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Un romantique "frénétique", l'Orléanais
CHARLES LASSAILLY (1806-1843)

par Jean Nivet

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L'HOMME QUE FUT LASSAILLY

La jeunesse orléanaise

Aîné de quatre enfants, Charles Lassailly est né à Orléans le 3 septembre 1806, au 16 de la rue Royale, où son père était un modeste courtier de commerce. Après des études normales, il a travaillé dans une pharmacie qui se trouvait alors au 9 de la place du Grand-Marché, la pharmacie Montagnier. C’était un jeune homme rêveur, grand admirateur de Lamartine et de ses Méditations, mais surtout persuadé qu’un bel avenir d’écrivain s’offrait à lui.

En 1825, il aperçut Hugo et Charles Nodier qui, revenant de Suisse, passaient par Orléans. Ce petit événement joua-t-il le rôle de déclencheur ? Quelques mois plus tard, Lassailly décidait d’aller tenter sa chance à Paris; et il partit, avec seulement 50 francs en poche, promettant toutefois à son père de continuer à s’occuper de ses frères et de sa sœur Léonide.

Les débuts à Paris

Ses débuts à Paris furent difficiles. N’ayant pu obtenir du Ministère de l’Instruction publique un emploi, pourtant modeste, de bibliothécaire,  il chercha à se faire de l’argent en publiant des poèmes et des articles. Il connut ce que Henri Murger appellera la «vie de bohème»; mais il se consolait en pensant que c’était là un passage obligé pour tous les grands écrivains ou les grands artistes.

Ce qui reste étonnant, c’est que ce jeune Orléanais, totalement inconnu au départ, totalement démuni, a su très vite établir des contacts avec des gens déjà célèbres ou qui étaient appelés à le devenir :

  • Lamartine, Victor Cousin, Hugo, Dumas l’ont aidé financièrement et ont essayé à plusieurs reprises de lui faire obtenir un emploi; Vigny, particulièrement, l’a défendu et soutenu pendant toute sa vie.
  • Gavarni, le dessinateur, l’a admis dans les soirées qu’il organisait chez lui le samedi et que nous connaissons surtout grâce à Sainte-Beuve (qui rappelle que l’appartement de Gavarni était une véritable «cour des Miracles» où l’on se moquait de tout, «dans une odeur de punch, de cigare, de patchouli et de paradoxe, jusqu’à asphyxier les bourgeois»).
  • Et puis divers autres témoignages montrent que Lassailly n’a pas tardé à être reçu dans les salons, chez la duchesse d’Abrantès et, en particulier, dans les salons russes, chez le baron Miatleff, chez le comte de Mayendorff, chez la princesse Mestscherski…

Comment expliquer cet intérêt, et même cette véritable sympathie que suscita d’emblée le jeune Orléanais? Très vraisemblablement par son caractère original et volontiers extravagant. Lassailly avait compris qu’il devait se faire remarquer, sinon par son talent, du moins par son comportement. C’est pourquoi, alors qu’il n’avait pas un sou en poche, il jouait au «dandy», animé — comme dira Baudelaire — par «le besoin ardent de se faire une originalité et le plaisir d’étonner». Lassailly ne cessait de répéter partout qu’il avait du génie, et tout le monde s’amusait à faire semblant de le croire. C’est ainsi qu’il est devenu une célébrité dans les salons parisiens, où il était connu comme un individu bizarre et fantasque.

Cela est d’autant plus étonnant que ce Lassailly «parisien» ressemble très peu au Lassailly tel qu’il était connu dans sa province orléanaise, où il venait de temps en temps (en effet, il a toujours gardé des contacts avec sa famille : avec sa sœur Léonide, avec un cousin qu’il avait à Saint-Denis-en-Val, et avec un autre cousin, Eugène Hallier, qui habitait près de Neuvy-en-Sullias). Ce Lassailly «orléanais» apparaît tout au contraire comme un garçon honnête et raisonnable, bien décidé à se faire une position dans la société, bien décidé à se marier avec, comme il le dit dans une lettre, «une petite femme bien mignonne, bien aimante, qui consentira peu à peu à [me] croire digne d’elle». Cette image d’un Lassailly sérieux et pondéré sera d’ailleurs confirmée par un journal orléanais qui le présentera comme «un homme d’honneur, un bon et brave camarade», formule qui aurait bien étonné les Parisiens qui ne voyaient en lui qu’un farfelu excentrique.

Le journaliste

Cette réputation d’excentricité est aussi en contradiction avec le fait que, pendant toute sa vie, Lassailly a exercé un véritable métier, celui de journaliste, profession dans laquelle il a fait preuve de beaucoup de sérieux et, surtout, de beaucoup de ténacité. Cela apparaît très souvent dans sa correspondance; il écrit par exemple, en 1835, à François Buloz, le rédacteur en chef de la Revue des deux Mondes : «Je désire très vivement qu’il me soit permis de trouver, dans mon talent, ou plutôt par mon travail, les moyens d’avoir une existence honorable. J’ai de l’ambition, je veux arriver, je sens que j’arriverai. D’ailleurs, l’honneur de ma vie dépend des fruits de mon travail… »

De fait, l’ambition de Lassailly était de devenir rédacteur en chef d’une grande revue littéraire. Malheureusement toutes celles qu’il a fondées, parfois à ses frais, ont été plus ou moins éphémères : le Journal des gens du monde en 1831, l’Ariel journal du monde élégant en 1836, le Livre d’Or en 1839, la Revue critique en 1840…  Pour ces revues, et pour bien d’autres, Lassailly ne cessait de produire de la copie: des poèmes, des nouvelles, des portraits, des comptes rendus de théâtre. A quoi il faut ajouter une foule d’articles anonymes dans des publications de très petit niveau, comme le Journal des Demoiselles, le Messager des salons ou le Petit Courrier des dames.

Le secrétaire

Mais, malgré l’acharnement de Lassailly pour réussir dans le journalisme, ses efforts n’ont été que très partiellement récompensés. C’est pourquoi — ses besoins financiers étant toujours pressants — il a dû finalement  envisager des emplois de secrétaire.

Son premier “employeur”, en 1839, a été Balzac. Cette année-là, Balzac — comme cela lui arrivait souvent — venait d’avoir une idée géniale pour faire fortune : il s’agissait de créer une officine qui fournirait des pièces nouvelles à tous les théâtres parisiens. Pour cela, il fallait, bien sûr, constituer une équipe de collaborateurs prêts à produire du théâtre à la chaîne. Et Balzac alla solliciter Lassailly; il lui proposa qu’il vienne s’installer chez lui, pour l’aider à mener à bien une première pièce, à titre d’expérience.

Séduit surtout par la perspective d’être logé, nourri, chauffé, blanchi et éclairé, Lassailly accepta, et il suivit Balzac à Sèvres, dans sa maison des Jardies. Malheureusement, notre homme n’avait pas été mis au courant des habitudes du romancier, qui, on le sait, travaillait pendant une grande partie de la nuit. Donc, vers une heure du matin, un domestique vient réveiller Lassailly, pour le conduire d’abord à la salle à manger, où un véritable repas l’attendait: côtelettes à l’oseille, café très fort, etc. Puis Balzac, en robe de chambre, l’emmène dans son cabinet de travail, et commence à lui dicter des ébauches de scènes pour un drame bourgeois qui devait s’appeler L’Ecole des Ménages. Jusqu’à sept heures du matin, Lassailly écrit, en luttant contre le sommeil.  La nuit suivante, même régime: plusieurs fois le domestique vient le tirer du lit, à la demande de Balzac qui, lui, ne quittait pas sa table d’écriture. Finalement Lassailly — sommé par Balzac d’inventer «le sujet d’un drame qui fasse courir tout Paris» — a été incapable d’imaginer la moindre scène pour la pièce. A ce régime, il a tenu quinze jours, puis, honnêtement, il a renoncé, regrettant seulement les repas plantureux qu’on lui offrait dans la maison.

La correspondance de Balzac contient une lettre à Mme Hanska dans laquelle le romancier, évidemment, se plaint de son collaborateur: «J'ai pris, pour poser mes idées et me les écrire, un pauvre homme de lettres nommé Lassailly, qui n'a pas écrit deux lignes bonnes à conserver. Je n'ai jamais vu de pareille incapacité. Mais il m'a été utile à faire un premier germe sur lequel j'ai travaillé. Néanmoins j’aurais voulu quelqu'un qui eût plus d'intelligence et d'esprit.»

