaque jour à l'heure où la rosée froide semble tomber, en sonores gouttes inégales, du bec des merles. Elle quitta son lit à six heures, puis à cinq heures, et, à la fin de sa vie, une petite lampe rouge s'éveilla, l'hiver, bien avant que l'angelus battît l'air noir. En ces instants encore nocturnes ma mère chantait, pour se taire dès qu'on pouvait l'entendre. L'alouette aussi, tant qu'elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait, et montait sans cesse sur l'échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement… Je sais ce que c'est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge, et le pâle soufre qui vient avant le rayon rouge; elle voulut l'aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d'été qu'enfante l'approche du soleil, sa primeur en parfums d'acacia et de fumée de bois; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d'un cheval, dans l'écurie voisine; de l'ongle elle fendit, sur le seau du puits, le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d'automne… [La Naissance du jour]

"SIDO" ET SES ENFANTS

Les quatre enfants de Sido

Notre turbulence étrange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la généalogie d'un défunt supposé… Ma sœur aux trop longs cheveux pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de flaques de bruyères… Mais je suivais silencieuse, et je glanais la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de comptes…

Où sont les enfants ?

« Où sont les enfants? » Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue…
Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants ?… » «Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants ?…» La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre… Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des garçons cachait le caleçon qu'il avait emprunté aux étangs fiévreux, et la «petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignées et de poivre moulu, liés d'herbes rubannées…
- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous! Demain… Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un œuf violacé entre les deux yeux.
- Où sont les enfants?
Deux reposent. Les autres jour par jour vieillissent. S'il est un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre, le soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse… Ah ! je sens qu'elle souffre… »
Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants? … » [La maison de Claudine]

Les deux garçons, Achille et Léo

- Des sauvages… Des sauvages… disait-elle. Que faire avec de tels sauvages?
Elle secouait la tête. Il y avait, dans son découragement, une part de choix, un désistement raisonné, peut-être aussi la conscience de sa responsabilité. Elle contemplait ses deux garçons, les demi-frères, et les trouvait beaux. L'aîné surtout, le châtain aux yeux pers, dix-sept ans, une bouche empourprée qui ne souriait qu'à nous et à quelques jolies filles. Mais le brun, à treize ans, n'était pas mal non plus, sous ses cheveux mal taillés qui descendaient jusqu'à ses yeux bleu-deplomb, pareils à ceux de notre père…
Deux sauvages aux pieds légers, osseux, sans chair superflue, frugaux comme leurs parents, et qui préféraient aux viandes le pain bis, le fromage dur, la salade, l'œuf frais, la tarte aux poireaux ou à la citrouille. Sobres et vertueux, - de vrais sauvages…
- Que faire d'eux ? soupirait ma mère.
Ils étaient si doux que nul ne les pouvait atteindre ni diviser.
L'aîné commandait, le second mêlait, à son zèle, une fantaisie qui l'isolait du monde. Mais l'aîné savait qu'il allait commencer ses études de médecine, tandis que le second espérait sourdement que rien ne commencerait jamais pour lui, sauf le jour suivant, sauf l'heure d'échapper à une contrainte civilisée, sauf la liberté totale de rêver et de se taire… Il l'espère encore.
Il provient, cet homme blanchissant, d'un petit garçon de six ans, qui suivait les musiciens mendiants quand ils traversaient notre village. Il suivit un clarinettiste borgne jusqu'à Saints — quatre kilomètres — et quand il revint, ma mère faisait sonder les puits du pays. Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes, car il se fâchait rarement. Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu'il enrichit de petites harmonies simples, fort correctes.
Ainsi faisait-il des airs du manège forain, à la Quasimodo, et de toutes les musiques, qu'il captait comme des messages volants. [Sido]

Sido et le petit Léo

Lorsqu'elle partait chaque trimestre pour Auxerre à deux heures du matin, dans la victoria, ma mère cédait presque toujours aux instances de son enfant le plus jeune. Le privilège de naître la dernière me conserva longtemps ce grade d'enfant-le-plus-jeune, et ma place dans le fond de la victoria. Mais avant moi il y eut pendant une dizaine d'années ce petit garçon évasif et agile. Au chef-lieu, il se perdait, car il déjouait toute surveillance. Il se perdit ici et là, dans la cathédrale, dans la tour de l'horloge, et notamment dans une grande épicerie, durant qu'on emballait le pain de sucre drapé d'un biais de papier indigo, les cinq kilos de chocolat, la vanille, la cannelle, la noix-muscade, le rhum pour les grogs, le poivre noir et le savon blanc. Ma mère fit un cri de renarde:
- Ha !… Où est-il ?
- Qui, madame Colette?
- Mon petit garçon! L'a-t-on vu sortir?
Personne ne l'avait vu sortir, et déjà ma mère, à défaut de puits, interrogeait les cuves d'huile et les tonneaux de saumure. On ne le chercha pas trop longtemps, cette fois. Il était au plafond. Tout en haut d'un des piliers de fonte tors, qu'il étreignait des cuisses et des pieds comme un grimpeur des cocotiers, il manœuvrait et écoutait les rouages d'un gros cartel à face plate de chat-huant, vissé sur la maîtresse-poutre. [Sido]

Le mariage de Juliette "aux longs cheveux"

Notre piano Aucher prit le chemin de l'église, mêla son joli son un peu sec au bêlement de l'harmonium. Les sauvages répétaient, dans l'église vide qu'ils verrouillaient, la « Suite» de l'Arlésienne, je ne sais quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux…
Ma mère s'avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier d'exécutants, ne figureraient qu'un moment aux côtés de leur sœur. Ils jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l'église sans richesses et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j'en eus honte, vers un inconnu…
Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu'à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, resta. Mais l'aîné, à bout d'efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d'un homme. [Sido]

L'accouchement de Juliette et l'étrange danse de Sido dans le "jardin d'En-Face"

