À propos du Ronsard “poète amant” de longues controverses se sont développées depuis le XVIe siècle entre ceux qui croient à la sincérité des sentiments amoureux que Ronsard s’attribue et ceux qui ne voient en lui qu’un poète, un ouvrier du vers qui, parce qu’il a choisi de composer sur le mode lyrique, a été amené à s’inventer quelques maîtresses et quelques amours. Les premiers fondent leur jugement sur l’impression de vérité vécue que donne la lecture des poèmes ; les seconds montrent, par une analyse scrupuleuse des textes, que cette vie amoureuse a été évidemment inventée et mise en place sous la pression des formes littéraires qu’il a adoptées, des modèles qu’il s’est choisis ou des mythes qu’il a voulu illustrer.
Ce débat concerne chacune des trois “maîtresses” de Ronsard: Cassandre, Marie et Hélène. Mais la question mérite surtout d’être posée à propos de la première, parce que Cassandre est beaucoup plus présente dans l’œuvre que les deux autres. En effet, Ronsard n’a jamais cessé de se présenter à ses lecteurs comme l’amant de Cassandre, ne serait-ce qu’en maintenant dans la bordure du portrait qui figure en tête de toutes les rééditions de ses œuvres, de 1552 à 1584, une formule empruntée aux Magiciennes de Théocrite : ως ιδον, ως εμανην, formule qui, dans l’édition de 1552, signifiant clairement: “dès que je vis Cassandre, le délire me saisit”. D’autre part Cassandre, qui était sans doute présente dans le premier poème que Ronsard a publié, se retrouve encore, en 1585, dans le poème-testament Caprice, où il parle avec émotion de sa “belle Cassandre”, grâce à laquelle, dit-il, les Muses ont été jadis transportées sur les rives du Loir.
LA DÉCOUVERTE DE CASSANDRE
L’amour “contrefait” de Ronsard
Cassandre est entrée en littérature par une Ode publiée en 1547, dans laquelle Ronsard énumérait les beautés de celle dont il rêvait de faire sa maîtresse. Deux ans plus tard, il la présentait à ses lecteurs comme sa “Dame”, en promettant de la rendre immortelle. L’année suivante, il livrait enfin son nom: elle s’appellait “Cassandre”. Et quand, au mois de juillet, ses amis, au cours d’un pique-nique à Arcueil, lui firent “boire le nom” de sa belle, Ronsard avala neuf coupes de vin, autant qu’il y a de lettres dans le nom de Cassandre. Puis, à la fin de cette année 1550, il se retira en Vendômois pour un séjour de près d’un an, pendant lequel il écrivit plus de 180 sonnets en hommage à cette Cassandre, sonnets qu’il publia en 1552 sous le titre Les Amours.
Ronsard avait alors 27 ans et il s’était fait connaître jusque là comme auteur d’Odes pindariques. Mais il venait de comprendre que, s’il voulait réussir dans la carrière poétique, il lui fallait suivre la mode. Or, en ces années 1548-1550, la mode était au pétrarquisme. Vasquin Philieul venait de traduire de larges extraits des poèmes de Pétrarque, dans lesquels celui-ci dit son amour pour une certaine “Laure”, rencontrée dans une église d’Avignon. Et, aussitôt, à l’exemple de Pétrarque, les poètes s’étaient mis à broder sur un thème imposé qui peut se résumer ainsi : “un jour les éclairs sortis des yeux d’une femme blonde et divinement belle m’ont rendu amoureux; depuis je brûle de désir; mais elle ne veut rien m’accorder et cela me fera mourir”. Ronsard avait certes commencé par trouver ce type de poésie fort artificiel, et même ridicule. Pourtant, voyant que ses amis succombaient à cette mode, il décida d’entrer lui-même en lice et de “pétrarquiser”, c’est-à-dire de jouer à “l’amoureux transi” se consumant pour les charmes d’une belle. Et, comme il fallait bien donner un nom à la dame, il reprit celui de “Cassandre” qu’il avait utilisé en 1550 dans le livre I des Odes.
Les lecteurs de cette littérature “pétrarquiste” savaient qu’il s’agissait presque toujours d’amours “contrefaites”. Et les auteurs auraient pu faire le même aveu que Jacques Tahureau, auteur d’une Chanson à l’Admirée, qui reconnaît volontiers le caractère “intellectuel”, purement artificiel, de ses poésies :
| Pensant contenter mes esprits, J’ai souvent rempli mes écrits De mignardes feintises, De jeux contrefaits, de souris, De feintes mignardises. |
Or, cette expression “contenter l’esprit” est justement celle qu’utilise Etienne Pasquier à propos de Ronsard et de Cassandre. Dans ses Recherches de la France, il écrit : “En ses premières amours, il voulut [simplement] contenter son esprit”. D’ailleurs Ronsard lui-même a reconnu que ses folies amoureuses restaient purement littéraires :
| Je suis fol quand j’ai la plume en main; Mais, quand je n’écris plus, j’ai le cerveau bien sain”. |
C’est pourquoi les lecteurs étaient fondés à croire que sa “Cassandre” n’était qu’une “feintise”, ce nom étant emprunté à la Cassandre troyenne, héroïne de ce long poème de Lycophron que Ronsard venait justement d’étudier avec son maître Dorat. Le choix de ce nom avait un double avantage : d’une part il offrait la possibilité de jeux poétiques sur l’homonynie des deux Cassandres; d’autre part, puisqu’on sait que la Cassandre antique fut aimée d’Apollon, cela permettait à Ronsard de s’assimiler, sans trop de modestie, au dieu solaire. Si l’on met à part le petit cercle des familiers de Ronsard, les lecteurs du XVIe siècle se sont contentés de cette explication : le nom de “Cassandre” aurait été tout simplement un emprunt à la mythologie grecque.
L'existence soupçonnée d'une Cassandre réelle
Au XVIIe siècle, une autre idée se fit jour. Guillaume Colletet crut pouvoir révéler que Cassandre n’était pas une simple fiction littéraire, que Ronsard avait réellement connu une Cassandre qui, dit-il, “n’était qu’une simple fille de naissance médiocre”. Et Furetière reprit l’information, avec cette précision : “Cassandre n’était qu’une grande Halebreda qui tenait le cabaret du Sabot, dans le faubourg Saint-Marceau”. Manifestement, Furetière, dans la tradition du burlesque, veut dégrader l’image idéale de Cassandre et conforter sa théorie selon laquelle les lecteurs ont toujours tort de prendre les vers des poètes au pied de la lettre.
Deux siècles plus tard, sous l’influence du romantisme, on se prit à rêver à cette mystérieuse Cassandre. Par exemple, Prosper Blanchemain, éditeur des œuvres de Ronsard, laissa vagabonder son imagination : “Ronsard errait dans les environs de Blois, lorsqu’il rencontra une toute jeune fille, presque une enfant, pauvre et simplement vêtue, mais ayant pour parure cette première fleur de la jeunesse et de la beauté qui charme les rêveurs. Elle passa, chantant un branle de Bourgogne, que le poète n’oublia plus. Puis elle disparut, non sans s’être retournée. Et le jeune homme était encore là, songeant toujours à elle: il avait rencontré son idéal; il était poète!…”. Ce Prosper Blanchemain n’avait pas dû lire de très près les textes de Ronsard !
Bientôt, heureusement, on appliqua aux poèmes une réflexion plus sérieuse, surtout lorsqu’on commença à s’intéresser aux éditions originales et, tout particulièrement, aux Amours de 1552. D’abord on trouva curieux que Ronsard ait placé, en tête du recueil, le portrait, assez réaliste, d’une jeune femme qui est présentée comme Cassandre, avec même l’indication de son âge au moment de la rédaction des poèmes : 20 ans. Et, surtout, on s’aperçut que la présence de ce portrait avait étonné, voire scandalisé, quelques contemporains. Par exemple, un certain Jean Macé, auteur d’une Philippipe contre les poetastres de notre temps, s’était indigné de voir Ronsard faire “porter sa garse figurée par les quartiers de France” (c’est-à-dire que Macé trouve indécent que Ronsard ait ainsi divulgué le portrait de sa maîtresse). Ensuite, Théodore de Bèze qui fut un ami de jeunesse de Ronsard parle du même portrait en ces termes: “Les Amours portaient au-devant le portrait d’une Cassandre imaginaire (j’aime mieux cette supposition) ou bien trop réellement courtisane et adultère”. Si l’on examine cette phrase de près, on s’aperçoit que Théodore de Bèze fait l’hypocrite, qu’il feint de ne pas vouloir accabler son ancien ami, mais qu’il donne clairement à penser que le portrait représente une femme réelle, et même une femme mariée, que Ronsard aurait eu comme maîtresse.