Ayant échoué avec Balzac, Lassailly a été pris ensuite, toujours comme secrétaire, par le critique littéraire Abel François Villemain, qui a été ministre de l’Instruction publique à partir de cette année 1839. Mais cette collaboration n’a, elle aussi, duré que peu de temps, sans doute par la faute d’un Lassailly aigri et instable, qui décourageait systématiquement ceux qui voulaient l’aider, en lui faisant offrir, par exemple, une place de sous-préfet ou un poste d’enseignant en province.

Les années difficiles

Pour cette raison, ses difficultés financières s’aggravaient. En 1838, il avait déjà dû solliciter une aide de 200 F du directeur des Beaux-Arts, prétendant, pour le convaincre, qu’il conservait en portefeuille trois mille vers et deux volumes de comédies! L’année suivante, il emprunte 50 francs à Vigny; et il fait une nouvelle requête auprès d’Abel Villemain, affirmant cette fois qu’il doit terminer «plusieurs ouvrages importants et de saine littérature». Alors, pour l’aider, Balzac, décidément sans rancune, le fait nommer secrétaire adjoint de la Société des gens de lettres; mais Lassailly s’y montre vite revendicatif et insupportable.

Une des raisons de cette attitude, c’est sans doute que — conscient de ses multiples échecs — il acceptait difficilement le succès des autres. Il en voulait à Balzac, il en voulait surtout à George Sand, parce que l’un et l’autre accumulaient les publications, alors qu’ils étaient à peine plus âgés que lui. C’est pourquoi son caractère s’aigrissait de plus en plus, prélude à la maladie mentale dont il allait bientôt être victime.

Pourtant ses amis ne l’abandonnèrent pas. Vigny multiplia pour lui les interventions auprès du ministre des Beaux-Arts, qui décida d’apporter une aide financière. En l’occurrence, la monarchie se montrait bonne fille, car on n’ignorait pas, par exemple, que Lassailly, au foyer de la Comédie française, aimait à faire remarquer que le buste de Louis-Philippe était judicieusement placé entre celui de Corneille et celui de Molière, c’est-à-dire, disait-il, entre l’auteur du Menteur et l’auteur de Tartuffe.

L’aide de l’Etat se révélant insuffisante, Lamartine fit même une quête à la Chambre des députés et les 455 francs ainsi recueillis, s’ajoutant aux 300 francs versés par le directeur des Beaux-Arts, permirent à sa sœur Léonide de placer Lassailly dans une clinique, où il a pu, comme on l’a dit, «faire en paix des rêves de gloire et de bonheur», en attendant la mort.

*

Ainsi, parti d’Orléans avec le rêve de devenir un grand poète comme Lamartine (ou, à défaut, un grand romancier), Lassailly a dû se résoudre à produire essentiellement des textes destinés à le faire vivre, même s’il ne renonça jamais à laisser s’exprimer ce qu’il croyait ses véritables talents. Il a donc mené une vie, somme toute, assez banale, qui ne suffit pas à justifier l’intérêt que ses contemporains lui ont porté.

Car il ne faut pas oublier que Lassailly a été très connu en son temps. Il a même eu, en 1838, sa statue en plâtre par le dessinateur, et un peu sculpteur, Alfred Géniole. Plusieurs écrivains se sont essayés à tracer son portrait physique et moral, par exemple Roger de Beauvoir dans Les Soupeurs de mon temps, ou Hippolyte Lucas dans ses Portraits et souvenirs littéraires.

En fait, Lassailly avait su, avec beaucoup d’habileté, se créer un personnage, ou plutôt plusieurs personnages successifs, qui se sont accordés parfaitement avec les modes et les thèmes de cette époque des années 1830-1840.

LES "PERSONNAGES" QU'A JOUÉS LASSAILLY

Le Jeune-France

D’abord, à peu près trois ans après son arrivée à Paris, on a vu Lassailly jouer au «Jeune-France» (on appelait ainsi les romantiques exaltés qui se donnaient pour mission, entre autres, de soutenir le théâtre moderne, celui de Hugo en particulier).

Lassailly fut donc présent parmi les jeunes chahuteurs qui animèrent la première représentation d’Hernani (en février 1830). On le retrouvera à la première de Marion Delorme (en 1831) et à celle du Roi s’amuse (en 1832). On connaît tout cela par le détail, et les anecdotes foisonnent. En 1831, par exemple, alors que tous les Jeunes-France s’étaient déguisés de manière excentrique, Lassailly arborait un gilet vert tendre, une casquette rouge à chaînette et, à la boutonnière, un énorme camélia qui lui avait coûté plus de cinq francs. L’année suivante, pendant que ses compagnons chantaient la Carmagnole et le Ça ira, il arrachait, lui, quelques banquettes du théâtre pour en faire des armes contre ceux qu’on appelait les «philistins».

S’il participait à ces extravagances, c’est que Lassailly — venu de sa province et avide de reconnaissance sociale — voulait se faire admettre dans ce groupe des «Jeunes-France», dont l’état d’esprit correspondait assez bien avec le sien. Comme lui, ils pratiquaient une sorte de dandysme à rebours; comme lui, ils vivaient leur misère, tant matérielle que morale, comme une ascèse nécessaire. Ne pouvant supporter la société telle qu’elle était, avant et après 1830, ils avaient décidé de scandaliser — par leur comportement et par leurs écrits — afin, pensaient-ils, de réveiller les consciences. C’est cela que Lassailly a surtout retenu de la fréquentation de ces jeunes gens dont les chimères se payaient, le plus souvent, au prix de la folie, voire du suicide, comme ce fut le cas pour Gérard de Nerval. Parmi ces «brigands de la pensée», comme on les a appelés, on peut citer Philothée O’Neddy (anagramme de Théophile Dondey) Pétrus Borel (en réalité Pierre Borel d’Hauterive), Aloysius Bertrand et le beaunois Xavier Forneret.

Le bousingot

Après avoir été « Jeune-France », Lassailly s’est fait Bousingot. Les Bousingots étaient plus politisés que les Jeunes-France; ils prédisaient la future souveraineté du Peuple et la venue d’un nouvel âge d’or. Considérant que le devoir des poètes était de prendre la tête de la Révolution, ils s’indignaient de ne pouvoir assouvir leurs ambitions, criaient leur haine de la société et se livraient à toutes sortes de dévergondages.

Ayant donc adopté les idées des bousingots, Lassailly délaissa la poésie d’inspiration lamartinienne (par laquelle il avait commencé) pour se lancer dans la poésie engagée. L’occasion lui fut donnée par la mort du duc de Reichstadt, en 1832; il fit alors imprimer une Poésie sur la mort du fils de Bonaparte. C’est une sorte de dithyrambe bonapartiste, qui se termine par l’esquisse d’un programme social inspiré par les idées saint-simoniennes. Lassailly y prophétise, avec beaucoup d’éloquence, l’abolition de la misère, le règne de la justice universelle, l’arrivée d’un messie qui enseignera l’amour et la confiance dans l’avenir.

Deux ans plus tard, après la répression de l’insurrection de 1834 (le fameux «massacre de la rue Transnonain»), Lassailly — plus bousingot que jamais — écrivit un poème de 400 vers, intitulé Le Cadavre ou Le Prolétaire. Il s’y déchaîne contre la société et il y prêche la mystique communiste, annonçant le triomphe futur du prolétariat, de l’égalité et de la démocratie. Le poème commence ainsi :

Les prudes de boudoir, qui veulent de la gaze,
Et leurs gents troubadours, qui satinent la phrase,
Osent me reprocher l’attentat inouï
De trop sentir le Peuple en mes vers... Eh bien oui,
Je suis du Peuple, moi, je suis de la canaille,
Et comme Job le gueux, je chante sur la paille…

Cet enthousiasme un peu tonitruant que Lassailly manifestait pour les idées humanitaires inquiétait bien un peu les gens des salons; mais disons plutôt qu’il les amusait. En effet, pour eux, Lassailly incarnait surtout un troisième personnage, celui du «grotesque».

