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Pourquoi tous ces poètes exilés, emprisonnés, assassinés, martyrisés, précipités, liquidés, à peu près sous tous les règnes, à l’exception du règne de Claude ? On peut se poser d’autant plus la question que en opposition avec ces images sanglantes on pense à Virgile en train de lire son Énéide à Auguste, à Virgile poète officiel se déplaçant dans une litière, précédé de licteurs criant “laissez passer le poète”. Mais bientôt, dans les prisons d’Etat, d’autres poètes vont mourir…
Cette question se retrouve en partie aujourd’hui. Et l’on pense à Federico Garcia Lorca, à Desnos, aux poètes exilés et martyrisés dans les pays totalitaires d’Amérique, d’Afrique et de l’Est, à Ossip Mandelstam par exemple. En revanche, de nos jours, quand un homme devient célèbre et se dresse comme un symbole (Lech Walesa, Andreï Sakharov, Nelson Mandela), ce n’est généralement pas un poète, même si les poètes, les chanteurs se rassemblent autour d’eux par moments. Seul Vaclav Havel, en Tchécoslovaquie, fait exception.
Il y a donc là un problème important et qui pourrait nous concerner : quel rapport existe à Rome entre les poètes et le pouvoir ?
Les mots “poésie” et “pouvoir” sont des mots mystérieux et c’est dans ce mystère que se joue l’essentiel de la chose. Et d’abord, qu’est-ce qui fait qu’une une situation, un mot, un lieu sont poétiques ou ne le sont pas ? Par quelle magie les choses sont-elles ainsi transmuées ? Pourquoi la Maison Carrée, qui est l’aboutissement de toute une recherche sur le temple grec ou étrusque, paraît-elle moins poétique que le pont du Gard, pourtant strictement utilitaire ? Pourquoi les fameux vers de Virgile “et jam procul villarum culmina fumant majoresque cadunt altis de montibus umbrae” sont-ils plus poétiques que leur traduction : “au loin déjà fument les toits des fermes et tombent du haut des monts des ombres qui s’allongent” ?
D’un autre côté, qu’est-ce que le pouvoir, quelle qu’en soit l’origine ? Déjà Montaigne s’étonnait, à travers les paroles de son Indien, de voir que des hommes grands et forts obéissaient à un homme plus petit qu’eux, à un enfant. Et ici on peut penser à la mort de Tibère, dans Tacite : Tibère est dans son lit, mort; déjà tout le monde se rassemble autour du jeune Caligula; il y a là la garde prétorienne, il y a le préfet du prétoire Macron ; il y a sa femme, il y a tous ceux qui sont intéressés à la mort de Tibère; et déjà on félicite Caligula ; mais un esclave arrive et dit que Tibère n’est pas mort, qu’il a demandé à boire ; alors le pouvoir qui était du côté de Caligula retourne dans la chambre de Tibère; il se réinstalle dans le lit du vieillard mourant. En fait rien n’est plus instable que le pouvoir.
Et rien n’est plus fragile que la poésie : “poetae leves”, dit-on (le poète est chose légère). Alors pourquoi tuer les poètes ? quelle puissance, quelle force détiennent-ils donc ? quel rapport de connivence, de passion, de rivalité la poésie mystérieuse entretient-elle avec le pouvoir instable ? C’est à cela que l’on pourrait réfléchir à propos de Rome, à l’époque la plus belle et la plus caractéritique, la fin de la République et le début de l’Empire, jusqu’à Néron.
LE POUVOIR DE LA POÉSIE
Le pouvoir de la poésie, à Rome, dans cette période, tient d’une part son rayonnement, c’est-à-dire à sa grande diffusion, et d’autre part à sa nature même, ou du moins à la nature qu’on lui prête.
Le pouvoir de la poésie tient d’abord à son rayonnement, à sa grande diffusion
A la fin de la République et au premier siècle de l’Empire, il y a une sorte de maladie généralisée qui est la manie d’écrire des vers ; et cette maladie dure encore à l’époque de Trajan. Horace, dans la Satire II,1, dit que “jeunes gens, pères graves, tous dînent les cheveux ceints de feuillages et dictent des poésies” (ils n’enlèvent jamais cette couronne de poète qui les caractérise). Et on en trouve la preuve dans les longs catalogues de poètes qui sont donnés par Ovide dans les Pontiques, par Pline le Jeune, par Martial. On en trouve aussi la preuve dans les conflits, dans les querelles des poètes entre eux; il y a par exemple un grand nombre d’anti-bucoliques, comme celle de Numitorius, quelque chose du genre “Tityre si toga calda est qui tegmine fagi” (Tityre si ta toge est chaude, pourquoi le couvert d’un large hêtre”).
Les causes de cette métromanie
Une première cause serait la généralisation de la culture dans les couches aisées de la population, ce qui donne un public et des poètes en puissance (il y a de plus, à Rome, un fond riche et ancien, venu de la Grèce, mais aussi du Latium).