Après ce portrait, on regarda de plus près les Commentaires de Marc-Antoine Muret que Ronsard avait publiés avec la deuxième édition des Amours à Cassandre. Dans un premier commentaire, celui du sonnet n°4 (“Je ne suis point, ma guerrière Cassandre…”), Ronsard avait laissé écrire ceci: “La Dame de l’auteur s’appelle ainsi en son propre nom” (ce qui voulait dire que: Cassandre existait réellement et qu’elle s’appellait réellement Cassandre). Un autre commentaire, au sonnet 50, porte sur les vers : “[Ni les roses, ni les lys, ni les zéphyrs… ] Tant de plaisirs ne me donnent qu’un Pré / Où sans espoir mes espérances paissent” ; et Muret, jouant l’homme informé qui ne veut rien dire, mais qui est tout prêt à parler, commente ainsi : “Je me douterai fort que sous ce Pré quelque meilleure chose fût entendue. Mais passons outre”. Un troisième commentaire, au sonnet 151, porte sur les vers : “Veuve maison des beaux yeux de ma dame / Je t’acompare à quelque pré sans fleur” ; et Muret commente : “Il parle à une maison en laquelle sa dame avait coutume de résider”. Tous ces commentaires intriguèrent ; mais ils restaient finalement très sybillins.
La découverte de la Cassandre véritable
La clef de l’énigme se trouvait tout simplement dans une lettre d’Agrippa d’Aubigné qui écrit : “J’ai connu privément M. de Ronsard… Notre connaissance redoubla sur ce que mes premiers amours s’attachèrent à Diane de Talcy, nièce de Mlle de Pray, qui était sa Cassandre”. Quand on découvrit ce texte, les commentaires de Muret s’éclairèrent. Et l’on remarqua qu’effectivement les occurrences du mot “pré”, dans les sonnets des Amours, étaient anormalement nombreuses, tout simplement parce que Ronsard s’était amusé à dissimuler, dans le texte même des poèmes, le nom d’une femme réelle, le nom d’une Cassandre réelle.
On n’eut plus alors qu’à ouvrir soit l’Armorial général des D’Hozier, soit le Dictionnaire de la noblesse de La Chenaye-Desbois. Et l’on trouva effectivement une “damoiselle Cassandre Salviati”, fille du banquier florentin Bernard Salviati, résidant à Blois et, depuis 1517, seigneur de Talcy. On trouva que cette Cassandre Salviati était devenue dame de Pray (ou de Pré) par son mariage, en novembre 1546, avec noble homme Jean de Peigné, seigneur de Pray. Par d’autres recherches, on trouva que cette Cassandre habita Vendôme (où elle fut marraine en 1551); qu’après six années de mariage elle eut une fille, qu’elle appela aussi Cassandre; et que celle-ci, le 9 novembre 1580, épousa Guillaume de Musset, seigneur du Lude (Alfred de Musset étant donc un descendant direct de cette Cassandre Salviati). Enfin, d’autres actes notariés permirent de retrouver Cassandre, d’abord séparée de biens de son mari, puis veuve, et âgée de plus de soixante-dix ans.
![]() |
![]() |
|
Talcy
|
Talcy
|
Donc, grâce aux commentaires de Muret, et surtout grâce à Agrippa d’Aubigné, on savait désormais que, derrière la Cassandre des poèmes, se dissimulait une Cassandre vendômoise bien réelle. Et l’on comprit la “malice” de Ronsard: alors que, chez les poètes, l’habitude était, par discrétion, de chanter leur belle sous un nom supposé, Ronsard avait tout simplement conservé le vrai nom de Cassandre, ce qui était peut-être le meilleur moyen de détourner de la jeune femme l’attention de contemporains trop curieux. En cela il n’avait fait qu’imiter son ami Du Bellay, qui avait utilisé la même ruse avec Olive de Sévigné: lui ayant laissé son vrai nom d’Olive, il défia la curiosité de ses lecteurs : “Mon Olive… écrit-il, (soit ce nom d’Olive véritable ou non)…”. Et Ronsard écrira de même à propos de Cassandre : “Cassandre… (soit le nom vrai ou faux)…”.
On trouverait des foules d’exemples de ces efforts des poètes du temps pour semer le doute dans l’esprit du public ; tous à propos de leur maîtresse, supposée ou réelle s’ingéniaient à brouiller les cartes, souvent avec la complicité de leurs amis. Brantôme, qui savait très bien la vérité sur Ronsard, n’écrivit-il pas en substance dans ses Dames galantes: “Sa belle Cassandre qui était en réalité moins belle que ce qu’il en dit il l’a déguisée d’un faux nom”. Pourtant, il ne fait aucun doute que Ronsard avait emprunté ce nom de Cassandre à une jeune blésoise qui portait un prénom très rare en France, mais d’un usage assez courant en Italie, où la mode avait été de donner aux enfants des noms de héros antiques et où l’on vit apparaître des Hermès, des Agamemnon, Ulysse, Thésée, Annibal…
Ronsard amoureux du seul nom de Cassandre
Et de fait, il apparaît que c’est au nom de la jeune femme que Ronsard s’est d’abord attaché. Il y a de cela plusieurs preuves: d’abord une phrase d’un poème à Pierre Paschal: “Jamais le temps, vainqueur des amours, n’ôtera ce beau nom de mon cœur” ; puis des vers de Baïf : “Ronsard, dès sa jeunesse tendre / Portant gravé le beau nom de Cassandre / Dans sa mémoire, en a sonné des vers / Hauts et bruyants…” ; enfin un texte de la Vie de M. Ronsard de Binet, le premier biographe du poète: “Ronsard, s’étant ressouvenu d’une belle fille qui avait nom Cassandre, se délibéra de la chanter comme Pétrarque avait fait la Laure, amoureux seulement de ce beau nom, comme lui-même m’a dit maintes fois”.
Que Ronsard ait attaché tant d’importance au nom de sa Dame n’a rien d’étonnant. N’a-t-il pas écrit que “les noms ont efficace et puissance et vertu”. N’a-t-il pas, comme beaucoup d’auteurs de ce siècle, porté intérêt aux anagrammes: Marie, anagramme d’aimer, Rose, anagramme d’Eros; Genèvre, anagramme de Vigenère; dans le nom d’Hélène de Surgères il a trouvé la formule le ré des généreux ; et ce n’est peut-être pas par hasard que l’édition de 1552 rapproche les deux noms grecs Ρωνσαρδος et Κασσανδρα, qui ont six lettres en commun sur neuf. D’ailleurs les mots “Cassandre de Pré” ne sont pas loin d’être l’anagramme de “Pierre de Ronsard” : c’est peut-être à cela que Ronsard fait allusion quand il dit à sa Dame, dans le Septième Livre: “le Destin nous a liés de mêmes noms ensemble”.
Ronsard amant de Cassandre ?À partir du moment où l’on sut que Ronsard était tombé amoureux du nom de Cassandre, on se demanda tout naturellement s’il n’aurait pas été amant de la dame elle-même. Ronsard ayant défini la poésie comme l’art de “déguiser la vérité des choses”, on pouvait très bien se croire autorisé à chercher si un amour vrai se cachait derrière la passion poétique.
L’hypothèse était raisonnable; mais elle se heurtait à une objection: le Premier Livre des Amours, celui qui, dans l’édition de 1584 est consacré à Cassandre, apparaît beaucoup trop chargé d’artifices pour qu’on puisse d’emblée le considérer comme sincère. Comment croire, par exemple, à la sincérité d’un amant qui, de réédition en réédition, a attribué à Cassandre des poèmes écrits d’abord pour une autre femme et qui lui a retiré des poèmes écrits pour elle sous prétexte qu’ils ne convenaient plus à son projet poétique ? Comment croire à la sincérité d’un amour qui s’inscrit trop parfaitement dans le schéma narratif établi par Pétrarque et les néo-pétrarquistes : rencontre, en avril, d’une fillette de quinze ans, blonde et lumineuse, coup de foudre, douleur de l’amant, froideur de la dame, résignation finale ? Comment croire à la sincérité de textes où, comme l’a montré Henri Weber, on sent à l’évidence la volonté de rivaliser avec les autres poètes sur des thèmes préétablis, sur des métaphores imposées ? Comment croire à la sincérité de vers où abondent les imitations et les réminiscences, de vers que Ronsard n’a bien sûr pas composés dans l’émotion de l’amour, mais, avoue-t-il lui-même, après “avoir tant lu Tibulle, Properce, Ovide et le docte Catulle, avoir tant vu Pétrarque et tant noté” ? Enfin si l’on considère les premières éditions des œuvres comment croire à cette Cassandre si différente de recueil en recueil: quasi nymphomane quand Ronsard imite Jean Second, quasi déesse quand il travaille avec son Pétrarque, et différente encore quand il s’inspire d’Anacréon ou de Marulle ?Une chose au moins parait claire : Ronsard a connu l’existence d’une jeune blésoise, la fille de Bernard Salviati, et, intéressé par les ressources poétiques de son nom, il a songé à elle quand il lui a fallu s’inventer un amour pour suivre la mode de la poésie pétrarquiste.DES RELATIONS SUIVIES ENTRE RONSARD ET CASSANDRE ?
Pourtant, à côté de tous les artifices, les poèmes à Cassandre offrent certaines particularités qui donnent à penser que Cassandre Salviati (ou Cassandre de Pray) est plus présente dans les textes que par son seul nom.