Sitôt mariée, ma sœur aux longs cheveux céda aux suggestions de son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués. J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme "tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable", qui visaient mon père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma demi-sœur - cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme d'autant de chaînes s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés, ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un jour, appauvrie d'une enfant.
On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'œuf et au rhum. Elle mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle-même les persiennes du premier étage, pour regarder - séparés de notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen - le jardin, la maison qu'habitait ma sœur. Elle voyait des planches de fraisiers, des pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de sièges d'osier. Un soir - j'étais derrière elle - nous reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait de la dernière convalescence de ma sœur aux longs cheveux. Je m'écriai : "Ah ! tu vois, le châle de Juliette ? " et ne reçus pas de réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand elle eut fermé toutes les persiennes.
Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus et des robes nouvelles.
Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas attention que, dans ce moment-là justement, ma mère souffrit de demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. Je me souviens seulement que l'aspect de ma sœur déformée, alourdie, me remplit de confusion et de scandale...
Des semaines encore passèrent... Ma mère, toujours vive, active, employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage fermé et ironique qui me bouleversa.
Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux, et repartit aussitôt. Ma mère soupira : " Ah ! mon Dieu... " et resta debout, les mains appuyées sur la table.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda mon père. Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la lampe et répondit :
- C'est commencé... là-bas...
Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai, comprimant mon cœur battant contre l'appui de la fenêtre. La nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc - ma mère - traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel, elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi, et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un second cri, soutenu sur la même note comme le début , d'une mélodie, flotta dans l'air, et un troisième... Alors je vis ma mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait. [La Maison de Claudine]

LA PETITE GABRIELLE À SAINT-SAUVEUR

Les vagabondages de la fillette de quinze ans

- Puisque tu ne rêves que de me quitter, disait Sido, va me chercher de la mâche. Prends le couteau à bout rond.
Elle ne me l'ordonnait pas deux fois. Je dévalais la rue déjà, que Sido, sur le seuil, criait les derniers conseils urgents :
- Ne passe pas par les prés du Petit-Moulin, ils sont inondés! Ne va pas du côté de Thury, il y a des voitures de bohémiens! Surtout, reviens avant la tombée de la nuit! Ne mange pas les prunelles sur les haies, ni les sinelles ! Ne mets pas à même tes poches la salade pleine de terre !..
Hors de vue, je haussais furieusement les épaules et je me demandais quelle idée - "non, là, vraiment, tout de même!" - les parents se font de leurs enfants, et si ma mère - "ça, vrai, ah ! là là, voyons, enfin!" - se rendrait compte un jour que j'atteignais, autant dire, quinze ans.
Passée la limite où la voix maternelle - un soprano nuancé, étendu, qui n'était jamais discordant - pouvait m'atteindre, je me dirigeais avec décision vers le Petit-Moulin et ses prés inondés. Cinq, cents pas plus loin, je me repaissais de prunelles et de smelles, celles-ci fades, celles-là d'une âpreté à décaper les muqueuses. Après quoi, j'étais toute à la récolte de la mâche. Et comme, de pied de mâche en pied de mâche, je m'éloignais du vieux panier troué, j'accumulais ma récolte dans mes poches…
Gestes rituels, où la désobéissance raisonnée n'entrait pour rien. La campagne déserte constituait, depuis que je savais marcher, mon domaine incontrôlable. Qui eût décidé, sinon moi, que la prunelle, la fraise sauvage, la noisette étaient mûres? Qui tenait secrets, sinon moi, les gîtes préférés du muguet, des narcisses blancs, des écureuils?.. A chacun son fief. Contestais-je à Sido la souveraineté de la maison familiale? La rencontre d'une ronde de mousserons m'entraînait à en chercher une autre, et une autre… Les colchiques mauves, les « veilleuses» des prés, je les assemblais en bouquet, mêlées aux dernières scabieuses. Le crépuscule d'automne descendait, et son odeur enivrante de feuilles de chêne macérées et de marais fertile. C'était l'heure où Sido se plantait sur le seuil de notre maison et guettait mon retour. Arriverais-je par le bas de la rue, par le haut de la rue? Elle tournait la tête, de droite à gauche, de gauche à droite, comme une couveuse au bord du nid. C'était l'heure de son grand tourment. Pour m'attendre, elle jetait sur ses épaules, sur sa tête, n'importe quel vêtement, décroché en passant aux porte-manteaux du corridor. De sorte que je lui voyais tour à tour un pardessus de mon père, ma vieille petite pèlerine bonne au plus pour le jardin, et même un tablier bleu dont elle nouait les cordons sous son menton. Elle était l'Inquiétude elle-même, sous ses insignes variables… D'autres insignes - un pince-nez, deux pince-nez, une paire de lunettes, une loupe - proclamaient qu'elle était aussi la Découverte. Son grand mot: «Regarde!» signifiait: «Regarde la chenille velue, pareille à un petit ours doré! Regarde la première pousse du haricot, le cotylédon qui lève sur sa tête un petit chapeau de terre sèche… Regarde la guêpe qui découpe, avec ses mandibules en cisailles, une parcelle de viande crue… Regarde la couleur du ciel au couchant, qui annonce grand vent et tempête. Qu'importe le grand vent de demain, pourvu que nous admirions cette fournaise d'aujourd'hui ? Regarde, vite, le bouton de l'iris noir est en train de s'épanouir ! Si tu ne te dépêches pas, il ira plus vite que toi…».
Mais dès que je tournais, en haut, en bas, le coin de la rue, Sido disparaissait, pour n'avoir pas l'air de m'attendre. De mon côté, je feignais d'ignorer qu'elle avait suivi de loin mes quinze ans parés de longs cheveux, d'une taille déliée, d'une petite figure de chat aux tempes larges et au menton pointu, mes quinze ans et leur confiance en un pays natal où ils n'avaient jamais fait de mauvaise rencontre… Sous le dôme vert pâle de la suspension, un regard gris, presque dur à force d'acuité, me parcourait tout entière, lisait, de ma joue griffée à mes souliers boueux, dénombrait les dommages : « Un fil de sang sur la joue, un accroc près de l'épaule, l'ourlet de la jupe décousu et mouillé, les souliers, les bas comme des éponges… C'est tout. Ce n'est que cela; Dieu merci, ce n'est, encore une fois, que cela…» [Journal à rebours]

Promenades de l'aube

Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits… Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J'allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion…
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, - « chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord…
Je l'étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par là verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant éveillée sur les autres enfants endormis. Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon saoul, pas avant d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible, froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe… Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire… [Sido]

