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Analyse de « Autour des sept collines »
« Autour des sept collines. Entreprise passionnante, qui vise à s’interroger sur les rapports du regard et de l’intelligence, et à faire de l’œil non pas l’instrument d’un vague plaisir d’appoint, mais un organe essentiel de l’esprit. Et c’est un grand livre que cette flânerie dans Rome et autour de Rome, parce que, fondée sur le mouvement d’une humeur massacrante et bien décidée à massacrer en effet les conventions de la beauté que nous allons cautionner au fil de nos huit jours de transhumance culturelle, pension comprise, sa vigilante promenade, tout occupée à démythifier les automatismes extasiés du prêt à rêver qui embouteille les aéroports, ne détruit les conventions romaines que pour capter, paradoxalement, au terme d’une irrévérencieuse enquête, un peu de la vraie magie de la capitale italienne. » (Renaud Matignon, article paru dans Le Figaro).
En 1976, Julien Gracq ne connaissait de l’Italie que Milan et Venise (où il avait séjourné en 1959 chez Pieyre de Mandiargues). En mai il avait alors soixante-six ans il entreprit un voyage de trois semaines qui lui permit de découvrir Rome, Florence, Naples, Capri, Sorrente et Pompéi. Par cette initiative, il abandonnait une de ces attitudes paradoxales qui lui étaient chères : le public comprenait mal qu’un ancien élève de l’E.N.S., un agrégé d’histoire-géographie, un amateur de voyages ne connaisse ni la Grèce, ni l’Italie péninsulaire !
Alors Gracq est allé en Italie et ce voyage a confirmé ses craintes : il y a trouvé bien des motifs de réticence. Et pourtant il a parfois été séduit. Finalement, il a pu conclure sur cette formule : « Je n’ai pas été tout à fait conquis par Rome. En revanche et cela compte je ne m’y suis jamais ennuyé. »
Huit ans après ce voyage, Gracq fit paraître dans la NRF quelques réflexions sous forme de fragments, qui ont été regroupés en 1988 sous le titre Autour des sept collines.