Le grotesque

Lassailly a eu au moins une chance dans sa vie, celle d’être particulièrement laid. Laid au point de tenter les caricaturistes, comme son ami Gavarni, et d’inspirer aussi quelques écrivains, comme Hippolyte Lucas : «Charles Lassailly n’avait pas reçu en naissant la beauté de l’Apollon du Belvédère. Il était osseux et maigre. Il avait des joues creuses et les yeux renfoncés sous d’épais sourcils. Son nez un peu fort se contournait d’une manière grotesque.»

Là est sans doute le secret de la réussite de Lassailly. Sa réussite dans les salons, il la devait à son nez. Le nez de Lassailly était célèbre et il concentrait sur lui une foule de plaisanteries, dont on peut donner quelques échantillons :

  • c’était, selon la comtesse Dash, «un nez fabuleux» ;
  • «un vrai manche de cafetière», selon Roger de Beauvoir ;
  • «une manière d’éperon formidable», disait Henri Lardanchet.
  • «En avant, marche ! le nez partait, l’imbécile suivait», dit Ludovic Halévy.
  • et Edouard Ourliac faisait circuler cette blague : «Lassailly est né à Orléans, son père y épousa sa mère qui accoucha d’un nez».
  • Gautier, à une dame qui lui demandait banalement ce que Paris devenait, répondit dans une lettre: «Les rues ont toujours des maisons de chaque côté avec un ruisseau au milieu; les journaux quotidiens paraissent tous les jours, et Lassailly a toujours le nez de travers».
  • la comtesse Dash, déjà citée, raconte cette anecdote: «Un soir, chez la princesse Mestscherski, nous jouions les Précieuses Ridicules. Lassailly tenait le rôle d'Almanzor, Dieu sait comme ! Le nez était si extraordinaire qu'on le crut en carton et ajouté pour la circonstance. Madame Émile Deschamps ne voulut jamais l'accepter pour vrai, le voyant pour la première fois. “C’est un faux nez”, répétait-elle. Il fallut lui montrer le porteur, après la pièce, et de près. Encore n'était-elle pas sûre de son fait.»

Et l’on ne s’amusait pas seulement du nez de Lassailly; on s’amusait aussi des extravagances de son comportement, qui faisaient la joie de ceux que Roger de Beauvoir appelle les «soupeurs» de son temps: «Lassailly avait l’humeur changeante, tantôt éclatant de rire, tantôt sombrant dans la mélancolie ou lançant des plaisanteries lugubres et déchirantes. A table, il pouvait rester plongé dans une sombre léthargie et en sortir pour décrire un menu gigantesque ou improviser des vers.»

Parmi bien d’autres témoignages, on peut retenir celui d’Alexandre Dumas. Recevoir, en 1829, la visite de Lassailly aurait pu être pour lui quelque chose de très banal. Mais, avec Lassailly, rien n’était banal, et Dumas trouva dans cette visite l’occasion d’écrire une page pleine de verve que l’on trouve dans ses Mémoires :

« Un jour, je vois la porte de ma chambre qui s’ouvre et Lassailly qui entre en se roulant sur le tapis et en s’arrachant les cheveux. J’attendis l’explication de cette espèce d’arlequinade. L’arlequinade était triste : le père du pauvre diable s’était jeté à l’eau; Lassailly venait d’apprendre en même temps que son père était noyé et que le cadavre était exposé à la morgue d’Orléans, d’où il ne pouvait sortir que moyennant une certaine somme. Cette somme, Lassailly n’en possédait pas le premier denier, et il venait me la demander. A cette vue d’un fils qui pleurait son père — mort d’une si déplorable façon — une seule chose se dressa devant mes yeux : ce ne fut pas cette douleur — peut-être sincère dans le fond, mais exagérée dans la forme au point d’en devenir grotesque — ce fut ce malheur réel, imprévu, irréparable qui venait de l’atteindre. — Mon ami, lui dis-je, allons au plus pressé : vous désirez partir pour Orléans, n’est-ce pas ? faire enterrer votre père ? Ouvrez le tiroir de ce chiffonnier : il y a dedans 135 francs; prenez-en 130, laissez-m’en 5… Lassailly essaya de se jeter dans mes bras, fit un effort pour m’embrasser, et m’appela son sauveur; mais je le repoussai doucement en lui indiquant de la main le tiroir du chiffonnier. Lassailly prit les 130 francs, et sortit. Il ne me les a jamais rendus. »

Pour les mémorialistes du temps les excentricités de Lassailly ont été une véritable mine. Dès qu’on le voyait, dès qu’on l’écoutait parler, on avait envie de le décrire, de le raconter. Lassailly était bien un «grotesque».

Le poète maudit

Un autre personnage que joua Lassailly — dans la petite société parisienne qui l’avait finalement adopté — c’est celui, bien romantique, de «poète maudit». Lassailly, à tort ou à raison, avait la réputation d’être victime d’un «guignon», un guignon qui vouait toutes ses entreprises à l’échec. Hippolyte Lucas analyse bien cet aspect du personnage: «Une fée malencontreuse, la fée des déceptions, semblait avoir présidé à sa naissance. Des catastrophes, qui ne sont peut-être jamais arrivées à d’autres, avaient laissé, dans son organisation, une susceptibilité nerveuse et une inquiétude morale qui semblaient le destiner à être, pendant toute son existence, un souffre-douleur. L’émotion était prompte sur lui et l’exaltation facile. Il pleurait comme un enfant, à la moindre occasion.»

Quelques passages de sa correspondance montrent que Lassailly souffrait réellement de ce mauvais sort et de ses multiples échecs. Pourtant, avec une certaine habileté, il a su cultiver cette réputation qui voulait qu’il fût marqué par un destin diabolique. En effet, il avait compris que cette malédiction le grandissait dans les salons romantiques, qu’elle faisait de lui un personnage exceptionnel, une des ces «âmes sacrées qui  — comme dira Baudelaire à propos d’Edgard Poe — sont condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines».

Un autre Neveu de Rameau

Beaucoup des contemporains de Lassailly ont été frappés par sa ressemblance avec le Neveu de Rameau, le héros de Diderot qui avait été révélé au public en 1823. De fait, si on relit le portrait du Neveu par Diderot, on s’aperçoit qu’il convient parfaitement au Lassailly tel que nous le décrivent les mémorialistes du temps: «C’est un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer. C’est un composé de hauteur et de bassesse. Il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu’il en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est doué d’une organisation forte, d’une chaleur d’imagination singulière, et d’une vigueur de poumons peu commune. Quelquefois il est maigre et hâve, comme un malade au dernier degré de la consomption; le mois suivant il est gras et replet. Aujourd’hui, en linge sale, il va la tête basse, il se dérobe; demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre. Il vit au jour la journée…»

Si l’on compare à ce texte les portraits que nous avons de Lassailly, on s’aperçoit que, consciemment ou non, les mémorialistes reprennent des formules de Diderot :

  • Roger de Beauvoir, par exemple : « Je n’ai jamais vu un pareil mélange de sublime et de ridicule. Tantôt sa voix tonnait, tantôt elle descendait dans les cordes basses. Il avait des expressions d’une richesse splendide, de vrais élans, et subitement il tombait dans le trivial et l’absurde. »
  • Ou bien, dans le portrait qu’en a laissé Jules Janin: « Il vivait au jour le jour, toujours de peu, souvent de rien. Il avait froid en hiver, il avait faim en été ».
  • Selon Arsène Houssaye, Lassailly, exactement comme le Neveu de Rameau, utilisait le peu d’argent que ses amis lui donnaient pour acheter des places au théâtre et pour se vêtir avec élégance; alors, le soir, camélia à la boutonnière, gants paille à la main, il se montrait au foyer de l’Opéra, « posant pour des duchesses qui s’imaginaient voir un prince russe et non un poète ».

Et donc on s’amusait, à Paris, de rencontrer cette sorte de réincarnation du Neveu de Rameau.

Le "ver de terre amoureux d'une étoile"

Avant Ruy Blas, avant Cyrano, Lassailly fut, lui aussi, un «ver de terre amoureux d’une étoile». Trois mémorialistes au moins racontent, avec des variantes, un épisode de sa vie qui le rendit aussi célèbre que son nez.

