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MONTAIGNE
LECTEUR DES AUTEURS LATINS

par Robert Aulotte

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La question des lectures latines de Montaigne a été largement abordée depuis les travaux fondateurs de P. Villey ([1]) et tout lecteur de Montaigne sait que l’empreinte des anciens auteurs latins est massive dans les Essais ([2]). De quoi témoigne, au niveau le plus manifeste, l’écrasante domination quantitative des citations latines : 800 citations sur un total d’environ 1300 ([3]).

QUELLES SONT LES RAISONS DE CETTE PRÉFÉRENCE DE MONTAIGNE POUR LES AUTEURS LATINS ?

MontaigneD’abord, par la volonté de son père, le latin fut la seule langue par laquelle on communiqua avec le petit Montaigne jusqu’à ce qu’il eut atteint l’âge de six ans ([4]) : “Le langage latin m’est comme naturel, je l’entens mieux que le François, mais il y a quarante ans que je ne m’en suis du tout servy à parler, ny à escrire : si est-ce que à des extremes et soudaines esmotions où je suis tombé deux ou trois fois en ma vie, et l’un, voyent mon pere tout sain se renverser sur moy, pasmé, j’ay tousjours eslancé du fond de mes entrailles des premieres paroles Latines.” ([5])

Ne l’attache pas aux Latins seulement la langue, mais aussi les hommes. C’est avec les Romains d’autrefois que Montaigne a été nourri dès son enfance : “J’ay eu connoissance des affaires de Romme longtemps avant que je l’aye eue de ceux de ma maison : je sçavois le Capitole et son plant avant que je sceusse le Louvre, et le Tibre avant la Seine” ([6]). Il y a là tout un regard qui est tourné dès le départ vers Rome, une sorte d’attraction, de séduction de Rome. Et, dans le même passage, il écrit encore qu’il connaît mieux Lucullus, Metellus et Scipion ([7]) que certains hommes de son temps (“J’ay eu plus en teste les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus et Scipion que je n’ay d’aucuns hommes des nostres”). Cela ne veut pas dire qu’il méprise les hommes de son temps, bien au contraire. Nous le voyons proclamer son admiration à la fois pour des chefs de guerre comme le duc François de Guise ou le maréchal Strozzi, ou pour des hommes d’Etat qu’il juge éminents dans un temps où il était difficile déjà d’être un homme d’Etat honnête, les chanceliers Michel de l’Hôpital et François Olivier. Et, quand il regarde la nature de la connaissance qu’il a des anciens Romains et des hommes prestigieux de son temps, il dit que ces hommes de son temps il ne les connaît que par “les apparences externes”, alors qu’avec les Romains d’autrefois il est en vivante symbiose ([8]).

QUELS SONT LES AUTEURS LATINS QUE PRATIQUE MONTAIGNE ?

Montaigne pratique les auteurs latins avec une fructueuse application, à quelque époque qu’ils appartiennent. Il s’intéresse à ceux du temps des guerres puniques (Plaute, Ennius, Térence), à ceux de l’âge des guerres civiles (Cicéron, César, Lucrèce, Catulle, Salluste), à ceux qui brillaient sous Auguste (Virgile, Tite-Live, Horace, Tibulle, Properce, Ovide), à ceux de l’apogée de l’empire, au temps de la littérature claudienne et du renouveau classique (Sénèque, Quintilien, Lucain, Martial, Tacite, Juvénal). Mais il ne néglige pas pour autant les écrivains de la fin de l’Empire romain, de la renaissance constantino-théodosienne : Claudien (le zélateur du sage vieillard de Vérone, l’homme de la juste mesure que célèbre Du Bellay) et surtout saint Augustin, dont l’influence a été plus importante qu’on ne le dit parfois dans l’élaboration de la pensée de Montaigne ([9]).

Parmi les nombreux auteurs latins que connaît Montaigne, il convient de considérer séparément les prosateurs et les poètes.

