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LA ROME ET LA GRECE ANTIQUES
VUES PAR SIMONE WEIL

par Géraldi LEROY

 

Les premiers textes publiés de Simone Weil sur l'Antiquité se repèrent en 1936 au moment où elle se trouve en poste au lycée de Bourges. L'intérêt chez elle pour ce sujet répondait au souci de l'éducation populaire chère au syndicalisme révolutionnaire[1] vers lequel allaient ses sympathies (même si, à cette date, elle a cessé de croire à la possibilité d'une révolution sociale dans la France contemporaine[2]). Il répondait aussi à la conviction que l'étude des textes gréco-latins était de nature à éclairer l'histoire contemporaine. Soucieuse, après son séjour en usine (août 1934 – décembre 1935) de trouver désormais des solutions pragmatiques à la condition ouvrière, elle s'était débrouillée pour entrer en relations avec l'ingénieur Bernard, directeur technique des Fonderies de Rosières. Ce dernier avait consenti à lui ouvrir Entre nous, journal interne de l'usine, pour y aborder des thèmes culturels à l'exclusion de toute considération de nature à exciter le sentiment de la lutte des classes. Elle envisagea donc d'exposer au personnel de l'entreprise le mythe d'Antigone et celui d'Électre dont elle pensait qu'ils étaient susceptibles d'intéresser un public ouvrier. Dans deux courtes contributions, elle résuma l'intrigue des pièces éponymes de Sophocle en s'attachant surtout à exalter l'intransigeance des deux héroïnes dans l'accomplissement de ce qu'elles considéraient comme un devoir absolu. Nul doute qu'elle reconnaissait comme sienne une telle exigence éthique. En fait seul le premier article est paru[3], Bernard ayant mis fin à ce début de collaboration parce qu'il avait été offusqué par la vive sympathie manifestée à l'égard des grandes grèves du Front populaire par Simone Weil[4].

Beaucoup plus élaborés quoique brefs sont les trois articles destinés la même année à Syndicats, l'hebdomadaire du courant non communiste de la CGT. Le premier (18 mars 1937) est intitulé "La grève des plébéiens romains" et porte sur un épisode bien connu de l'histoire romaine. Il entre dans le cadre de la longue lutte menée par les plébéiens pour corriger l'inégalité dont ils étaient victimes au sein de la société. A l'origine en effet, l'oligarchie des patriciens concentrait la totalité du pouvoir et de la richesse. Les plébéiens, voués à l'agriculture et à l'artisanat, ne jouissaient que de la liberté individuelle mais n'en étaient pas moins impérativement requis pour servir dans l'armée lors de tous les conflits où Rome s'engageait. A l'occasion d'une nouvelle guerre menaçante, ils se retirèrent sur l'Aventin et refusèrent l'obéissance civile et militaire (- 494). Les patriciens durent se résigner à l'institution des tribuns de la plèbe, inviolables et dotés d'un droit d'opposition aux mesures qu'ils jugeraient contraires aux intérêts de leur classe. Ainsi fut mis en place ce contre-pouvoir qu'attendait la plèbe depuis longtemps.

Le deuxième article intitulé "Une république en proie aux soudards : Marius et Sylla" porte sur la lutte féroce que se livrèrent à Rome dans les années - 80 Marius, leader du parti des populares et Sylla, chef de la faction aristocratique. En – 88, Sylla prit possession de l'Urbs et fit voter sous la contrainte un sénatus-consulte mettant ses adversaires hors-la-loi et débouchant sur des purges sanglantes. Marius qui avait réussi à échapper aux massacres profita de l'absence de Sylla parti guerroyer contre le roi Mithridate dans le Pont-Euxin pour procéder sans retenue à l'élimination physique des partisans de Sylla.

Il entre enfin dans la ville, accompagné de soudards qui tuent dans la rue tous ceux qu'il leur montre. Les jours suivants, une coutume s'établit. Toutes les fois que dans la rue un citoyen salue Marius sans que Marius lui réponde, les soudards de Marius le tuent immédiatement. Ainsi même les amis de Marius tremblent lorsqu'ils le rencontrent de peur qu'il ne les salue pas[5].

