Le sanctuaire de Grand est mentionné sur la Table de Peutinger sous le nom d'Andesina, associé à la vignette qui désigne les grands établissements thermaux de l'empire. Sa construction est datée entre l'an 70 et 140de notre ère. Il comportait une enceinte de 1750 m avec 22 tours et portes délimitant un espace de 70 hectare. Quinze kilomètres de galeries hydrauliques convergent vers le centre du sanctuaire qu'occupe la résurgence d'une rivière souterraine. Leur fonction était de régulariser le débit de la source. 307 puits ont également été répertoriés sur l'ensemble du site.
Le site de Gran avait une particularité qui n’avait pu manquer de frapper les esprits. Dans cette région de calcaire karstique, les eaux, par tout un réseau souterrain, convergeaient vers une résurgence, sous forme d’un petit étang, pour disparaître aussitôt dans une fissure, ou diaclase, avant de reparaître 3,5 km au nord pour donner naissance à une rivière (aujourd’hui appelée la Maldite ou l’Ornain).
A l’époque gauloise s’était développé, autour de cette résurgence, un culte à une divité des eaux, Grannus, à laquelle, surtout dans la Gaule du nord-est, on prêtait des dons de guérisseur (l’ancien nom d’Aix-la-Chapelle est Aquae Granni). Après l’occupation romaine, cette divinité gauloise s’associa aisément à Apollon, le père de la divination et de la médecine, le dieu qui, selon César, «chasse les maladies».
Le plateau boisé entre Toul et Langres restait pour les Romains une zone d’insécurité : c’est là que, après l’échec de la révolte de 69, le Lingon Sabinus avait pu vivre en hors-la-loi pendant neuf ans. Aménager l’endroit, romaniser le dieu celtique permit d’imposer l’idée de la présence et de l’autorité de Rome. C’est pourquoi on vit se développer un vaste sanctuaire gallo-romain sur ce site qui se trouvait à la limite de deux «cités» (les Leuques et les Lingons) et, plus tard, de deux provinces (les Gaules belgique et celtique).
Les composantes du sanctuaire gallo-romain
Le sanctuaire se développa autour de la résurgence (elle a disparu, mais elle existait encore au XVIIIe siècle, près de l’abside de l’église actuelle). Comme son débit était capricieux, de grands travaux furent entrepris, dans les années 50-70, qui consistèrent à aménager tout le réseau karstique par lequel cheminaient les eaux convergeant vers la résurgence. Celui-ci, qui dépendait de la pluviosité immédiate, ne fonctionnait avec certitude que de novembre à février. C’est pourquoi il a été renforcé par la capture artificielle de deux réseaux, l’un au nord et l’autre au sud. Plus de quinze kilomètres de galeries souterraines ont été creusées et maçonnées à cette fin, l’objectif étant d’obtenir que la résurgence soit toujours alimentée, même en été. Plusieurs centaines de cheminées d’accès vers les galeries profondes servaient regards techniques pour la construction, l’aération, l’éclairage et l’entretien des galeries où l’eau circulait à même le sol rocheux (elles ont été comblées au milieu du IVe siècle par des fragments des monuments).

Autour du bassin sacré, on a établi, peut-être sous la forme d’un simple fossé, un pomerium circulaire d’environ 450 m de rayon, dont le plan de la ville garde encore aujourd’hui la trace.
Puis, dans les années 70 ou un peu plus tard, on éleva à l’intérieur de ce pomerium un rempart de forme hexagonale irrégulière fait d’une muraille reliant une vingtaine de tours. Ce rempart entourait symboliquement un espace de 18 hectares dans lequel se trouvaient les édifices liés au culte du dieu guérisseur et une partie non bâtie pour l’hébergement des pèlerins.
A l’intérieur de cette enceinte, un portique quadrangulaire entourait la résurgence, qu’on avait laissée sans aménagement, par respect pour le caractère sacré du lieu. Large de 6 m, ses murs ornés de marbres et de stucs, le sol recouvert d’un terrazzo lisse, le portique délimitait le lieu réservé au rite de l’incubation. A l’exemple des portiques, ou abaton, des sanctuaires grecs d’Asklépios, une cunette ou canalisation courait le long de sa façade.
A l’intérieur du portique, le temple d’Apollon, construit à la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle, reposait sur un podium de 3 m de hauteur. Ses dimensions étaient de 31 x 62 mètres. Il a été volontairement saccagé, peut-être par les premiers chrétiens. De très nombreux fragments ont été mis au jour. Ils montrent des figures très diverses : lionne, griffon, silène, satyre, ménade, faune, panthère, bélier, cheval, Mercure, Esculape, Hygie (?), Marsyas, une tête d’enfant (le fils de Septime Sévère ?), les restes d’une grande statue d’empereur. C’est une sculpture classique d’inspiration hellénistique, loin des traditions indigènes.