Bien connue en effet la prédilection de Montaigne pour la poésie. Sans doute s’intéresse-t-il aussi et très vivement à l’histoire et à la philosophie morale qui, avec la poésie, forment la base de tout système d’éducation à la Renaissance. Au chapitre Des Livres, il nous dit que les historiens, notamment César, sont sa “droite balle” ([10]) et que les ouvrages de Cicéron, qui peuvent le mieux servir son dessein sont ceux de la philosophie morale. Mais il reste que, de son propre aveu, c’est la poésie qu’il aime d’une particulière inclination. Dès sa première enfance, la poésie a eu cela de le “transpercer et transporter”. Dans sa plutôt licencieuse jeunesse, il s’est mêlé lui-même de faire des vers latins que nous n’avons pas conservés. S’il a composé les Essais en prose vernaculaire, lui qui savait si bien le latin, c’est par respect profond pour la poésie, car il avait le sentiment qu’il eût été un médiocre poète, alors qu’il était convaincu, avec Horace, que la poésie n’admet pas la médiocrité ([11]).

Quels sont donc les poètes latins que Montaigne aime le plus ? Ceux là même qu’il cite, dans un texte de 1580, au chapitre intitulé Que nostre desir s’accroit par le malaisanse ([12]). Ce chapitre, comme beaucoup d’autres des Essais, est entièrement centré sur le sexe; aussi est-il naturellement truffé d’emprunts aux poètes latins de l’amour. Et ce sont ceux là que Montaigne aime bien : Martial, Horace, Lucrèce, Virgile et Ovide. Trois d’entre eux, Martial, Horace et Virgile s’étaient déjà trouvés réunis dans le chapitre I,37 (Du Jeune Caton) où Montaigne avait entrepris, dans une sorte de concours poétique, de faire “luiter ensemble les traits de cinq poëtes Latins sur la louange de Caton”. Ces cinq poètes sont Martial, Horace et Virgile, plus Manilius ([13]), qu’il juge “trainant”, et Lucain, dont il dit qu’il est “plus vert” assurément, mais “abattu par l’extravagance de sa force” ([14]).

Ovide est l’un des premiers poètes latins que Montaigne ait lus et nous savons que les Métamorphoses l’ont enchanté ([15]), ce qui n’a rien de surprenant, Montaigne étant lui-même l’écrivain de la métamorphose, celui qui, lorsqu’il étudie un phénomène, l’étudie en train de se métamorphoser ([16]).

Toutefois, malgré son admiration, Montaigne place Ovide à quelque distance derrière Virgile qui, nous dit-il, est “le maistre du coeur”. Et dans le concours poétique, c’est Virgile qui est le vainqueur de la confrontation, parce que son imagination a réussi à mieux voir et à faire voir que les autres écrivains ([17]). Dans ce concours, il s’agit de montrer Caton, de donner une idée de Caton; pour cela, Virgile, au chant VIII de l’Énéide, a imaginé une scène aux Enfers : à l’écart de la foule des méchants, il campe quelques justes à qui Caton donne des lois avec une grandeur morale qui n’a rien d’ostentatoire : secretosque pios, his dantem iura Catonem [à l’écart, une petite troupe de gens que distingue leur piété et, à côté d’eux, leur donnant des lois, Caton] ([18]). Pour Montaigne, il y a là le triomphe d’une imagination extrêmement concentrée.

C’est encore à Virgile, dans le chapitre II, 10 (Des Livres) que Montaigne donne la première palme, par rapport à Catulle et à Horace, et aussi par rapport à Lucrèce. Dans le voluptueux chapitre III,5 (Sur des vers de Virgile), Montaigne loue Lucrèce d’avoir su peindre, avec une vigueur naturelle et constante, une jouissance de Vénus et de Mars, son amant. Mais cette rencontre se trouve aussi dans l’Énéide et Montaigne va comparer les deux textes. Or, dans l’Énéide, ce n’est pas Vénus et son amant, mais Vénus et son mari Vulcain. Et Montaigne intervient pour dire que Virgile s’est trompé et qu’on n’a jamais vu une femme épousée être aussi ardente, aussi amoureuse : dans ce “sage marché” qu’est le mariage, les appétits ne sont pas si folâtres que les a représentés Virgile ([19]), alors que la licence amoureuse a sa place dans une accointance hors mariage. Virgile a donc eu une imagination trop grande, trop vive, trop gaillarde pour présenter des ébats entre un mari et une femme. Si Virgile reste le premier, il a tout de même eu le tort de croire et de laisser croire qu’une épouse légitime peut donner à son mari les mêmes brûlants plaisirs qu’une maîtresse. A défaut d’expérience personnelle, Virgile aurait dû se rappeler au moins le mauvais ménage que fit Jupiter avec sa femme, une femme qu’il avait pourtant, avec beaucoup de plaisir, premièrement pratiquée et jouie par amourette tant qu’ils n’étaient pas mariés. Aux amourettes clandestines les immodérées et charmeresses blandices des chatouillantes voluptés, au mariage les appétits plats, “sombres et plus mousses”.