En mai 1836, Lassailly devint amoureux d’une dame, une dame qu’il avait seulement aperçue au théâtre des Italiens : c’était la comtesse de Magnencourt. Aussitôt, il décida qu’il ne cesserait jamais de l’aimer, mais seulement de loin. Pendant des heures entières, il attendait devant son hôtel de la Chaussée d’Antin, afin de l’apercevoir seulement un instant. Il la guettait quand elle venait à l’Opéra; et il dépensait tout son argent pour acheter un bouquet de violettes qu’il jetait sous ses pas. Quand la comtesse allait dans sa propriété des environs de Paris, il faisait deux ou trois lieues à pied, seulement pour pouvoir rôder autour de la maison. Là, il prit l’habitude de déposer dans le tronc d’un vieil arbre des billets où il déclarait son amour, fou de joie lorsqu’il constata que le billet avait été retiré. Mais, le lendemain, les volets de la maison étaient clos. Il revint donc prestement à Paris, juste à temps pour voir sortir de son hôtel Mme de Magnencourt, sa mère et son mari, qui partaient en voyage en Italie.

Peu importe que cette histoire soit vraie ou romancée. Ce qui est sûr c’est que cette posture d’amoureux transi a valu à Lassailly un redoublement de célébrité. Hugo, qui, comme tout le monde, connaissait cette histoire, n’a pas pu ne pas y penser en évoquant l’amour de Ruy Blas pour la reine. Et il est certain que Balzac s’en est inspiré pour le personnage de Michel Chrétien dans sa nouvelle Les Secrets de la princesse de Cadignan (qui est de 1839, un an après Ruy Blas). Dans ce paragraphe de la nouvelle de Balzac, c’est Lassailly qu’il faut reconnaître derrière le personnage de Michel Chrétien:

« Tous les vendredis, à l’Opéra, je voyais à l’orchestre un jeune homme d’environ trente ans, venu là pour moi, toujours à la même stalle, me regardant avec des yeux de feu, mais souvent attristé par la distance qu’il trouvait entre nous, ou peut-être aussi par l’impossibilité de réussir. Il se coulait pendant chaque entracte dans le corridor, puis, une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire voir, il mettait le nez à la vitre d’une loge en face de la mienne. Je trouvai aussi mon inconnu mystérieux aux Italiens, à une stalle d’où il m’admirait en face, dans une extase naïve : c’en était joli. A la sortie de l’Opéra comme à celle des Bouffons, je le voyais planté dans la foule, immobile sur ses deux jambes : on le coudoyait, on le l’ébranlait pas. D’ailleurs pas un mot, pas une lettre, pas une démonstration. Avouez que c’était du bon goût ? Quelquefois, en rentrant à mon hôtel au matin, je retrouvais mon homme assis sur une des bornes de la porte cochère. »

Pour décrire ces attitudes de Michel Chrestien à l’égard de la princesse de Cadignan, Balzac n’a fait que reproduire celles que l’on prêtait à Lassailly soupirant pour sa comtesse (avec, très discrètement, une allusion à ce "nez" qui était célèbre dans tout Paris).

*

Ce personnage de l’amoureux transi et sans espoir s’ajoute donc à tous les autres personnages que joua Lassailly en pleine période romantique. On comprend, dès lors, pourquoi il a attiré la curiosité de ses contemporains. C’est qu’il incarnait, à lui seul, toutes les formes du romantisme, tous les thèmes romantiques à la mode. Insatisfait du présent, toujours en quête d’autre chose, il était à la fois sublime et ridicule. C’était un illuminé dans le sens de Nerval et un grotesque dans le sens de Gautier.

LES ŒUVRES DIVERSES DE LASSAILLY

Lassailly s’est essayé dans presque tous les genres. Mais la plus grande partie de ce qu’il a produit reste enfouie dans de multiples publications difficilement accessibles, dont un dépouillement complet est à peine envisageable. Paul Bénichou, par exemple, a eu le mérite d’exhumer, en 1977, des articles perdus dans une revue qui s’appelait La Nouvelle Minerve, où personne n'avait eu l’idée d’aller les chercher.

Les articles de presse

Ces articles que Lassailly donnait aux journaux sont d’une très grande variété et d’une valeur inégale, beaucoup ayant été produits pour des motifs purement alimentaires. Il y a toutefois des petits textes — on les appelait des «lisettes» — qui sont d’assez bonne venue, ceux, par exemple, dans lesquels il fait le procès de son époque et de l’esprit bourgeois. Dignes de curiosité sont aussi ses dissertations générales sur l’Art, sur le Beau, sur la Comédie, sur la Littérature… avec, parfois, un sens de la formule originale qui accroche l’attention du lecteur.

Les articles les plus intéressants sont ceux dans lesquels il se fait critique littéraire. On y voit qu’après avoir été un ardent défenseur du premier romantisme, Lassailly a perdu beaucoup de ses illusions en voyant ce que ce romantisme devenait, par exemple chez Hugo «dont, écrit-il en 1835, toutes les fanfares de la renommée annonçaient d’avance et apothéosaient sans cesse les indignes ouvrages».

Parce qu’il a tenu la rubrique des spectacles dans le journal L’Indépendant, Lassailly a été un spectateur assidu de la Comédie-Française, donc un observateur du théâtre des années romantiques. Ce qu’on retient de ses articles, c’est d’abord leur caractère très direct: Lassailly ne mâche pas ses mots; il n’hésite pas à régler en une formule le sort d’une mauvaise pièce. Ce qu’il dit du théâtre de Dumas, de Hugo ou de Scribe est souvent sévère, mais plutôt pertinent et assez bien vu. Sauf lorsqu’il se laisse emporter et qu’il tombe dans l’excès, par exemple lorsqu’il dit à Hugo, en 1836 : «Vous êtes tout à fait un homme fini, Monsieur, en vers comme au théâtre». Ce n’était guère aimable et, surtout, ce n’était guère prémonitoire !

En fait, il y a des articles de Lassailly qui mériteraient d’être réédités. Tout y est certes plutôt décousu, peu maîtrisé, mais cela est écrit dans un style souvent flamboyant, plus vigoureux que les charmants bavardages de Jules Jamin, plus vigoureux même que certaines critiques de Sainte-Beuve.

Les poésies

Lassailly a publié des poèmes partout où il le pouvait, dans des revues, dans des journaux féminins, dans des keepsakes et des albums offerts à quelque dame. Rassembler toutes ses publications serait un travail assez énorme, pour un résultat modeste. Sainte-Beuve, victime sans doute du préjugé de ses contemporains, estime que les poèmes de Lassailly se ressentaient de l’extravagance de son esprit, alors qu'en réalité la plupart de ses poésies nous paraissent bien «sages», dans la mesure où Lassailly a surtout voulu montrer sa dextérité, en s’essayant à des genres poétiques très différents.

Le genre qu’il pratiqua le plus, surtout au début de sa carrière littéraire, c’est la poésie élégiaque, imitée de Lamartine. Rien de bien original… On peut, comme échantillon, citer un poème de jeunesse, par exemple le début de celui qu’il a intitulé banalement Rêverie :

Aux rives du Loiret souvent je viens m’asseoir
Sur le tronc d’un vieux saule abattu par l’orage,
Et, d’un œil paresseux, dans un ciel sans nuage,
Compter, demi-rêveur, les étoiles du soir.
Il est nuit; et la lune, aux derniers cris du pâtre,
De ses blanches clartés argente les gazons;
Comme une jeune fée, au pied des verts buissons,
Va semant les débris de son collier d’albâtre.

D’autres poèmes de Lassailly sont de facture plus «parnassienne», le plus connu étant le Camélia. Balzac, pour son roman les Illusions perdues, avait besoin de quatre sonnets qu’il attribuerait à son personnage, Lucien de Rubempré : la Pâquerette, la Marguerite, le Camélia et la Tulipe. Etant lui-même peu porté sur la poésie, le romancier demanda l’aide de Madame de Girardin pour la Marguerite, l’aide de Gautier pour la Tulipe et l’aide de Lassailly pour le Camélia et la Pâquerette.

Chaque fleur dit un mot du livre de nature :
La rose est à l'amour et fête la beauté,
La violette exhale une âme aimante et pure,
Et le lis resplendit de sa simplicité.
Mais le camélia, monstre de la culture,
Rose sans ambroisie et lis sans majesté,
Semble s'épanouir, aux saisons de froidure,
Pour les ennuis coquets de la virginité.
Cependant, au rebord des loges de théâtre,
J'aime à voir, évasant leurs pétales d'albâtre,
Couronne de pudeur, des blancs camélias
Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes
Qui savent inspirer un amour pur aux âmes,
Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.