Dans les bois de Saint-Sauveur

Le charme, le délice de ce pays fait de collines et de vallées si étroites que quelques-unes sont des ravins, c'est les bois, les bois profonds et envahisseurs, qui moutonnent et ondulent jusque là-bas, aussi loin qu'on peut voir... Des prés verts les trouent par places, de petites cultures aussi, pas grand-chose, les bois superbes dévorant tout. De sorte que cette belle contrée est affreusement pauvre, avec ses quelques fermes disséminées, peu nombreuses, juste ce qu'il faut de toits rouges pour faire valoir le vert velouté des bois.
Chers bois ! Je les connais tous ; je les ai battus si souvent. Il y a les bois-taillis, des arbustes qui vous agrippent méchamment la figure au passage, ceux-là sont pleins de soleil, de fraises, de muguet, et aussi de serpents. J'y ai tressailli de frayeurs suffocantes à voir glisser devant mes pieds ces atroces petits corps lisses et froids ; vingt fois je me suis arrêtée, haletante, en trouvant sous ma main, près de la « passe-rose », une couleuvre bien sage, roulée en colimaçon régulièrement, sa tête en dessus, ses petits yeux dorés me regardant ; ce n'était pas dangereux, mais quelles terreurs ! Tant pis, je finis toujours par y retourner seule ou avec des camarades ; plutôt seule, parce que ces petites grandes filles m'agacent, ça a peur de se déchirer aux ronces, ça a peur des petites bêtes, des chenilles velues et des araignées des bruyères, si jolies, rondes et roses comme des perles, ça crie, c'est fatigué, - insupportables enfin.
Et puis il y a mes préférés, les grands bois qui ont seize et vingt ans, ça me saigne le cœur d'en voir couper un ; pas broussailleux, ceux-là, des arbres comme des colonnes, des sentiers étroits, où il fait presque nuit à midi, où la voix et les pas sonnent d'une façon inquiétante. Dieu, que je les aime ! Je m'y sens tellement seule, les yeux perdus loin entre les arbres, dans le jour vert et mystérieux, à la fois délicieusement tranquille et un peu anxieuse, à cause de la solitude et de l'obscurité vague... Pas de petites bêtes, dans ces grands bois, ni de hautes herbes, un sol battu, tour à tour sec, sonore, ou mou à cause des sources ; des lapins à derrière blanc les traversent ; des chevreuils peureux dont on ne fait que deviner le passage, tant ils courent vite ; de grands faisans lourds, rouges, dorés ; des sangliers (je n'en ai pas vu) ; des loups - j'en ai entendu un, au commencement de l'hiver, pendant que je ramassais des faines, ces bonnes petites faines huileuses qui grattent la gorge et font tousser. Quelquefois des pluies d'orage vous surprennent dans ces grands bois-là ; on se blottit sous un chêne plus épais que les autres, et, sans rien dire, on écoute la pluie crépiter là-haut comme sur un toit, bien à l'abri, pour ne sortir de ces profondeurs que tout éblouie et dépaysée, mal à l'aise au grand jour.
Et les sapinières ! Peu profondes, elles, et peu mystérieuses, je les aime pour leur odeur, pour les bruyères roses et violettes qui poussent dessous, et pour leur chant sous le vent. Avant d'y arriver, on traverse des futaies serrées, et, tout à coup, on a la surprise délicieuse de déboucher au bord d'un étang, un étang lisse et profond, enclos de tous côtés par les bois, si loin de toutes choses ! Les sapins poussent dans une espèce d'île au milieu ; il faut passer bravement à cheval sur un tronc déraciné qui rejoint les deux rives. Sous les sapins, on allume du feu, même en été, parce que c'est défendu ; on y cuit n'importe quoi, une pomme, une poire, une pomme de terre volée dans un champ, du pain bis faute d'autre chose ; ça sent la fumée amère et la résine, c'est abominable, c'est exquis. J'ai vécu dans ces bois dix années de vagabondages éperdus, de conquêtes et de découvertes ; le jour où il me faudra les quitter j'aurai un gros chagrin.

Un souvenir de l'école, les chaufferettes

Une chaufferette, donc, règne sur les débuts de ma vie intellectuelle, - disons scolaire. Dans les glaciales et vastes demeures de la campagne, parmi les courants de bise, l'hiver, la chaufferette était un objet de première nécessité. Chez mes parents, il y avait la chaufferette de la cuisinière, celle de la couturière en journées, la chaufferette de ma mère et, enfin, la mienne, celle que j'emportais à l'école, garnie de braises de peuplier recouvertes de cendres fines… On me donnait la plus belle, parce que c'était la plus solide, un magnifique objet tout en fer forgé, indestructible, qui pesait autant qu'une valise pleine. Aux récréations, a-ton idée de ce que pouvait donner ma chaufferette en fer forgé employée comme arme offensive ou défensive? Je porte le témoignage ineffaçable d'un de ces combats à coups de chaufferette: le cartilage de l'oreille gauche cassé. Chaufferette, bouclier, projectile, calorifère, confort primitif d'un petit pays qui ignora si longtemps toute espèce de confort! Chaque petite fille avait la sienne, dans la première classe — six ans à huit ans — de l'école pauvre et nue. De massives émanations d'oxyde de carbone montaient de tous ces braseros. Des enfants s'endormaient, vaguement asphyxiées… [Journal à rebours]

LE CAPITAINE COLETTE

Le Capitaine, sa femme et les enfants

Cela me semble étrange, à présent, que je l'aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers «Sido», ne s'en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait «Sido». En y réfléchissant, je crois qu'elle aussi l'a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l'aimait sans mesure, - il la ruina dans le dessein de l'enrichir -, elle l'aimait d'un invariable amour, le traitait légèrement dans l'ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.
Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d'homme n'apparaissait que par échappées. Enfant, qu'ai-je su de lui? Qu'il construisait pour moi, à ravir, des «maisons de hannetons» avec fenêtres et portes vitrées et aussi des bateaux. Qu'il chantait. Qu'il dispensait - et cachait - les crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la poudre d'or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à poignées… Qu'il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que ses rivaux à quatre membres…
Mais je savais aussi qu'il ne s'intéressait pas beaucoup, en apparence du moins, à ses enfants. J'écris «en apparence». La timidité étrange des pères, dans leurs rapports avec leurs enfants, m'a donné, depuis, beaucoup à penser. Les deux aînés de ma mère, fille et garçon, issus d'un premier mariage, - celle-là égarée dans le roman, à peine présente, habitée par les fantômes littéraires des héros; celui-ci altier, tendre en secret - l'ont gêné. Il croyait naïvement que l'on conquiert un enfant par des dons… Il ne voulut pas reconnaître sa fantaisie musicienne et nonchalante dans son propre fils, «le lazzarone», comme disait ma mère. C'est à moi qu'il accorda le plus d'importance. J'étais encore petite quand mon père commença d'en appeler à mon sens critique. Plus tard, je me montrai, Dieu merci, moins précoce. Mais quelle intransigeance, je m'en souviens, chez ce juge de dix ans…
- Ecoute ça, me disait mon père.
J'écoutais, sévère. Il s'agissait d'un beau morceau de prose oratoire, ou d'une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores comme un orage de montagne…
- Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci… Eh bien, parle!
Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme:
- Toujours trop d'adjectifs!
Alors mon père éclatait, écrasait d'invectives la poussière, la vermine, le pou vaniteux que j'étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait:
- Je te l'avais déjà dit la semaine dernière, pour l'
Ode à Paul Bert. Trop d'adjectifs! [Sido]