Si l’on passe des poètes aux prosateurs latins qui retiennent le plus Montaigne, on trouve, en place marchande, les historiens avec César (dont il lit les Commentaires en 1578 dans un exemplaire qu’il annote de sa main et qui est conservé à la bibliothèque de Chantilly),  Salluste, Tite-Live (qui a été étudié assez tard) et surtout Tacite qu’il découvre vers 1588 ([20]) et dont il dit que c’est une pépinière de discours éthiques et politiques ([21]). Pour Montaigne, dans la dernière partie de sa vie, l’Historien, c’est surtout Tacite. A côté de ces historiens, on peut constater que le rhéteur Quintilien — qui était si cher à Erasme et qui va avoir une influence très nette sur la rhétorique de Montaigne (comme il a une influence très nette sur le rhétorique parlementaire au XVIe siècle) — n’occupe pas une place majeure dans les lectures de Montaigne telles que nous les connaissons. Plus importante semble la présence de Pline l’Ancien, dont Montaigne apprécie surtout le jugement délicat, net et vif, mais qu’il utilise plus comme moraliste et que comme spécialiste.

COMMENT SE MARQUE, DANS LES ESSAIS CETTE PRÉSENCE DES AUTEURS LATINS ?

EssaisTout d’abord — ce qui est une pratique courante à la Renaissance — Montaigne fait des citations, ou, plutôt, des “allégations”, des “emprunts” ([22]).

On parle d’allégation lorsqu’il y a référence à l’autorité qui fonde l’allégation, sans qu’il y ait forcément un extrait, un prélèvement de cet auteur ([23]). L’emprunt, au contraire, implique toujours insertion, prélèvement d’un texte, même si l’auteur n’est pas obligatoirement cité. Ce prélèvement se fait surtout par paraphrase ([24]), quand Montaigne cite de la prose latine ; lorsqu’il cite de la poésie, il s’efforce de faire des citations “fidèles” dans la tradition de la gnwmh grecque ou de la sententia latine.

Il peut arriver que Montaigne modifie volontairement la lettre du texte : à la fin du chapitre De l’Institution des enfants ([25]), Montaigne rappelle qu’il a tenu au collège de Guyenne les premiers rôles dans les tragédies latines de Buchanan, de Guérente et de Muret; et, dans son narcissisme, il n’est pas peu fier de dire qu’il a fait cela très jeune; lui vient alors à l’esprit le vers 39 de la VIIIème Bucolique où Damos raconte comment l’amour le surprit dans le cours de sa douzième année : alter ab undecimo tum me iam acceperat annus (“j’étais déjà, au sortir de mes onze ans, entré dans l’année suivante”); mais, comme Montaigne n’avait alors que onze ans, il a changé jam en vix. Dans les Amores d’Ovide, quelqu’un parle de ses exploits amoureux et dit qu’en une nuit il a eu neuf accouplements successifs (Et memini numeros sustinuisse novem); Montaigne, toujours soucieux de telles prouesses et performances, est certes impressionné; toutefois, voulant appliquer le vers à lui-même, et trouvant que cela faisait beaucoup, il le modifie : Sex me vix memini sustinuisse vices (“à peine il ne souvient d’être allé jusqu’à six”) ! ([26])

Même si c’est alors la mode, on peut s’étonner de voir Montaigne multiplier les citations. Il ne cesse de dire qu’il essaie de se sonder lui-même, de se peindre, de se dire, d’exprimer et d’éclairer son moi mouvant, de faire entendre et d’assumer de façon de plus en plus assurée sa voix à la première personne. Mais, quand on veut faire entendre sa voix à la première personne, on ne prend pas la voix des autres. Cela fait donc problème. Mais c’est un problème que Montaigne s’est posé et auquel il répond par toute une série de réflexions sur l’emploi de la citation. Il y a là tout un “métadiscours” de Montaigne dans lequel il dit clairement pour quelles raisons d’ordre théorique, esthétique et rhétorique il recourt à la citation.