Lassailly s’est essayé également à la poésie satirique. Par exemple, en 1831, le poète Barthélémy avait attaqué violemment Lamartine; bien sûr celui-ci avait répondu — avec éloquence et avec talent — dans son poème bien connu, Némésis. Pourtant Lassailly estima qu’il devait venir au secours du grand homme et, pour se déchaîner contre les faiseurs de pamphlets, il produisit un long développement, qui commence ainsi :

Dieu merci, je me sens l’âme assez forte en moi,
Pour dire hardiment, selon toute ma foi,
Ce que j'ai sur le coeur, contre ces pamphlétaires
Qui de volcans boueux fécondent les cratères,
Jettent au vent l'honneur des réputations,
Et mentent à la muse, ainsi qu'aux nations… 

Mais on trouve aussi dans l’œuvre poétique de Lassailly des pièces plus légères, comme celle-ci, de 1834 :

Je ne suis ni Werther, ni Tircis de Virgile,
Car je prends mes Lolotte aux bals de l’Opéra.
Mon cœur est trop fripon pour des amours d’idylle :
Tout naturellement, qui veut mon coeur l’aura.
Les femmes ne sont pas contentes de fadaises :
La bouche la plus prude est prude… au bord des dents.
Leur petite vertu ressemble assez aux fraises :
Lorsque l’on tend la main, elles tombent dedans…

Les nouvelles

Pour des raisons surtout alimentaires, Lassailly a écrit aussi beaucoup de petites nouvelles, sans grand intérêt pour nous, mais qui plaisaient beaucoup à son public. Celles qui datent des années 1837-1838 (donc après sa rencontre avec la comtesse de Magnencourt), développent le plus souvent des histoires d’amours impossibles ou contrariées, d’une manière monotone et peu originale.

LES ROUERIES DE TRIALPH, LE SEUL ROMAN DE LASSAILLY

L'intrigue

Ce roman, l’auteur lui-même le dit «extravagant», «embrouillé» et «décousu». Et les rares critiques qui en ont parlé ne font en général que répéter cette appréciation péjorative. Pourtant ce roman est mené selon une intrigue relativement simple.

Le héros, Charles Trialph, est évidemment un double de Charles Lassailly. C’est Lassailly que l’on reconnaît, par exemple, dans ce passage du roman : «Mes parents ont été ruinés par des revers; j’ai été forcé de me procurer moi-même une position dans le monde. Ne connaissant rien en dehors du cercle de ma spécialité, je n’ai pu choisir aucune profession. Je devins donc penseur par métier, homme de lettres de nom.»

Trialph est un garçon qui a eu beaucoup d’illusions dans sa jeunesse: comme Lassailly, il croyait dans son génie et dans sa supériorité intellectuelle; comme Lassailly, il s’attendait à connaître une vie de passions et d’aventures. Puis de multiples échecs l’ont fait revenir de ses exaltations. Trialph nous apparaît bien comme un «enfant du siècle», puisqu’il a connu l’ennui, comme René, la fatalité du malheur, comme Hernani et, comme le Louis Lambert de Balzac, l’incapacité à maîtriser tout ce qui bouillonnait en lui.

Finalement, Trialph a dû accepter l’idée qu’il n’était pas fait pour vivre dans la société du XIXe siècle. Son roman est alors, pour Lassailly, l’occasion de porter un regard féroce et lucide sur la société de l’époque de Louis-Philippe, une société qu’il prétend «vermoulue» et dont le déclin, selon lui, s’expliquerait tout à la fois par «la chute de la foi catholique, le dédain des mœurs chevaleresques, l’abjuration du respect pour les rois, l’insignifiance des doctrines philosophiques de l’Encyclopédie, l’impuissance des billevesées de la tribune, la nullité des fanfaronnades du théâtre… ».

Et le roman est parsemé de textes qui dénoncent certaines pratiques du temps, par exemple :

  • la presse qui, pour des motifs sordides, s’acharne contre des œuvres d’art qui ont été créées avec conscience,
  • ou bien le théâtre romantique avec ses oripeaux moyenâgeux et son public stipendié,
  • ou bien les exécutions capitales auxquelles on va assister comme on va au spectacle,
  • ou bien encore les réunions de vertueux républicains que l’on voit festoyer et sabler le champagne, et qui se donnent bonne conscience en votant une «souscription philanthropique» pour soutenir la cause des Polonais révoltés.

Donc Trialph se retrouve aigri, désabusé, «désamouré» de tout. Il a conscience qu’il ne vit plus que par lâcheté, par paresse. Aussi a-t-il décidé, dès les premières lignes du roman, d’en finir avec la vie; et tout ce qu’il va faire désormais sera le prélude à son propre suicide (d’où le titre complet du roman : Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide).

D’abord Trialph absorbe un poison destiné à le faire mourir. Mais ce poison lui donne seulement des hallucinations (ce qui permet à Lassailly d’anticiper sur le thème baudelairien des paradis artificiels). Au cours de ces hallucinations, Trialph se voit évoluer dans un monde fantastique, un monde de ténèbres, où il rencontre d’abord l’ombre de son père, puis Satan, un Satan «de charmante humeur et excellent philosophe», qui lui révèle quelques vérités essentielles et qui lui donne mission, comme poète, d’attaquer toutes les fantasmagories de son siècle. Donc, se trouvant investi de la mission de faire le mal, Trialph va désormais jouer «le rôle d’un serpent venimeux qui darde la mort».

Or le hasard l’a mis en rapport avec cinq personnages : une jeune fille de dix-sept ans, Nanine, une femme de trente-cinq ans, Olympe, son époux le comte de Liadères, puis Ernest Vaslin, un ami d’enfance, et sa maîtresse Césarine. Va se tisser entre Trialph et ces personnages tout un réseau de sentiments et d’aventures, à l’issue desquelles il comprend que personne ne veut l’aimer, ni Ernest comme ami, ni Olympe comme maîtresse, ni Nanine comme épouse. Trialph va donc commencer à manipuler tous ces personnages, hypocrites et médiocres, pour les faire souffrir, puis pour les punir (ce seront là ses «roueries»).

Alors, dans le grand final de son oeuvre, Lassailly parodie les romans «frénétiques» de son époque. Trialph bâtit une machination complexe, qui aboutit à une scène horrible :

  • Ernest Vaslin, qui escaladait le balcon de la comtesse, s’écrase sur le sol;
  • la comtesse, la poitrine enduite d’une substance qui la fait brûler de désirs érotiques, se vautre, ensanglantée, sur le cadavre de son amant;
  • le comte, lui, se fait brûler vif, dans la chambre qu’il a embrasée ;
  • quant à Nanine, qu’il est allé retrouver dans sa chambre, Trialph lui chatouille la plante des pieds jusqu’à ce que mort s’ensuive, procédé, dit-il, «plus ingénieux que les méthodes en cours».

Sa mission accomplie, il ne reste plus à Trialph qu’à mourir. Pour s’éviter, dit-il, le ridicule de la morgue, il décide qu’il va se jeter dans la mer. Et c’est au cours de ce voyage vers la mer et vers la mort qu’il est censé avoir écrit son récit.

Une œuvre "frénétique"

Alfred de Vigny a beaucoup aimé ce roman, volontairement déconcertant (et c’est grâce à son appui que Lassailly a pu le publier, en 1833). Les contemporains, eux, n’y ont vu pour la plupart qu’un éloge du cynisme ou l’histoire d’un excentrique, d’un halluciné, d’un fou. La presse orléanaise, entre autres — malgré sa sympathie pour l’enfant du pays — a trouvé affligeant ce qu’un journaliste local a appelé «un dévergondage d’idées».

En réalité, on n’osait pas reconnaître que ce que Trialph mettait en évidence, c’était le malaise de la jeunesse dans la société des années 1830. Et on en voulait à Lassailly de présenter la France de Louis-Philippe comme un immense échec, un immense «gâchis» (en effet le nom propre Trialph rappellerait, selon Lassailly, le mot danois signifiant «gâchis»).