Une autre cause serait, paradoxalement, l’idée de la supériorité intellectuelle de la prose. Les Romains se sont toujours méfiés des activités de l’esprit (même s’il ont évolué sur ce point, sous l’influence des Grecs); et ils ont toujours su distinguer l’utile (utilitas) et l’agréable (delectatio). À la poésie, qui est une sorte de don naturel, ils opposent la prose qui est beaucoup plus utile et beaucoup plus difficile. Telle est l’opinion de Cicéron qui, dans la fameuse tirade de Torquatus du De Finibus, parle des “poètes où il n’y a aucune utilité substantielle”. Et dans le De Legibus, le même Cicéron, dit que l’histoire, parce qu’elle est un genre sérieux, doit être écrite en prose, alors que la poésie, c’est ad delectationem (“pour le plaisir”). La prose, à l’époque dont nous parlons, est un genre qui se limite à l’éloquence, à la narration historique, à la discussion philosophique (de préférence en grec), aux lettres familières qu’on s’envoie entre intellectuels; la prose, c’est quelque chose qui est appris à l’école et qui doit respecter les règles de la rhétorique : c’est pourquoi elle est, en fait, réservée à des professionnels. Et c’est en tant que professionnel que parle Cicéron, lui qui, par ailleurs, aime les poètes et les cite abondamment. C’est donc, paradoxalement, ce sentiment d’une supériorité pratique et technique de la prose qui conduit à l’extension naturelle de la poésie. La poésie est un genre beaucoup plus large; elle sert non seulement pour les grands genres comme l’épopée, mais aussi pour les descriptions, pour les moments mémorables, pour l’expression des sentiments, pour les journaux intimes. Mais la poésie, à cette époque, ce n’est pas quelque chose de personnel (pour un Romain, ce qu’on est seul à dire n’intéresse personne; ce qu’il faut c’est quelque chose qui soit collectif). La poésie est faite d’imitation, de fabrication (mimesis et poesis). C’est pourquoi la poésie latine reprend éternellement les mêmes modèles, tout comme les artistes du Moyen Âge reprenaient éternellement les Vierges ou les Nativités. Virgile, par exemple, n’a écrit que d’après Théocrite, Hésiode, Homère et les poètes latins qui l’ont précédé ; c’est une poésie de la reformulation.

D’autre part la poésie latine est fondée beaucoup plus sur le respect d’un mètre, d’une métrique que sur les mots; c’est une poésie qui se fait avec des syllabes, avec des syllabes longues et brèves; par conséquent la place des articulations syntaxiques y est tout à fait secondaire. Finalement la poésie demande moins d’invention que la prose. Elle n’est pas plus simple, mais elle est plus accessible; on chante toujours avec des répondants. Callimaque disait : “Je ne chante rien qui n’ait ses répondants”. Cette tendance est à mettre en rapport avec le goût qu’ont les Latins pour les inscriptions, et particulièrement pour les inscriptions funéraires : graver dans la pierre, c’est donner une chance d’éternité supplémentaire, surtout quand on attribue à cela la valeur suprême d’une écriture alliée à la matière. La poésie comme les inscriptions assure l’éternité, dans la mesure où les mots y sont placés et agencés dans le détail par une musique qui les arrache au hasard.
Les conséquences de cette extension de la poésie
Parce qu’elle peut être l’affaire de tous, parce qu’elle n’est pas professionnelle, la poésie est populaire. C’est un discours qui ne s’adresse pas à des juges, qui ne s’adresse pas à des sénateurs, qui ne s’adresse pas à des hommes politiques, mais qui s’adresse finalement au plus grand nombre. Alors celui qui ajuste bien les syllabes et les sons, celui qui sait créer une musique, se trouve automatiquement classé très haut : on l’admire, et surtout on l’écoute. Sa parole étant écoutée, le poète a du pouvoir : un des premiers pouvoirs de la poésie, c’est précisément que beaucoup l’écoutent. Alors, du coup, les poètes peuvent avoir un poids politique. On peut prendre l’exemple des jeunes poètes qu’on appelle les neoteroi et qui, à la fin de la République, sont rassemblés autour de Catulle. Ces jeunes poètes qui sont alexandrins, qui s’inspirent des Grecs (Théocrite ou Callimaque), qui révolutionnent la poésie et qui sont, de ce fait, des ennemis de Cicéron, parce que Cicéron professe lui une poésie qui serait plus nationale sont tous d’accord dans leur lutte poétique, mais, politiquement, ils sont très souvent en désaccord : Bibaculus est opposé à Pompée, Cornificius est césarien, Calvus est à la fois contre César et contre Pompée, et Catulle est lui aussi contre Pompée, contre César, contre Mamurra son lieutenant. Et cette poésie a un impact certain : Suétone dit bien, dans la Vie de César, que Catulle, avec ses petits vers sur Mamurra, lui avait imprimé une flétrissure ineffacable. Engagée, la poésie peut donc avoir une action pamphlétaire efficace, ce qui ne sera plus toléré sous l’Empire. Il y a donc là un pouvoir politique de la poésie, fondé sur l’audience et sur l’intérêt qu’elle suscite.