Un homme sensible sous une frivolité de commande

Mal connu, méconnu… «Ton incorrigible gaîté!» s'écriait ma mère. Ce n'était pas reproche, mais étonnement. Elle le croyait gai, parce qu'il chantait. Mais, moi qui siffle dès que je suis triste, moi qui scande les pulsations de la fièvre ou les syllabes d'un nom dévastateur sur les variations sans fin d'un thème, je voudrais qu'elle eût compris que la suprême offense, c'est la pitié. Mon père et moi, nous n'acceptons pas la pitié. Notre carrure la refuse. A présent, je me tourmente, à cause de mon père, car je sais qu'il eut, mieux que toutes les séductions, la vertu d'être triste à bon escient, et de ne jamais se trahir.
Sauf qu'il nous fit souvent rire, sauf qu'il contait bien, qu'emporté par son rythme il «brodait» avec hardiesse, sauf cette mélodie qui s'élevait de lui, l'ai-je vu gai? Il allait, précédé, protégé par son chant.
Rayons dorés, tièdes zéphyrs… fredonnait-il en descendant notre rue déserte. Ainsi «Elle» ignorerait, en l'entendant venir, que Laroche, fermier des Lamberts, refusait impudemment de payer son fermage, et qu'un prête-nom du même Laroche avançait à mon père sept pour cent d'intérêts pour six mois - une somme indispensable…

« Par quel charme, dis-moi, m'as-tu donc enchanté ?
Quand je te vois, je crois que c'est par ton sourire… »

Qui donc eût pu croire que ce baryton, agile encore sur sa béquille et sa canne, pousse devant lui sa romance comme une blanche haleine d'hiver, afin qu'elle détourne de lui l'attention?
Il chante: « Elle» oubliera peut-être aujourd'hui de lui demander s'il a pu emprunter cent louis sur sa pension d'officier amputé? Quand il chante, Sido l'écoute malgré elle, et ne l'interrompt pas…

« Les rendez-vous de noble compagnie
Se donnent tous dans ce charmant-ant séjour,
Et doucement on y passe la vie (bis)
En célébrant le champagne et l'amour! (ter) »

S'il jette trop haut, aux murs de la rue de l'Hospice, le grupetto, le point d'orgue final, et quelques cocottes de fantaisie, ma mère apparaîtra sur le seuil, scandalisée, riante:
- Oh ! Colette!… Dans la rue !…
…et moyennant peut-être deux ou trois grivoiseries, du genre ordinaire, décochées à une jeune voisine, «Sido» froncera son sourcil clairsemé de Joconde, et chassera d'elle le douloureux refrain qui ne franchit pas ses lèvres: « Il va falloir vendre la Forge… vendre la Forge… Mon Dieu, vendre la Forge aussi, après les Mées, les Choslins, les Lamberts… ».
Gai? Et pourquoi eût-il été, sincèrement, gai ? Il avait besoin de vivre au sein d'une chaude approbation, après avoir eu besoin, dans sa jeunesse, de mourir publiquement et avec gloire. Réduit à son village et à sa famille, envahi et borné par son grand amour, il livra le plus vrai de lui-même à des étrangers, à des amis lointains. Un de ses compagnons d'armes, le colonel Godchot, vit encore, et garde des lettres, redit des mots du capitaine Colette… Etrange silence d'un homme qui parlait volontiers : il ne contait pas ses faits d'armes. C'est le capitaine Fournès, et le soldat Lefèvre, tous deux du 1er zouaves, qui ont transmis au colonel Godchot des « mots » de mon père. Dix-huit cent cinquante-neuf… Guerre d'Italie… Mon père, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano. Fournès et Lefèvre s'élancent, le rapportent: «Où voulez-vous qu'on vous mette, mon capitaine?
- Au milieu de la place, sous le drapeau! »
Il n'a conté, à aucun des siens, cette parole, cette heure où il espéra mourir parmi le tonnerre et l'amour des hommes. Il ne nous a jamais dit, à nous, comment il gisait à côté de «son vieux Maréchal» (Mac-Mahon). Il ne m'a jamais parlé, à moi, de la seule longue et grave maladie qui m'ait atteinte. Mais voici que des lettres de lui (je l'apprends vingt ans après sa mort) sont pleines de mon nom, du mal de la «petite»…
Trop tard, trop tard… C'est le mot des négligents, des enfants et des ingrats. Non que je me sente plus coupable qu'une autre «enfant », au contraire. Mais n'aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa dignité goguenarde, sa frivolité de commande? Ne valions-nous pas, lui et moi, l'effort réciproque de nous mieux connaître? [Sido]

Les ambitions politiques du Capitaine

Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique. Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur d'anecdotes, j'ai pensé plus tard qu'il eût pu réussir et séduire une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine l'aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté de son adversaire, en l'espèce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou, ministre éphémère plus tard, qui évinça mon père du conseil général et d'une candidature à la députation; grâces soient rendues à Sa défunte Excellence!
Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire à maintenir, dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que le mot « politique» obséda son oreille d'un pernicieux cliquetis, il songea:
« Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'évangéliserai la jeunesse et l'enfance aux noms sacrés de l'histoire naturelle, de la physique et de la chimie élémentaires, je m'en irai brandissant la lanterne à projections et le microscope, et distribuant dans les écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour réduit à la taille d'une abeille… Je ferai des conférences populaires contre l'alcoolisme d'où le Poyaudin et le Forterrat, à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés dans leurs larmes !… »
Il le fit comme il le pensait. La victoria défraîchie et la jument noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections, cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille macérée.
Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle d'école, vidée l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs usés; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et la triste odeur d'enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. L'effort d'écouter plissait des fronts, entrouvrait des bouches de martyrs. Mais distante, occupée sur l'estrade à de graves fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant chargé de présenter au jongleur les œufs de plâtre, le foulard de soie et les poignards à lame bleue.
Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides saluaient la fin de la « causerie instructive ». Un maire chaussé de sabots félicitait mon père comme s'il venait d'échapper à une condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants attendaient le passage du « monsieur qui n'a qu'une jambe ». L'air froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé comme un mouchoir humide, imbibé d'une forte odeur de labour fumant, d'étable et d'écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes tournait l'ombre cornue de sa tête… Mais mon père, magnifique, ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout au moins, au conseil municipal. Au « débit de boisson» le plus proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore mes narines… Mon père n'acceptait, en bon Méridional, que de la « gazeuse », tandis que sa fille…
- Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin chaud!
Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le pichet à bec, je savais commander : «Bord à bord ! » et ajouter : « A la vôtre ! », trinquer et lever le coude, et taper sur la table le fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon verre du côté du pichet : « Ça fait du bien par où ça passe ! » Je connaissais les bonnes manières.
Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient soudain en mon père, un homme pareil à eux — sauf la jambe coupée — et «bien causant, peut-être un peu tim~ »… La pénible séance finissait en rires, en tapes sur l'qmule, en histoires énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger qui couchent dehors toute l'année… Je m'endormais, parfaitement ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant. De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me déposaient au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle tartan rouge qui sentait l'iris et maman…
Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourrée d'avoine… Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir dans la gorge le nœud d'un sanglot enfantin, quand ils entendent, sur une route sèche de gel, le trot d'un cheval, le glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette blessée au passage par le feu des lanternes?…
Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue. Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de ma goguenardise, hélas!…
La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne repartit plus.
- Tu as renoncé à tes conférences ? demanda, quelques jours après, ma mère à mon père.
Il glissa vers moi un coup d'œil mélancolique et flatteur, leva l'épaule:
- Parbleu! Tu m'as enlevé mon meilleur agent électoral… [La Maison de Claudine]