Sylla, une fois revenu en – 83, déclencha à son tour des proscriptions et des exécutions impitoyables.

Non seulement il fait tuer tous les anciens partisans de Marius, mais il permet à tous ses amis de tuer tout ce qu'ils veulent. On le supplie enfin de déclarer qui il veut tuer, pour délivrer les autres d'une angoisse mortelle. Le lendemain, il publie une liste de soixante proscrits, c'est-à-dire d'hommes bons à tuer. Puis, chaque jour une nouvelle liste. Il explique qu'il ne peut pas tout se rappeler à la fois, et qu'il publiera chaque jour les noms qui lui viendront à l'esprit. Bien entendu, il choisissait les noms à sa fantaisie. Il suffisait de lui déplaire pour être mort. Et, chaque jour, les gens venaient lire la liste en silence. (ibid.)

Le troisième article rappelle "Un mouvement revendicatif dans l'armée romaine de Germanie" d'après Tacite au livre I des Annales. Il traite de la révolte (14 ap. J. C.) après la mort d'Auguste de quelques légions contre les mauvais traitements dont les soldats étaient l'objet. Germanicus, fils adoptif de Tibère et père de Caligula parvint à faire rentrer les troupiers dans le rang au prix de quelques bonnes paroles et en les remmenant au combat.

De ces projets de publication, seul le premier est paru. Il est probable que René Belin, secrétaire général adjoint de la CGT et directeur de la publication, en a jugé la teneur érudite inadéquate pour un lectorat ouvrier.

Dans cette série d'articles qu'elle prévoyait de regrouper sous un titre général "Antiquité et actualité", Simone Weil visait à mettre en évidence les analogies avec l'histoire contemporaine. Les méthodes implacables utilisées par Marius et Sylla, cumulant délation, expropriations, répression, exécutions anticipent les méthodes instaurées par les régimes totalitaires dans l'Allemagne nazie et la Russie stalinienne. Dans les guerres modernes aussi, on demande aux peuples d'immenses sacrifices sans les avoir préalablement consultés. Quand il arrive aux soldats de se rebeller contre des opérations aussi inutiles que sanglantes, la discipline est finalement rétablie par quelques concessions temporaires et l'enrôlement rapide dans de nouveaux combats. Après la conclusion de la guerre, ils se voient privés de toute récompense car rien n'est changé dans les rapports sociaux. Ainsi se retrouvent-ils toujours, selon une expression courante pendant la Grande Guerre, au rang de PCDF ("pauvres cons du front"). Cette affligeante constance est particulièrement vérifiée par la façon dont l'État français s'est conduit à l'égard des peuples coloniaux[6]. "En 1914, il s'agissait de les jeter dans la fournaise, d'en faire de la chair à canon ; on leur a promis de belles réformes pour après la victoire. La guerre finie, on n'a rien changé au régime colonial." (p. 162)

Dans le même ordre d'idée, Simone Weil est frappée par les ressemblances entre les épisodes antiques qu'elle a retenus et la période du Front populaire. A l'image des plébéiens romains, la classe ouvrière a obtenu en 1936 des avantages substantiels sans effusion de sang. La spontanéité et la généralisation du mouvement s'expliquent tout naturellement par l'exaspération née d'injustices ressenties comme insupportables à un moment donné. Nul besoin de recourir à l'idée d'un obscur complot comme aiment à le penser les conservateurs pour rendre compte de ce genre de conflit. Quant au comportement de la classe dominante, il rappelle celui des patriciens romains. Dans l'un et l'autre cas, les concessions ont été longtemps refusées sous prétexte qu'il ne fallait pas céder à des pressions révolutionnaires alors même que ce sont les attitudes de blocage systématique qui suscitent les velléités révolutionnaires.