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POURQUOI GRACQ EST-IL ALLÉ SI TARD EN ITALIE ?
- Il entendait prendre ses distances avec la civilisation gréco-latine, à qui il reprochait d’avoir envahi notre culture occidentale pendant plusieurs siècles (il se mettait ainsi en accord avec André Breton qui considérait que les Grecs étaient, vis-à-vis de nous, comme des "occupants" dans un pays envahi, et qu’il valait mieux ne pas fréquenter).
- Il sentait que son esprit était encombré par une masse énorme d’images, de représentations, de stéréotypes venant de sa propre culture et que, donc, il lui serait difficile de découvrir ingénuement ce pays, et surtout une ville, Rome, ensevelie sous une "alluvion de mots" où tout est "allusion" :
"Le Forum, le Capitole, et tout ce qui s’ensuit, sont ensevelis sous les mots plus encore que sous les terres rapportées". Stendhal ne conseillait-il pas aux voyageurs : "En arrivant à Rome, ne vous laissez empoisonner par aucun avis; n'achetez aucun livre; l'époque de la curiosité et de la science ne remplacera que trop tôt celle des émotions. […] Fuyez la vue et encore plus le contact des curieux. Si, en courant les monuments pendant vos matinées, vous avez le courage d'arriver jusqu'à l'ennui par manque de société, fussiez-vous l'être le plus éteint par la petite vanité de salon, vous finirez par sentir les arts." (Promenades dans Rome, 1829).
- Gracq craignait que sa culture historique, littéraire, artistique soit source de déception, parce que la réalité ne s'accorderait évidemment pas aux images trouvées dans les livres. De cela, il donne un exemple.
"Il y a une phrase curieuse sur Rome dans la Lettre à Fontanes de Chateaubriand : "En hiver écrit-il les toits des maisons sont couverts d’herbe, comme les toits de chaume de nos paysans." Cette bizarre remarque, qui inverse les attributs des saisons tout comme elle met l’architecture en vacances, m’a poursuivi plus d’une fois dans mes promenades à travers les rues. Elle était cause que mon regard se fixait souvent plus haut qu’il n’est habituel quand on déambule dans une ville, mais, hélas! il n’y a plus trace à Rome, si elles ont jamais poussé sur ses toits, de ces petites prairies suspendues."
- De fait, à Florence, sa découverte de la ville a été gâtée parce qu'il a été incapable de débarrasser son esprit de l’image de la Florence médiévale malorodante et crottée, vouée à l’industrie et au commerce de la laine, dont pourtant la ville moderne ne garde pas de traces.
"Un souvenir historique que plus rien pourtant ne fait revivre est cause à lui seul, et sottement, de ce désintérêt : le haut négoce, pourtant sordide, du patriciat de Venise ennoblit pour mon imagination sa ville autant que l’industrie des tisserands et des teinturiers de Florence rabaisse la leur. Les entrepôts de Venise bondés d’épices et de soies d’Orient font déboucher le porche d’eau de ses palais sur la caverne d’Ali Baba et le monde des Mille et Une Nuits, mais derrière les merveilles de Florence je n’arrive pas à oublier Calimala, l’arte della lana, l’arte della seta, le suint et la poussière, le cuveau à teinture et la terre à foulon, l’humidité de cave, la saleté ténébreuse de la manufacture. Derrière les tableaux de Giotto et de Botticelli, malgré moi surgit en surimpression Tourcoing, et c’est assez pour que cet art miraculeux, de quelque façon que je me raisonne, garde quelque chose d’une fleur de fumier, d’une beauté née dans la crotte. Il y a là une allergie personnelle d’autant plus bizarre que, pour presque tout le monde, le nom d’art florentin fait surgir spontanément l’idée, quant à son contenu, d’une distinction aristocratique un peu hautaine, quant à son tuteur, de la haute banque seigneuriale des Médicis."
- Gracq se sentait plus fondamentalement géographe qu’historien ou amateur d’art. Son intérêt le portait moins vers les villes que vers les terres vierges, sans passé historique, sans références littéraires, à la Sardaigne par exemple.
« Il y a de magnifiques images de l’Italie dans notre littérature ; il n’y en a guère d’authentiques. C’est comme si un interdit empêchait que, sur le lieu d’une civilisation mère, puisse se poser un œil non prévenu ; quelque chose qui ressemble à la distorsion et au pathos des souvenirs d’enfance s’interpose ici entre le terreau originel et la claire perception. […] Ces réflexions me revenaient à l’esprit en relisant Le Lis de mer. Tout de suite, la fraîcheur avec laquelle l’île, dès les premières pages, semble sortir neuve de la mer, me saisit. Comme j’aime cette Italie non historique, cette côte inglorieuse et toute naïve qui n’évoque ni cimetière marin ni fuite de galères à l’horizon sans une stèle brisée, sans un gisement d’amphores, sans un temple en ruine au bout du promontoire… » (compte rendu du Lis de mer de Pieyre de Mandiargues, paru dans les Cahiers Renaud-Barrault en 1974).
- En 1972, Gracq avait vu le film Roma de Fellini, qui lui avait montré une Rome moderne où les ruines antiques sont comme à l’abandon et où les monuments illuminés ne servent que de décor à la virée nocturne des motards de la fin du film. Ainsi, il savait bien qu’il ne retrouverait pas cette Italie dont Stendhal, Chateaubriand, Berlioz, les dessins de l’époque romantique ou la Tosca de Puccini lui avaient donné des images. La Rome qui nourrissait son imagination, c’était la ville qu’ont vue les voyageurs entre Winckelmann et le Risorgimento, entre 1767 et 1848, à "son époque la plus décrépite et la plus émouvante". Encore l’ont-ils vue chacun d’une manière très différente.
"À travers Stendhal, à travers Goethe, à travers Chateaubriand, je m'étais fait depuis longtemps de la Rome romantique, et surtout de la campagne romaine, l'idée d'un paradis désaffecté et sauvage. Et plus encore peut-être à travers les deux épais volumes de dessins des peintres romantiques allemands que je feuillette longuement chaque été à Sion, tout remplis de paysages des monts Sabins et des Abruzzes, retracés avec une netteté méticuleuse de chambre noire, et dont le village perché d'Olevano, cent fois reproduit sous tous les angles, figure un peu la montagne Sainte-Victoire. Les Mémoires de Berlioz (si suspects à plus d'un titre) transportent, eux, l'humeur dénigrante de l'exil dans ces lieux où Chateaubriand rêvait de finir sa vie : l'auteur s'y ennuie à mourir, et dans le débordement des grandes eaux de la place Navone, il ne voit que le pataugement du marécage. Tout ce qui m'attire en imagination dans la Rome de 1830 l'herbe des rues, le frisson de la malaria, le silence, les sonnailles malingres des troupeaux de chèvres, le flottement de la vie amaigrie dans un vêtement trop grand est précisément ce qui le rebute : il ne rêve que du Colisée repeuplé de foules hurlantes, de musiques colossales sous les voûtes de Saint-Pierre. Il y a chez cet hurluberlu complexe et tonitruant, qui scande sur sa guitare dans les forêts de la Sabine des chants de l'Énéide et des vers de Shakespeare, un Barnum perspicace des beaux-arts considérés comme exhibition, et le pressentiment d'un américanisme de la musique qui n'a jamais réellement pris corps. Ses chapitres sur l'Italie sont une averse glacée pour le lecteur qui sort conquis des pages de Rome, Naples et Florence. A-t-il raison, a-t-il tort? D'Italiens, il n'a connu que des voituriers, des policiers, et quelques lazzaroni. Mais Stendhal a-t-il eu de leur saleté, de leur misère et de leur sauvagerie, autre chose qu'une vue paysagiste ? Si Chateaubriand n'a voyagé là-bas qu'en ambassadeur magnifique, il y a entre le point de vue de Stendhal et celui de Berlioz un fossé plus grand encore : celui qui sépare le touriste dans sa sediola du beatnik sur le trimard. Trois réactions de sensibilité et de culture, mais aussi trois niveaux d'observation, et trois mondes séparés et étanches : il faudrait songer, pour trouver une référence, à l'Inde moderne vue par quelque dignitaire de l'Unesco, par un touriste de charter, et par un hippie qui gagne à pied Katmandou." (En lisant en écrivant, p. 596)
"Au moment où Stendhal situe ses Promenades dans Rome, Chateaubriand y est ambassadeur. Pas d’autre allusion à ce fait au long de son livre, que l’intention mentionnée de l’ambassadeur de faire élever un tombeau à Poussin, et quelques lignes assez neutres sur son action auprès des cardinaux, lors du conclave de 1829. Tous deux sont des dévots de la ville, mais leurs Romes, pour parler comme Saint-Simon, ne s’amalgament en rien. L’auteur du Génie du christianisme n’a guère d’yeux que pour le décombre monumental de la païennie, qui le porte à rêver sur la mise au tombeau finale de toutes les grandeurs ; le libre-penseur une fois de plus décalé par rapport à la sensibilité de son temps, et qui semble un touriste d’avant Winckelmann au long de ses Promenades ne saute pas une église, et surtout pas une des églises baroques, où l’amant du théâtre lyrique qu’il est se trouve partout chez lui."
- Gracq ne voulait pas être amené à faire ce qu’il appelle un "tourisme de contreseing et de validation", un tourisme sans surprise, acquiescant aux valeurs codifiées, qui consiste seulement à aller vérifier que les choses sont bien conformes à ce qu’on attendait.
C’est pourquoi il a presque regretté d’avoir prolongé son voyage jusqu’à la baie de Naples, un une sorte de "pèlerinage paysagiste, fait pour glacer d’avance l’émotion".
"Sur la baie de Naples, tout est beau, tout est bleu exactement de la manière qu’on attendait, et le Vésuve vient se loger de lui-même dans tous les cadrages photographiques sans ombre même de cabotinage, blasé comme ce Breton appointé, bretonnant de pied en cap, qui guettait autrefois sous le porche de Locronan les visiteurs à Kodak. C’est du tourisme de contreseing et de validation, et je m’en veux un peu d’être venu ici pointer au tableau des must paysagistes comme on pointe à l’usine : Mai 76 - Baie de Naples - Vu."
- Gracq craignait de se retrouver au milieu de ces "touristes" qu’il avait toujours dénoncés comme une plaie de notre époque.
- "A Meyrueis, Un débarquement de cars affrétés par des touristes du troisième âge en goguette emplit le restaurant, où je cherche à déjeuner, d’un vacarme mal supportable. Rien de plus hideux, à la fin d’un banquet bien arrosé, que les rires vaginaux de vieillardes émoustillées."