Près du temple, une basilique, repérée dès 1883, n’a été fouillée qu’en 1961-1962. À la fois forum couvert, bourse de commerce et tribunal, elle était de style oriental. Elle comportait une salle rectangulaire sur laquelle se greffait, à l’ouest, un édicule avec abside. Au IIe ou IIIe siècle, une mosaïque était venue orner le sol de la partie centrale. Outre des motifs ornementaux divers (l’un rappelant un motif des thermes de Caracalla à Rome), on voit encore quatre animaux aux angles (panthère, tigre, ours, sanglier) et un personnage portant un masque d’acteur comique et tenant une houlette de berger (peut-être une illustration du Phasme de Ménandre).

Toujours à l’intérieur du pomerium, un amphithéâtre de près de 150 mètres de long (500 pieds romains) pouvait accueillir plus de 16 000 spectateurs, preuve du succès qu’avait le pélerinage. C’était un édifice hybride, un théâtre en demi-cercle ayant été transformé ensuite en amphithéâtre en doublant l’orchestra pour en faire une arène et en aménageant des gradins en face des précédents. C’est un amphithéâtre à structure pleine (les gradins sont installés directement sur le terrain naturel ou sur un massif de gros moellons). La cavea est entourée de deux murs d’enceinte parallèles formant une terrasse élevée de laquelle des escaliers permettaient de descendre dans les gradins. L’arène elliptique communiquait avec l’extérieur par deux corridors monumentaux munis de contreforts (en grand appareil à l’ouest, en petit appareil à l’est). Des loges (carceres) avaient été ménagées pour les gladiateurs et les bêtes. Construit à la fin du Ier siècle en petits moellons, l’édifice a été modifié au début du IIIe siècle avec le réaménagement de la partie ouest en blocs de grand appareil.
La nature du pèlerinage de Gran
De nombreux fragments de statues et des inscriptions permettent de se faire une idée des divinités qui figuraient dans le sanctuaire: on a repéré des allusions à Apollon, mais aussi à Hygie (déesse de la Santé), à Esculape, à Bacchus, à Mercure, à Jupiter (en cavalier écrasant l’anguipède), à Epona, à Minerve, aux Déesses-Mères. Ces représentations, très classiques et de tradition hellénistique, prouvent que l’influence romaine s’était imposée totalement, au détriment de l’art et des conceptions religieuses indigènes.
Par un cheminement rituel, les pèlerins franchissaient d’abord le pomerium en faisant acte d’allégeance aux dieux, avec quelques offrandes, gâteaux et fruits.
Ils allaient ensuite se purifier le corps dans l’un des établissements de bains (deux à l’extérieur du rempart, deux à l’intérieur) qui étaient alimentés par des aqueducs de surface. Ils entraient alors dans l’enceinte, puis dans le portique pour aller à la fontaine sacrée profiter de ses vertus thérapeutiques.
Un ex-voto trouvé sur le site porte la formule «somno jussus» («ayant reçu des consignes pendant son sommeil»). Cela semble indiquer qu’on y pratiquait l’incubation : sous le portique, couché sur le sol (ou sur la peau d’un l’animal qu’il a offert en sacrifice), le consultant s’endormait et ses rêves étaient censés lui apporter la révélation prophétique qu’il avait sollicitée ou lui donner des indications sur la manière de recouvrer la santé. Apollon lui-même pouvait lui apparaître en songe pour lui indiquer le traitement à suivre. Ce rite d’incubation était pratiqué à Épidaure et, à Rome, dans le sanctuaire asclépien de l’île Tibérine.

D'autres ex-voto, par exemple celui d'un certain Fidelis, témoignent de la confiance et de la reconnaissance des pèlerins envers Apollon.
Les médecins et les prêtres, soucieux de tenir compte des grands rythmes de l’univers, utilisaient des tables zodiacales dont deux exemplaires, datant de la fin du Ier siècle, ont été trouvés, brisés en de multiples fragments. Le décor est issu de traités d’astrologie d’inspiration égyptienne et hermétique. Elles proposent une vision idéale et symbolique du ciel dans ses éléments utiles à la constitution de l’horoscope et à la divination astrologique. On peut également les interpréter comme une représentation illustrée du «Livre sacré» dans lequel Hermès indiquait à Asklépios les parties du corps liées à chacun des 36 décans et la façon de soigner leurs différentes affections. Elle pourraient donc avoir été un outil de travail à vocation à la fois astrologique et médicale pour un praticien, peut-être d’origine orientale, qui accueillait les malades dans le sanctuaire d’Apollon-Grannus.
![]() |
Deux empereurs romains en pèlerinage à Gran
Ce culte de l’Apollon delphien transposé sur le territoire de la Gaule a été d’une grande importance. Vers 425, le poète chrétien Claudius Marius Victor (Aletheia, 3,204) rappellait encore qu’Apollon était venu «se faire médecin chez les Leuques». Et deux visites d’empereurs, à un siècle d’intervalle, avaient donné tout son lustre au pèlerinage de Grand.