Les parties de campagne du Capitaine

Je m'avise à présent qu'il cherchait à nous plaire, lorsqu'il organisait des «parties de campagne», comme font les habitants des villes. La vieille victoria bleue emportait famille, victuailles et chiens jusqu'aux bords d'un étang, Moutiers, Chassaing, ou la jolie flaque forestière de la Guillemette qui nous appartenait. Mon père manifestait le « sens du dimanche», le besoin urbain de fêter un jour entre les sept jours, au point qu'il se munissait de cannes à pêche, et de sièges pliants.
Au bord de l'étang, il essayait une humeur joviale qui n'était pas son humeur joviale de la semaine; il débouchait plaisamment la bouteille de vin, s'accordait une heure de pêche à la ligne, lisait, dormait un moment, et nous nous ennuyions, nous autres, sylvains aux pieds légers, entraînés à battre le pays sans voiture, et regrettant, devant le poulet froid, nos en-cas de pain frais, d'ail et de fromage. La libre forêt, l'étang, le ciel double exaltaient mon père, mais à la manière d'un noble décor. Plus il évoquait …

le bleu Titarèse, et le golfe d'argent…

plus nous devenions taciturnes - je parle des deux garçons et de moi - nous qui n'accordions déjà plus d'autre aveu, à notre culte bocager, que le silence. […]
Le soir tombait enfin sur notre dimanche-aux-champs. De cinq, nous n'étions, souvent, plus que trois: mon père, ma mère et moi. Le rempart circulaire des bois assombris avait résorbé les deux longs garçons osseux, mes frères.
- Nous les rattraperons sur la route, en revenant, disait mon père.
Mais ma mère secouait la tête: ses garçons ne rentraient que par des sentes de traverse, des prés marécageux et bleus; coupant par les sablières, les ronciers, ils sautaient le mur au fond du jardin… Elle se résignait à les trouver chez nous, à la maison, un peu saignants, un peu loqueteux; elle reprenait sur l'herbe les reliefs du repas, quelques champignons frais cueillis, le nid de mésange vide, la cartilagineuse éponge cloisonnée, œuvre d'une colonie de guêpes, le bouquet sauvage, des cailloux empreints d'ammonites fossiles, le grand chapeau de « la petite », et mon père, encore agile, remontait, d'un saut d'échassier, dans la victoria. [Sido]

À CHÂTILLON-COLIGNY

La mort du Capitaine

Il trembla, longtemps, de la voir mourir avant lui. C'est une pensée commune aux amants, aux époux bien épris, un souhait sauvage qui bannit toute idée de pitié. «Sido », avant la mort de mon père, me parlait de lui, aisément soulevée au-dessus de nous:
- Il ne faut pas que je meure avant lui. Il ne le faut absolument pas! Vois-tu que je me laisse mourir, et qu'il se tue, et qu'il se manque? Je le connais…, disait-elle d'un air de jeune fille.
Elle rêvait un peu, les yeux sur la petite rue de Châtillon-Coligny, ou sur le carré de jardin prisonnier.
- Moi, je risque moins, tu comprends. Je ne suis qu'une femme. Passé un certain âge, une femme ne meurt presque jamais volontairement. Et puis je vous ai, en outre. Lui, il ne vous a pas.
Car elle savait tout, et jusqu'aux préférences indicibles. Dans la grappe pendue à ses flancs, à ses bras, mon père pesait comme nous, et ne nous soutenait guère. […]
Il mourut dans sa soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, devenait d'un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une vieille tunique percée de blessures, - sa tunique de capitaine au 1er zouaves - et ma mère l'accompagna sans chanceler au bord de la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour.
Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait.
Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec délices.
Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans pleurs :
- Ah ! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue?
- Mais…
- Quoi ? c'est à cause de mon deuil ? J'ai horreur de ce noir ! D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre, à ceux que je rencontre, un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t-il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je n'aime pour toi que le rose, et certains bleus…
Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide et s'arrêta:
- Ah ! c'est vrai…
Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier qu'il était mort.
- Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te coucher ?
- Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade!
Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants.
Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui-même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la queue en cierge, à l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut périlleux en avant, que rien n'annonçait, le jeta séant par-dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie…
- Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu'il est drôle! Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat… Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent, car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu'elle aimait d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même, acceptant sa douleur ainsi qu'elle eût accepté l'avènement d'une saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la bénédiction passagère de la joie, - elle vécut balayée d'ombre et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante et généreuse, parée d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un domaine nourricier. [La maison de Claudine]