On peut percevoir en fait deux fonctions essentielles de la citation : on peut citer parce que cela fait bien, pour décorer l’idée qu’on exprime (c’est la citation ornementale); on peut citer pour se mettre à l’abri derrière quelqu’un (et c’est la citation d’autorité).

S’agissant de la citation ornementale, Montaigne ne la récuse jamais puisque “ces gens disent mieux que moi ce que j’ai envie de dire”. La citation latine arrive alors en seconde position, pour embellir, glorifier une réflexion de Montaigne. C’est ainsi qu’au chapitre De l’Expérience ([27]), ayant écrit “Tout ce qui vient au revers du cours de nature peut estre fascheux, mais ce qui vient selon elle doibt estre tousjours plaisant”, il se rappelle qu’il y a chez Cicéron, dans le De Senectute ([28]), une pensée qui est exactement la même, mais qui est plus dense, qui met l’accent non sur ce qu’il peut y avoir de fâcheux quand on est dans l’antiphysis, mais sur ce qu’il y a de bon lorsqu’on suit la nature; donc il fait suivre son texte d’une citation qui n’est là que pour reprendre l’idée : Omnia quae secundum naturam fiunt sunt habenda in bonis. Il y a là une citation purement ornementale qui ne fait que reprendre l’idée émise par le texte de Montaigne, sous une forme qui en varie la tonalité, qui privilégie la bonté de nature, sans parler des inconvénients de l’antiphysis. Les latins servent alors de deuxième voix, qui n’est là que pour moduler le timbre de la première voix, celle de Montaigne.

En revanche, et cela est révolutionnaire, Montaigne refuse systématiquement l’emploi d’un emprunt ou d’une citation qui serait là en fonction d’emprunt d’autorité. Ce qu’il dit, au chapitre De l’Institution des enfants, de la connaissance purement livresque pourrait s’appliquer à la citation : “je m’attends qu’elle serve d’ornement, non de fondement” ([29]). En fait, selon Montaigne, on ne peut pas se fonder sur une autorité, prendre appui sur une citation sans l’avoir préalablement examinée, critiquée. Essentiellement antidogmatique, Montaigne veut “excutere”, secouer, sonder, scruter, mettre en question; il n’y a pas pour lui d’exemple qui s’impose de soi. Hormis tout ce qui est de la sainte Parole, tout doit être examiné et accepté seulement après examen.

Quand on dit que Montaigne fait une citation, il faut donner au verbe “citer” son sens juridique : il convoque l’auteur latin devant le tribunal de sa pensée; c’est une citation en justice; c’est l’occasion pour le jugement de Montaigne de s’exercer. Il y a chez Montaigne un “je” pensant et écrivant qui passe au crible de sa perpétuelle mise en question, de sa permanente pratique du distinguo. C’est là sa pratique constante envers les auteurs grecs et latins. Et une citation peut, à la fin, être “convaincue d’imposture” (vocabulaire juridique) ou être acceptée. Un libre dialogue se perpétue entre lui et ces auteurs qu’il fait comparaître devant le libre tribunal de son jugement pour nourrir une méditation individuelle et constamment renouvelée sur ce figé déjà dit que constituent les citations de jadis et de naguère.

QUELLE FUT PARTICULIÈREMENT L’ATTITUDE DE MONTAIGNE ENVERS SÉNÈQUE ET CICÉRON ?

Sénèque et Cicéron sont les deux écrivains latins que Montaigne cite le plus; mais la critique (française, anglo-américaine, japonaise, allemande) n’est pas unanime sur son attitude à leur égard, sur ce que fut le compagnonnage de Montaigne et de Sénèque, de Montaigne et de Cicéron.