Les hommes ne changent guère. Notamment les privilégiés, les puissants sont toujours les mêmes. Quand on leur demande bien poliment un peu plus de justice, ils n'écoutent même pas ; quand on en arrive à montrer les dents, ils crient qu'on veut faire la révolution. Ils n'ont pas encore compris qu'ils font ainsi eux-mêmes la meilleure propagande révolutionnaire. (ibid)

En 1939, Simone Weil avait conçu le projet d'une étude[7] intitulée "Quelques réflexions sur les origines de l'hitlérisme". On y trouve la synthèse de ses idées sur la Rome antique. Sa vision est extrêmement critique et renvoie à des convictions très anciennes chez elle. Selon la tradition familiale, ne déclamait-elle pas, enfant, les imprécations de Camille dans Horace : "Rome, l'unique objet de mon ressentiment" ?

L'étude commence par une interrogation sur les expressions courantes "la France éternelle" opposée à "l'éternelle Allemagne." Elle récuse vivement la vision d'une France dont l'essence aurait toujours été de défendre la paix et la liberté dans le monde. Elle rappelle à cet égard le rôle de Louis XIV et de Napoléon dont les guerres de conquête ont ravagé l'Europe. Bien plus, ajoute-t-elle, les vrais inspirateurs de Frédéric II ont été Richelieu et Louis XIV. Auparavant, les Allemands n'avaient pas les caractéristiques qui les ont tant fait redouter par la suite ; l'Allemagne hitlérienne ne découle notamment en rien de l'ancienne Germanie dont elle dresse, elle, un portrait très flatteur. En s'appuyant sur La Germanie de Tacite, elle célèbre en effet le goût de la liberté, de la chasteté, de l'hospitalité qui a régné dans cette nation. Elle insiste particulièrement sur la simplicité d'âme, l'absence de ruse qui y prévalaient. A l'inverse, elle puise dans la lecture du De bello gallico les éléments qui lui permettent de soutenir que César a délibérément multiplié les provocations pour avoir prétexte à conquête. En alléguant la lapidation de quelques légionnaires romains, il rompit unilatéralement la trêve qui avait été négociée avec les délégués des Germains et profita de l'effet de surprise ainsi créé pour procéder au massacre de 430 000 individus, femmes et enfants compris[8]. Caton s'était d'ailleurs déclaré indigné par ce comportement contraire à la parole donnée puisque Arioviste, le chef germain, avait été déclaré "ami du peuple romain." "Si quelqu'un fait penser à Hitler, par la barbarie, la perfidie préméditée, l'art de la provocation, l'efficacité de la ruse, c'est bien César." (p. 179)

Ce triste épisode n'est qu'une illustration parmi tant d'autres du comportement habituel aux Romains. La démonstration utilise essentiellement des historiens grecs peu cités dans les études latines, Appien, Diodore de Sicile, Polybe car Simone Weil considère que leurs homologues romains étant à la fois juges et parties ne sont pas fiables. Elle relève en premier lieu le recours systématique à la duplicité. Elle cite à titre d'exemple la façon dont Paul-Émile a traité soixante-dix villes de l'Illyrie vaincue. Il avait promis de ne pas exercer de représailles après la guerre qui venait de s'écouler à condition qu'elles livrent tout l'or et l'argent qu'elles possédaient. Elles s'exécutèrent, ce qui n'empêcha pas leur saccage suivi de la mise en esclavage de 150 000 personnes. Simone Weil insiste particulièrement sur l'attitude de Rome à l'égard de Carthage qui lui paraît hautement significative. La destruction de Carthage lui apparaît "comme un des événements les plus atroces de l'histoire". Sa mise en œuvre donna lieu à une scène "d'un tragique digne de Shakespeare, et rappelle en bien plus atroce ce qu'on a dit de la nuit passée par Hacha[9] chez Hitler" (p. 184). Après la première guerre punique, la ville avait dû contracter une alliance lui imposant de ne pas engager de guerre sans en avoir obtenu la permission. En proie à des incursions répétées des Numides, elle prit pourtant les armes afin de mettre fin aux pillages dont elle était victime alors que la puissance dominante se gardait d'intervenir. Prétextant que les Carthaginois n'avaient pas observé ses engagements, Rome décida alors