Le pouvoir de la poésie tient ensuite à sa nature
Pour comprendre comment les Anciens définissent la nature de la poésie, il faut se référer à Platon. Dans un passage du Phèdre (145), Socrate est en train de parler du délire dont les Muses sont le principe et qui plonge l’âme dans des transports qui s’expriment en odes et en poésies diverses; et il ajoute : “Mais qui se sera sans le délire des Muses présenté aux portes de la poésie avec la conviction que l’habileté doit en fin de compte suffire à faire de lui un poète, celui-là est un poète manqué”. Donc l’habileté ne suffit pas, il faut qu’il y ait autre chose aussi, ce que nous appelons “inspiration”, ce que les Anciens appellent “don des Muses”, “délire des Muses”; la poésie est sentie comme étant un don des dieux, l’expression même d’un service rendu aux dieux.
Et le vocabulaire latin se fait rapidement l’écho de cette idée, même si les Latins ont un temps résisté à ces définitions : le poème se dit carmen, qui veut dire aussi “chant magique”; les vers se disent carmina, qui veut dire aussi “formule magique”; le poète appelé poeta c’est le technicien, mais le poète appelé vates c’est le devin, c’est le prophète inspiré. Et Cicéron écrit dans le Pro Archia (18) : “Si toutes les autres études supposent un enseignement, des leçons, un art, le poète, lui, vaut par sa seule nature; ce sont les forces de sa pensée qui lui donnent l’essor, une sorte de souffle divin (diuino spiritu) l’inspire; aussi use-t-il de son plein droit notre illustre Ennius quand il applique aux poètes l’épithète de “sacrés” (sanctos poetas), voulant dire qu’ils apparaissent comme des êtres qui nous ont été confiés en quelque sorte par un don, par une faveur des dieux (deorum dono atque munere)”. Et plus tard Ovide, à la fin des Métamorphoses, se présentera comme un poète si inspiré qu’il a le droit d’invoquer les dieux.
Alors, du coup, le poète inspiré va tendre à être l’expression d’une certaine sagesse (c’est une des marques fondamentales du lyrisme romain qu’une profonde expérience philosophique trouve son expression dans le message poétique, l’orphisme, le pythagorisme, l’épicurisme marquant continuellement cette poésie). Le poète, inspiré, intermédiaire, prophète, peut être senti et se sentir lui-même comme apte à initier les masses, voire à les conduire. Lisons encore une fois Horace, dans les Épîtres : il parle du “vates utilis urbi” (“le poète inspiré utile à la ville”); il écrit plus bas : “par la poésie on apaise les dieux d’en-haut, on apaise les divinités infernales”. Et écoutons Lucrèce : “J’aime atteindre les sources vierges et y puiser; j’aime cueillir des fleurs nouvelles et pour ma tête en tresser une couronne magnifique dont les Muses jamais n’auront voilé le front d’un mortel”. Rassemblons les deux textes et voilà notre poète profondément et essentiellement utile à la cité, couronné comme un roi, comme un prince.
C’est sur ce terrain, encore plus que sur celui de l’audience, que le poète et l’homme d’Etat, la poésie et le pouvoir vont se rencontrer. Et si nous avons encore une fois recours à Platon, nous lisons (Ménon, 99) : “Nous aurons raison d’appeler divins tous ceux qu’agite le délire poétique; et nous ne manquerons pas d’appeler divins et inspirés plus que personne les hommes d’Etat, puisque c’est grâce au souffle du dieu qui les possède qu’ils arrivent à dire et à faire de grandes choses sans rien savoir de ce dont ils parlent”. Et, sur ce terrain, il n’y aura que deux possibilités pour les poètes et le pouvoir, s’entendre ou se combattre, et, en cas de conflit, il n’y aura pas de pardon possible.
L’entente entre les poètes et le pouvoir
Les poètes, à Rome, sont donc l’objet d’un engouement populaire qui les favorise, d’une popularité qui leur sert de soutien; guidés par une inspiration divine, ils jouent un rôle d’intermédiaires entre les dieux et le peuple ; ils ont enfin le sentiment d’être utiles à la cité (cela est sensible chez Horace et Lucrèce, qui sont pourtant plus rationalistes que vraiment mystiques).
Les hommes politiques sont dans une position identique : ils doivent rechercher l’assentiment du peuple; ils se présentent de plus en plus comme intermédiaire entre les dieux et le peuple ; dès la République, ils disposent d’un pouvoir qui est mêlé de divin, ce pouvoir leur étant attribué par l’imperium, par l’augura ; et dans le cadre de la politique se développe de plus en plus une mystique : dès -183, Scipion l’Africain se faisait enterrer à Literne dans une tombe qui était réservée à lui seul et qui avait la forme d’un temple ; César est appelé deo simillimus par Cicéron, et il sera diuus en -44 ; le culte impérial commence vers -42 et tous les empereurs ensuite seront dieux (diui, dei…).