Des images de la Cassandre réelle
En premier lieu, on a remarqué que Cassandre est physiquement individualisée. Certes elle est très belle, mais sa beauté ne correspond pas exactement au canon pétrarquiste. D’abord c’est une “brunette”, c’est-à-dire qu’elle a le teint plutôt brun. Ensuite ses yeux sont foncés, alors que, nous dit Ronsard, la mode était aux yeux verds, traduction de l’adjectif grec γλαυκωπις. Enfin ses cheveux sont blonds certes; mais, plus tard, Ronsard a révélé qu’il les avait faits tels par nécessité poétique, et qu’en réalité ils étaient bruns. Et d’autres détails encore rendent Cassandre présente et vivante: non seulement les fossettes de son sourire, mais aussi, par exemple, “le repli de sa gorge grassette” ou “son menton rondement fosselu”. Tout se passe comme si Ronsard, se libérant du stéréotype, avait tenu à respecter certaines particularités physiques de son inspiratrice, la fille du banquier italien.
Des précisions chronologiques surprenantes
Une autre particularité des poèmes à Cassandre est dans les précisions chronologiques qu’on peut y trouver. Pourquoi de telles précisions dans des textes poétiques ? Et pourquoi surtout ces concordances avec ce qu’on peut savoir par ailleurs de la vie de Ronsard et de Cassandre Salviati ? D’abord la date et le lieu de naissance de Cassandre sont donnés précisément: la jeune fille, née à Blois, a six ans de moins que Ronsard, ce qui la fait naître en 1530. Ensuite la date et les circonstances de leur rencontre sont indiquées: c’était le 21 avril 1545 au château de Blois : lors d’une fête donnée à l’occasion d’un passage de la Cour, la toute jeune Cassandre chanta un branle de Bourgogne en s’accompagnant du luth. Et puis on sait que Cassandre Salviati s’était mariée en 1546, quelques mois après cette rencontre de Blois; or le sonnet 150 contient ces vers: “[J’armai mon cœur d’assurance nouvelle… en cent façons déjà ma faible langue étudiait sa première harangue] Quand un Centaure, envieux de ma vie / L’ayant en croupe, au galop l’a ravie / Me laissant seul et mes cris imparfaits”: tous les commentateurs de ces vers s’accordent pour dire que le Centaure désigne le mari qui souffle la dame au nez de son amant.
On remarque également que la liaison amoureuse entre le poète et Cassandre est datée par rapport aux événements de l’année 1552, et donc à la campagne que Henri III mena sur le Rhin pour la conquête des Trois-Evêchés. Certains poèmes prennent même appui sur cette réalité historique. Par exemple, Ronsard actualise un passage d’Ovide en opposant à la fureur belliqueuse de ceux qui vont risquer leur vie contre les Espagnols sa propre couardise, qui lui fait préférer le giron de Cassandre. Ou bien, ailleurs, il rêve qu’il est un de ces amants qui, dans toutes les guerres, profitent du départ des maris ou des frères pour avoir une aventure amoureuse; et la Folâtrie II fait clairement allusion à la trêve de juillet 1552 qui, en ramenant le soldat au logis, serait venue malencontreusement perturber ces amours clandestines.
Enfin, il est curieux de constater que dans ces recueils qu’il publie au rythme d’un par année Ronsard ne manque jamais de décompter avec précision le temps qui le sépare de la rencontre de 1545 : deux ans, six ans, sept ans, neuf ans, dix ans, douze ans, une précision scrupuleuse qui, encore une fois, n’est pas sans étonner dans des textes qui seraient de pure imagination.
Des précisions géographiques qui intriguent
Outre ces indications chronologiques, les poèmes recèlent également certaines précisions géographiques, qui nous portent, elles aussi, à penser que Ronsard s’appuie, dans une certaine mesure, sur une réalité vécue. Par exemple, on sait que, par son mariage, Cassandre a quitté l’hôtel des Salviati, à Blois, pour suivre son mari à Pray et à Vendôme; à cela le sonnet 176 fait clairement allusion:
Puisqu’il te plaît, bien que tard, de vouloir
Changer ton Loire au séjour de mon Loir
Voire y fonder ta demeure choisie
En ma faveur le ciel te guide ici…
Bien plus, ces poèmes à Cassandre donnent des détails assez précis pour qu’on ait pu repérer, à Vendôme, le site où se trouvait la maison de Jean de Peigné et de Cassandre. En effet, on peut tirer des textes les renseignements suivants: cette demeure était toute proche de Vendôme, sur la rive droite du Loir, un peu loin du rivage, au cœur d’un val qui se dédouble, sur un tertre, près d’un bois et près d’une fontaine. Et ces informations, déjà assez précises, peuvent se compléter par un poème de Claude Binet; celui-ci raconte qu’un jour de canicule il vint avec Ronsard pour rencontrer Cassandre chez elle et qu’ils furent tous deux bien déçus d’apprendre que la jeune femme était partie à Blois depuis deux jours; or le poème nous apprend que cette demeure se trouvait "proche du Bois-Sacré où le Loir vendômois / De sa creuse ceinture accole un prochain bois". Tous ces détails, empruntés à Ronsard et à Binet, ont permis de proposer, un peu en aval de Vendôme, le site de Courtiras, connu encore aujourd’hui pour sa fontaine dont l’eau aurait des vertus contre les maux d’yeux.
![]() |
![]() |
|
Courtiras et sa fontaine
|
Le village de Pray
|
On pourrait d’ailleurs aller encore plus loin et soupçonner Ronsard d’avoir dissimulé, derrière des formules anodines, des allusions très discrètes à la double demeure des Salviati : celle de Pray, dans la petite Beauce, et celle de Vendôme, entre la forêt et le Loir. On peut s’étonner en effet de voir apparaître, à plusieurs reprises, des couples de mots qui opposent d’une part un site de champs et de prairies, d’autre part un site de bois et de rivière: dans le sonnet 59, il parle de voir et les champs et le bord où demeure celle qu’il aime ; dans le sonnet 157, il dit être venu la retrouver dans des prés et dans un bois champêtre; dans le sonnet 131, un vers (qu’il a introduit en 1578) montre Cassandre se promenant dans un pré et sur une rive mollette; dans une élégie de 1559, il évoque ses promenades en Vendômois, lorsqu’il errait, dit-il, tantôt “par les prés”, tantôt “dedans un bois secret” ; on trouve là encore l’opposition entre les prés (caractéristiques de la maison beauceronne de Pray) et le bois (caractéristique de la maison de Vendôme) ; en outre, ce “bois secret” pourrait bien être une fine allusion à ce “Bois-Sacré” qui, selon Binet, jouxtait la demeure vendômoise de Cassandre Salviati.
Un Ronsard qui est resté en relation avec Cassandre
Bien sûr, ce ne sont là que des jeux avec les textes et avec les mots. Mais ils permettent au moins de rattacher les sonnets à un terroir précis, à une réalité précise. Et tout cela permet de faire apparaître peu à peu, derrière la Cassandre désincarnée, une Cassandre plus réelle, mariée, partageant sa vie entre la Loire et le Loir. Cela permet de mettre en question la thèse de ceux qui estiment que Ronsard n’a rien emprunté d’autre que son nom à une Cassandre Salviati qu’il n’aurait jamais revue après la rencontre de Blois. Ce qui est suggéré, au contraire, ce sont plutôt des relations continuées et des rencontres entre le poète et son inspiratrice.
Aux arguments précédents, on peut ajouter des arguments extra-textuels. D’une part, les généalogistes ont découvert que Cassandre Salviati, par son mariage, était devenue une lointaine cousine de Ronsard. D’autre part, les biographes les plus scrupuleux précisent que Ronsard a séjourné en Vendômois d’octobre 1550 jusqu’au printemps 1552 ; et ils signalent, dans le courant de 1551, une visite de Cassandre et de son mari à la Possonnière, chez Claude de Ronsard, le frère aîné (visite facilement explicable: les Ronsard étaient sergents-fieffés de la forêt de Gâtine et Jean de Peigné était Maître des Eaux-et-Forêts). Et puis, le succès des Amours de 1552 (avec le supplément musical) a été si grand qu’il serait presque incroyable que Cassandre Salviati n’ait pas connu l’existence de ces poèmes ; et on ne voit vraiment pas ce qui aurait pu l’empêcher, si ce n’était déjà fait, d’entrer alors en relation avec le poète. D’ailleurs les amis de Ronsard, Du Bellay en particulier, font souvent allusion à ses relations avec Cassandre, aux séjours qu’il fait en Vendômois à cause d’elle; faut-il vraiment admettre qu’ils se sont tous coalisés pour tromper la postérité ?
Hypothèses sur la nature de leurs relations
Si l’on admet qu’il y a eu des relations suivies entre Ronsard et Cassandre, il reste une dernière question à poser: quelle a pu être la nature de ces relations entre un poète tonsuré, donc condamné au célibat pour cause de bénéfices ecclésiastiques, et une jeune provinciale de bonne noblesse, mariée, et bientôt mère d’une petite fille ?