de leur ordonner d'abord d'envoyer trois cents enfants nobles comme otages, ce qu'ils firent immédiatement ; puis de livrer toutes leurs armes, sans aucune exception, tous les vaisseaux de guerre, tout ce qui avait trait à la navigation, promettant en échange le salut et la liberté de la cité. Cela une fois exécuté, les consuls présents devant Carthage avec une flotte et une armée, annoncèrent aux délégués des Carthaginois qu'ils devaient quitter leur ville, et s'établir à dix kilomètres de la ville, et que Carthage serait entièrement rasée. Les délégués se jetèrent à terre, se frappèrent la tête contre le sol, supplièrent qu'on tuât plutôt tous les habitants sans exception et qu'on laissât subsister la ville (je comprends ce sentiment), tout cela en vain ; et enfin, épuisés de cris, de pleurs et de supplications, se soumirent. Mais ils ne purent persuader le peuple, qui, mû par le désespoir, soutint encore un siège de trois ans ; après quoi la nation et la cité disparurent de la surface de la terre, ce qui provoqua une joie délirante à Rome[10].

À cette duplicité machiavélique s'ajoute la cruauté. "Nul n'a jamais égalé les Romains dans l'habile usage de la cruauté." (p.185) Elle rappelle les atrocités qui suivirent la prise de Carthagène (- 209) par Scipion l'Africain et cite à ce propos Polybe : "A mon avis, ils [les Romains] agissent ainsi pour frapper de terreur ; c'est pourquoi on peut voir souvent aussi, dans les villes prises par les Romains, non seulement des êtres humains massacrés, mais même des chiens coupés en quartiers et des membres épars d'animaux." (p. 186) Elle détaille également le traitement réservé à Numance, à Corinthe et de nombreuses villes grecques où de terribles massacres succédèrent à maintes manœuvres tortueuses et déloyales.

Le souci du prestige à tout prix est le principe qui inspire ces impitoyables procédés. Méthodiquement utilisé, il constitue un instrument d'intimidation afin d'acculer les populations à une totale soumission. Il découle lui-même de la conviction que la nation romaine "avait été choisie de toute éternité pour être la maîtresse souveraine des autres." (p. 192) Un vers de L'Énéide traduit sans fard cette idée : "Toi, Romain, occupe-toi de régir souverainement les nations." Encore convenait-il de se donner l'apparence du droit pour parvenir au mieux aux fins visées. Polybe observe bien que les Romains étaient toujours attentifs à ne paraître mener que des guerres défensives. Aussi ont-ils assimilé au plus haut point l'art de la propagande. Ce dessein se perçoit clairement dans la littérature : les grands auteurs, Ennius, Virgile, Horace, Cicéron, César, Tite-Live, Tacite "ont toujours écrit avec une arrière-pensée politique, et leur politique, quelle qu'elle fut, était toujours impériale." (p.195) Les vaincus eux-mêmes étaient contraints de chanter les louanges de Rome. "La propagande et la force se soutenaient mutuellement ; la force rendait la propagande à peu près irrésistible en empêchant dans une large mesure qu'on osât y résister ; la propagande faisait pénétrer partout la réputation de la force." (p. 196)

Il faut enfin mentionner pour expliquer les succès décisifs de la Rome antique une tactique délibérée dont Simone Weil situe l'application dans la période qui a suivi la victoire de Zama : n'attaquer qu'à coup sûr. Elle laissait se développer des germes de rébellions jusqu'au moment où elle jugeait les conditions réunies pour les réduire comme on l'a vu dans l'exemple de Carthage. Entre temps, elle s'employait à engourdir les méfiances par une attitude officiellement dépourvue d'agressivité. Par l'ensemble de ces procédés reposant sur la dissimulation perfide et la plus extrême brutalité, elle s'est assurée la domination des peuples conquis.