« A Paris, impossible de visiter une exposition de peinture sans tomber sur quelque rezzou pédagogique en maraude, serré autour d’une femelle tonitruante et péremptoire, qui règle le compte de Vélasquez ou de La Tour en trois coups de cuiller à pot. Le prêt-à-porter culturel vous pourchasse de salle en salle, et vous expulse de ces rendez-vous solitaires du plaisir comme d’un mauvais lieu. »
- « A Rome, les touristes américains au Monte Mario ou au Hilton du Janicule, comme les patriciens de jadis dans leurs villas des monts Albains au-dessus de la nappe de l’aria cattiva vivent à Rome en enceinte stérile dans leurs ghettos hôteliers, tels les Anglais autrefois dans leurs enclaves de l’Inde et leurs concessions de Chine : air filtré et conditionné, Coca-Cola encapsulé, isolés des cultures de microbes du native méditerranéen par une gaze invisible. »
- « Dans les rues de Pompéi, on ne voyait nulle part de visiteur isolé ; rien que des groupes martelant le pavé, chacun aggloméré autour de son cornac comme l’essaim autour de sa reine ; le seul bourdonnement des sabirs touristiques alternés allait s’enflant ou décroissant au long des ruelles… »
- Gracq était également effrayé en pensant aux multiples musées qu’il aurait à visiter. Cette phobie des musées lui était venue dans son adolescence nantaise : "Les incursions ‘culturelles' qui m’amenaient au musée de Nantes, tenu en laisse comme un chien battu, m’ont fait prendre la peinture en exécration pour un quart de siècle", dit-il dans La Forme d’une Ville.
"Je n’aime pas lire dans une bibliothèque publique. Je ne regarde les tableaux dans les musées que faute de pouvoir en jouir n’importe où ailleurs. La réclusion, le parcage des œuvres d’art plastiques (qui va de pair avec une valorisation marchande sans mesure), fait songer en cette fin du vingtième siècle, plus d’une fois, au grand enfermement dont a parlé en une autre occasion Michel Foucault."
- Enfin Gracq restait méfiant, car il savait que bien des écrivains avaient été déçus par leur voyage en Italie : Montaigne, en 1580-1581, se contraignit à visiter les ruines, resta indifférent aux oeuvres d'art et préféra se promener dans les rues pour découvrir la vie quotidienne des Romains; Du Bellay, ayant séjourné à Rome de 1553 à 1557, consacra ensuite de nombreux sonnets pour dire son indifférence, voire son dégoût; Chateaubriand fut ému moins par la Rome des vestiges antiques que par la Rome des papes ("une décadence accrochée à un décombre", selon J. Gracq); Mme de Staël, en 1805-1806, s'ennuya à Rome et y détesta à peu près tout; Stendhal, une dizaine d'années plus tard, se plaignit d'avoir été dupe des pédants qui avaient voulu le persuader que la Rome moderne était belle ("tout est décadence ici, tout est souvenir, tout est mort").
COMMENT GRACQ A-T-IL VOULU VISITER L’ITALIE ?
- Gracq n'a pas voulu se limiter aux monuments. Le touriste traditionnel, influencé par la "culture de Guide bleu", a tendance à limiter son intérêt aux seuls "monuments", laissant de côté tout ce qu’il peut y avoir, dans une cité, de vivant, de sympathique, d’exaltant même.
Dans La Forme d’une ville apparaissait déjà, à propos de Nantes, ce peu d’intérêt pour les monuments.
"Qui revoit dans sa mémoire une ville qu'il a visitée, que ce soit en touriste ou en pèlerin d'art, il s'attache d'habitude à quelques repères, aussi nettement distincts de la masse bâtie que le sont pour un marin les amers sur lesquels il se guide en approchant d'un port, et ces repères sont presque tous des monuments. Il est singulier qu'on concentre ainsi par un mouvement moins naturel qu'il n'y paraît le caractère et presque l'essence d'une cité dans quelques constructions, tenues généralement pour emblématiques, sans songer que la ville ainsi représentée par délégation tend à perdre pour nous de sa densité propre, que nous soustrayons de sa présence globale et familière tout le capital de songeries, de sympathie, d'exaltation, qui vient se fixer sur ces seuls points sensibilisés. A la limite, une sensibilisation de ce genre, exacerbée et rendue systématique par la culture de Guide bleu qui gagne aujourd'hui partout du terrain, finit par rendre une “ville d'art” classée à peu près exsangue pour le visiteur. Le touriste qui s'arrête deux jours à Venise pour “voir la ville” n'a pas le moindre soupçon de la vie populaire peu tapageuse, mais spontanée et charmante, qui s'embusque partout le long des calli, des rii, et des placettes pavées. On en vient à rêver quelquefois, à notre époque où le must architectural, en toute ville qu'il visite, est imposé d'avance au touriste par les media, d'un autre mode d'approche, plus fonctionnel, plus naturel et moins superstitieux, où on ne visiterait les cathédrales que parce qu'on va à la messe, les vieilles demeures que parce qu'on y a des amis, et puisqu'il est question de Venise le pont des Soupirs sinon à titre de locataire des Plombs, tout au moins dans le seul prolongement de la lecture familière et souvent reprise des Mémoires de Casanova."[La Forme d’une ville]
- Gracq a voulu faire de la découverte une promenade de hasard. À Florence, sacrifiant pour une fois au "tourisme de Guide bleu", il n’a consacré qu’une seule journée à la visite de la ville, "le temps à peine de jeter un coup d’œil sur la cathédrale, le baptistère, l’Académie, l’église Santa Croce, et de parcourir les Offices presque au pas accéléré". Et il n’aima pas cette accumulation d’œuvres d’art, soit dans le même quartier, soit, pire, dans un même musée. C'est pourquoi il est arrivé à Rome bien décidé à remplacer la hâte fébrile du touriste par une découverte au rythme de la promenade : "J’avais envie d’user de cette ville comme de toute autre les villes étant faites pour être habitées et de laisser irrévérencieusement toute leur importance aux particularités qui règlent en elle pour le visiteur le manger, le flâner, le regarder, le marcher et le dormir."
C’est ainsi qu’il a découvert qu’à Rome "ce qu’il y a voir" est disséminé dans la ville et non concentré dans un "centre touristique" et que la meilleure forme de découverte est effectivement une promenade "au hasard des rues", d’autant plus que la ville est peu étendue et peu accidentée.
"L’absence, ou la part relativement insignifiante, des musées dans la masse des œuvres offertes, est un des plaisirs de Rome. Fresques, tombeaux, mosaïques, tableaux religieux, fontaines, statues, groupes sculptés, presque toutes sont encore présentées in situ. Peu à la fois, et rehaussées, méritées, aérées par le déplacement, la recherche parfois difficile, les horaires ou le cérémonial d’ouverture des églises avec, dans l’entre-deux, la détente qu’est chaque fois la replongée dans une vie quotidienne toujours ensoleillée et enjouée. Pas d’indigestion d’art. Ici l’œuvre d’art surtout mineure, et elle foisonne recouvre parfois un de ses prestiges les plus certains et les plus oubliés, qui est l’inattendu de sa rencontre. La promenade dans Rome (le titre du guide, plein de digressions et de parenthèses, écrit par Stendhal, est on ne peut mieux choisi) a quelque chose à voir, et c’est son charme, avec la promenade au hasard des rues où les surréalistes prenaient “le vent de l’éventuel”. Et, à condition de ne pas y chercher des vivants comme ils faisaient, la récompense advient presque toujours. C’est la ville qui est le musée un de ces musées de province, fourre-tout, où un sarcophage égyptien voisine avec une toile abstraite, mais un musée qui serait milliardaire, un musée où on mange, boit, dort, fume, rêvasse, fait la sieste, où on accoste les femmes, où on ne dépose pas son parapluie au vestiaire, et où on peut même, comme autrefois une loge dans un de ses théâtres, s’acheter un appartement."
"Si le torrent sans loi des voitures est la croix du promeneur de Rome, en revanche l’échelle de la ville est pour lui tout humaine, et pleine de surprises reposantes : tout est plus près qu’on ne le croit. De la villa Borghèse, où je me fais conduire en taxi, et que le plan montre reléguée au fond d’un lointain bois de Boulogne, je pense revenir à mon hôtel par une longue promenade champêtre : en vingt minutes à peine, je suis de retour chez moi. La sécession de la plèbe sur l’Aventin n’a guère dû user de semelles. Mais, dans l’autre sens aussi, l’espace présente parfois pour l’œil des distorsions bizarres : couvert de ruines rases, de jardins de plaisance et de friches sauvages, le Palatin quand on s’y promène peut-être parce qu’il tient en respect et à distance, par le Forum et le Circo Massimo, les quartiers bâtis paraît beaucoup plus vaste qu’il n’est en réalité. C’est le seul endroit avec le Pincio, déjà périphérique, où le sentiment de l’espace aéré surgisse au cœur de la ville, un peu comme je l’éprouvais au mont Gellert de Budapest où nous montions parfois, Queffélec et moi, pour le coucher de soleil. Le relief de la ville, lui aussi, est plein de chausse-trapes pour l’imagination prévenue : le Capitole escamoté par Victor-Emmanuel comme un décombre par une palissade, l’Aventin, le Palatin seuls présents au regard, les quatre autres collines s’égalisant pour l’œil sous la carapace des toits de tuiles, et ne se trahissant que par la déclivité des rues."
- Gracq a décidé de bannir tour respect a priori. En effet, celui qui visite l’Italie y arrive l’esprit envahi de préjugés, tant on lui a parlé des beautés de Venise, des charmes de la Campanie, des richesses de Rome. D’emblée, Gracq n'a pas voulu se laisser intimider et il a refusé d’accorder à l’Italie et à Rome le respect qu’elles inspirent d'avance à la plupart des voyageurs. D’ailleurs, fait-il remarquer, "le respect est une attitude dans laquelle je ne brille pas beaucoup". De là une foule de notations critique qui surprennent, mais par lesquelles Gracq veut inviter à regarder d’un autre œil ce que nous serions trop facilement portés à admirer.
- Le campanile de Venise lui apparaît comme planté comme un piquet dans un champ :
"La silhouette de Venise, cité toute byzantine de tyradition, où la coupole domine l’architecture religieuse, est tout entière marquée de loin par l’énorme pieu aiguisé qui surgit de la Piazzetta. Son isolement au-dessus de la barre horizontale massive que dessine la ville lui donne l’importance signalétique, solennelle, d’un index dressé."