Il va donc y avoir très tôt une tradition romaine de l’entente entre les hommes politiques et les poètes, ce qui reprend en fait une tradition hellénistique : Alexandre le Grand avait déjà bien compris qu’Achille n’existe que par Homère; l’austère Caton, sous la République, s’était attaché Ennius ; plus tard Cicéron s’attachera Archias ; Pison s’attachera Philodème de Gabarra ; Memmius s’attachera Catulle.
De plus, les Romains ont le sentiment que l’action n’est jamais rien sans le récit de l’action; ils sentent que la vraie éternité ne peut être donnée que par l’écriture et spécialement par l’écriture poétique qui ajoute quelque chose de définitif à la gloire. Il n’a pas suffi à Cicéron d’avoir écrit les Catilinaires, ni d’avoir géré son consulat, ni d’avoir débarrassé Rome de Catilina; il lui fallait encore un récit de son consulat, un récit en vers, et en vers grecs; et sa correspondance est longuement occupée par la recherche du poète qui voudrait bien raconter, en vers et en grec, les exploits de Cicéron écrasant Catilina. Finalement, ne trouvant pas, il s’est résolu à le faire lui-même (mais il n’a pas eu de chance, puisque cet écrit s’est perdu). Et il n’aurait pas été heureux d’entendre ce que dit Tacite dans le Dialogue des Orateurs, par la bouche de Maternus : “Tu trouveras plus de nos contemporains pour rabaisser la gloire de Cicéron que celle de Virgile”. Effectivement, les poètes sont plus éternels, parce qu’il écrivent, que les hommes politiques, même quand ils écrivent.
Donc, très tôt, le pouvoir de la poésie tend à devenir la poésie du pouvoir.
Mais à l’époque de la République, l’union des poètes et du pouvoir est souple et, si l’on peut dire, elle est individuelle. Par exemple, Ennius a chanté Fulvius Nobilior, mais Catulle n’a fait que dédier à Memmius des poèmes qui ne parlaient pas de Memmius, qui ne chantaient pas Memmius; et il a pu prendre librement parti dans les querelles de la République et dans les conflits politiques de la fin de la République.
Tout va changer avec la réforme d’Octave Auguste et l’avènement de l’Empire. Le pouvoir va alors tenter d’utiliser les poètes et de faire converger l’élan poétique et le renouveau politique. Tâche difficile, mais qui n’était pas impossible (Cicéron déjà réclamait une poésie nationale quand il s’opposait aux neoteroi). Et pourtant cette tâche s’est terminée par un échec sanglant, vers la fin de la dynastie des Julio-Claudiens.
LA POÉSIE DU POUVOIR
D’Auguste à Néron (non compris), les choses sont allées de l’accord presque parfait à la dissidence la plus complète. Et puis ensuite à la répression.
À l’époque d’Auguste
Il est évident qu’il y en a eu une politique littéraire d’Auguste. Il s’agissait de populariser le régime, d’élever la personnalité du prince, d’ancrer le régime dans l’histoire et dans une culture héritée de cette histoire : les poètes étaient donc nécessaires. Ce que voulait faire Auguste, c’était en fait tendre autour de lui tout un réseau de symboles, semblable au réseau des routes, des ponts, des aqueducs qui tous convergent vers Rome. Agrippa s’est occupé des routes, des temples, des eaux ; Mécène s’est occupé des artistes, qu’il regroupe autour de lui dès le début de l’aventure d’Octave-Auguste au temps du triumvirat, vers -37. On peut dire que l’oeuvre d’Agrippa et l’oeuvre de Mécène tendent en fait vers le même but, vers un objectif idéal qui marquait l’instauration d’une poésie du pouvoir.
Virgile ou l’accord
Virgile, c’est le miracle. Une des grandes idées de la littérature dans le cadre d’une politique augustéenne, c’est de tendre, entre la plus lointaine Antiquité et Auguste deux grandes arches, l’une qui va de Troie jusqu’à l’installation des Romains dans le Latium et l’autre qui va de Romulus jusqu’à Auguste lui-même. Et deux grands hommes se sont trouvés pour le faire : Virgile se chargeant de la partie épique et Tite-Live de la partie historique.
Alors Virgile, c’est un peu comme le miracle grec qui ne va pas durer très longtemps; c’est la rencontre de l’homme qu’il fallait au moment où il le fallait. Virgile était déjà très césarien avant même de rencontrer Mécène. La cinquième églogue chante dès -42 la mort et l’apothéose de César; la quatrième églogue, écrite vers -40, annonce un siècle de paix, né de l’union d’Antoine et d’Octave et chante l’enfant qui va naître. Les Bucoliques expriment une foi messianique qui est celle de Virgile lui-même et qui ne résulte absolument pas d’une commande; Virgile à cette époque n’est l’instrument de personne; et d’ailleurs la quatrième églogue est dédiée à Pollion, non à Mécène ou à Auguste.