Il ne faut pas croire que ce roman étrange était une œuvre isolée. Il s’inscrivait dans tout un courant que l’on appelle la littérature «frénétique». Ce terme vient de Charles Nodier, qui l’applique aux œuvres qui se caractérisent, dit-il, par «des extravagances où toutes les règles sont violées, toutes les convenances outragées, jusqu’au délire». 1833, l’année de Trialph, c’est aussi l’année des Romans goguenards de Théophile Gautier; c’est l’année où Pétrus Borel publie ses Contes immoraux, des récits dans lesquels il accumule à plaisir des situations horribles, comme il le fera ensuite dans Madame Putiphar [la Pompadour] ou comme Jules Janin l’a déjà fait dans l’Ane mort et la femme guillotinée.

Bien sûr, il ne faut pas prendre ces œuvres tout à fait au sérieux, car il y a souvent chez les auteurs une intention parodique ou d’auto-dérision. Lassailly le dit clairement dans une lettre, et on le sent bien dans son roman, par exemple lorsque — après avoir accumulé toutes les atrocités et tous les supplices — il s’amuse à terminer par ce qu’il présente comme le supplice le plus horrible — le seul, effectivement, auquel les romanciers «frénétiques» n’avaient pas pensé — la mort par le chatouillement de la plante des pieds!

Ce roman, certes déconcertant, est important si l’on veut comprendre le romantisme des années 1830. Albert Camus ne s’y est pas trompé, puisque, dans son essai l’Homme révolté, il cite précisément Lassailly à propos de ce qu’il appelle « la révolte des dandys » : « Tout poète, pour être reçu, doit alors être maudit. Charles Lassailly ne se couche jamais sans proférer, pour se soutenir, quelques fervents blasphèmes ». Et, dans le même chapitre, Camus propose une analyse qui apporte un éclairage tout à fait intéressant, non seulement sur le roman de Trialph, mais aussi sur l’homme Lassailly, sur son dandysme, sur ses excentricités.

Selon Camus, si un héros frénétique — comme Trialph — s'estime contraint de faire le mal, c'est parce qu'il a la nostalgie d'un bien impossible; c’est aussi parce qu’il sent que la violence de l'homme est la seule réponse à la violence qui est inhérente au monde. Et, si le héros fait de la frénésie sa valeur suprême, c'est pour se sentir véritablement vivre; car pour le héros frénétique «un beau crime épuise en une seconde tout le sens d'une vie». Quant aux excentricités du dandy romantique, toujours selon Camus, elles seraient une forme de révolte chez un homme qui se sent livré au hasard, qui se sent peu à peu détruit par on ne sait quelle puissance, et qui refuse de se soumettre. Et Camus enchaîne alors des formules qui conviennent parfaitement à notre Lassailly, par exemple : «Le dandy joue sa vie faute de pouvoir la vivre; le dandy cherche une solution dans l'attitude; il veut resplendir avant de disparaître, cette splendeur faisant sa justification». Et le texte de Camus se termine ainsi : «Du Cleveland de l’abbé Prévost jusqu’aux dadaïstes — en passant par les frénétiques de 1830, Baudelaire et les décadents de 1880 — plus d’un siècle de révolte s’assouvit à bon compte dans les audaces de l’excentricité.»

Une œuvre qui annonce certaines évolutions futures de la littérature

Ainsi Lassailly l’excentrique et son étonnant Trialph trouvent-ils exactement leur place dans une continuité littéraire. Et, tout particulièrement, Camus nous aide à comprendre combien ce roman anticipait sur des grandes œuvres qui allaient bientôt paraître.

On pense d’abord à Baudelaire, à sa théorisation du dandysme, à sa recherche de la beauté dans le mal, à son satanisme. Baudelaire ne cite jamais Lassailly, mais il prend la défense de quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup, celle de Pétrus Borel, qu’il appelle «une des étoiles du sombre ciel romantique», Pétrus Borel dont les «bizarres élucubrations», dit-il, s’expliquent par «les haïssables circonstances où était enfermée une jeunesse ennuyée et turbulente». Baudelaire a bien compris que cette littérature «frénétique» était une réaction contre la société contemporaine ou, comme dit Camus, qu’elle était « un défi porté à la société du temps ».

Quelques années plus tard, en 1869, Lautréamont reprendra cette veine «frénétique» dans ses Chants de Maldoror, en mêlant l’autodérision et la parodie à l’expression des fantasmes issus de son monde intérieur. Maldoror est vraiment le fils de Trialph. D’ailleurs Lautréamont, lui aussi, se croyait un génie étouffé par un monde qu’il abominait; et lui aussi ne trouva d’issue que dans une sorte de monologue littéraire, qu’on a pu effectivement appeler «frénétique». D’ailleurs la définition bien connue que Rémy de Gourmont a donnée de Lautréamont paraît convenir parfaitement à Lassailly: «Un homme engagé, par un mépris féroce pour les hommes, à feindre une folie dont l’incohérence est plus sage que la raison moyenne».

Au siècle suivant, ce sont les dadaïstes et les Surréalistes qui ont pu trouver dans Lassailly de quoi nourrir leurs entreprises poétiques. On retrouvera chez eux la volonté de destruction et d’autodestruction incarnée par Trialph, une volonté de destruction qui s’attaque à l’écriture elle-même.

Indiscutablement, par son roman, Lassailly a été une sorte de précurseur, une transition entre un romantisme qui s’épuisait et les futurs renouvellements de la littérature.

LE DRAME INTÉRIEUR DE LASSAILLY

La quête d'une gloire inaccessible

Pour comprendre quel fut le drame intérieur de Lassailly dans ses dernières années, il existe un texte capital de son ami Alfred de Vigny. Celui-ci écrit dans son Journal d’un poète, en 1840: «Lassailly est un désolant exemple des supplices d'un travail excessif dans une organisation faible. Le goût très fin des lettres, développé outre mesure dans ce jeune homme, la fréquentation des plus hautes intelligences lui ont donné le désir violent d'atteindre la plus grande supériorité intellectuelle. La surexcitation du cerveau est venue de ce désir, joint à la nécessité de gagner sa vie; et ce n'était, dit sa sœur, que lorsqu'il était malade que venait le talent d'exécution pour lui; encore venait-il désordonné et obscur, ne scintillant que par de rares éclairs. […] Sa sœur a remarqué que, dans sa santé, il ne pouvait pas travailler. La maladie était la lampe qui illuminait sa tête.»

Il n’y a pas grand chose à ajouter à cette analyse très lucide et très complète. Effectivement, Lassailly s’est épuisé à essayer de concrétiser dans des œuvres les richesses qu’il avait en lui, ou qu’il croyait avoir en lui. Pourtant le succès n’est jamais venu. D’où la rancœur qui apparaît souvent sous sa plume, par exemple, en 1840, dans un poème de la Revue critique où il parle de son «inexorable impopularité», de ses meilleurs jours ternis «par la longue misère», et où il se présente comme «un grand ambitieux de la grande chimère», cette chimère étant la Gloire… Cela évoque le Chatterton de Vigny. Quand Vigny écrivit cette pièce — où il révèle la misère inévitable du poète dans la société — il pensa évidemment à son ami Lassailly, qui venait alors de publier son Trialph.

L'impossibilité de vivre selon son idéal

Pour être plus précis, il semble qu’on peut expliquer aussi la «folie» de Lassailly par l’impossibilité qu’il ressentait de mettre sa vie en accord avec ses idées.

D’abord, selon lui, le poète doit rester fidèle à sa mission messianique; il doit — surtout en ce siècle de révolutions — guider le peuple. Lassailly avait proclamé cela haut et fort lorsqu’il jouait au bousingot, mais il le répéta souvent par la suite. Lassailly proclamait que le moment était venu d’accomplir dans la société la grande idée chrétienne de l’égalité. Il disait adhérer sans réserves à la pensée du Christ; il admirait Robespierre, qu’il présentait comme le continuateur de Jésus.

Il est sûr que ces idées correspondaient, chez lui, à une conviction réelle. Pourtant il a dû reconnaître que son petit talent ne lui permettait pas de se hisser à la hauteur de cette ambition. Il a dû reconnaître aussi que ses contemporains en faisaient surtout un objet de dérision, par exemple Théophile Gautier qui, dans la préface de Mademoiselle de Maupin, ironise sur ceux qui «accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale».