La révélation de son rêve d'écriture

Sur un des plus hauts rayons de la bibliothèque, je revois encore une série de tomes cartonnés, à dos de toile noire. Les plats de papier jaspé, bien collés, et la rigidité du cartonnage attestaient l'adresse manuelle de mon père. Mais les titres, manuscrits, en lettres gothiques, ne me tentaient point, d'autant que les étiquettes à mets noirs ne révélaient aucun auteur. Je cite de mémoire: Mes campagnes, Les enseignements de 70, La géodésie des géodésies, L'algèbre élégante, Le maréchal de Mac-Mahon vu par un de ses compagnons d'armes, Du village à la Chambre, Chansons de zouave (vers)… J'en oublie.
Quand mon père mourut, la bibliothèque devint chambre à coucher, les livres quittèrent leurs rayons.
- Viens donc voir, appela un jour mon frère, l'aîné.
Il transportait lui-même, classait, ouvrait les livres, taciturne, en quête d'une odeur de papier piqué, d'une de ces moisissures embaumées d'où se lève l'enfance révolue, d'un pétale de tulipe sec, encore jaspé comme l'agate arborescente…
- Viens donc voir…
La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par volume; beau papier vergé crémeux ou « écolier» épais, rogné avec soin, des centaines et des centaines de pages blanches… Une œuvre imaginaire, le mirage d'une carrière d'écrivain.
Il y en avait tant, de ces pages respectées par la timidité ou la nonchalance, que nous n'en vîmes jamais la fin. Mon frère y écrivit ses ordonnances, ma mère couvrit de blanc ses pots de confitures, ses petites-filles griffonneuses arrachèrent des feuillets, mais nous n'épuisâmes pas les cahiers vergés, l'œuvre inconnue. Ma mère s'y employait pourtant avec une sorte de fièvre destructive: «Comment, il y en a encore? Il m'en faut pour les côtelettes en papillotes… Il m'en faut pour tapisser mes petits tiroirs…» Ce n'était pas dérision, mais cuisant regret et besoin douloureux d'anéantir la preuve d'une impuissance… [Sido]

La vieillesse de Sido

Mon frère le médecin voyait ma mère, chaque jour, puisqu'elle l'avait suivi et habitait le même village; il la soignait avec une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ses maux avec une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait, remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes, rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies, et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez elle, s'entendait dans toute la petite maison, où je songeais alors au fox réduisant le rat…
À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche du seau plein posé sur l'évier de la cuisine m'éveillait…
- Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que Joséphine arrive?
Et j'accourais. Mais le feu flambait déjà, nourri de fagot sec. Le lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue. D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de chocolat pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille, ma mère moulait le café embaumé, qu'elle torréfiait elle-même. Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d'un bref regain de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que tintait à l'église la première messe, d'avoir déjà goûté, pendant que nous dormions, à tant de fruits défendus.
Les fruits défendus, c'étaient le seau trop lourd tiré du puits, le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche, la pioche, et surtout l'échelle double, accotée à la lucarne du bûcher. C'étaient la treille grimpante dont elle rattachait les sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir sur le faîte du toit… Tous les complices de sa vie de petite femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui ne devait quitter ma mère qu'avec la vie. A soixante et onze ans, l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur temps d'indépendance avant que les plus matinaux aient poussé leurs persiennes, et pouvait nous conter l'éveil des chats, le travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour.
C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, la casserole d'émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant lesquelles la flamme de nouveau jaillit de l'âtre, et l'odeur de pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d'alertes inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-là ayant prétendu transférer celle-ci, en secret, de l'unigue étage au rez-de-chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en repos et qu'une vieille domestique couchât dans la petite maison. Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait à séduire et entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère, revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne, surprit un jour ma mère en flagrant délit de perversité. Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé dans l'attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans sa cour.

L'approche de la mort

"Monsieur, Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c'est-à-dire auprès de ma fille que j'adore. Vous qui vivez auprès d'elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m'enchante, et je suis touchée que vous m'invitiez à venir la voir. Pourtant, je n'accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi: mon cactus rose va probablement fleurir. C'est une plante très rare, que l'on m'a donnée, et qui, m'a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m'absentais pendant que mon cactus rose va fleurir,je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autrefois… Veuillez donc accepter, monsieur, avec mon remerciement sincère, l'expression de mes sentiments distingués et de mon regret."
Ce billet, signé « Sidonie Colette, née Landoy », fut écrit par ma mère à l'un de mes maris, le second. L'année d'après, elle mourait, âgée de soixante-dix-sept ans.
Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m'entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu'un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire: «Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, - cette lettre et tant d'autres, que j'ai gardées. Celle-ci, en dix lignes, m'enseigne qu'à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l'éclosion possible, l'attente d'une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son cœur destiné à l'amour. Je suis la fille d'une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes. Je suis la fille d'une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d'argent pour autrui, courut sous la neige fouettée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu'un enfant, près d'un âtre indigent, venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues… Puissé-je n'oublier jamais que je suis la fille d'une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d'un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d'éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle… ». [La Naissance du jour]

COLETTE SE SOUVIENT DE SAINT-SAUVEUR

Colette charge son double littéraire, Claudine, de faire le pèlerinage auquel elle se refuse