Transposer le contenu des poèmes dans la vie réelle et parler, comme on l’a fait, d’un grand amour romantique, avec passion, drame, mari jaloux, rupture, réconciliation, etc. serait évidemment anachronique. En revanche, certains passages des poèmes feraient penser à une sorte de complicité littéraire. En effet, on nous dit que la toute jeune Cassandre lisait Pétrarque; puis qu’elle agréa ces vers de Ronsard qui la célébraient, qu’elle les lisait, qu’elle les chantait, qu’elle en faisait jugement. Finalement on les imagine assez bien tous les deux “badinant avec l’amour”, si l’on s’autorise à reprendre la formule d’un lointain descendant de Cassandre.
Mais alors, dira-t-on, comment Monsieur de Peigné acceptait-il le risque que les lecteurs prennent pour vérités les fantasmes érotiques liés à son épouse ? Il faut, sur ce point, garder à l’esprit les modes littéraires du temps, qui restaient très proches de la poésie des troubadours. Celle-ci, indulgente envers les amants bien nés et courtois, était sévère à l’égard de la pruderie, signe d’une âme vulgaire ; sévère aussi à l’égard de la jalousie des maris, considérée comme déplacée et blâmable. Si l’on pose cela en principe, on comprend que Ronsard ait pu dire sa passion pour Cassandre en toute liberté et sans choquer quiconque (sauf peut-être Théodore de Bèze!). On comprend qu’il ait pu montrer, dans la tradition de l’amour provençal, un grand appétit charnel et qu’il ait pu chanter les beautés les plus intimes de la jeune femme sans que ni elle ni son mari n’y trouvent à redire.
Faut-il aller encore plus loin ? Peut-on supposer un véritable amour de Ronsard pour son inspiratrice ? La prudence nous inviterait à suspendre notre jugement, s’il n’y avait cette apparition inattendue, en 1569, au beau milieu des textes du Septième livre, d’un poème intitulé simplement A Cassandre.
L’absence, ni l’oubli, ni la course du jour
N’ont effacé le nom, les grâces ni l’amour
Qu’au cœur je m’imprimai dès ma jeunesse tendre,
Fait nouveau serviteur de toi, belle Cassandre,
Qui me fus autrefois plus chère que mes yeux,
Que mon sang, que ma vie, et que seule en tous lieux
Pour sujet éternel ma Muse avait choisie
Afin de te chanter par longue poésie. […]
Et si l’âge qui rompt et murs et forteresses
En coulant a perdu un peu de nos jeunesses,
Cassandre, c’est tout un! car je n’ai pas égard
A ce qui est présent, mais au premier regard,
Au trait qui me navra de ta grâce enfantine
Qu’encore tout sanglant je sens en la poitrine. […]
Toujours me souvenait de cette heure première
Où jeune je perdis mes yeux en ta lumière
Et des propos qu’un soir nous eûmes, devisant,
Dont le seul souvenir, non autre, m’est plaisant.
On n’ose pas dire que ce ton de sincérité ne saurait tromper. Mais comment justifier ce texte sans contexte, comment justifier ce texte dépouillé de tout artifice littéraire, sinon en y voyant le fruit d’une émotion réelle suscitée par une rencontre fortuite après une longue séparation ?
Finalement, on a bien envie de répéter ce qu’écrivait Paul Laumonier : “Je sais bien que l’imagination entraîne parfois les poètes au mensonge. Mais je ne peux pas croire que Ronsard ait poussé l’imposture jusqu’à inventer de toutes pièces un roman d’amour et nous le présenter avec tant de détails circonstanciés comme une réalité vraiment vécue par lui.”
LES PALINODIES DE LA CRITIQUE À PROPOS DE CASSANDRE
Ronsard a-t-il été réellement amoureux de Cassandre ? Cette question n’a pas cessé de nourrir les débats entre les commentateurs. Tantôt on a affirmé que la part autobiographique était importante et qu’il fallait lire les poèmes comme la transposition poétique d’une passion vraie que Ronsard a eue pour Cassandre Salviati. Tantôt on a soutenu que cette Cassandre n’avait joué pratiquement aucun rôle dans la vie de Ronsard, que ce n’était qu’une fiction littéraire.
Les poèmes, journal de l'amour de Ronsard
Au début du siècle, il y a eu la grande thèse de Laumonier, Ronsard poète lyrique, avec, dans son sillage, les travaux de Henri Longnon, Gustave Cohen, Pierre Champion, Pierre de Nolhac. A cette époque, on n’hésitait pas à lire les textes amoureux de Ronsard comme s’ils étaient, en quelque sorte, un journal de ses liaisons et on intégrait imprudemment à sa biographie des détails qui n’apparaissent que dans les poèmes. C’est à cette époque aussi que Roger Sorg, péremptoire, prétendit avoir découvert “Le secret de Ronsard” ; ce secret, c’est que Ronsard n’aurait jamais aimé d’autre femme que Cassandre et que les autres maîtresses qu’il se donne ont été inventées pour tromper le public.
Cette tendance de la critique du début du siècle s’est trouvée confortée par les recherches que menèrent les érudits vendômois et blésois, comme le Dr Lesueur. Par exemple, pour savoir si la scène de la rencontre de Ronsard et de Cassandre était vraie, on a cherché si la Cour était bien à Blois à la date donnée par les poèmes, “l’an mil cinq cent avec quarante et six”, “le vingt-unième jour du mois d’avril”. On ouvrit le tome IV du Catalogue des Actes de François Ier… et, déception! on constata que c’est le 21 avril 1545 que la Cour avait séjourné à Blois. Mais l’explication vint d’elle-même: l’année commençant alors à Pâques, il n’y a pas eu (en ancien style) de 21 avril 1546; en revanche, il y a eu deux 21 avril 1545; écrivant six ou sept ans plus tard, Ronsard a pu se tromper, mais il n’a pas menti ! Les érudits vendômois ont également relevé l’allusion à une demeure de Ronsard à Vendôme et à une “chambrette” dans laquelle il aurait reçu Cassandre ; ils ont trouvé que Ronsard avait effectivement loué une maison près de l’église de la Madeleine, en face de l’hôtel du Bellay. On a voulu savoir enfin qui était le mari de Cassandre et l’on a trouvé que ce Jean de Peigné était Maître des Eaux-et-Forêts du duc de Vendôme, puis (à partir de 1559) un des quatre Maîtres d’hôtel de la maison de Claude de France, l’épouse du duc de Lorraine.
Toutes ces recherches érudites entraînèrent une dérive inévitable : on faisait alors des lectures “biographiques” des poèmes, des lectures très réductrices, dont le but était essentiellement de reconstituer une sorte de journal des amours de Ronsard et de Cassandre Salviati.
Les poèmes, imitation des différents thèmes de la poésie amoureuse
Il fallut attendre les années cinquante pour voir apparaître une réaction. On la doit surtout à Raymond Lebègue, qui écrivit en 1956 : “On se tromperait lourdement si l’on voyait dans chaque canzoniere de Ronsard un journal fidèle de ses sentiments et de ses relations avec telle ou telle maîtresse. Son amour pour Cassandre était beaucoup plus littéraire que profondément senti”. Et Gilbert Gadoffre, dans son petit ouvrage Ronsard par lui-même, insista dans le même sens: “On ferait fausse route, écrit-il, en allant chercher dans les sonnets la clé de ses amours. La présence du nom de Cassandre dans le recueil n’est qu’une référence aux conventions de l’amour courtois.”
Ainsi, après avoir été livré aux amateurs de petite histoire, Ronsard tombait entre les mains des universitaires, pour lesquels plus rien ne compta que la recherche des sources. On ne lisait plus les poèmes à Cassandre : on étalait sa propre érudition en multipliant des rapprochements, plus ou moins convaincants, avec les grands poètes lyriques latins ou italiens, mais aussi avec une foule de néo-latins et de néo-pétrarquistes, sortis pour l’occasion de l’oubli des bibliothèques. Au Ronsard amoureux folâtrant sur les rives du Loir se substituait l’image d’un Ronsard érudit tirant toute la matière de ses vers des livres de sa bibliothèque.
Le roman des amours de Ronsard et de Cassandre
C’était là une nouvelle dérive, un nouvel abus. Aussi les années 70 virent-elles se développer la réaction inévitable. Elle s’est esquissée avec l’ouvrage de Michel Dassonville, Ronsard, étude historique et littéraire, dans lequel on lit : “Il serait évidemment erroné de nier l’influence de l’antiquité gréco-latine et, plus généralement, les multiples influences livresques qui se sont exercées sur l’œuvre du poète humaniste. Mais il est aussi erroné d’ignorer systématiquement l’apport de l’expérience vécue. La critique universitaire érudite s’est acharnée à déceler les plagiats, emprunts, souvenirs, réminiscences et, en un mot, les sources des auteurs classiques. A force de creuser dans ce sens, elle a souvent tourné le dos à la vie.” On partit donc à nouveau à la recherche de l’expérience vécue, à la recherche de l’homme derrière le poète, à la recherche de Cassandre Salviati derrière Cassandre.