S'agissant du régime intérieur de l'Empire romain, les critiques émises sont tout aussi catégoriques. Simone Weil lui reconnaît un certain nombre de qualités comme l'ordre, la discipline, la conscience dans l'application au travail et en premier lieu dans l'exécution des tâches militaires. Mais là s'arrête son mérite. Son opinion se résume ainsi : "les Romains n'avaient de supériorité que dans les armes et l'organisation de l'État centralisé." (p. 169)

Pour le reste, "l'inhumanité était générale dans les esprits et les mœurs." (p. 199) Elle stigmatise vigoureusement l'institution de l'esclavage, l'addiction aux combats de gladiateurs, l'exploitation sans mesure des provinces sur laquelle les Verrines de Cicéron ont laissé un témoignage éloquent. Elle va jusqu'à nier que Rome ait pu apporter la civilisation aux peuples dont elle s'était rendue maîtresse. Elle aurait plutôt anéanti les formes de civilisation qui y préexistaient, "la disparition des langages de la plupart des pays conquis en est la meilleure preuve." (p. 206). Il en fut ainsi à Carthage ou en Gaule où les druides étaient dotés d'un savoir approfondi. Au demeurant, les monuments et les spectaculaires ouvrages d'art que les Romains ont élevés témoignent d'une puissance matérielle étrangères aux préoccupations spirituelles. C'est à tort qu'on gratifie ces conquérants de sentiments religieux. Leurs dieux participaient avant tout de l'image de grandeur qu'ils voulaient imposer au monde. "Nulle religion ne fut jamais plus étrangère à toute notion du bien et du salut de l'âme" ; l'amour de la nature non plus n'y avait aucune part." (p. 208).

Sur sa lancée, Simone Weil récuse un autre lieu commun qui fait des Romains les inventeurs de l'esprit juridique. Pour sa part, elle situe l'invention du droit dans l'antique Mésopotamie. En fait, les pratiques sociales de la Rome antique révèlent globalement une servitude sans limite, y compris dans la Ville elle-même. Les empereurs étaient l'objet de ce qu'on appellerait de nos jours un culte de la personnalité qui ne tolérait pas la moindre réserve de sorte que les citoyens dans leur ensemble se croyaient astreints à une déshonorante flagornerie. Plus que tout autre, l'empereur Auguste a bénéficié d'une adulation unanime de commande. Au-delà de ce phénomène, Simone discerne ce qui constitue à ses yeux l'essence du système romain, à savoir la valeur absolue dévolue à l'État. En dehors de ce dernier, rien ne compte, l'individu lui est entièrement subordonné, le Bien n'a de valeur qu'en tant qu'il est ramené à ses intérêts. Par des pratiques analogues, l'Allemagne hitlérienne, n'a fait que réactualiser l'État totalitaire dont Rome avait donné l'exemple accompli.

Les analyses de Simone Weil conduisent, on l'a vu, à une condamnation presque sans réserve du rôle historique de la Rome antique. Il en est tout autrement de la Grèce. Les principaux textes relevant de ce domaine ont été réunis dans La Source grecque (Gallimard, 1979) où on trouvera entre autres les notes consacrées à Platon, Héraclite et autres philosophes. Nous nous bornerons à rendre compte d'un article intitulé "L'Iliade ou le poème de la force" paru en deux livraisons (décembre 1940 et janvier 1941) sous le nom anagrammatique d'Émile Novis dans les Cahiers du Sud. Ce texte a l'avantage en effet de présenter un bilan élaboré de son approche de la Grèce antique.