« J'ai pleuré en dormant, et je ne me souviens pas de mon rêve, un rêve pourtant qui m'éveille oppressée, avec de grands soupirs tremblés. Le jour point. Il n'est que trois heures. Les poules dorment encore, les moineaux seuls crient, avec un bruit de pierraille remuée. Il fera beau, l'aube est bleue...
Je veux, comme lorsque j'étais petite fille, me lever avant le soleil, pour aller surprendre aux bois des Fredonnes le goût nocturne de la source froide, et les lambeaux de la nuit qui, devant les premiers rais, recule aux sous-bois et s'y enfonce...
Je saute à terre. Fanchette, endormie, dépossédée du creux de mes genoux écartés, roule comme un escargot sur elle-même, sans ouvrir un œil. Un petit gémissement ; et elle presse de plus belle sa patte blanche sur ses yeux fermés. L'aube mouillée ne l'intéresse pas. Elle n'a de goût qu'aux nuits claires où, assise, droite, correcte comme une déesse-chatte d'Égypte, elle regarde rouler dans le ciel, interminablement, la blanche lune.
Ma hâte à me vêtir, cette heure indécise du petit matin me ramènent à des levers frissonnants de l'hiver, quand je partais pour l'école, gamine maigrelette, à travers le froid et la neige non balayée. Brave sous le capuchon rouge, je crevais de mes dents l'écorce des châtaignes bouillies, tout en glissant sur mes petits sabots pointus...
Je passe par le jardin, par-dessus les pointes de la grille. J'écris sur la porte de la cuisine, au charbon : « Claudine est sortie, elle rentrera pour le déjeuner...» Avant de franchir la grille, jupe relevée, je souris à ma maison, car il n'en est pas de plus mienne que cette grande case de granit gris, persiennes dépeintes et ouvertes, nuit et jour, sur des fenêtres sans défiance. L'ardoise mauve du toit se pare de petits lichens ras et blonds et, posées sur le pavillon de la girouette, deux hirondelles se rengorgent, pour faire gratter leur plastron offert et blanc, par le premier rayon aigu du soleil.
Mon apparition dans la rue dérange, insolite, les chiens préposés au service de voirie, et des chats gris fuient, silencieux et courbes. En sûreté sur le bord d'une lucarne, ils me suivent d'un regard jaune... Ils redescendront tout à l'heure, quand le bruit de mes pas aura décru au tournant de la rue...
Ces bottines de Paris ne valent rien pour Montigny. J'en aurai d'autres, moins fines, avec de petits clous dessous.
Le froid exquis de l'ombre bleue atteint ma peau déshabituée, pince mes oreilles. Mais là-haut voguent des voiles légers, des gazez mauves, et le rebord des toits vient de se teindre tout d'un coup, d'un rose violent de mandarine... Je cours presque vers la lumière, j'arrive à la porte Saint-Jean à mi-chemin de la colline, où une maison, misérable et gaie, plantée là toute seule, au bout de la ville, garde l'entrée des champs. Ici, je m'arrête avec un grand soupir...
Ai-je atteint la fin de mes peines ? Sentirai-je ici se mourir l'écho du coup brutal ? Dans cette vallée, étroite comme un berceau, j'ai couché, pendant seize ans, tous mes rêves d'enfant solitaire... Il me semble les voir dormir encore, voilés d'un brouillard couleur de lait, qui oscille et coule comme une onde...
Le claquement d'un volet rabattu me chasse du tas de pierre où je songeais, dans le vent qui me fait la bouche toute froide... Ce n'est pas aux gens de Montigny que j'ai affaire. Je veux descendre, passer ce lit de brume, remonter le chemin de sable jaune, jusqu'aux bois, effleurés à leur cime d'un rose brûlant... Allons !
Je marche, je marche, anxieuse et pressée, les yeux bas au long de la haie, comme si j'y cherchais l'herbe qui guérit...
Je rentre à midi et demie, plus défaite que si trois braconniers m'avaient troussée aux bois. Mais pendant que Mélie se lamente, je mire, avec un sourire inerte, mon visage las rayé d'une griffe rose près de la lèvre, mes cheveux feutrés de bardanes, ma jupe mouillée où le millet sauvage a brodé ses petites boules vertes et poilues. Ma chemise de linon bleu, craquée sous le bras, laisse monter à mes narines ce parfum chaud et moite qui affolait Ren... Non, je ne veux plus penser à lui !
Que les bois sont beaux ! Que la lumière est douce ! Au rebord des fossés herbeux, que la rosée est froide ! Si je n'ai plus trouvé, sous les taillis et dans les prés, le peuple charmant des petites fleurs minces, myosotis et silènes, narcisses et pâquerettes printanières... si les sceaux de Salomon et les muguets ont défleuri, depuis longtemps, leurs cloches retombantes, j'ai pu du moins baigner mes mains nues, mes jambes frissonnantes, dans une herbe égale et profonde, vautrer ma fatigue au velours sec des mousses et des aiguilles de pin, cuire mon repos sans pensée au soleil rude et montant... Je suis pénétrée de rayons, traversées de souffles, sonore de cigales et de cris d'oiseaux, comme une chambre ouverte sur un jardin...»

Les souvenirs de Saint-Sauveur toujours intacts

Une mémoire infaillible guide mon souvenir à travers le jardin embrouillé de mon enfance. Demandez-moi de vous dire la forme et la couleur d'une seule feuille de ces giroflées marron, que la gelée et la neige confisaient, chaque hiver, dans le jardin, et qui ressemblaient, cuites de froid sur la terre blanche, à de pauvres salades ébouillantées… demandez-moi si la glycine, vieille de deux siècles, fleurissait deux fois chaque année, et si le parfum de sa seconde floraison, exhalé de maigres grappes, semblait le souvenir affaibli de la première… Je saurai vous dire le nom de mes chattes et de mes chiens morts, je noterai pour vous le chant funèbre, le miaulement mineur des deux sapins qui berçaient mon sommeil, et la voix jeune, aiguë et douce, de ma mère criant mon nom dans le jardin… J'entrouvrirai pour vous les livres où se penchait mon front aux longues nattes, et, d'un souffle, j'en ferai s'envoler, humides encore, les pétales de pivoines roses, les pensées noires au visage froncé, les myosotis couleur d'eau bleue, que pressait entre leurs pages mon paganisme ingénu… Vous entendrez ululer ma chouette timide, et la chaleur du mur bas, brodé d'escargots, où je m'accoudais, tiédira vos bras l'un sur l'autre croisés, et… vite! refermez la main! refermez vite la main sur le chaud et sec petit lézard crispé… Ah ! vous avez frémi! Vous étiez donc pris à mon rêve? De grâce, donnez-moi, pour mieux vous leurrer, donnez-moi de tendres crayons de pastel, des couleurs qui n'ont pas de nom encore, donnez-moi des poudres étincelantes, et un pinceau-fée, et… Mais non! car il n'y a point de mots, ni de crayons, ni de couleurs, pour vous peindre, au-dessus d'un toit d'ardoise violette brodé de mousses rousses, le ciel de mon pays, tel qu'il resplendissait sur mon enfance!