Dix ans plus tard, les Géorgiques chantent la terre italienne, elles demandent à ceux qui les lisent de rendre féconde une terre qui est nouvelle, de contribuer tous ensemble à un âge d’or qui doit être celui de la terre italienne. Ces deux premières oeuvres sont des oeuvres de fusion, de rassemblement, et elles correspondent déjà à la politique d’Auguste qui voulait rassembler les forces qui s’étaient déchaînées et opposées pendant la fin des guerres civiles.
L’Énéide, cette grande arche tendue vers l’histoire que va écrire Tite-Live, va faire des Romains les instruments d’une providence ou d’une destinée, mais surtout elle va tendre à unir deux empires, celui d’Antoine, c’est-à-dire l’empire grec, et celui d’Octave, c’est-à-dire l’empire romain. La marche d’Énée c’est en quelque sorte la marche de l’empire d’Antoine à l’empire d’Auguste ou d’Octave. Et en même temps on va trouver soulignée la mission salvatrice d’Auguste, fils d’Enée par excellence, grand rassembleur, qui se trouve le prince de la paix et de l’union. Il y a donc en somme une sorte d’union parfaite du prince et du poète. D’où l’impatience qu’éprouvait Auguste en 23 quand il voulait adopter Marcellus, lancer les Jeux séculaires et publier, en même temps ou presque, l’Énéide. Et, bien que ce soit l’union parfaite du pouvoir et de la poésie (ce qui n’est pas fréquent), les Bucoliques, l’Énéide surtout sont des chefs-d’oeuvre à cause de la sincérité profonde de Virgile qui pense que le salut vient maintenant nécessairement de l’alliance du peuple et d’un héros. Et c’est ce que pense à cette époque presque tout le monde : Virgile est seulement celui qui le dit mieux. Ce poète d’État, ce poète officiel, c’est en fait un poète engagé (on peut être un poète engagé sans être un poète d’opposition). Il n’est pas courtisan : il ne chante pas l’homme, il chante l’oeuvre, à laquelle il croit sincèrement. La rencontre de cette grande idée politique et de cette grande faculté poétique est effectivement du domaine du miracle.
Properce, ou le ralliement
Properce entre dans le cercle de Mécène à partir de -28. Il est beaucoup plus jeune que Virgile (c’est presque une autre génération) et il commence très tôt. Ses Élégies deviennent politiques à partir de -20 à peu près : il chante les légendes romaines en rapport avec les grands thèmes de la politique d’Auguste. Il paraît même suivre pas à pas la politique. Il pourrait apparaître comme le successeur sincère et convaincu de Virgile (mort en -19). Malheureusement il ne vit pas longtemps et meurt en 15. On peut dire qu’avec lui s’arrête le “chant sincère” et inspiré des poètes au pouvoir.
Horace, ou l’esquive
Horace, lui aussi, est près de Mécène, à partir de 38 (il va mourir en 8, la même année que Mécène). Mais, au fond, Horace éprouve peu de sympathie pour Auguste, même s’il a une reconnaissance pour celui qui a remis les choses en ordre. Ce qu’il défend avant tout, c’est son indépendance. Il fait beaucoup plus souvent l’éloge de Mécène que celui d’Auguste. Et d’ailleurs l’oeuvre peut apparaître comme une série de refus. On sait qu’Auguste lui a écrit pour lui reprocher de ne pas parler plus souvent de lui.
En 29, au moment où Virgile entreprend d’écrire l’Énéide, Horace écrit le second volume de ses Satires; et, dans la première des Satires du volume II, il engage un dialogue avec Trebatius; celui-ci lui demandant de chanter la justice et la force d’âme de César, Horace répond : “Je n’y manquerai pas quand les circonstances le permettront”. En fait Horace admire l’oeuvre d’Auguste et a de l’antipathie pour sa personne; ce qui explique qu’il ait, d’un côté, refusé de vraiment louer Auguste et que, de l’autre, il ait quand même écrit le Carmen saeculare (en 17), dans lequel la ferveur religieuse et la reconnaissance s’adresse non à l’homme, mais à son oeuvre. En 10, dans les Épitres, Horace se refuse à chanter les res gestae d’Auguste, donnant cette explication : “Je ne veux pas écrire des vers sans grandeur qui ne conviendraient pas à ta majesté; et ma retenue naturelle, ma pudeur, n’ose pas tenter une pareille affaire”. Horace en fait n’a jamais cessé de se faire passer pour petit, de façon à ne pas avoir à chanter la grandeur d’Auguste. C’est l’esquive.
Tibulle, ou l’indifférence
Tibulle c’est la même génération que Virgile, qu’Horace et que Properce. Mais Tibulle c’est le cercle de Messala; c’est la résistance à l’empire littéraire d’Auguste; c’est le fait de se confiner volontairement dans une poésie élégiaque; c’est chanter l’amour plutôt que la guerre; c’est refuser la poésie officielle. Les gens du cercle de Messala, et particulièrement Tibulle, ne sont ni critiques du pouvoir, ni opposants au pouvoir, ni pour le pouvoir, ni contre le pouvoir ; ils sont indifférents au pouvoir.