À l'image de son maître Alain, Simone Weil recourait volontiers aux exemples littéraires pour alimenter sa réflexion. Convaincue du rôle capital qu'exerce la force dans le monde, elle trouve justement que le "vrai sujet" de L'Iliade est la toute-puissance de la force. Hector mort traîné dans la poussière en est le tableau emblématique. Le propre de la force est de faire de l'homme une chose ; sous sa forme la plus sommaire, elle le transforme en cadavre. Or, tout individu est tenté d'utiliser la force, au-delà du raisonnable même, quand il se croit en situation avantageuse. Les Grecs auraient pu récupérer Hélène au terme de la première journée de combat, mais ils ont voulu plus : prendre possession de toutes les richesses de Troie et réduire sa population en esclavage. Le surlendemain, ils furent acculés à la fuite. De son côté, Hector qui aurait pu obtenir la levée du siège au prix de quelques concessions aspire à une victoire complète ; le lendemain, il essuie une cruelle défaite et perd la vie.

Une autre caractéristique de la force est que son empire est universel. Si les vaincus sont évidemment les premiers à en être affectés, les vainqueurs n'y échappent pas à un moment ou un autre. Agamemnon humilie Achille en lui enlevant Briseis ; dans les jours suivants, il doit s'abaisser et supplier en vain. Ajax fait trembler les Troyens, mais dans telle autre circonstance, il est à son tour frappé de terreur. Même à Achille, il arrive d'avoir peur.

L'Iliade exprime ainsi la vérité nue sur la condition humaine ; la force est un autre nom pour la nature, la matière, la nécessité, le destin.

Ainsi la violence écrase ceux qu'elle touche. Elle finit par apparaître extérieure à celui qui la manie comme à celui qui la souffre ; alors naît l'idée d'un destin sous lequel les bourreaux et les victimes sont pareillement innocents, les vainqueurs et les vaincus frères dans la même misère. Le vaincu est une cause de malheur pour le vainqueur comme le vainqueur pour le vaincu. (p. 240)

En rupture avec ce tableau d'une "morne monotonie", le poème a inséré "des moments lumineux ; moments brefs et divins où les hommes ont une âme." Ces moments privilégiés sont essentiellement ceux où ils aiment. Simone Weil admire L'Iliade car elle considère que "presque aucune forme pure de l'amour" n'y est absente. Elle cite la tradition de l'hospitalité, l'amitié entre compagnons de combat, les manifestations de l'amour filial, parental, fraternel et en premier lieu, l'amour conjugal. Elle s'émeut des paroles échangées entre Hector et Andromaque au cours de la fameuse scène des adieux relatée au chant VI. La forme suprême de l'amour, "c'est l'amitié qui monte au cœur des ennemis mortels" comme lorsque Achille et Hector sont envahis par une admiration réciproque. Telle est la vertu de L'Iliade : les manifestations de la force sont loin d'être ignorées.

Pourtant une telle accumulation de violences serait froide sans un accent d'inguérissable amertume qui se fait continuellement sentir, bien qu'indiqué par un seul mot, souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C'est par là que L'Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède de la tendresse, et qui s'étend sur tous les humains, égale comme la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d'être imprégné d'amertume, jamais non plus, il ne s'abaisse à la plainte. La justice et l'amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau d'extrêmes et injustes violences, le baignent de leur lumière sans jamais être sensibles autrement que par l'accent. Rien de précieux, destiné ou non à périr, n'est méprisé ; la misère de tous est exposée sans dissimulation ni dédain ; aucun homme n'est placé au-dessus ou au dessous de la condition commune à tous les hommes ; tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et vaincus sont également proches, sont au même titre les semblables du poète et de l'auditeur. S'il y a une différence, c'est que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus douloureusement. (p. 248)

Par là, L'Iliade est une "chose miraculeuse", cette épopée est unique en Occident. Ni L'Odyssée, ni L'Énéide, ni La Chanson de Roland ne sauraient l'égaler faute de cette extraordinaire équité dans la compassion universelle face au malheur de tous les hommes, y compris des ennemis.