- À Florence, devant le Palais-Vieux, il s'étonne : « La tour du Palais-Vieux, sans épaisseur, bizarrement excentrée sur l’édifice, ressemble à une cheminée de porte-avions. »

La Palais-Vieux et sa cheminée de porte-avions
- Civitavecchia, cette "citadelle de rivage", lui paraît "revêche comme le poste frontière d’un peuple qui n’a jamais aimé la mer".

- Voyant la statue de Marc-Aurèle sur le Capitole, il relève surtout l’attitude pataude et maladroite de l’empereur :
"Statue équestre sans grandeur où Marc Aurèle, est juché à cru comme un garçon meunier. Les cavaliers romains de l’Antiquité, sans étriers, devaient avoir l’assiette brinquebalante et incertaine de ces housards improvisés de l’armée vendéenne, qui montaient à cru eux aussi, et que les soldats de 93 appelaient les « marchands de cerises".
- La colonne Trajane lui paraît bien incongrue dans son environnement moderne :
"Elle se dresse à Rome comme le ferait un séquoia fourvoyé dans un square municipal, comme un fût exotique, à demi historique, à demi fossile, coupé de tout lien avec la vie organique de la ville actuelle."

- Il fait remarquer les proportions trop ramassées de la basilique Saint-Pierre :
"L’œil éduqué par la découpure élancée sur le ciel des tours et des clochers gothiques a du mal à se faire à l’aspect trapu, à l’assise pesante des monuments de la Rome chrétienne. La masse architecturale de Saint-Pierre frappe par son caractère resserré, comprimé. Ce géant des églises catholiques, ce colosse aux épaules étroites, semble être venu au monde comme s’il avait poussé entre deux bâtisses préexistantes qui lui mesuraient trop chichement l’espace disponible. Mauvaise surprise que cette façade, où un temple antique avec son fronton vient s’encastrer dans un immeuble quadrangulaire qui le déborde de partout, que cette double et lourde barre horizontale qui le coupe aux deux tiers de sa hauteur ! Certes, la colonnade du Bernin est venue tenter de lui donner de l’aisance (comme disent les tailleurs) ; mais y a-t-il remède à une coupe étriquée ?"

- De la villa Médicis, il retient non pas la vue du côté du jardin, très "carte postale", mais "les casemates étouffantes comme des blockhaus du rez-de-chaussée" et "le verrou, du calibre d’une vis de pressoir, de son portail cuirassé, capable, comme l’épreuve l’a montré , de résister au boulet."

- À la villa d’Este, il signale, certes, son jardin "tout argentin de sources", mais il préfère souligner l’aspect rébarbatif de l’intérieur : "Quoi de plus emmuré, de moins hospitalier que les étroits et hauts couloirs voûtés de la villa d’Este, faits pour loger à l’aise hallebardes et pertuisanes dressées ?"

- Parlant de Caserte, près de Naples, il ne signale ni son palais du XVIIIe siècle, ni son parc, ni sa cascade ; il n’en retient qu’une impression générale de laideur :
"Quelle dérision que Caserte, grand-garde de Naples apostée au long de la route, une de ces villes disgraciées, dont le premier coup d’œil déconseille à jamais la visite : rien que de laids petits cubes de maisons à balcons toutes pareilles, enguirlandées de lessives, quadrillant la terre pelée, espèces de castra stativa surveillant l’entrée de ce nid à poussière, et dont le lotissement militaire a l’air d’héberger un régiment de carabiniers."