Alma-Taddema, Tibulle et Délie
Ovide, ou la dissidence
Avec Ovide commence la mésentente, la rupture entre le pouvoir et la poésie. Or, de -13 jusqu’à +2, Ovide est de loin le poète le plus en vogue. Mais il faut regarder la situation cette époque. Virgile est mort en -19; Properce est mort en -15; Mécène et Horace sont morts tous les deux en -8 : il n’y a plus de cercle de Mécène. En -13, Ovide est le seul poète et tout le monde l’écoute. Or Ovide est né en -43, il est né l’année du triumvirat ; il est né quand Virgile écrivait les Bucoliques ; il n’a pas connu les guerres civiles ; il a trouvé le régime d’Auguste tout fait; il n’a aucune admiration pour le restaurateur de l’ordre; et pourtant, quand on le voit de loin, il écrit sous le règne du même Auguste, dont le pouvoir vieillit; il ne croit plus, lui, à la grandeur d’Auguste ; il est de la deuxième génération, celle qui est marquée par l’insolence, par la dissidence, et il a parfois une attitude comparable à celle des jeunesse d’aujourd’hui face au pouvoir qui s’use.
Les exemples de sa dissidence sont caractéristiques. De -20 à +2, Auguste est en train d’organiser la réforme des moeurs; alors Ovide ne publie que des ouvrages érotiques, l’Art d’aimer, etc. Regardons l’Art d’aimer : il y a un éloge d’Auguste (parce qu’il faut bien faire un éloge d’Auguste), mais il est placé au coeur d’un développement sur les spectacles, qui sont présentés comme des lieux où les amants peuvent venir rencontrer leur maîtresse. Auguste attache beaucoup d’importance à la rénovation architecturale de Rome; il fait construire le temple d’Apollon, le portique d’Octavie, le portique de Livie… et Ovide dans l’Art d’Aimer les présente comme des lieux de rencontre agréables où on peut aller le soir pour rencontrer des gens et trouver des aventures. Vénus, c’est la mère de tous les Julii (et l’Énéide a beaucoup contribué à développer cette idée); dans l’Art d’Aimer, Vénus n’est qu’une déesse amoureuse et, pire que cela, elle est surprise par son époux en délit d’adultère ! Et c’est Ovide qui écrit, en référence d’ailleurs à un texte de Properce : “Nous vivons vraiment un siècle d’or; avec l’or on achète plus d’honneur, avec l’or on se concilie plus d’amour”.
Donc sa poésie est manifestement et délibérément dissidente et insolente. Et, à partir de l’an 2, Ovide va certainement avoir un rappel à l’ordre. De 2 à 8 il va publier les Métamorphoses et les Fastes, c’est-à-dire une poésie beaucoup plus sérieuse que celle de l’Art d’Aimer. Mais les allusions malveillantes à Auguste, les manques de respect sont aussi nombreux dans les Métamorphoses et les Fastes, malgré les apparences, que dans l’Art d’Aimer; et on trouve des passages, notamment dans la fin des Métamorphoses, où l’éloge d’Auguste descend jusqu’à la courtisanerie la plus basse; il est tellement appuyé, telement lourd, qu’on voit bien qu’en fait le poète n’y croit pas. Et, en plus, les Métamorphoses sont fondées sont une véritable apologie du pythagorisme qu’Auguste condamne. Donc, en 8 ou en 9, Ovide est exilé, sous prétexte d’une publication de l’Art d’Aimer qui est antérieure de 10 ans ! On voit que le pouvoir a cherché un prétexte. Les causes réelles de l’exil d’Ovide sont dans cette dissension politque, dans cette insolence et dans cette dissidence. Et, quelles qu’en soient les causes réelles, l’acte fait par Auguste, l’exil d’Ovide, est révélateur du vieillissement d’un pouvoir qui ne tient plus ses promesses.
Ce fut un hasard heureux que les plus grands poètes aient atteint l’âge d’homme avant la révolution augustéenne : les années les plus importantes de la poésie sont soit avant Auguste au temps du triumvirat, quand le pouvoir se cherche, ou dans les dix premières années du principat.
Malgré tout, l’époque d’Auguste fut celle des poètes : la mystique du pouvoir y remplace l’élan républicain. Les poètes en fait succèdent aux orateurs et la poésie devient comme le refuge de la liberté; les poètes ne parlent aux peuples qu’en fonction de leur sincérité; ils sont restés indépendants ; Virgile, Horace, Properce n’ont pas chanté les exploits d’Auguste, mais des symboles (on pense à Maïakovski, poète engagé dans un propos presque semblable, qui avait choisi de chanter le social et non pas le politique).
A partir de +8, quand Ovide est exilé, il n’y a plus de poètes. Avant 8 il n’y avait plus de poètes du cercle de Messala ; et après 8 il n’y a plus de poètes du tout. Or avec Ovide, sur la fin du moins, dans les Métamorphoses et les Fastes, sont apparues deux choses caractéristiques : d’une part une poésie qui est devenue volontairement courtisane, et d’autre part une répression du pouvoir contre les poètes. Quand Auguste meurt, en 14, il n’y a plus qu’un poète qui chante, c’est Ovide; et il est exilé; et du coup la poésie renaît par sa souffrance dans les Tristes ou dans les Pontiques. Désormais ce sera toujours le lot de la poésie.