L'admiration de Simone Weil pour la culture de la Grèce antique est renforcée dans la mesure où elle retrouve la même inspiration dans la tragédie attique d'Eschyle et de Sophocle : "l'humiliation de l'âme sous la contrainte n'y est ni déguisée, ni enveloppée de pitié facile, ni proposée au mépris ; plus d'un être blessé par la dégradation du malheur y est offert à l'admiration." (p. 251) Or, le christianisme, par son insistance sur la misère humaine et ses appels à la compassion témoigne d'une attitude toute semblable. "Car le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l'amour. […] Il n'est possible d'aimer et d'être juste que si l'on connaît l'empire de la force et si l'on sait ne pas le respecter". (p. 251) Simone Weil se juge ainsi autorisée à conclure que "l'Évangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec comme L'Iliade en est la première." (p. 251) Et ailleurs : "l'esprit grec ou l'esprit chrétien, qui ne sont qu'une seule et même chose."(p. 295) Telle est la supériorité fondamentale des Grecs sur les Romains qui, à l'image des Hébreux, quoique d'une autre façon, se sont crus soustraits à "la commune misère humaine", "les premiers en tant que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient.[…] Aussi aucun texte de l'Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de l'épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job." (p. 252)

On voit que Rome et la Grèce sont pour Simone Weil dans un rapport antithétique et qu'en définitive elle plaide pour qu'on substitue au culte de la grandeur romaine dans notre héritage culturel la source grecque qui seule est véritablement pure.

On estimera peut-être, et non sans quelque raison, que la lecture du monde antique par Simone Weil est sélective. Dans L'Iliade, les moments de grâce qui suscitent tant d'admiration chez elle sont bien peu nombreux face à la succession répétée et à la description détaillée de scènes de carnage. Elle a évidemment tendance à retenir chez les historiens qu'elle a consultés les éléments qui confortent ses thèses. Elle récuse par principe des auteurs considérés comme tendancieux comme Lucain et Suétone. Durant les siècles évoqués (en a-t-il été différemment par la suite ?) l'inhumanité dans la conduite des guerres semble bien avoir été partagée. Autant qu'on le sache, les Carthaginois par exemple ne se sont pas montrés particulièrement tendres. Elle est aussi portée à exalter assez gratuitement les autres civilisations. En suivant César, elle campe les druides en philosophes à la manière pythagoricienne[11]. Or, les druides nous sont fort mal connus et il est à peu près impossible de vérifier les assertions du vainqueur de Vercingétorix. Au demeurant, nous disent les historiens actuels, l'institution druidique était en voie de disparition au temps du De Bello gallico. Inversement, elle attribue à la propagande tendancieuse des Romains la pratique des sacrifices humains chez les Gaulois qui n'est plus mise en doute aujourd'hui grâce aux découvertes archéologiques.

Pourtant la lecture de Simone Weil garde ses vertus. D'abord, par son refus de céder sans examen aux idées reçues. Pour nous borner à l'exemple des Gaulois, elle a eu raison de ne pas souscrire à leur représentation traditionnelle comme un ensemble de peuples valeureux, mais prompts au découragement et restés finalement à l'état de barbares de sorte que la conquête romaine aurait finalement été une bonne chose parce qu'elle aurait permis leur accession à la civilisation. Faute de témoignages écrits, les fouilles qui ont été menées de nos jours montrent indubitablement que la Gaule pratiquait l'élevage, l'agriculture, que l'artisanat y était développé et que nombre de sites (Bibracte, par exemple) témoignaient d'un véritable urbanisme. L'archéologie révèle en outre l'existence d'échanges économiques internationaux avec le bassin méditerranéen en premier lieu.

Simone Weil a eu aussi le grand mérite de réagir contre une certaine vision héroïque et vertueuse de la Rome antique, celle qui était véhiculée par le De viris illustribus et qui régnait largement dans l'enseignement. On se bornait habituellement à stigmatiser les conduites criminelles des empereurs. Il était bon de bien marquer que la République romaine ne s'était pas privée d'avoir recours à des moyens tout aussi brutaux et tortueux pour asseoir son impérialisme.