Caserta Vecchia

LES DÉCEPTIONS DE GRACQ EN ITALIE
Gracq le lit nettement : il n’a été conquis ni par l’Italie, ni par Rome. Souvent son esprit de dénigrement paraît systématique, issu de la volonté de contredire ceux qui ont un penchant trop facile pour l'admiration.
- La campagne italienne lui est apparue comme une succession de "guérets anhydres" sans fraîcheur, monotones, endormis, un tissu rural sans plans d’eau pour refléter le ciel, sans châteaux pour y mettre un peu de féérie. Il n'y a vu qu’un dédale de monticules sans ampleur, une succession de compartiments clos et encastrés. Et il a été agacé par les rideaux d’eucalyptus qu’on a plantés de cent en cent mètres et qui dénaturent le paysage. Devant les collines de l’Ombrie, crépues de petits arbres, pointillées de vergers et sans grandes masses végétales, il a regretté les aux amples ordonnances de prairies et de forêts de la Lorraine ou du Beauvaisis.
- « Nulle part, dans les collines de Toscane et de l’Ombrie, on ne ressent l’ampleur : ce sont des cellules closes et encastrées comme l’est Florence entre ses collines, des compartiments confinés, pareils aux caissons dorés des plafonds de leurs églises. Terroirs juxtaposés, se lorgnant l’un l’autre soupçonneusement par-dessus les friches de leurs collines bordières. C’est le lieu sans horizons de toute une histoire émiettée, d’intérêt communal, qui m’ennuie comme m’ennuierait d’avance le paysage si vanté de la Grèce. Je donnerais tout ce dédale de monticules, si glorifié, pour les seuls paysages espagnols de la route qui va de Valladolid à Salamanque. Je me découvre, dans cette Italie péninsulaire jusqu’ici inconnue, étranger à tout paysage dont le rythme ne me communique pas naturellement le bonheur dans l’acte de respirer. »

Paysage de Toscane
- « Les mouvements du sol, entre Florence et Rome, entre Rome et Naples, m’ont paru confus, sans vraie hardiesse et sans beauté, partout hésitant entre la colline et la montagnette, sans vallées maîtresses qui les divisent et les ordonnent : une juxtaposition de bosses et d’alvéoles que rien n’innerve. »
- « La campagne italienne est une campagne hybride, avec trop de glèbe pour le tragique des terres vraiment livrées au feu, trop de sécheresse pour l’exubérance plantureuse. Pas d’eau, ou du moins nulle part cette eau qui, en France, dès qu’elle coule, ou qu’elle se rassemble, se met aussitôt à refléter le jour, rien que des fiumare glaiseux, couleur de terre. Et rien ne m’a paru compact, luté et obturé de matière, comme ces horizons ombriens que n’allègent ni les ciels dilatés de l’Espagne, ni les miroirs d’eau de la France mouillée. »
- « De Bologne à Salerne, s’étend, sous l’ancien nom d’Etrurie, toute une Auvergne terreuse et continentale à la chaleur lourde, qui tourne le dos à la mer, une contrée besogneuse de labours et de pacage. […] Etrusque, puis romaine, une race lourdement matérielle, sans horizons, a mis son empreinte sur le paysage rural de l’Italie du centre. »
- « L’ancienne Maremme toscane n’est qu’une plaine d’herbe assez rase, où l’on ne distingue au passage ni route, ni sentier. Sur cette plaine sont posés de loin en loin, comme les découpages de tôle amovibles avec lesquels les enfants composent des paysages autour des crèches de Noël, quelques bouquets de pins parasols, et, çà et là, quelques maisons plantées directement dans l’herbe, dont la destination reste ambiguë, et qui ne sont pas des fermes puisqu’on ne voit auprès d’elles aucun bâtiment d’exploitation. C’est [une campagne] sans haies, sans étables, sans clôtures, un lieu de loisirs, planté seulement, comme un boulingrin, des fuseaux et des boules de ses arbres, colonisé de loin en loin par quelques cubes naïfs de maisons. »

Vue de la Maremme
- « Quelle déception, quand on vient de Rome, que l’entrée dans la Campanie fameuse ! On s’attend à une oasis étincelante et mouillée : un givre de poussière est sur toutes les branches, la verdure grisaille comme la feuille de l’eucalyptus, en mai l’herbe déjà est roussie et grillée. »
- La côte de l’Italie sur la Méditerranée lui a semblé presque partout ennuyeuse et déserte. Il fait remarquer qu’elle n’a ni plages ni rochers (sauf à la presqu’île d’Ortebello) ; que ce n’est qu’un pauvre talus par lequel s’interrompent les champs dont la terre s’éboule dans la mer, qu’elle jaunit.
"Peu de côtes aussi m’ont semblé à première vue plus ingrates que les côtes de l’Italie péninsulaire, entre La Spezia et le golfe de Naples. Ni plages, ni rocs le plus souvent, mais seulement, en dehors des maremmes colmatées, la tranche du bas plateau littoral que la mer attaque en éboulis terreux. Côtes surprenantes de solitude, dans cette fin de siècle obsédée par les villégiatures de mer : à peine si çà et là pointent quelques constructions neuves ; le plus souvent on voit se silhouetter de loin sur la mer plate, dans l’intervalle des bouquets de pins, quelque bicoque quadrangulaire, grise et isolée, qui fait penser à un poste de douane. Jamais, jusqu’ici, un rivage de mer n’avait pu s’associer pour moi à l’image de l’ennui : la côte de Toscane et du Latium y parvient. […] Une paresse inerte stagne sur le littoral sans vie, simple terminus de la terre au long d’une mer inoccupée, et que ne prolonge aucune rêverie, aucune activité, aucun regard."
- Le golfe de Naples l'a également beaucoup déçu. Gracq l'a abordé en ayant dans l’esprit les "plages sonores" du Graziella de Lamartine, le "Pausilippe altier" et la "Sibylle" des deux sonnets de Nerval Mytho et Delfica. Or, au lieu des plages lamartiniennes, il n’a trouvé qu’une mer "guère abordable", car le rivage est partout taillé en falaise. Il a été frappé aussi par "les laideurs du Pausilippe urbanisé". L’île de Graziella, Procida, lui a paru "pas bien tentante" vue de la côte. Et il a découvert que Mergellina, cerné désormais d’un amphithéâtre de béton, est devenu le port d’embarquement des aliscaphes pour Capri. Finalement, il a un peu regretté d’avoir prolongé son voyage jusqu’à Naples ; mais, heureusement, dit-il, le fait d’avoir vu le golfe n’a pas réussi à détruire son rêve.