Selon Dion Cassius (78,15), l’empereur Marcus Aurelius Antoninus Caracalla (211-217), recherchant la guérison de son corps et de son âme, alla en pèlerinage aux trois points de l’imperium Romanum, à l’ouest, au centre et à l’est où se trouvaient des divinités guérisseuses; mais ni Apollon Grannos [à Grand], ni Asklépios [à Pergame], ni Sérapis [à Alexandrie] ne lui vinrent en aide, malgré de nombreuses supplications et sa grande persévérance. Une inscription trouvée par Jollois et complétée en 1981 fait allusion à Caracalla sous la forme «Antoninum». Venu en 213 à Grand, l’empereur aurait fait quelques libéralités au sanctuaire, qui ont permis de financer la mosaïque de la basilique et la réfection de la partie ouest de l’amphithéâtre.
Un siècle plus tard, Constantin, allant de Lyon à Trèves en 309, se serait détourné de sa route pour se rendre "au plus beau sanctuaire du monde" (templum toto orbe pulcherrimum). Là, sans doute au cours d’un rituel d’incubation, il aurait eu la vision de son protecteur Apollon, accompagné d’une Victoire, qui lui offrait des couronnes de laurier, présage de trente années de règne. «La fortune elle-même réglait toute chose de telle façon que l’heureuse issue de tes affaires t’avertît de porter aux dieux immortels les offrandes que tu leur avais promises, et que la nouvelle t’en parvînt à l’endroit où tu venais de t’écarter de la route pour te rendre au plus beau temple du monde, et même auprès du dieu qui y habite, comme tu l’as vu. Car tu as vu, je crois, Constantin, ton protecteur Apollon, accompagné de la Victoire, t’offrir des couronnes de lauriers dont chacun t’apporte le présage de trente années… Et que dis-je : je crois ? tu as vu le dieu et tu t’es reconnu sous les traits de celui à qui les chants divins des poètes ont prédit qu’était destiné l’empire du monde entier.» (Panégyrique de Constantin, 2,7,21). Camille Jullian et les historiens contemporains pensent que Grand est ce sanctuaire que visita Constantin. Constantin n’était alors qu’héritier présomptif du titre d’empereur et il voulait rallier les Gaulois à sa cause en leur faisant croire qu’il avait reçut l’investiture de leur dieu Apollon Grannus avec la promesse d’un très long règne.
Les convictions religieuses de Constantin étaient alors incertaines, proches sans doute du monothéisme tolérant et vague de son père. La «vision» qu’il eut à Grand, en 310, le fit se rallier à un culte solaire apollinien. Deux ans plus tard, en 312, avant la bataille du pont Milvius, il fit peindre sur les boucliers de ses hommes les trois X qui rappelaient que lui avaient été promis trente ans de règne. C’est ce signe que les évêques de son entourage devaient interpréter comme un signe chrétien. Alors, selon le mot de A. Piganiol, Constantin était chrétien sans le savoir, et le devint pour de bon quand on l’eut persuadé qu’il l’était.
Avec le christianisme, la dévotion à sainte Libaire relaie la dévotion à Apollon
Avec le christianisme, le site de Grand est resté un lieu de culte. Une église a été construite sur la résurgence, devenue une simple fontaine, et une «sainte» a relayé Apollon dans son rôle de guérisseur ; il s’agit de sainte Libaire, dont la légende est connue par un texte du XIe siècle.
Libaire était l’un des cinq enfants d’une famille patricienne. Quand Julien l’Apostat arriva à Grand, en 362, il fit mettre à mort les chrétiens et abattre les églises. Dans une vallée proche, il vit une jeune bergère qui, près de ses brebis, était agenouillée, en prière. Il lui présenta une statuette d’Apollon en or et lui ordonna de l’honorer par un sacrifice. Libaire prit sa quenouille et frappa la statue qui se brisa en morceaux. L’empereur la fit décapiter sur le champ. Alors Libaire ramassa sa tête et marcha vers la ville pour la laver dans la fontaine au centre de la cité. Puis elle mourut. Des fidèles donnèrent à son corps une sépulture chrétienne. Au moment de l’ensevelissement, la terre trembla, faisant s’écrouler murailles et tours et ouvrant une source miraculeuse sous la basilique.
Trois chapelles rappellent l’endroit de la décollation (la «chapelotte des champs»), celui de la fontaine et celui de l’inhumation de la sainte. Jusqu’au XIXe siècle au moins, la dévotion à sainte Libaire a perduré : on lui demandait non seulement de guérir les malades et les infirmes, mais aussi de maintenir les troupeaux en santé, de faire tomber la pluie, de chasser la grêle. Sainte Libaire s’est donc approprié les vertus de la divinité païenne et a assuré le passage du culte des eaux païen au culte chrétien de la source miraculeuse. En 1701, Bossuet prononça le panégyrique de la sainte à Condé-Sainte-Libaire (Seine-et-Marne).
Bibliographie récente :