D'une façon plus intéressante encore, elle attire notre attention sur les travers de l'histoire dont les données sont transmises par les vainqueurs et relayée par les divers nationalismes. Les vaincus ont le plus grand mal à faire valoir leur cause ; le plus souvent, ils en sont absolument incapables à cause de l'ampleur même de leur défaite qui les a entièrement coupés de leurs racines originelles. Le discours des vainqueurs monopolise la représentation du passé. Non seulement la parole est déniée aux vaincus, mais en plus ils sont dépouillés de leur mémoire qui se trouve complètement occultée par celle des vainqueurs. Le recours aux documents est un alibi trompeur car ils sont produits par la puissance dominante. Simone Weil est ainsi amenée à dénoncer ce qu'on appelle complaisamment le "tribunal de l'histoire", expression qu'elle juge absolument fallacieuse. "L'histoire n'est pas autre chose qu'une compilation des dépositions faites par les assassins relativement à leurs victimes et à eux-mêmes". D'où en particulier, son ironie à l'égard de l'histoire officielle quand elle traite des Romains.

Sur les Romains, on ne possède absolument rien d'autre que les écrits des Romains eux-mêmes et de leurs esclaves grecs. Ceux-ci, les malheureux, parmi leurs réticences serviles, en ont dit assez, si l'on prenait la peine de les lire avec une véritable attention. Mais pourquoi en prendrait-on la peine ? Il n'y a pas de mobile pour cet effort. Ce ne sont pas les Carthaginois qui disposent des prix de l'Académie ni des chaires en Sorbonne[12].

Géraldi Leroy
conférence donnée le 29 avril 2010
pour G. Budé Orléans


[1] En poste successivement au Puy (1931-1932), à Auxerre (1932-1933), à Roanne (1933-34), Simone Weil adhéra à la Fédération unitaire de l'enseignement qui puisait son inspiration dans le syndicalisme révolutionnaire hostile à la politique au sens parlementaire du terme, aux appareils partisans, tout entier tourné vers l'autoémancipation ouvrière. Au grand scandale de la hiérarchie universitaire et de l'opinion bien-pensante, elle milita activement aux côtés des mineurs et des chômeurs frappés par la crise.

[2] Ce scepticisme est théorisé dans son article "Perspectives. Allons-nous vers la révolution prolétarienne ?" (La Révolution prolétarienne 23 août 1933) in Simone Weil, Œuvres complètes II. Écrits historiques et politiques, volume 1, L'Engagement syndical,  textes établis, introduits et annotés par Géraldi Leroy, Gallimard, 1988, p. 260-281.

[3] Entre nous Chronique de Rosières, 16 mai 1936 in Simone Weil, Œuvres complètes II. Écrits historiques et politiques, volume 3, L'expérience ouvrière et l'adieu à la révolution,  textes établis, introduits et annotés par Géraldi Leroy, Gallimard, 1991, p. 333-338.

[4] Un beau témoignage sur le climat de ces journées est donné dans "La vie et la grève des ouvrières métallos" (La Révolution prolétarienne, juin 1936) in  op. cit., 349-361.

[5] Simone Weil,  Œuvres complètes II. Écrits historiques et politiques. volume 3, Vers la guerre (1937-1940), textes établis, présentés, établis et annotés par Simone Fraisse, Gallimard, 1989, p. 163. Sauf indication contraire, les citations suivantes sont tirées de cet ouvrage.

[6] Après 1932, le militantisme de Simone Weil s'oriente prioritairement vers l'anticolonialisme parallèlement au réformisme social et à l'antifascisme.

[7] Seule la deuxième partie en fut publiée dans les Nouveaux Cahiers en janvier 1940.

[8] Lettre à Volterra dans Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1979, p. 103.

[9] Président de la République tchécoslovaque, Emil Hacha fut convoqué par Hitler à Berlin le 15 mars 1939 et contraint de signer au cours d'une entrevue dramatique l'occupation de la Bohème-Moravie par l'Allemagne.

[10] Écrits historiques et politiques, op. cit.,  p. 105.

[11] Voir aussi L'Enracinement, Gallimard, 1963, p. 190.

[12] L'Enracinement, op. cit., p. 192.