Procida

Mergellina
- L'aspect général de Rome a entraîné fatalement une déception, lorsque Rome est apparue comme une capitale assez semblable aux autres, finalement moins italienne que Florence ou Naples.
"Ce qui contribue pour beaucoup à donner à Rome son aspect composite, c’est que cette structure de ruche fermentante n’apparaît chez elle qu’à l’état de reliquat, autour de la place Navone, par exemple, ou dans les vieux quartiers populaires du Trastevere. Il n’y a nulle trace ici de la vie municipale violente, tyrannique, aussi exclusive que celle des cités grecques, qui a modelé si expressivement les villes-Etats de l’Italie centrale, Pise comme Sienne, Pistoia ou Florence. Le cœur de la cité est un cœur artificiel, implanté dès le début presque en dehors de l’agglomération : ni le Latran, ni l’ancienne "cité Léonine", ni le Vatican n’ont jamais vu la ville pousser à leur ombre ; ce sont comme des concessions à la chinoise (tel est bien à peu près aujourd’hui le statut de l’Etat du Vatican) bâties à côté de la ville indigène. De là le sentiment d’italianité mitigée qu’inspire la ville, qui n’a pas plus à voir avec l’épanouissement étroitement municipal de Florence qu’avec la capitale macrocéphale, la belle vitrine d’une monarchie pouilleuse qu’a toujours été Naples. C’est le mariage du palmier avec les immeubles du quartier des Ternes dès que j’écarte, de mon souvenir les ruines, les églises et les visions d’art qui conditionne l’image que je garde, spontanément, de la ville : image partiale, radicalisée par la déception ressentie devant une Rome moins dépaysante que je ne l’avais cru. La vérité est que, pour une ville contemporaine, répondre devant le visiteur d’un nom devenu purement fabuleux comme ‘Rome’ est une gageure qui ne peut être tenue. Rien ne peut empêcher qu’à l’appel d’un nom légendaire de part en part ne se lève dans l’imagination une résurgence architecturale aussi démesurée, aussi folle que le palais de Kubla Khan, aussi achevée et modelée d’un seul bloc que celle qui surgit au nom de Babylone. Et on n’a devant soi qu’une belle capitale du vingtième siècle tiède, ensoleillée, plaisante à visiter et à habiter avec autant de tableaux illustres dans chacune de ses églises qu’il y a de draps empilés dans les armoires d’une chambre à coucher, et des coins de ruines proprettes partout autour de soi à moins de cinq minutes d’autobus."
- Le Tibre dans sa traversée de Rome n’est qu’une pauvre rivière dont les quais ne font que souligner la médiocrité. Gracq rejoint là l’opinion de Chateaubriand dans sa Lettre à Fontanes : "Quant au Tibre, qui baigne cette grande cité, et qui en partage la gloire, sa destinée est tout à fait bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s’il n’y était pas : on n’y daigne pas jeter les yeux, on n’en parle jamais, on ne boit point ses eaux, les femmes ne s’en servent pas pour laver ; il se dérobe entre de méchantes maisons qui le cachent, et court se précipiter dans la mer, honteux de s’appeler le Tevere." Mais Gracq remarque que l’adjonction de quais ne lui a pas donné de nouvelle beauté, comme ce fut le cas de la Seine à Paris.
- "Il y a un siècle, le Tibre n’avait pas de quais. Les dessins de l’époque romantique nous montrent des maisons baignant leur pied directement dans la rivière en crue, comme je leur ai vu faire à Ornans dans la Loue. Mais ce qui a embelli Paris, lequel a connu, lui aussi, longtemps sa place de Grève, n’a pas servi Rome. Le cours d’eau étroit qui traverse la ville, et qui tient le milieu entre un fleuve côtier et un torrent apennin en voie de s’assagir, provincialise ces quais sans ampleur, auxquels la largeur a été trop mesurée, tandis que les quais de pierre de taille, à leur tour, soulignent la médiocrité d’un ravin trop souvent mal rempli par un fiumare sans débit. Il n’y a nulle part dans Rome de "vue du Tibre" digne de ce nom. Le Tibre, très indigne du nom de fleuve, n’est même pas une rivière : c’est un thalweg symbolique qui ne canalise plus réellement pour le visiteur que le flot de l’Histoire, et dont la coulée liquide n’a pas plus de consistance réelle que celle du Rubicon."
- "Sans cesse le souvenir revient s’agacer à la banalité mesquine de ses quais à platanes enserrant leur oued anémique, quais qui m’ont tant déçu et qui sont ceux d’une petite ville cévenole, assoiffée et guettant du coin de l’œil la ruée boueuse de l’inondation. La mer, si proche, semble être à cent lieues ; la Seine vue du pont de Sèvres, au pied des coteaux de Saint-Cloud, parle d’elle infiniment plus que ne fait le Tibre coulant au pied de l’Aventin."
- La face arrière du Capitole ressemble à ces immeubles collectifs des banlieues déshéritées, ce qui est d'aurant plus choquant qu'elle domine le forum antique.
"Où qu’on soit dans le Forum, […] le regard ne tarde guère à accrocher en fond de tableau la muraille de revers de la bâtisse municipale du Campidoglio, sommée de son maigre campanile à trois étages. C’est là manifestement le côté service du bâtiment, dont la façade d’apparat est tournée vers la place de Michel-Ange : une laide muraille ocre, au crépi négligé, irrégulièrement et mal percée d’étroites fenêtres, où on s’étonne de ne pas voir pendre du linge à sécher. Rien de plus singulier que la falaise trouée, au-dessus du Forum, de cette bâtisse, dont l’aspect est celui du revers d’un ensemble contemporain, qu’ont reproduite à l’envi depuis des siècles toutes les peintures et les gravures du Campo Vaccino, et qui montre son derrière, placidement, ostensiblement, à la place publique où battait le cœur du monde civilisé."

- L'architecture et la sculpture romaines, découvertes au cours de ses promenades ou lors de son passage dans les musées, lui sont apparues d’une "monotonie lassante" (comme le disait déjà Ferdinand Lot), comme un "interminable étiolement en vase clos", car elle ne se sont pas renouvelées pendant huit siècles.
"Ô Forums à l’instar, de Pompéi ou d’Ostie, théâtres en demi-lune, frontons en triangles, colonnades écorcées, boutiquettes de briques, sempiternelles Vénus ombrageant du même geste vos toisons pubiennes, mosaïques à dauphins des thermes, culs-de-four des basiliques, et vous, légions de statues devant lesquelles on passe au musée du Capitole avec la même curiosité expansive qu’un chef d’Etat en visite sur le front des bidasses comme vous m’ennuyez, comme vous m’êtes indifférents! Huit cents ans de Lédas au cygne et de feuilles d’acanthe, quelle nausée! Aucun printemps d’art ne vient bousculer jamais ces moutures fastidieuses, ces réduplications mornes. […] Jamais art plastique n’a eu moins d’âme que celui qui va de 300 avant à 400 après Jésus-Christ."