Ce courant de la critique se trouva conforté par François Hallopeau, le propriétaire de la Possonnière, qui avait été chargé de mettre en forme et de publier les notes d’Henri Longnon, lequel avait toujours été persuadé que la composition des poèmes à Cassandre suivait les aléas d’une passion véritable et durable. François Hallopeau se lança sur cette piste sans prudence et sans esprit de mesure, considérant tous les clichés pétrarquistes comme des détails vrais, attribuant à Cassandre des poèmes qui étaient manifestement sans rapport avec elle, décidant à partir de quelques formules isolées des poèmes que le pauvre Jean de Peigné avait été un mauvais mari, colérique, violent, ivrogne et même sexuellement impuissant ! Et c’est le même François Hallopeau qui, calendrier en mains, lança l’idée que l’enfant de Cassandre, la petite Cassandre II, ne pouvait être que la fille naturelle de Ronsard.
Ces travaux de Longnon et d’Hallopeau aboutissaient à tout un roman des amours de Ronsard et de Cassandre, avec coup de foudre, mariage mal assorti, liaison adultère, fille illégitime, fâcheries, bouderies, réconciliation… Ce roman, il n’y avait plus qu’à l’écrire ; ce que fit Jeanne Bourin, en 1987, sous le titre Les Amours blessées.
Le scepticisme de la critique universitaire récente
Cette exploitation romanesque disqualifia définitivement toute lecture biographique des poèmes et les différents colloques qui acompagnèrent le quatrième centenaire de la mort de Ronsard furent l’occasion de fustiger toute velléité de lecture biographique. Michel Beaujour, lors du colloque de 1985, fut très net : “En dépit de nombreuses tentatives (surdéterminées par le biographisme ou par le penchant narratologique de la sémiotique littéraire à ses débuts) de lire les séquences de poèmes amoureux de la Renaissance comme la mimesis d’une histoire d’amour, il faut avouer que ce parti-pris ne satisfait que ceux qui y sont prédisposés”.
La thèse qui est à la mode aujourd’hui mais nous avons vu que ce ne sont que des modes qui passent la thèse à la mode, c’est que Ronsard, voulant réécrire les textes amoureux des poètes latins ou italiens, a dû feindre d’être amoureux d’une Cassandre ; qu’il faut donc distinguer absolument le Ronsard poète du Ronsard “poète-amant”, qui n’est qu’un personnage inventé pour les besoins de la cause.
Cette attitude et cette hostilité à ce qu’on appelle par dérision le “biographisme” se retrouve dans la dernière édition des œuvres de Ronsard dans la collection de la Pléiade. L’ouvrage de François Hallopeau est banni de la bibliographie et un certain nombre de notes dénoncent ce que les auteurs appellent “le feuilleton imaginaire des amours du poète”, presque embarrassés de devoir admettre qu’il a existé une Cassandre de chair à côté de la Cassandre de papier.
Les deux Cassandre
On peut s’étonner de ces palinodies de la critique pendant tout un siècle, de ces querelles entre sourciers et biographes. Pourtant ces attitudes contradictoires s’expliquent fort bien, car elles reposent sur un malentendu : ce n’est pas de la même Cassandre que les uns et les autres parlent.
Pour comprendre cela, il faut avoir à l’esprit la manière dont Ronsard a composé son grand œuvre poétique : d’abord il a publié ses productions dans des recueils au contenu parfois assez disparate, sous des titres fourre-tout tels que Mélanges, Poèmes, Nouvelles poésies, etc.; puis, en 1560, 1571, 1578, 1584, soucieux de donner à son livre l’unité d’un ordre, il a réédité les textes déjà publiés en les corrigeant, en les reclassant par genres, sans tenir compte de la date de la composition.
Et c’est pourquoi on peut dire que deux Cassandres différentes sont présentes dans l’œuvre de Ronsard. La première Cassandre, c’est celle qui, entre 1547 et 1560, a été progressivement dévoilée et livrée au public dans les éditions originales des différents recueils ; c’est le produit d’un Ronsard lyrique, qui exprimait les émotions que lui donnaient à la fois la jeune Vendômoise et les textes amoureux des poètes latins ou italiens; et c’est cette Casandre-là qui intéresse les amateurs de lectures dites “biographiques”. L’autre Cassandre, c’est le personnage poétique dont l’image a été constituée par Ronsard dans les rééditions successives entre 1560 et 1584; c’est une recomposition esthétique faite par un Ronsard plus classique, plus soucieux d’harmonie, de cohérence, d’universalité; et c’est de cette Cassandre que parle d’abord la critique universitaire, plus intéressée finalement par l’écrivain que par l’homme.
Mais il faut savoir que cette seconde image de Cassandre recomposée à la suite de manipulations complexes a été généralement peu appréciée, et peu appréciée en particulier per les contemporains. Dès 1586, Claude Binet écrivait : “Aucuns ont trouvé la correction que Ronsard a faite en ses œuvres en quelques endroits moins agréable que ce qu’il avait premièrement conçu, comme il advient principalement en la poésie que la première fureur est plus naïve et que la lime trop de fois mise, au lieu d’éclaircir et polir le fer, ne fait que l’user et le rendre plus rude”. Et Etienne Pasquier reprit la même critique : “Ronsard, grand poète entre les poètes mais très mauvais juge, châtra son livre de plusieurs belles et gaillardes inventions, changea des vers tout entiers, dans quelques-uns y mit d’autres paroles qui n’étaient de telle pointe que les premiers. Un autre peut-être reviendra après lui qui censurera sa censure et redonnera la vie à tout ce qu’il a voulu supprimer.”
Cet éditeur souhaité par Etienne Pasquier est venu : c’est Paul Laumonier, qui, en 1914, entreprit de rééditer les œuvres de Ronsard, non pas d’après l’édition collective de 1584, mais en suivant les éditions originales. Et, dès lors, les lecteurs ont pu lire Ronsard autrement que dans cette édition de 1584, qui a l’inconvénient de mettre sur le même plan les productions de la jeunesse et celles de la maturité, qui fait disparaître tout ce qui, dans les poèmes, est relatif aux circonstances, et qui, en dépit de l’apparence ordonnée, entasse des textes hétérogènes.
CASSANDRE DANS LES POÈMES ANTÉRIEURS A 1560
La Cassandre que les lecteurs ont pu découvrir, entre 1550 et 1560, dans les éditions originales successives, est une Cassandre qui change de recueil en recueil, d’une part essentiellement parce que Ronsard s’inspirait de modèles différents, mais aussi, peut-être, parce que ses relations avec Cassandre Salviati évoluaient avec le temps.
Une fillette très sensuelle
L’image de la “maîtresse” de Ronsard apparaît dès le tout premier poème qu’il a publié, en 1547. Ronsard y proposait l’énumération des Beautés qu’il voudrait en sa mie : l’âge encore verdelet, le tétin rondelet, la main lascive ; mais il souhaitait aussi qu’elle sache résister quelque peu aux sollicitations amoureuses, car il avait déjà compris la volupté de l’attente et de l’obéissance. Et, comme Ronsard avait rencontré la jeune Salviati deux ans plus tôt, il est tout à fait vraisemblable qu’il pensait à elle en dressant ce portrait.
Dans les recueils suivants, les Odes et le Bocage de 1550, Cassandre apparaît singulièrement délurée, avec sa “langue frétillarde” très experte en “baisers humides” ou “baisers à l’italienne” : c’est bien sûr aux Basia de Jean Second que Ronsard emprunte toute cette thématique du baiser érotique. Pourtant, celle qu’il appelle sa petite “pucelle” refuse, en souriant, d’aller plus loin. Aussi son amant s’impatiente-t-il, multipliant les arguments les plus nets et les moins pétrarquistes: “Tu es d’âge d’être fendue, lui dit-il; laisse donc là ta mère; viens que je t’apprennes; viens que je te raconte comment Léda se laissa déflorer par Jupiter ”. Pourtant, encore une fois, Ronsard hésite entre deux attitudes : d’une part il prie crûment Vénus de lui livrer la fillette dans son lit; mais, d’autre part, il pressent que cet amour, s’il restait sans jouissance immédiate, pourrait le mettre sur la voie du progrès moral.
Une jeune fille assagie, mais toujours familière
Les poèmes publiés deux ans plus tard, en 1552, montrent une Cassandre déjà plus mûre, plus sérieuse, avec ses cheveux sagement troussés sur l’oreille. On apprend qu’elle habite au bord du Loir, et on la voit, en compagnie d’un petit chien, se promener dans la campagne vendômoise “en simple vertugade”. Un jour d’hiver et de vent, elle s’est même imprudemment aventurée en barque sur la rivière. Quant à ses relations avec le poète, elles semblent très familières : un jour qu’il s’est blessé à l’escrime, c’est elle qui le soigne ; un jour qu’il assiste à sa toilette, elle lui donne de ses cheveux; un jour qu’elle est en visite chez son ami et qu’elle a un peu de fièvre, elle se repose dans son lit, ce dont il est tout ému. Bien sûr, à vivre ainsi dans l’intimité de la jeune femme, les pensées du poète-amant ne sont pas très chastes : “Heureux celui qui la fera et femme et mère au lieu d’une pucelle”. Et l’on parle de cette “chambrette heureuse" où une "main douce" l'aurait mené "à doux port". On parle aussi de quelqu'un qui l’aurait empêché de "pêcher cette perle", d'un voisin qui les espionne, d'une indiscrète qui les a trahis, du mari dont la présence est bien gênante. On parle également de larmes, d'un gros chagrin de Cassandre et même d’une fâcherie qui a séparé les deux amants.