De Caligula à Claude, l’indifférence ou la répression
En effet maintenant nous allons entrer dans une période d’indifférence ou de répression, qui va nous conduire de Caligula à Claude. Dans ces règnes, on assiste à un conflit entre la poésie (qui d’ailleurs s’étiole) et le pouvoir qui la poursuit. Phèdre, par exemple, à l’époque de Tibère transforme la fable d’Ésope en véritable pamphlet politique ; et il sera exilé lui aussi en 30 à la demande de Séjan.
Tout va se résumer, à partir de Tibère, dans l’application de la lex majestatis, de la loi qui protège la personne de l’empereur; et tout poète sortant du rang risquera toujours de tomber sous le coup de cette loi.
L’influence littéraire des empereurs va être surtout de développer des bibliothèques; mais il ne va plus y avoir de contact réel avec la poésie. Ce qu’on pourrait appeler la monarchie n’a plus besoin des poètes. Les persécutions font disparaître les talents et le prince désire plier à lui plutôt qu’aider. En plus les empereurs sont “spéciaux” : Tibère hautain, méprisant la poésie; Caligula un peu dérangé; Claude complètement indifférent. Et tous désirent au fond se distinguer d’Auguste ; Auguste est le modèle idéal ; mais tous veulent faire autrement qu’Auguste, et surtout dans le domaine de la poésie.
Alors les poètes meurent ou se taisent. Et va venir le temps de la poésie au pouvoir, qui est la seule et extrême issue. Et la dernière…
LA POÉSIE AU POUVOIR
Qu’est-ce que la poésie au pouvoir et en quoi est-elle une issue inévitable ?
Lisons le catalogue que dresse Pline le Jeune : “Puis-je craindre qu’une occupation ne soit pas digne de moi quand elle a été digne de Cicéron, de Calvus, d’Asinius Pollion, de Messala, d’Hortensius, de Brutus, de Sylla, de Catullus, de Scaevola, de Sulpicius, de Varron, de Torquatus, de Memmius, de Lentulus Getulicus, de Sénèque, de Lucain et, plus près de nous, de Verginius Rufus et, si l’exemple des particuliers ne suffit pas, du divin César, du divin Auguste, du divin Nerva, de Tibère César. Je mets Néron, sachant cependant qu’un goût n’est pas plus mauvais pour avoir été parfois celui des méchants, mais qu’il reste bon s’il est d’ordinaire celui des honnêtes gens parmi lesquels, et au premier rang, il faut mettre Virgile, Cornelius Nepos et, avant eux, Aelius et Accius. Ces quatre derniers n’étaient pas sénateurs, mais la règle des moeurs ne change pas suivant les classes.”
Ce catalogue mêle allègrement les plus grands poètes et les hommes politiques moins connus; mais on y relève les noms de César, Auguste, Nerva, Tibère. En effet il y a eu une poésie des chefs, une poésie des hommes politiques.
On peut signaler par exemple que César, quand il était prisonnier des pirates, écrivait des poésies, des “laudes Herculis”; quand il était en Espagne (soit au temps de Munda, soit au temps de sa préture) il a écrit un poème sur son voyage ; il a écrit des Astronomiques ; il ne nous reste presque rien de l’oeuvre poétique de Jules César, seulement une petite épigramme sur Térence où il dit combien il l’admire.
L’empereur Auguste, lui, a fait une oeuvre en vers encore plus imprtante que celle de César. Il a écrit des vers contre Pollion, l’épitaphe de Drusus, des vers rassemblés dans un recueil qui s’appelle “Sicilia”; il a écrit des vers légers et des épigrammes érotiques (lui qui va condamner Ovide !) qui sont cotés par Martial qui les appelle “lascivos versus”. Voici la traduction de deux vers qui nous restent de lui : “Il ne faut pas toujours se réjouir ; l’heure passe ; profitons-en ; il est difficile d’arracher le jour au destin”… c’est pas extraordinaire! mais c’est d’Auguste!
Mécène était un poète baroque ; Tibère a écrit des épigrammes (lui qui a fait condamner tant de poètes !), notamment un poème sur la mort de Lucius César.
Les deux seuls empereurs qui n‘écrivent pas de poèmes sont Caligula et l’empereur Claude, lequel avait plutôt des préoccupations scientifiques.
Avec ces hommes qui répriment les poètes, la seule solution va être en fait de mettre la poésie véritablement au pouvoir, et c’est ce que va tenter Néron.
Néron, la poésie au pouvoir
Néron a une œuvre poétique importante, une oeuvre fondée sur un certain nombre de poésies érotiques et satiriques qui ont été perdues, une œuvre dramatique et une œuvre épique. De l’empereur Néron il reste un vers que l’on cite toujours parce qu’il semble caractéristique d’un certain baroque : Colla Citheriacae splendent agitata columbae ["les cous de la colombe de Vénus brillent quand elle bouge"].