Tout particulièrement, les sculptures des musées, parce qu’elles traitent surtout de sujets anecdotiques, parce qu’elle ont été maintes et maintes fois reproduites, lui apparaissent plutôt comme des "sujets de pendule". Pour en prendre conscience, il suffit de regarder le Gaulois mourant ou le Laocoon et de leur opposer le David de Michel-Ange à Florence.
"Le David chevelure en visière sur un front buté qui remet sa fronde à l’épaule à l’Académie de Florence n’est aucunement le terrasseur d’hydre à la musculature encore enfantine qu’aurait traité un sculpteur antique : c’est la saisie expressive de toute une vie déjà présente en bourgeon, déjà aspirée par l’avenir. L’adolescent a mesuré ses moyens ; l’étincelle de la haute ambition s’est éveillée sous ce front bas : ni pour Saül, ni pour Urie le Hittite il ne fera bon désormais se mettre en travers de son chemin. Ce n’est plus ici d’aucune manière une variante biblique de l’enfant Hercule étouffant les serpents : c’est Tête d’Or qui se met en route."

UNE VISION PLUTÔT CRITIQUE DE LA POPULATION ITALIENNE
- "Un peuple qui joue la vie" : Gracq a été un peu agacé par le manque d’authenticité des Italiens : ils lui ont donné l’impression désagréable de faire de la figuration.Valery Larbaud, dans Aux couleurs de Rome, avait fait remarquer qu’un Français dit "Je suis boulanger" alors qu’un Italien dit "Je fais le boulanger" (fatto), signe que l’Italien reste un acteur, qu’il joue sa vie.
- Dans les campagnes, dit Gracq, les paysans italiens sont, sans nul doute, des gens sérieux, laborieux, de rapports cordiaux et affables : pourtant on a toujours un peu l’impression qu’ils "jouent la vie dont ils donnent le spectacle superficiellement animé plutôt qu’ils ne le vivent." On a du mal à croire à leur authenticité, à leur corps à corps avec la glèbe, car ils évoquent un peu trop les personnages de l’ancienne bucolique.
- En ville et c’est bien l’image qu’en donne le film Roma de Fellini "la théâtralité de la gesticulation, la volubilité ornementale d’une langue semi-parodique semblent à chaque instant lâcher en liberté dans les rues une troupe d’opéra bouffe qui garderait le pli de la répétition."
- Un peuple de lazzaroni. Au contact des Ialiens, Gracq n’a pu s’empêcher de garder en esprit l’image ancienne d’un "peuple de sacristains un peu ruffians, un peu trafiquants, occupés de leurs revenants-bons sur les pèlerins et les cierges, les mains faites à vider les troncs et à épousseter les tabernacles". Selon lui, Rome a été "obstinément repeuplée depuis vingt siècles d’un lazzaronat mendicitaire, confiné dans ses ruelles, ses placettes, ses églisettes, ses menus plaisirs, ses menus trafics, ses menues dévotions." Il a remarqué, à Rome, la banalisation des petits délinquants: "Partout gentillesse détendue et flânerie innocente ; on devine que le vol ici, comme le pot-de-vin digéré, intégré par une civilisation très mûre conserve les formes lénifiantes d’une demi-politesse évasive, qui ne rompt pas complètement la continuité des échanges sociaux convenus. Ainsi des flâneurs loqueteux et bien-disants de Torre del Greco, qui vous prennent à part pour tirer d’un mouchoir sale, avec un clin d’œil pudique et généralisateur, des « montres de contrebande ». […] Volé pour volé, on aimerait mieux être détroussé ici qu’ailleurs."
Ce caractère des Romains s’expliquerait d’autant mieux que, depuis l’Antiquité, ils ont eu l’habitude non de vivre de leur travail, comme les Vénitiens ou les Florentins, mais de vivre en parasites, tirant profit des libéralités des empereurs (panem et circenses), puis du commerce des indulgences, enfin de l’exploitation des touristes.
"Le caractère de ville parasite, assistée, qui apparaît dès les édiles curules de la République, s’enfle, démesurément avec les distributions et les jeux de l’Empire, et persiste aujourd’hui dans la confluence entre ses murs du denier de Saint-Pierre avec la manne administrative du budget italien, donne à Rome une solidité, une assise dans le déséquilibre qui lui mérite tout autant que son passé immémorial le surnom de Ville éternelle. La cité subsiste depuis vingt siècles dans le plus complet détachement de toutes les normes économiques reconnues : là où le monopole du commerce des épices, des étoffes de soie et de laine, donne l’essor à la richesse de Venise, de Florence, c’est le jubilé de Boniface VIII qui ouvre au Moyen Âge pour les Romains les écluses de la prospérité hôtelière, c’est la vente des indulgences qui financera les travaux monumentaux de Jules II et de Léon X. Une dîme régulière, permanente et transférable, prélevée successivement sur les peuples assujettis, sur les fidèles de la catholicité, partiellement aujourd’hui sur le budget d’Etat et le tourisme international, maintient à flot une ville qu’une habitude multiséculaire a rompue à manger, non plus avec la goinfrerie scandaleuse du Bas-Empire, mais désormais avec discrétion et sans excès provocants, au râtelier de la planète."
- Des Romains qui ne sont pas à la hauteur de la ville qu'ils habitent. A Rome, "la population manque de consistance réelle", car elle est desservie par "la proportion des ruines augustes, des reliques d’art, des bâtisses culturelles". Rome n’étant, finalement, qu’une "bourgade épaissement rurale, devenue multimilliardaire par suite de quelque donation fabuleuse », le petit peuple s’y sent un peu gêné : "On dirait que la libre inventivité, la spontanéité de la vie populaire est bridée depuis des siècles par une situation de la ville infiniment au-dessus des moyens des citadins qui l’animent. Situation écrasante, dont chacun serait conscient, et où chacun se trouverait engoncé, jusqu’au dernier de ses portefaix."

QUELQUES-UNS DES "COUPS DE COEUR" DE GRACQ EN ITALIE
Gracq savait qu’en publiant Autour des sept collines, il s’inscrivait dans une longue lignée d’écrivains visiteurs de l’Italie : Du Bellay, Montaigne, de Brosses, Mme de Staël, Chateaubriand, Stendhal, Michelet, Berlioz, les Goncourt, Taine, Zola, Butor… Or il ne voulait pas ajouter un autre journal de voyage à tant d’autres. C’est pourquoi il laissa ses notes à l’état de fragments. Cela lui permit de livrer en vrac ses critiques certes, mais aussi ses "coups de cœur" qui, chaque fois, sont très révélateurs de sa personnalité et de ses goûts.
EN DEHORS DE ROME
- Sorrente a trouvé grâce aux yeux de Gracq, alors que le golfe de Naples l’a déçu et qu'il a trouvé Caserte très laide. C'est que la petite ville de Sorrente lui a fait penser à l’Espagne (qu’il préférait de beaucoup à l'Italie).