Colette âgée reçoit au Palais-Royal la visite de son frère Léo

- Dis donc?
- Oui…
- J'ai été là-bas, tu sais?
- Non? Quand ça?
- J'en arrive.
- Ah !… dis-je avec admiration. Tu es allé à Saint-Sauveur? Comment?
Il me fit un petit œil fat.
- C'est Charles Faroux qui m'a emmené en auto.
- Mon vieux !… C'est joli, en cette saison?
- Pas mal, dit-il brièvement.
Il enfla les narines, redevint sombre et se tut. Je me remis à écrire.
- Dis donc?
- Oui…
- Là-bas, j'ai été aux Roches, tu sais?
Un chemin montueux de sable jaune se dressa dans ma mémoire comme un serpent le long d'une vitre…
- Oh !… comment est-ce? Et le bois, en haut? Et le petit pavillon? Les digitales… les bruyères…
Mon frère siffla.
- Fini. Coupé. Plus rien. Rasé. On voit la terre. On voit…
Il faucha l'air du tranchant de la main, et rit des épaules, en regardant le feu. Je respectai ce rire, et ne l'imitai pas. Mais le vieux sylphe, frémissant et lésé, ne pouvait plus se taire. Il profita du clair-obscur, du feu rougeoyant.
- Ce n'est pas tout, chuchota-t-il. Je suis allé aussi à la Cour du Pâté…
Nom naïf d'une chaude terrasse, au flanc du château ruiné, arceaux de rosiers maigris par l'âge, ombre, odeur de lierre fleuri versées par la tour sarrazine, battants revêches et rougeâtres de la grille qui ferme la Cour du Pâté, accourez…
- Et alors, vieux, et alors ?
Mon frère se ramassa sur lui-même.
- Une minute, commanda-t-il. Commençons par le commencement. J'arrive au château. Il est toujours asile de vieillards, puisque Victor Gandrille l'a voulu. Bon. Je n'ai rien à objecter. J'entre dans le parc, par l'entrée du bas, celle qui est près de Mme Billette…
- Comment, Mme Billette? Mais elle doit être morte depuis quarante ans au moins!
- Peut-être, dit mon frère avec insouciance. Oui… C'est donc ça qu'on m'a dit un autre nom… un nom impossible… S'ils croient que je vais retenir des noms que je ne connais pas !… Enfin j'entre par l'entrée du bas, je monte l'allée des tilleuls… Tiens, les chiens n'ont pas aboyé quand j'ai poussé la porte… fit-il avec irritation.
- Ecoute, vieux, ça ne pourrait pas être les mêmes chiens… Songe donc…
- Bon, bon… Détail sans importance… Je te passe sous silence les pommes de terre qu'ils ont plantées à la place des cœurs-de-jeannette et des pavots… Je passe même, poursuivit-il d'une voix intolérante, sur les fils de fer des pelouses, un quadrillage de fils de fer… on se demande ce qu'on voit… il paraît que c'est pour les vaches… Les vaches !
Il berça un de ses genoux entre ses deux mains nouées, et sifflota d'un air artiste qui lui allait comme un chapeau haut de forme.
- C'est tout, vieux ?
- Minute ! répéta-t-il férocement. Je monte donc vers le canal, — si j'ose, dit-il avec une recherche incisive, appeler canal cette mare infecte, cette soupe de moustiques et de bouse… Passons. Je m'en vais donc à la Cour du Pâté, et…
- Et?…
Il tourna vers moi, sans me voir, un sourire vindicatif.
- J'avoue que je n'ai d'abord pas aimé particulièrement qu'ils fassent de la première cour, - devant la grille, derrière les écuries aux chevaux - une espèce de préau à sécher la lessive… Qui, j'avoue !… Mais je n'y ai pas trop fait attention, parce que j'attendais le «moment de la grille».
- Quel moment de la grille?
Il claqua des doigts, impatienté.
- Voyons… Tu vois le loquet de la grille ?
Comme si j'allais le saisir, — de fer noir, poli et fondu — je le vis en effet…
- Bon. Depuis toujours, quand on le tourne comme ça, — il mimait — et qu'on laisse aller la grille, alors elle s'ouvre par son propre poids, et en tournant elle dit…
- «I-î-îan…» chantâmes-nous d'une seule voix, sur quatre notes.
- Oui, dit mon frère en faisant danser fébrilement son genou gauche. J'ai tourné… J'ai laissé aller la grille… J'ai écouté… Tu sais ce qu'ils ont fait?
- Non…
- Ils ont huilé la grille, dit-il froidement.
Il partit presque aussitôt. Il n'avait pas autre chose à me dire. Il recroisa les membranes humides de son grand vêtement, et s'en alla, dépossédé de quatre notes, son oreille musicienne tendue en vain, désormais, vers la plus délicate offrande, composée par un huis ancien, un grain de sable, une trace de rouille, et dédiée au seul enfant sauvage qui en fût digne. [Sido]

St-Sauveur grille

Il ont huilé la grille !

COLETTE À CHÂTILLON-COLIGNY

Colette Pareents à Châtillon

Ruinée, la famille Colette s'installe à Châtillon-Coligny en 1890. Sidonie-Gabrielle Colette est alors âgée de 17 ans. C'est pour elle la fin de son adolescence, la découverte d'une nouvelle terre et une sorte de déracinement. Au départ, les Colette logent au 20 de la rue de l'Église dans la maison du docteur Achille Robineau-Duclos.

Ce dernier est l'enfant d'un premier mariage de Sidonie Colette, la mère de l'écrivain. La jeune Colette comme elle le raconte dans ses livres aime accompagner Achille dans ses tournées. « Et lorsqu'il jetait au moment de partir, sa trousse de chirurgie, sur le siège du cabriolet, il était sûr de me trouver installée avec mon goûter, mon livre, mon vieux manteau... ». Elle aide Achille à panser ses malades et envisage même un temps de faire sa médecine. Plus tard, la famille déménage au 10, rue de l'Egalité, retrouvant « l'orgueil d'habiter une demeure ancienne, honorée, close de partout... ».

À Châtillon-Coligny, Colette passe beaucoup de temps à lire, mais n'a pas encore pris la plume et sillonne cette région du Gâtinais avec son frère. Elle sort peu du cadre familial s'en tenant pour l'essentiel à la compagnie des siens. Toutefois, elle se met à vouer « une tendre admiration » à un certain Henry Gauthier-Villars dit "Willy", personnage barbu au crâne dénudé, journaliste et de quinze ans son aîné. Celui-ci épris de la jeune femme lui demande sa main.

Séduite par la culture et les fréquentations de ce parisien, elle accepte. Le mariage a lieu le 15 mai 1893 à la mairie de Châtillon-Coligny. Comme elle l'écrit plus tard : « C'avait été un petit mariage bien modeste que le mien. Une simple bénédiction à quatre heures ». Le lendemain de la cérémonie, elle « partait pour Paris dans un vieux wagon qui roulait avec une façon de diligence, en compagnie de trois hommes qui ne m'étaient guère connus mais dont l'un venait de m'épouser ». Le début d'une nouvelle vie... Une vie d'écrivain.

QUELQUES IMAGES DE SAINT-SAUVEUR-EN-PUISAYE

 

SAINT-SAUVEUR AU MILIEU DES ÉTANGS DE PUISAYE

Etang   Saint-Sauveur

LA MAISON DE COLETTE À SAINT-SAUVEUR-EN-PUISAYE

Maison extérieur   Maison extérieur 2
     
Maison perron   Maison porche
     
Maison cour   Maison 2
LE JARDIN

Jardin 4   Jardin 3
     
Jardin 1   Jardin 2
L'ÉGLISE DE SAINT-SAUVEUR

Eglise 4   Eglise 2
LA TOUR "SARRASINE" DU XIIe SIÈCLE

Tour 3   Tour 2
L'ÉCOLE DE SAINT-SAUVEUR

Ecole 1   Ecole 5
LE CHÂTEAU-MUSÉE

Musée extérieur 1   Musée extérieur 2
     
Musée intérieur 1  
Musée intérieur 2
     
Musée chambre 2   Musée chambre 3