Les poèmes de l’année suivante 1553 suggèrent que leurs rapports ont encore évolué. Ils se connaissent désormais depuis sept ans et leur intimité ne fait que croître. Une des Folâtries dit même qu’en l’absence des frères de la jeune femme, qui sont partis guerroyer sur le Rhin contre les Espagnols, ils ont pu vivre heureux pendant deux ou trois mois. Pour plaire à son poète, Cassandre prend son luth et chante le branle de Bourgogne que, fillette, elle avait chanté devant la Cour à Blois. Et ce sont toujours des promenades, des baisers, des caresses et, dans un poème qui fut immédiatement célèbre, une baignade de Cassandre toute nue rêvée par un Ronsard émerveillé. Enfin, c’est dans ce recueil que l’on trouve la célèbre promenade vers la rose et le conseil donné par l’amant: “Cueillez, cueillez votre jeunesse / Comme à cette fleur la vieillesse / Fera ternir votre beauté”.
Une femme trop sérieuse
Dans le Bocage de 1554, une certaine nostalgie du passé apparaît. On évoque la rencontre de Blois et toutes ces années passées à jouer les amants pétrarquistes. Emu par les larmes de Cassandre, Ronsard doit lui promettre que, malgré la commande royale d’une Franciade, il continuera d’écrire pour elle des poèmes exaltant leur amour. Un fait nouveau toutefois: l’amant aurait à se faire pardonner une grave offense faite à la jeune femme.
Les Mélanges de 1555 suggèrent des relations toujours familières: Cassandre guérit une fièvre de Ronsard à l’aide de confiture, elle lui soigne les yeux avec de l’eau de sa fontaine; ils échangent leurs portraits. Pourtant l’amant a vieilli ; il n’a plus guère de goût pour l’escrime, la chasse ou le bal. Et Cassandre commence à se moquer de cet adulte de trente ans qui brûle toujours de désir pour elle: “mais tu n'as plus de vigueur, lui dit-elle, ta barbe blanchit, tu as l'œil chassieux”. Alors Ronsard s'impatiente : “Je veux désormais que tu m'aimes vraiment ; pourquoi fais-tu encore la nonnain quand je cherche à baiser ta bouche ? Songe qu’après ces dix années de patience, je n’ai même encore jamais vu tes beaux tétins à nu. J'en ai assez, moi, d'attendre en vain, j’en ai assez de pétrarquiser pour te plaire”. Et le poète devient même brutal et grossier : il compare Cassandre à une jeune “poutre”, c’est-à-dire à une jument qui attend encore d'être saillie ; et il reprend même la vieille gauloiserie qui se trouve dans Rabelais : tu sais bien que je suis comme les poireaux, j'ai certes la tête blanche, mais “j’ai en bas la queue bien franche”. Pourtant, finalement, il se résigne : à quoi bon entretenir le souvenir d’une dame qui se refuse et de laquelle, de toutes façons, les nécessités de la vie le tiennent de plus en plus éloigné ? Et c’est alors, pour clore le recueil, le poème "Quand je suis vingt ou trente mois / Sans retourner en Vendômois" avec son dernier vers, si émouvant quand on le replace dans ce contexte : “toi qui m'a fait vieillir, Cassandre !”
Une coquette exaspérante
Les publications des années suivantes sont plus ambiguës. Sentant, dit-il, qu’il était quelque peu ridicule de n’avoir pu obtenir, après dix ans de fidélité, que Cassandre se donne à lui, Ronsard a pris une nouvelle maîtresse, une jeune angevine de Bourgueil, Marie, de naissance moins haute, plus facile en amour, mais aussi plus volage. Malgré cela, Cassandre est toujours présente dans le recueil et Ronsard continue à lui rendre hommage dans de très beaux vers. Toutefois, il ne veut pas jouer au parfait amant : il reconnaît que, s’il trouvait mieux, il quitterait facilement celle qu’il aime; il dit clairement sa lassitude et sa volonté d'en finir avec cette coquette trop férue de pétrarquisme, cette Cassandre qui confond la vie et la littérature, cette Cassandre qui n’a pas voulu comprendre que Pétrarque, quoi qu’il en dise, jouissait de sa Laure et que c'est seulement dans ses vers qu'il en faisait une fille chaste et divine. Et Ronsard conclut: il faut être une bien "sotte bête" pour vouloir vivre dans la vie le même amour que dans les livres. Tout compte fait, dit-il, moi, je préfère les pastourelles. Les dames des villes, qui font les princesses, causent bien trop d'embarras ; d’ailleurs elles n'ont ni le sein ni le ventre meilleur ; et, quand on en vient “au point” (c’est-à-dire “au cinquième point”, aux dernières faveurs), elle n'ont pas les grâces plus friandes.
Le dénouement de cette intrigue “romanesque” est donné dans le recueil des œuvres collectives de 1560. Ronsard dit adieu à une Cassandre qui, selon lui, devrait bien cesser de "faire la brave en habit de déesse". Contente-toi, lui dit-il, de voir ton nom chanté dans toute la France autant que celui de Laure. Quand l’âge aura dompté l’orgueil de ton cœur, tu te repentiras de m’avoir refusé. Quant à moi, en te servant, j’ai perdu ma jeunesse et, pour t’avoir consacré mes écrits, je n’ai gagné que des cheveux gris et des rides.
Un pétrarquisme détourné vers l'érotisme
Dans une lecture faite de recueil en recueil, Cassandre n’apparaît donc en rien comme une femme désincarnée, une déesse froide et inaccessible. Et Ronsard ne se réduit certainement pas à un amant qui soupire, qui souffre et qui attend la mort. Les deux personnages sont vivants, complexes et psychologiquement vrais. Et, surtout, ils sont inscrits dans le temps: la fillette de Blois, “folâtre” et un peu nymphomane, est devenue une femme de trente ans, aimant le plaisir, indulgente, mais finalement sage. Quant à son amoureux, après avoir longtemps accepté de jouer avec elle au jeu de la séduction et des refus, il a fini par se lasser et même, avec l’âge, il est devenu un peu brutal, avant de décider d’aller vers d’autres amours. Il y a dans tout cela bien peu de “pétrarquisme”, malgré certaines apparences.
De fait, prendre le pétrarquisme de Ronsard au sérieux, c’est mettre le poète en contradiction avec lui-même, puisqu’à plusieurs reprises il a brocardé ce qu’il appelle les “petits sonnets pétrarquisés” ou les “mignardises d’amour”. En fait, son pétrarquisme est souvent parodique: Ronsard s’est amusé, derrière une courtoisie de façade, à détourner les formules du pétrarquisme et aussi celles du platonisme vers un érotisme tantôt aimable et souriant, tantôt troublant et insidieux. La force des recueils publiés en 1550-1553 vient de cette sensualité avouée, mais exprimée dans un langage codé et d’une élégance souveraine.
Par exemple, dans le sonnet 50 des Amours, nous trouvons la formule déjà citée: Les beautés de la nature, dit-il, ne me donnent pas tant de plaisir “qu’un pré où sans espoir mes espérances paissent” ; on peut se demander si, en parlant de ce pré qu’il n’a guère espoir de paître un jour, Ronsard n’a pas voulu tout simplement jouer sur le mot “pré”, comme les Grecs jouaient sur le double sens du mot λειμων, qui était à la fois la prairie et la toison du sexe. Dans le sonnet 44 on lit : “Verrai-je point mon navire doucement aborder au havre de sa grâce”; il y a là, bien sûr, une métaphore pétrarquiste ; mais Ronsard l’a vraisemblablement détournée vers le sens érotique qui est cette fois dans l’Anthologie grecque. Dans le sonnet 20 : “Je voudrais bien, richement jaunissant, / en pluie d’or goutte à goutte descendre, / dans le giron de ma belle Cassandre, / lorsqu’en ses yeux le somme va glissant” ; c’est la légende de Danaé, mais détournée dans un sens particulièrement clair. Dans le même esprit, le thème pétrarquiste de l’amant mourant d’amour et de douleur se trouve détourné vers le thème érotique de la “petite mort”; cela est très visible dans le sonnet 47 des Amours de 1553 : Ronsard commence dans le style de Pétrarque (“Je veux mourir pour tes beautés, Maîtresse…”), mais il achève dans le style d’Ovide (“Je veux mourir es amoureux combats, toute une nuit au milieu de tes bras”).