Pour Sénèque, dont l’influence sur Montaigne est tout à fait nette à partir de 1560, on se souvient de la thèse de Villey, reprise et simplifiée par toute une tradition scolaire : Montaigne aurait d’abord été stoïcien à la manière de Sénèque, puis sceptique à la manière de Sextus Empiricus, enfin épicurien ou, mieux, “socratique voluptueux” ! Aujourd’hui, on a peine à croire que Sénèque ait eu, dans la première période, une influence telle que Montaigne soit devenu stoïcien. Certes Montaigne a “essayé” d’être stoïcien. Vivant à une époque où les chrétiens s’entretuaient et ne pouvant donc plus trouver de secours dans la religion chrétienne, il prit, pour voir, la philosophie la plus proche de la religion chrétienne, le stoïcisme; mais ce fut pour constater que cela ne marchait pas pour lui. En fait, on ne peut dire qu’il y a eu une influence morale de Sénèque sur Montaigne. Au contraire, cet arracheur systématique de masques qu’est Montaigne n’hésite jamais à arracher le masque de Sénèque; il met en garde contre cet homme qui prêche le calme, la sérénité, mais qui était en fait un impétueux.

S’il y a eu une influence de Sénèque sur Montaigne, c’est seulement au niveau du style. Quand Montaigne, dans sa période prétendument stoïcienne, prend du Sénèque, il prend des formules qu’il choisit pour leur valeur d’acumina (de pointes), parce qu’il trouve là quelque chose qui conforte son propre style. Si Sénèque avait eu l’influence morale que dit Villey, on ne comprendrait pas pourquoi, dans la “troisième phase” de Villey, quand Montaigne est “socratique voluptueux”, il n’a jamais fait autant de citations de Sénèque. Ce qu’il cherche en fait dans Sénèque, c’est la “pointe”; et tous les emprunts qu’il a faits à Sénèque dans les additions à l’exemplaire de Bordeaux (qu’il annote entre 1588 et 1592), ce sont des emprunts “pointus”, des formules de Sénèque qu’il cite exactement pour leur forme et non pour la pensée du philosophe.

Il en va de même pour Cicéron, que Montaigne a toujours considéré comme un vaniteux, un histrion, un homme qui se gargarise avec des formules creuses et dont on ne peut rien tirer ([30]). Montaigne a lu les oeuvres morales de Cicéron, puis les oeuvres philosophiques, mais sans qu’il y ait eu influence sur lui. Et si, dans ses quatre dernières années, il multiplie les citations de Cicéron, c’est pour leur valeur incisive. Certes Montaigne a d’abord dit beaucoup de mal de la “façon d’escrire” ([31]) de Cicéron; mais, dans sa dernière période, il le cite et ne semble plus incommodé par son style. Tout se passe comme si, relisant Cicéron et n’en tirant rien pour la morale, Montaigne s’était dit que les pointes que fait Cicéron ne sont pas gratuites, qu’elles ont une valeur fonctionnelle, qu’elles peuvent aussi aider et soutenir la pensée.

Cela est à rapprocher du goût de la fin du XVIe siècle pour la pointe. C’est l’époque du baroque qui, pour convaincre, pour appuyer les démonstrations, a recours à des procédés de style. Comme exemple de “pointe”, on peut citer le passage du chapitre De la phisionomie ([32]) dans lequel Montaigne, corrigeant une formule qu’il avait précédemment employée ([33]), écrit à propos de la mort : “Il m’est advis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie”. Ce jeu sur les mots “bout” et “but”, on le retrouve chez Jean de Sponde dans les Stances de la Mort (1588) : “Puisqu’un bien est le bout et le but de ma vie / Apprends de bien vivre afin de bien mourir”.

Entre 1588 et 1592 Montaigne, devenu plus conciliant, s’occupe davantage de la manière que de la matière, se disant que la façon dont écrivent, s’expriment ses contemporains n’est pas si mauvaise que cela.

*

La culture latine de Montaigne est donc impressionnante d’ampleur et de profondeur. Les auteurs latins qu’il cite arrêtent sa pensée, nourrissent sa méditation, sans forcément entraîner son adhésion. Dans cette quête inlassable d’une vérité toujours incertaine et provisoire que, en dépit des difficultés de l’atteindre, il faut “caresser et festoyer en quelque main qu’on la trouve”, les auteurs latins sont pour Montaigne non des guides magistraux auxquels il faudrait s’en remettre les yeux fermés (il a toujours craint la “trogne magistrale”), mais des compagnons de route dont il examine avec curiosité les pensées, dont il essaie d’imiter le style, mais avec un seul critère, celui du “je” pensant.