Si Néron commence par des œuvres et des poésies qui sont à caractère baroque, il va évoluer progressivement vers un classicisme à la fois érudit, raffiné et rhétorique, autrement dit un peu baroquisant, et qui le distingue en fait des tendances de son époque, celle de son maître Sénèque, l’anti-Cicéron, ou de Lucain qui, lui, était l’anti-Virgile.
De ce goût de la poésie, Néron va faire une sorte de méthode de pouvoir. On sait qu’il a chanté, qu’il est monté en scène et que, au fond, ce qu’il organise ce sont des triomphes artistiques remplaçant les triomphes militaires. Mais c’est une réforme axiologique, à la fois aristocratique et plébéienne, et la poésie répond pour lui en somme à une nécessité intérieure : bercer ses angoisses, calmer ses remords.
Tacite nous dit que la poésie de Néron ce n’est pas de la poésie, que c’est fait n’importe comment, que c’est fait par d’autres, que c’est arrangé, bricolé. Mais Suétone en 52, dans sa Vie de Néron, dément ; il dit qu’il a vu les manuscrits de Néron. Même si on le caricature, même si on s’en moque, Néron a été certainement un poète, dont l’importance n’a pas été considérable, mais qui a transposé en somme les tendances poétiques sur le pouvoir ou vers le pouvoir lui-même. Le goût poétique de Néron, très curieusement, a entraîné un renouveau poétique et s’est trouvé aussi en conflit avec les tendances littéraires de l’époque.
Dernier exemple : Lucain. Lucain et Néron se connaissent, discutent de poésie. La Pharsale commence par un éloge de Néon qui n’est certainement pas feint. Lucain ira, dans un cartain passage, jusqu’à fausser l’histoire en faveur de Domitius Aenobarbus, qui est un ancêtre de Néron, pour lui donner un plus beau rôle. Mais, en +60, le conflit éclate entre Néron et Lucain. Et cette fois ce n’est pas un conflit politique, c’est un conflit littéraire. Néron reproche à Lucain de rester dans une espèce de romantisme baroque, alors que,selon lui, il faut évoluer vers une certaine forme de classicisme. Pour justifier son pouvoir, sa tentative de réforme, pour l’expliquer, et parce qu’il le sent sincèrement, Néron va vers une tendance qui unirait un certain classicisme et un certain romantisme. Il voudrait le faire admettre à Lucain, et Lucain s’y refuse.
C’est à cette époque que Néron entreprend d’écrire les Troica, dans lesquels il va décrire la guerre de Troie pour faire concurrence à la Pharsale qu’est en train d’écrire Lucain. Et le conflit d’origine littéraire va prendre rapidement une allure politique. Dans la suite de la Pharsale, dans ce qui est écrit à partir de 60, on voit la condamnation des excès de l’hellénisme, on voit une célébration de la liberté, on voit la condamnation des grandes monarchies du type Alexandre auxquelles se réfère Néron, on voit en fait une condamnation de la réforme axiologique qu’a entreprise Néron. Si bien que la Pharsale mais simplement peut-être par un évolution littéraire et par un conflit littéraire va devenir une sorte de façade idéologique à la conspiration de Pison. Et c’est la raison pour laquelle Lucain sera exécuté avec les autres membres de la conjuration de Pison. Ce poète génial de 30 ans est mort par inimitié littéraire avec le pouvoir, autant que par raison politique ; la politique est venue après.
La poésie qui s’était trouvée sur le chemin du pouvoir a fini par devenir, un temps bref, à l’époque de Néron, celle du pouvoir même; et la lyre est devenue en somme le symbole de Rome. Et c’est un crime en fait impardonnable, parce que c’est la confusion des genres; et c’est peut-être une des raisons pour laquelle très tôt l’Antiquité condamne la personnalité de Néron.
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Alors qui triomphe dans ce conflit entre la poésie et le pouvoir ? Le pouvoir triomphe sur les poètes auxquels il enlève leur vie, leur aura, auxquels il peut éventuellement se substituer, qu’il finit par annexer. Et ces poètes vont bientôt, après Néron, se réfugier dans cette retraite à l’écart que préconise le Dialogue des Orateurs de Tacite.
Mais le poète, toujours en fait sollicité, toujours plus ou moins vaincu, toujours renaissant, reste finalement éternel, en tout cas plus éternel que les monuments que font construire les empereurs, que les arcs de triomphe par exemple. Et même s’il disparaît presque totalement, même s’il ne se mêle pas aux grands, même s’il ne laisse qu’un nom, le poète survit toujours.
On pense à cette petite épitaphe d’un poète inconnu qui nous dit
| Nardu poeta prudens hoc tegitur tumulo Nardu poète sage ; c’est lui qui est sous cette pierre. |
C’est à ce poète qui n’a rien fait, dont il ne reste rien et dont l’épitaphe n’est pas extraordinaire qu'on peut dédier cette étude.
Cette conférence a été présentée à l'association orléanaise Guillaume-Budé le 11 avril 1991.