Quant au thème platonicien de l’androgyne, le thème de l’union mystique entre deux moitiés d’âmes, Ronsard l’a utilisé, non sans humour, pour évoquer l’union des corps: “Quand en songeant ma folâtre j’accolle, en sa moitié ma moitié je recolle” ; Jean-Baptiste Muret ne s’y est pas trompé, c’est pourquoi il ajoute ce commentaire un peu égrillard : “La pratique de ce sonnet, si je ne me trompe, serait trop plus plaisante que l’exposition” (ce que l’on peut traduire ainsi : cette manière de dire l’amour est plaisante certes, mais il serait encore plus plaisant de la mettre réellement en pratique!).
En réalité, il y a, dans les poèmes à Cassandre, beaucoup plus de gaieté (au sens que Rabelais ou La Fontaine donnent à ce mot), et aussi beaucoup plus de naturel qu’on pourrait le croire; donc, peut-être aussi, plus de vérité que certains veulent l’admettre. Sans tomber dans les excès de ceux qui lisent les poèmes comme une autobiographie ou un journal, il semble beaucoup plus intéressant de lire ces textes en supposant un fond de réalité que d’en faire cette lecture desséchante qui ne veut y voir que réminiscences littéraires ou travail d’imitation.
CASSANDRE APRÈS 1560
Il est facile de montrer que Cassandre a encore compté pour Ronsard après 1560, alors que le tenaient éloigné d’elle d’autres ambitions, d’autres travaux, et, sans doute, d’autres amours.
Le remaniement des textes, un retour sur le passé
Si l’on est autorisé à dire que Cassandre n’a pas quitté son esprit, c’est pour une raison fort simple: chaque fois qu’il rééditait ses œuvres, Ronsard était amené à reprendre ses poèmes à Cassandre, à en corriger le texte, à en réorganiser la matière. Aussi l’étude des modifications, des corrections, des variantes est-elle intéressante, car elle permet d’imaginer comment Ronsard vieillissant réagissait devant le souvenir de sa première inspiratrice, comment la pensée de Cassandre vivait en lui.
Le premier objectif de Ronsard, dans ces remaniements, a été d’estomper ce qui pouvait donner l’idée que ces textes s’adressaient à une femme précise, objet de désirs trop nettement charnels. D’abord, le portrait de la jeune femme a été retiré dès 1554. Et puis, non seulement certains vers ont été platement édulcorés, mais le nom propre “Cassandre” est souvent remplacé par “Ma mie”, “Ma dame”, “Maîtresse”. Enfin, dans les “Commentaires” des poèmes les plus lestes, on répète à l’envi qu’ils ne concernaient en rien Cassandre, à laquelle, dit hypocritement Muret, Ronsard n’aurait jamais parlé si audacieusement !
Certains critiques ont émis l’hypothèse que ces remaniements avaient été faits à la demande de Cassandre elle-même. Ce n’est pas invraisemble : Hélène de Surgères a formulé plus tard la même exigence ; certes, Ronsard lui a répondu par un refus agacé; mais il a pu accorder à Cassandre ce qu’il refusera à Hélène. Mais, nous, lecteurs des poèmes, devons-nous entrer dans le jeu de ceux qui pour des raisons morales ou pour des raisons esthétiques ont cherché à infléchir la lecture des textes ? Devons-nous tenir compte des manipulations auxquelles se sont livrés d’abord Ronsard lui-même, puis Muret, le commentateur, puis Binet, l’exécuteur testamentaire, enfin même certains critiques modernes qui tiennent absolument à une Cassandre idéale, à une Cassandre inhumaine. Ne vaut-il pas mieux en rester aux éditions originales, moins organisées, plus hétéroclites, mais tellement plus spontanées et plus vraies ?
L’examen des variantes conduit à une seconde constatation, plus inattendue. Il semblerait que Ronsard, en vieillissant, ait eu le souci d’apporter plus d’exactitude dans l’évocation de ses anciens rapports avec Cassandre (et cela, on le comprend, plus pour lui-même que pour ses lecteurs, qui n’en avaient que faire). Par exemple, en 1578 (c’est-à-dire 25 ans après), il introduit des corrections pour dire que Cassandre avait des cheveux bruns et non pas blonds. C’est en 1584 qu’il précise qu’elle avait quinze ans lorsqu’il l’a rencontrée à Blois. Et c’est dans l’édition posthume de 1587 qu’apparaît un détail précis sur l’emplacement de sa demeure vendômoise; etc.
Quelles qu’elles fussent, ces corrections l’obligeaient à un retour sur le passé. Et c’est ce qui permet de dire que Ronsard n’a jamais cessé de vivre avec la pensée de Cassandre.
Cassandre présente derrière certains poèmes
Cela paraît également tout à fait évident lorsqu’on lit certains poèmes publiés entre 1564 et 1578 : même si Cassandre n’y est pas nommée, le lecteur a vraiment l’impression que Ronsard continue de s’adresser à elle.
Par exemple, à propos de telle Elégie publiée en 1564, Paul Laumonier a bien remarqué que Ronsard semble “s’adresser rétrospectivement à Cassandre”, rappellant leur passé et assurant qu’il porte toujours en l’âme le “beau nom” de sa maîtresse. Dans une autre Elégie de la même année, il assure que son amour “se renforce et s’augmente en l’absence”. On pourrait citer aussi un Discours publié en 1569 : c’est la voix de Cassandre qu’on entend, une Cassandre qui pardonnerait à Ronsard la grossièreté de ses appétits passés et qui lui ferait remarquer tout ce qu’il a gagné, sur le plan moral comme sur le plan littéraire, à être amoureux d’une “Dame bien née”.
Et que dire de cette étonnante série de sonnets publiés dans le Septième livre immédiatement à la suite de l’Elégie à Cassandre, sonnets qui semblent si bien faits pour elle que Ronsard, en 1578, les réédita, pour la plupart, dans la partie de ses œuvres intitulée les Amours de Cassandre. Que dire enfin de ces Vers saphiques ajoutés en 1578, ces vers qui sonnent comme un adieu et un hommage à Cassandre :
| Donc sonnets adieu, adieu douces chansons, Adieu danse, adieu de la lyre les sons, Adieu traits d’Amour, volez en autre part Qu’au cœur de Ronsard. […] Votre affection m’a servi de bonheur. D’être aimé de vous ce m’est un grand honneur. Tant que l’air vital en moi se répandra, Il m’en souviendra. |
Encore une fois, ces vers n’indiquent pas à qui ils étaient destinés ; mais le ton ému, plus encore que que le thème, nous pousse à croire qu’ils ont été écrits avec la pensée et le souvenir de Cassandre ; Cassandre qui était bien la seule à laquelle il puisse adresser ce si bel hommage : “Votre affection m’a servi de bonheur”.
Cassandre présente dans des poésies de commande
Il en va peut être de même pour certains de ces poèmes amoureux que Ronsard tel Cyrano a été amené à écrire pour des amants en manque d’inspiration. Il n’est pas téméraire de soutenir qu’il en a composé certains en ayant toujours dans l’esprit le souvenir de Cassandre. Certains des textes qu’il composa ainsi convenaient d’ailleurs si bien à Cassandre que Ronsard les a republiés dans le Premier Livre des Amours.. C’est le cas, surtout, des poèmes qu’il écrivit pour le compte du prince de Condé en faveur d’Isabeau de Limeuil et qu’il publia en 1564-1565 : certaines formules qu’il emploie conviendraient certainement mieux à Cassandre et à lui-même qu’à celle qui fit partie de l’escadron volant de Catherine de Médicis. Ronsard célébrait les charmes d’Isabeau, mais il avait dans l’esprit ceux de Cassandre.
On peut faire une remarque semblable à propos de textes que Ronsard fut amené à composer, cette fois, comme poète officiel de la Cour. A plusieurs reprises, en 1564, 1567… la reine-mère donna des fêtes en l’honneur de Claude de France et de son époux le duc de Lorraine. Ronsard participa à l’organisation de ces fêtes en rédigeant des “cartels” où des chevaliers récitaient des textes sur l’Amour et sur les Dames. Là encore, à l’arrière-plan, on entend comme un écho de l’amour de Ronsard pour Cassandre :
| Les Dames sont des hommes les écoles Les châtiant de leurs jeunesses folles… Le cœur de femme est armé de constance, Celui de l’homme est plein d’impatience… Mais s’il se trouve une amitié bien faite D’âge, de mœurs, en loyauté parfaite, C’est un trésor qui, bienheureux, se doit Garder, d’autant que bien rare on le voit… Car toujours règne au monde le malheur Quand n’y sont plus les Dames en honneur… |
Bien sûr ce sont là des thèmes généraux de la courtoisie. Mais Ronsard, en écrivant cela, pouvait-il ne pas penser à ses premiers poèmes où il évoquait sa jeunesse folle avec la folâtre Cassandre ? D’autant plus, qu’il avait repris, pour ces “cartels”, le vers décasyllabe qui, dans son œuvre, apparaît toujours comme le rythme des Amours de Cassandre.