Avec Montaigne a cessé l’aveugle soumission à l’Antiquité qui caractérisait le XVIe siècle ; avec lui, nous sommes à l’âge d’un humanisme critique, d’un humanisme humanisé, donc sauvé des chimériques illusions qui avaient été celles de la première Renaissance. Celle-ci, en s’intéressant à l’homme, avait voulu faire de l’homme un dieu; mais elle s’était “cassé le nez” rapidement en 1534 avec l’affaire des Placards. Avec Montaigne, au contraire, nous avons un humanisme qui ne veut plus diviniser l’homme, mais qui veut le développer dans l’harmonieux, juste et heureux développement de ses humaines capacités (et seulement de ses humaines capacités). Du début de la Renaissance à Montaigne, le progrès n’est pas mince : il ne faudrait pas que nous l’oubliions; il faudrait au contraire que nous y applaudissions.

NOTES :

[1]) Pour trouver la référence des études sur ce thème, on consultera la bibliographie de Pierre Bonnet (Bibliographie méthodique et analytique des ouvrages et documents relatifs à Montaigne, Genève, Slatkine, 1983).

[2]) On peut regretter toutefois que ces études ne prêtent pas une attention suffisante aux lectures néo-latines de Montaigne, conséquence d’un parti pris fâcheux de minimiser systématiquement la production néo-latine d’un siècle qui fut en réalité bilingue. On remarque, par exemple, que Montaigne, dans le chapitre De la présomption (II,17, édit. Pléiade p. 747), évoquant les “bons artisans” du métier de poésie en son siècle, cite “Aurat, Beze, Buchanan, l’Hospital, Montdoré, Turnebus”, autant de poètes qui n’ont écrit qu’en latin.

[3]) Elles ont été étudiées par une américaine, Mary B. Mc Kinley, dans Words in a corner; studies in Montaigne’s Latin quotations, Lexington, Kentucky, French Forum Publishers, 1981.

[4]) “Le Latin m’a esté donné pour maternel” (II,17; Pléiade p. 721).

[5]) Chapitre III, 2, Du repentir; Pléiade p. 906.

[6]) III,9, De la Vanité; Pléiade p. 1117.

[7]) On remarque que Montaigne cite ces trois personnages sans préciser. Certes il n’y a pas d’ambiguïté pour Lucullus et il ne peut s’agir que du Lucullus amateur de luxe qui, sous Sylla, a commandé victorieusement contre Mithridate et à qui nous devons l’introduction du cerisier en Europe. Mais, en citant Metellus, Montaigne pense-t-il au macédonique, mort en 115, ou au numidique, qui vainquit Jugurtha ?  Et Scipion est-il l’Africain, qui défit Hannibal à Zama en 202, ou Scipion Emilien, le destructeur de Carthage ? Si Montaigne ne précise pas, c’est parce que, pour lui, ces noms prestigieux sont emblématiques de tous ces Romains de jadis dont il connaît les gesta et les scripta, grâce en partie aux 140 livres latins de sa riche bibliothèque de 250 volumes.

[8]) “Les plus notables hommes que j’aye jugé par les apparences externes (car pour les juger à ma mode, il les faudroit esclerer de plus pres), ce ont esté, pour le faict de la guerre et suffisance militaire, le Duc de Guyse, qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans, et de vertu non commune, Olivier et l’Hospital, Chanceliers de France.” (II,17, De la Praesumption; Pléiade, p. 747)

[9]) Cette influence est réelle, quelles que soient les différences d’intention entre les Confessions, où se marque la primauté de l’expérience religieuse, et les Essais de Montaigne, dont le propos se limite délibérément à une éthique de la vie terrestre prise de notre naissance jusqu’à notre mort. Mais on ne saurait conclure de là que Montaigne n’était pas chrétien : son livre est le livre d’un homme de bonne foi qui s’adresse à des gens qui croient et à des gens qui ne croient pas, le livre d’un homme qui veut délivrer un message que peuvent accepter aussi les gens qui ne croient pas et qui limitent la vie à notre passage, à notre pèlerinage sur cette terre.