L’autre idée de Lassailly était que l’artiste doit rester fidèle son idéal, qu’il doit être à la recherche du Beau et ne pas prostituer son talent, en particulier ne pas s’abaisser dans la vie sociale, comme l’ont fait Philotée O’Neddy, qui a été commis au ministère des Finances, ou Petrus Borel (l’ancien Lycanthrope !) qui deviendra en 1846 inspecteur de la colonisation en Algérie. Sur ce point, Lassailly a su résister aux tentations et refuser les postes que lui a offerts le ministère, par exemple un poste de sous-préfet. Cependant, pour survivre, il s’est quand même compromis dans la société aristocratique, il a fréquenté les salons et les théâtres, il a écrit des vers frivoles pour des publications mondaines et luxueuses comme l’Ariel journal du monde élégant. Il a donc trahi, lui aussi, tout comme il a échoué dans le rôle éminent de prophète et de guide. C’est la conscience qu’il avait de ces échecs qui expliquerait la crise morale dont il a été victime. Il avait voulu être admirable et admiré; en fait on l’aimait bien, mais seulement pour ses paradoxes et ses extravagances…

Le désir d'éveiller les consciences de ses contemporains

Mais ces extravagances avaient peut-être aussi leur justification. Outre celle que propose Camus, on en trouve une autre dans une lettre de Lassailly de l’année 1841. Faisant le bilan de sa courte vie, il écrit: «Ce que vous avez tous pris pour des paradoxes n’était que des vérités, encore douteuse aurore ou aube blafarde; mais ce sera une lumière qui vous éblouira les yeux».

Ainsi les extravagances auraient été, pour lui, un moyen d’accomplir, dans la société, la mission qu’il s’était donnée. C’est volontairement — par une sorte de sacerdoce — qu’il aurait pris des positions excentriques, paradoxales, avec, comme intention, de susciter la réflexion et d’éveiller les consciences. C'est ce qu'il avait retenu de sa période "Jeune-France". Lassailly aurait donc été un autre Neveu de Rameau, c’est-à-dire un de ces originaux qui, selon Diderot, «rompent avec cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite», un de ces hommes qui veulent amener les autres à se remettre en question, en usant du paradoxe et en se comportant délibérément d’une manière extra-vagante, d’une manière qui s’écarte de la voie commune, tout en ayant conscience des risques mortels d’une telle attitude déviante, le moindre de ces risques étant de passer pour un fou.  

Ainsi, pour tout le monde, Lassailly a sombré dans la folie… On a du mal à le croire lorsqu’on lit certaines lettres qu’il a écrites dans ses dernières années. Mais, en admettant que ce soit vrai, c’était peut-être une folie assumée, presque recherchée. Ne disait-il pas que «quiconque n’a pas traversé la folie n’arrive à aucun sommet»?

Alors, dans ce cas, sa seule «folie» aurait été de croire qu’il possédait la vérité en toutes choses et que l’humanité avait besoin de lui pour la découvrir. C’est sans doute ce que veut dire Balzac, lorsqu’il écrit à Mme Hanska en 1845 : «C’est la vanité qui a tué Lassailly».

*

Donc Lassailly est mort le 14 juillet 1843. Et cette mort, si l’on en croit la comtesse Dash, fut encore une scène de roman. En effet, quand on sentit que la fin approchait, un de ses amis serait allé trouver le comte de Magnencourt, pour lui parler des sentiments que sa femme avait inspirés au poète. Et le comte aurait accepté que son épouse se rende dans la clinique, pour adoucir les derniers moments du moribond. Lassailly, averti de la visite de la dame, avait fait remplir sa chambre de fleurs. Mme de Magnencourt s'approcha, lui parla doucement et lui donna sa main à baiser. La nuit suivante, Lassailly mourut. Il n’avait que 37 ans.

Vigny avait accompagné jusqu’au bout celui qu’il appelle alors un homme «laborieux, actif et courageux» (et un journal orléanais salua la mort d’un "homme d’honneur, un bon et brave camarade"). Curieusement, on ne parle plus alors d’extravagance et de dérangement mental. D’ailleurs Vigny resta persuadé que Lassailly aurait été un homme parfaitement équilibré si la société avait daigné lui rendre la vie plus facile. Il constata seulement que la mort de son ami confirmait ce qu’il avait exprimé, huit ans plus tôt, dans son Chatterton.

LA SURVIE LITTÉRAIRE DE LASSAILLY

Certes Lassailly a échoué dans son ambition de survivre comme écrivain. Même son Trialph a sombré dans l’oubli. Pourtant le personnage qu'il avait su se composer a fécondé l’imagination de bien des auteurs de son siècle et, de cette manière, il se prolonge jusqu’à nous, dans l’anonymat, sans même que nous en ayons conscience.

Lassailly inspirateur de Hugo, de Balzac, de Stendhal

D’abord, il est possible qu’il ait inspiré partiellement Hugo pour ses personnages de Ruy Blas et de don César de Bazan (c’est la thèse séduisante d’André Lebois, mais elle a été réfutée par Pierre Citron dans un article de 1960).

A coup sûr, Lassailly a inspiré Balzac, qui le connaissait très bien. Non seulement il en a fait le personnage de Michel Chrestien dans les Secrets de la princesse de Cadignan, mais le Lucien de Rubempré des Illusions perdues a bien des points communs avec Lassailly: Lucien, fils d’un pharmacien, se prend pour un grand poète; quittant sa mère et sa sœur, il va à Paris, parce que c’est là, pense-t-il, qu’est «la vie des gens supérieurs»;  il essaie de faire carrière dans la littérature et le journalisme, mais il se fait remarquer surtout comme critique de théâtre;  enfin il publie un recueil de poèmes, dont deux sonnets sont de Lassailly.

La même année 1839, on a pu reconnaître Lassailly dans le personnage de Ferrante Palla, que Stendhal fait apparaître au chapitre 21 de sa Chartreuse de Parme.  Ce Ferrante, que Stendhal dit «un peu fou», est fasciné par «l’angélique beauté» de la duchesse (comme Lassailly était fasciné par toutes les duchesses qu’il apercevait au théâtre). Mais surtout Ferrante Palla prétend que son emploi dans la société est «de réveiller les cœurs et de les empêcher de s’endormir dans ce faux bonheur tout matériel que donnent les monarchies». Cette formule de Stendhal définit exactement la «mission» que Lassailly s’était donnée à lui-même : réveiller la conscience de ses contemporains, anesthésiés en quelque sorte par la monarchie de Louis-Philippe.

Lassailly inspirateur de Vigny

Pour ceux qui le connaissaient, Lassailly était devenu le symbole de l’homme victime d’un guignon, de l’homme dont toutes les tentatives sont vouées à l’échec, par une sorte de malédiction, de fatalité. C’est cet aspect de son personnage qui a inspiré Alfred de Vigny, lorsqu’il a voulu composer l’image du «Pauvre», dans son poème La Flûte. Il est facile de voir que la vie du Pauvre de Vigny ressemble à celle de Lassailly: même «orgueil démesuré», même passage par le saint-simonisme, mêmes tentatives pour réussir par la littérature, par le journalisme, mêmes ambitions toujours déçues.

Il me fit un tableau de sa pénible vie.
Poussé par ce démon qui toujours nous convie,
Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,
Et le chaos entier roulait dans son récit.
Ce n'était qu'élan brusque et qu'ambitions folles,
Qu'entreprise avortée et grandeur en paroles.

Vigny fait ici un portrait moral parfaitement exact de son ami, l’année même de sa mort.

Lasailly inspirateur de Baudelaire, de Raybaud, peut-être de Rostand

C’est en cette même année 1843 que le jeune Charles Baudelaire a mis en chantier une nouvelle, La Fanfarlo, dont le héros, Samuel Cramer, est un ancien Jeune-France qui doit se reconvertir dans la littérature alimentaire. Or, le portrait initial de Samuel Cramer est parsemé de formules qui conviennent si bien à Lassailly qu’on pourrait se demander s’il n’est pas une des sources du personnage: «Samuel Cramer était un ambitieux triste et un illustre malheureux, une créature maladive et fantastique dont la poésie brillait bien plus dans sa personne que dans ses œuvres. Chez lui le paradoxe prenait souvent les proportions de la naïveté. Il possédait la science de toutes les roueries et néanmoins il n'a jamais réussi à rien, parce qu'il croyait trop à l'impossible.» Si l’on voulait faire un portrait moral de Lassailly, il suffirait de reprendre toutes ces formules.