Et puis, rêvons un peu. Ces “cartels” furent récités lors de fêtes organisées pour Claude de France, devenue duchesse de Lorraine. Or nous savons, grâce à des archives retrouvées en Meurthe-et-Moselle, que Jean de Peigné, le mari de Cassandre, était l’un des quatre Maîtres d’Hôtel de la duchesse de Lorraine. Pouvait-il ne pas assister à ces fêtes de la Cour ? Pouvait-il ne pas s’y faire accompagner de son épouse ? Et si Ronsard avait rédigé ces “cartels” en sachant que Cassandre serait là, qu’elle les entendrait et comprendrait les allusions ?
Intérêt d'admettre cette présence de Cassandre
Il ne s’agit certes pas de tomber dans les excès romantiques d’un Roger Sorg qui voulait que Cassandre ait été l’unique et grand amour de Ronsard. Il s’agit de montrer que l’œuvre de Ronsard trouve non seulement une plus grande unité, mais aussi une plus grande richesse si l’on part du postulat que le souvenir de Cassandre y est toujours plus ou moins présent. Refuser une telle approche, c’est faire de Ronsard uniquement un homme de livres, à l’érudition démesurée, mais incapable d’un sentiment vrai.
C’est là l’excès dans lequel tombe régulièrement la critique universitaire, toujours réticente à admettre que Ronsard ait pu nourrir ses poèmes de sa vie. On peut prendre un exemple célèbre, l’élégie Contre les bûcherons de la forêt de Gâtines dans laquelle Ronsard exprime sa douleur de voir la forêt de son enfance vendue et livrée aux bûcherons. Dans l’édition de la Pléiade, l’annotateur sait bien que ce texte a toujours été considéré comme une réaction de Ronsard aux coupes claires faites en 1576 dans les bois proches de la Possonnière; mais il trouve cela bien trivial, et, dans son commentaire, il tergiverse: “Il n’en faut de beaucoup, écrit-il, que le poète ait dépendu, pour nourrir son inspiration, des circonstances de la vente [de cette forêt]; en revanche, il a sous les yeux l’Erotopaegnion de Gervais Sepin publié à Paris en 1553”. Cette note paraît très caractéristique de cette réticence à voir dans Ronsard autre chose qu’un pédant et dans les poèmes autre chose que les imitations ou les réminiscences d’Horace, d’Ovide, de Pétrarque, de Marulle… ou de Gervais Sepin.
Aussi, par pure provocation, pourrait-on suggérer une autre lecture de l’Elégie contre les bûcherons. Ronsard, dans une note qui ne fut publiée qu’en 1587, explique que “cette forêt pour le jourd’huy est demie vendue par le mauvais ménage des ministres du Prince”. Or qui était ce “ministre”, cet “officier”, ce “fonctionnaire” incapable, sinon le maître des Eaux-et-Forêts du duc de Vendôme, donc Jean de Peigné, donc le mari de Cassandre ? Voilà bien une autre lecture de l’Elégie: Ronsard s’indignant contre les bûcherons non pas par souci “écologique”, mais parce qu’on a toujours quelque malin plaisir à dire du mal du mari de celle qu’on aime !
Cassandre présente dans les dernières années de la vie de Ronsard?
Ayant ainsi montré que Cassandre est toujours restée présente dans l’œuvre de Ronsard, on peut faire l’hypothèse qu’elle était encore présente dans sa vie dans les toutes dernières années.
Pour cela il faut porter attention à deux sonnets qui n’ont été publiés qu’après la mort du poète et qui, selon la dernière édition de la Pléiade, pourraient être “les épaves d’un cycle à peine esquissé” sur la vieillesse de Cassandre, une Cassandre de 55 ans dont Ronsard fait d’ailleurs un portrait sans concession: la jeune beauté d’autrefois a maintenant le corps maigre, la poitrine flasque, le visage ridé et impudemment fardé.
Dans le premier des deux sonnets, Ronsard rappelle que Cassandre ne l’a toujours accepté que comme “amoureux transi”. Mais, finalement, il la remercie de s’être toujours refusée à lui :
| Que je serais marri si tu m’avais donné Le loyer qu’un amant demande à sa maîtresse, Alors que tout mon sang bouillonnait de jeunesse Tous mes désirs étaient de m’en voir guerdonné. |
Le second sonnet est encore plus émouvant, surtout dans son premier quatrain, car ces vers furent peut-être les dernières paroles de Ronsard à Cassandre :
| Vous êtes déjà vieille et je le suis aussi. Joignons notre vieillesse et l’accolons ensemble, Et faisons d’un hiver qui de froidure tremble Autant que nous pourrons, un printemps adouci… |
On a pu douter de la réalité de l’amour du jeune poète pour la belle Vendômoise; on ne peut guère mettre en doute la sincérité de cet appel que lance à la femme âgée un vieillard qui redoute désormais la solitude et la mort…
CONCLUSION
Il est vrai que Cassandre n’a d’abord été pour Ronsard qu’un prétexte à “études et exercices” poétiques. Puisqu’il fallait “pétrarquiser”, il décida de “cassandriser”, en se donnant une maîtresse toute nourrie de réminiscences livresques : c’est là, comme on dit ajourd’hui, la “Cassandre de papier”.
Le lecteur peut certes décider d’en rester là et ne pas vouloir tomber dans le “biographisme” ou le “psychologisme”. Il peut refuser de se laisser prendre, en répétant avec obstination : cela vient de Pétrarque, ce vers est traduit de Catulle, ce poème n’est qu’une paraphrase de Marulle…
Mais est vrai aussi que c’est à une Cassandre véritable que Ronsard a emprunté ces “effets de réel” qui rendent le personnage vivant et crédible ; une Cassandre qu’il a rencontrée un jour à Blois, une Cassandre qui, depuis Vendôme, pouvait suivre la carrière du poète, une Cassandre qu’il a pu revoir à plusieurs reprises.
L’important pour nous, bien sûr, n’est pas de chercher à savoir jusqu’où “les choses comme on dit sont allées” entre Ronsard et Cassandre Salviati. L’important, c’est que Ronsard a distingué son amour pour Cassandre de ses autres amours qui ne furent, comme il le dit, qu’ ”amours vagabondes”. L’important, c’est cette idée qui parcourt la totalité de l’œuvre : le poète, qui fut d’abord bouillonnant de jeunesse et de désir, a eu la chance de choisir une maîtresse “bien née”, une maîtresse qui a su refuser ce qu’il appelle joliment “le loyer qu’un amant demande à sa maîtresse”.
Dès lors, la porte était ouverte à la création poétique. Cassandre ayant rendu impossible l’assouvissement du désir, le poète-amant a pu se donner, par l’écriture, l’ivresse d’une possession fictive, appliquant ainsi à lui-même le conseil qu’il donne en 1560 à son Cyclope amoureux :
| Car feindre d’être aimé, puisque mieux on ne peut, Allège bien souvent l’amoureux, qui se veut Soi-même se tromper, se guérissant la plaie Aussi bien par le faux que par la chose vraie. |
Dès lors, Cassandre a pu échapper à son individualité pour exprimer les multiples aspects de la femme aimée : elle est successivement la fillette dont la fraîcheur émeut, la jeune fille folâtre dont on baise la bouche et caresse le tétin, l’amie qui fait la leçon à un amant trop empressé, la dame que l’on admire et respecte, enfin la veuve émouvante près de laquelle on cherche un refuge.
Quant à Ronsard du moins le Ronsard tel qu’il apparaît dans les poèmes c’est d’abord un jeune écervelé qui a cru qu’il obtiendrait de sa maîtresse ce que les pastourelles accordent si facilement. Mais c’est ensuite un homme plus mûr qui reconnaît tout ce que l’amour de Cassandre a pu lui apporter sur le plan moral comme sur le plan littéraire :
| Aussitôt que tu vins à sentir Ce plaisant feu, que tu voyais sortir De la beauté de ta Dame bien née, D’antique race et de grande lignée, Ton esprit fut actif et vigoureux, Ton sang devint plus chaud et généreux, Ton âme s’est en beaux discours haussée Et vers l’honneur s’envola ta pensée. Adonc au ciel tu élevas la tête, Tu devins propre, et accort, et honneste, Discret, facond, bien parlant, bien disant, Et de fâcheux agréable et plaisant. |
On comprend finalement que Ronsard jouait avec les mots lorsqu’il accompagnait son portrait au chef lauré de la formule de Théocrite: ως ιδον, ως εμανην. La première traduction qui vient à l’esprit, c’est, bien sûr, celle que donne Ronsard lui-même : “Quand je la vis, mon âme éperdue en devint folle”. Mais une autre traduction s’impose, que le verbe grec autorise tout à fait: “Dès que je la vis, je fus touché par le génie de la poésie ; c’est par elle que je fus fait poète”.
Si Ronsard a toujours voulu que cette formule figurât en tête de ses œuvres, c’est sans doute qu’il tenait à rappeler tout ce que sa poésie devait à cette Cassandre dont la pensée l’a accompagné dans toute sa carrière de poète.