[10]) II, 10, Des Livres; Pléiade p. 458.

[11])“Mediocribus esse poetis / non homines, non di, non concessere columnae” (Horace, Art Poétique, 372) :  “la médiocrité en poésie, voilà ce que ne tolèrent ni les hommes, ni les dieux, ni les colonnes (du temple d’Apollon)”.

[12]) Chapitre II,15 dont le titre signifie : “Nous désirons d’autant plus les choses qu’elles nous paraissent difficilement accessibles”. C’est dans ce chapitre que Montaigne, en 1588, note avec une plaisante irrévérence que “ce grand Caton se trouva, aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu’elle fut siene et la désira quand elle fut à un autre” (Pléiade p. 692).

[13]) Il s’agit de l’auteur des Astronomica, dont Montaigne retient les idées sur le problème de l’influence des astres.

[14]) On notera dans ce jugement sur Lucain une constante de la pensée de Montaigne, la référence au mhden agan des Grecs ou au ne quid nimis des Latins (il y a là une prudence dont on aimerait bien quelquefois que Montaigne accepte de sortir).

[15]) “Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d’Ovide” (I,26, Pléiade p. 211).

[16]) “Je ne peints pas l’estre; je peints le passage” (III,2, Du repentir; Pléiade p. 899).

[17]) Pour Montaigne, l’imagination est une puissance capitale et on ne peut rien comprendre à Montaigne si on ne voit pas que l’imagination est l’un des ressorts de sa création.

[18]) Virgile, Enéide, VIII, 670.

[19]) “Ce que j’y trouve à considerer, c’est qu’il la peinct un peu bien esmeue pour une Venus maritale. En ce sage marché, les appetits ne se trouvent pas si follastres; ils sont sombres et plus mousses. L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle lâchement aux accointances qui sont dressées et entretenues soubs autre titre, comme est le mariage : l’aliance, les moyens, y poisent par raison, autant ou plus que les graces et la beauté” (Pléiade, p. 949)

[20]) “Je viens de courre d’un fil l’histoire de Tacitus” (III, 8, De l’art de conférer, Pléiade p.1053).

[21]) Tacite est véritablement l’historien latin qui compte à la fin du XVIe siècle. Depuis 1570, Tacite connaît une immense vogue grâce surtout aux commentaires de Juste Lipse, un ami de Montaigne, et de Marc Antoine de Muret. Tacite fait alors figure de guide en matière politique, même si certains jugent son influence aussi malfaisante que celle de Machiavel.

[22]) Voir Robert Aulotte, Essais (P.U.F., coll. Que sais-je?), p. 101 et suiv. : “Montaigne et le déjà dit”.

[23]) Exemple : “Veus-je tirer de la consolation pour moy, ou pour un autre? je l’emprunte de Cicero” (I,25, Pléiade p. 169).

[24]) Montaigne ne fait alors que suivre la tradition de l’exemplum médiéval.

[25]) I, 26, Pléiade p. 212.

[26]) III, 13, Pléiade p. 1221; le vers d’Ovide se trouve dans Amours, III, VII, 26.

[27]) III, 13, Pléiade p. 1239.

[28]) De Senectute, XIX,71.

[29]) I,26, Pléiade p. 185.

[30]) Il écrit même : “Fussé je mort moins allegrement avant qu’avoir veu les Tusculanes ?” (III,12, Pléiade p. 1165)

[31]) “Sa façon d’escrire me semble ennuyeuse, et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions, partitions, etymologies, consument la plus part de son ouvrage; ce qu’il y a de vif et de mouelle est estouffé par ses longueries d’apprets. […] Ces ordonnances logiciennes et Aristotéliques ne sont pas à propos.” (II,10, Des Livres, Pléiade p. 455).

[32]) III,12, Pléiade p. 1180.

[33]) “Le but de nostre carriere, c’est la mort” (I,20, Pléiade p. 106)

Cette étude sur Montaigne a été présentée le 5 février 1991.