La Fanfarlo n’a été imprimée qu’en 1847, sous le pseudonyme de «Charles Defayis» (!). L’année suivante, Louis Reybaud publiait son roman Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale. Cette fois, les ressemblances avec la vie de Lassailly sont nombreuses: comme Lassailly, Jérôme Paturot, dans sa jeunesse, a été chef de claque à la première d’Hernani; comme Lassailly, il essaie de vivre en écrivant des poèmes; comme Lassailly, il adhère au saint-simonisme et se croit appelé à régénérer le monde; lui aussi fonde un journal littéraire, L’Aspic, qui n’a que trois numéros; lui aussi écrit des nouvelles pour s’assurer le pain de chaque jour; il assure également le feuilleton des théâtres; finalement, après quelques nouveaux échecs, il songe au suicide, comme Trialph…

Et puis, à la fin du siècle, nous trouvons le Cyrano de Rostand, qui ressemble à Lassailly non seulement par son nez, mais aussi par sa certitude d’avoir reçu une âme d’artiste, et également par son amour sans espoir…

*

Telle fut donc la curieuse destinée de Charles Lassailly. Certes il n’a pas réussi, par ses œuvres, à se faire, dans la littérature, la place éminente dont il rêvait; mais il s’y trouve présent, en quelque sorte, par personnages interposés. De même que Philibert Audebrand nous révèle que c’est son visage qui a servi de modèle pour certains tableaux ou dessins de deux jeunes peintres, Thomas Couture et Théodore Chasseriau: lorsqu’on regarde ces tableaux, c’est encore Lassailly qu’on voit, mais sans le reconnaître… Décidément — pour parodier Cyrano — il fut bien celui qui inspire, et qu’on oublie.

Mais, finalement, survivre dans des personnages de Hugo, de Balzac, de Stendhal, de Vigny, de Baudelaire, de Reybaud, peut-être de Rostand, c’est quand même une belle destinée pour le petit employé de la pharmacie Montagnier, place du Grand-Marché à Orléans, qui, la tête pleine d’illusions, a quitté sa ville natale un matin de juillet 1826…

Pourtant, Lassailly est aujourd’hui presque oublié. Et l'on ne peut que reprendre à son sujet la formule par laquelle Théophile Gautier termine son étude sur les Grotesques: «Que l’oubli lui soit léger».

BIBLIOGRAPHIE :

  • Le roman Les Roueries de Trialph a été réédité en 1978, aux éd. Plasma «Les Feuilles vives» et en 2006, par Thierry Galibert, professeur à Aix-Marseille, aux éditions Sulliver (Arles)
  • Charles MONSELET, Statues et statuettes contemporaines, 1852 - Portraits après décès, 1866, p. 29-60, repris dans Les Ressuscités, 1890, p. 226-261.
  • Hippolyte CASTILLE, Les hommes sous le règne de Louis-Philippe, 1853, p. 300-305.
  • Léon GOZLAN, Balzac en pantoufles, 1856
  • Alexandre DUMAS, Mes Mémoires, 1863 [éd. Bouquins, t. III, 207-208 + 236-237, t. V, 98-99].
  • Jules CLARETIE, Pétrus Borel le lycanthrope, 1865
  • Roger de BEAUVOIR,  Les Soupeurs de mon temps, 1868
  • Charles ASSELINEAU, Bibliographie romantique, Paris, 1872.
  • Alphonse KARR, Le Livre de bord, souvenirs, portraits, notes au crayon, 1879, t. 3.
  • Arsène HOUSSAYE, Voyage à ma fenêtre, 1851 (p. 214)
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  • Jean GIGOUX, Causeries sur les artistes de mon temps, 1885, p. 246-247.
  • Philibert AUDEBRAND, Romanciers et viveurs, vers 1890, p. 154
  • Hippolyte LUCAS, «Lassailly», dans Portraits et souvenirs littéraires, 1890, p. 61-78 + 241.
  • Eugène ASSE, Les petits romantiques, 1896
  • Comtesse DASH [pseud. de Anne-Gabrielle de Cisternes de Coutiras, vicomtesse de Poilloüe de Saint-Mars, 1804-1872], Mémoires des autres, t. 4 («Règne de Louis-Philippe»), 1898. (v. t. 5, ch. 5).
  • Henri LARDANCHET, «Lassailly», dans Les Enfants perdus du romantisme, 1905, p. 161-217.
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  • Fernand CHAFFIOL-DEBILLEMONT, Petite suite excentrique, Xavier Forneret, Emile Cabanon, Charles Lassailly, Chaudes-Aigues, Laurent-Jan, Comte de Forbin..., Mercure de France, 1952, p. 26-42.
  • Max MILNER, Le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire, 1960, t.I, 546-549.
  • Eldon KAYE (Université de Toronto), Charles Lassailly (1806-1843), Droz, 1962.
  • Paul BÉNICHOU, «Charles Lassailly», dans Le Temps des prophètes, doctrines de l’âge romantique, Gallimard-Idées, 1977 (rééd. 1995)
  • Madeleine AMBRIÈRE, «Le soleil noir de Charles Lassailly, auteur des Roueries de Trialph», dans Au Soleil du romantisme, PUF, 1998.
  • Lettres de Lassailly dans la collection Spoelberch de Lovenjoul à Chantilly + aux Archives Nationales.

Pour les rapports entre Lassailly et Orléans :

  • François Dupuis, Feuilletons, 1840, p. 320-330.
  • un article de la Société d'Agriculture, Sciences, Belles-Lettres et Arts d'Orléans, 4e série, tome 2, 1857, p. 246 + 267, sur "les poètes orléanais" (par François Dupuis, conseiller à la Cour d’Appel d’Orléans, qui avait connu Lassailly)
  • un article de Louis Nottin (en 1929/1930) dans Le Républicain orléanais (sur le romantisme à Orléans)
  • une Généalogie de la famille Lassailly (1575-1941), publiée par l’abbé Jacques Lassailly en 1941 [BMO H17562]
  • la médiathèque d'Orléans possède une lettre originale de Lassailly à son cousin Eugène Hallier du 16 octobre 1839 [Ms 948, 49ter]
  • plusieurs articles dans Le Journal du Loiret entre 1829 et 1843, dans Le Garde national du Loiret…

Il y a également à glaner dans :

  • Philibert Audebrand, Soldats, poètes et tribuns, 1899
  • Philibert Audebrand, Petits mémoires du XIXe siècle, 1892
  • Philibert Audebrand, Alexandre Dumas à la Maison d’Or, 1888 (ch. 12-14)
  • Balzac, Lettres à l’Etrangère, 1899, I, 506
  • Revue de Paris, 15 février 1899, p. 714-715.
  • Albert Béguin, L’oeuvre de Balzac, Société des gens de lettres, 1953, t.16.
  • Ernerst Dupuy, Alfred de Vigny, ses amitiés, son rôle littéraire, 1910 (v. t. 2, p. 258)
  • André Ferran, L’esthétique de Baudelaire, 1933 [p. 83, sur Lassailly et Samuel Cramer]
  • Fontaney, Journal intime, 1925
  • Th. Gautier, allusion à Lassailly au début de la préface à Mademoiselle de Maupin
  • Th. Gautier, Souvenirs intimes, 1874, p. 33.
  • Th. Gautier, Correspondance générale, Droz, 1985, t. 1.
  • Gavarni, Carnets
  • Goncourt, Journal, éd. Bouquins, I, 523 + 989.
  • Goncourt, Gavarni l’homme et l’œuvre, 1896, rééd 1925
  • Halévy, Carnets
  • Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1890 (p.721), 1892 (20 fév. 20 avril 20 mai)
  • Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique, 1853, t. 1.
  • Jasunski, Les années romantiques de Théophile Gautier, 1929, p. 166.
  • Adolphe Julien, Le romantisme et l’éditeur Renduel, 1897, p. 178-179.
  • André Lebois, Admirable XIXe siècle, 1958
  • Y. Le Breton, La maison de santé du docteur Blanche, 1937
  • Jules Marsan, La bataille romantique, 1912 (p. 262) et Autour du romantisme
  • Max Milner, Le Diable dans la littérature française, 1960 (t. 1, p. 546)
  • Théodore Muret, L’histoire par le théâtre, 3e série, 1865, p. 206.
  • Pierre Citron, c.r. dans Revue d’histoire littéraire de la France, avril-juin 1960, p. 234-236.
  • Sainte-Beuve, «Gavarni», dans Nouveaux Lundis, VI.