"Sorrente, petit square aposté face aux soleils couchants au bord même de la falaise de lave verticale. Tout à côté, le cloître de San Francesco, si minuscule, si souriant, si fleuri. […] Les poneys, les calèches à chevaux emplumés comme des bersaglieri de la petite place Torquato Tasso gardent aux rues de Sorrente un parfum 1900, plaisamment désuet. J’aimais regarder les clos de citronniers que j’avais sous mes fenêtres de l’hôtel Michelangelo : hauts échafaudages barricadés de perches, de fils de fer et de gaze, pareils à une carcasse de houblonnière, où les citronniers se pressaient chargés de fruits dans une obscurité mystérieuse de sous-bois très sombre : ils faisaient penser à ces cages importées des pays chauds où on voit des yeux çà et là luire dans la pénombre. Etroites ruelles marchandes de Sorrente, à dix heures du matin toutes pleines d’ombre fraîche, de fruits, de melons et de légumes."
- La banlieue résidentielle de Rome l'a séduit (la région de Tivoli, de Frascati, des monts Albains) malgré les inévitables plantations d’eucalyptus qui brisent les lignes horizontales. C’est en fait, au-delà d’une "grande couronne" très disgracieuse, la seule respiration pour une Rome où l’on étouffe.
"Montagnes basses aux profils nobles, mer entr’aperçue à l’horizon, vues lointaines et plongeantes sur la Ville dorée par la poussière du couchant, sentiment immédiat de fraîcheur et d’ampleur que donne l’ascension, pourtant médiocre, des hauteurs de Tivoli ou de Frascati, toute colline se fait belvédère dans cette banlieue spacieuse et étagée. Ce que les colons anglais de Calcutta ou de Bombay allaient chercher à des centaines de kilomètres, à Simla ou à Darjeeling, à mi-pente des neiges de I’Himalaya, les patriciens de Rome le trouvaient sans même perdre de vue leurs charmilles d’hiver en désertant une ville rendue par la malaria aussi insalubre et épuisante qu’un cantonnement hindou par la mousson d’été. C’est ce qui donne à cette articulation à la fois paysagiste et hygiéniste de Rome et de sa campagne un caractère de nécessité harmonieuse, fonctionnelle, que n’ont pas les seuls sites de capitales européennes qui puissent à ce point de vue être rapprochés de Rome : Vienne et Budapest. Ce sont les monts Albains, c’est l’ancienne campagne romaine, quand les plantations d’eucalyptus n’avaient pas encore brisé et occulté les longues horizontales, à peine infléchies çà et là d’un accent circonflexe, de ses perspectives lointaines, qui m’ont seuls réconcilié avec le dessin si médiocre, avec l’accent pictural si exténué des sept collines. Un subtil jeu de miroirs opposés se fait jour entre les hauteurs vertes qui ne sont que des belvédères sur la Ville, et une ville à qui son horizon de montagnes, proches et offertes, mais non oppressantes, prête seul une respiration qui lui manque. Entre les deux, la place de la grande couronne, si disgracieuse, le long de laquelle les capitales modernes corrodent et polluent à plaisir leur ancien terroir agricole, est tenue par un anneau longtemps désert, que l’extension récente de l’agglomération commence seulement à attaquer et à réduire : tout ce qu’il y a de resserré dans la ville des bords du Tibre fait place dès qu’on en sort à une impression d’ampleur partout prodiguée, de luxe invétéré dans l’usage nonchalant, fastueux, qu’on a fait ici séculairement de l’espace résiduel. La banlieue autour de Rome ne pousse qu’à regret, comme intimidée encore de fracasser de sa rumeur le recueillement somptueux de la solitude antécédente : dans l’enclos paroissial des anciens villages de Bretagne, on n’accédait au sanctuaire que par la traversée du cimetière qui l’enveloppait."

À Frascati, Gracq a été particulièrement impressionné par la villa Aldobrandi :
"L’énorme massif de buis taillé à l’ordonnance devant la villa Aldobrandini, descend le flanc de la colline, compact comme un glacier végétal. J’ai admiré ce site, et l’implantation vraiment seigneuriale de sa bâtisse, admiré l’insolence fastueuse qui s’octroie ici un pan de montagne entier pour cadre de sa maison des champs. Le jaune terne du bâtiment, jouant contre les masses végétales d’un vert éteint, faisait sous le ciel chargé de nuages très sombres une masse spectrale de l’effet le plus singulier."

- Ostie, l’ancien port de Rome envasé, gazonné, arasé lui a été agréable. Il a trouvé la promenade au long des voies dallées solitaire et charmante, les vues se dégageant de tous les côtés à la fois. Il a été surpris de voir que, dans la ville antique, tout était petit, petit, au point qu’on a du mal à croire que cet ancien port ait pu assurer le ravitaillement par mer de l’énorme agglomération voisine.
À ROME
- Un itinéraire allant du Capitole jusqu'au Tibre lui est paru comme particulièrement propice à la rêverie et à la flânerie : on passe derrière le monument à Victor-Emmanuel pour gagner la place du Capitole ; on descend jusqu’à la place de Michel-Ange ; on passe par le théâtre de Marcellus pour gagner les quais du Tibre.
"Le modeste mamelon du Capitole au coin comme un élève puni derrière la pièce montée du roi moustachu est si peu martial avec ses chats errants, avec les amoureux timides de ses bosquets plus délaissés qu’un square de sous-préfecture. Rien ne capte mieux le soleil doré d’un après-midi romain qui décline que cette taupinière charmante, truffée de passages dérobés, de raccourcis, de contreforts, d’escaliers, de poternes, de jardinets de curé grands comme un mouchoir. J’aimais la légèreté extrême avec laquelle le petit burg, moitié laïque et moitié clérical, portait ses souvenirs pesants : l’Arx et les triomphes consulaires ici sont bien loin ; on pense plutôt à quelque labyrinthe de Jardin des plantes, à la ville close de Loches, cuvant au-dessus de la rivière son silence ensoleillé. Quand j’étais rassasié de flânerie champêtre sous les ombrages de la rocca désaffectée, je descendais un escalier et je traversais la fière petite place de Michel-Ange. […] Puis je gagnais la rampe déclive qui mène au théâtre de Marcellus, à ses peuplements de chats borgnes et galeux qui prennent sur les troncs de colonnes des poses si baudelairiennes. J’étais toujours surpris quand je retrouvais la double et fraîche coulée des quais du Tibre, si ombragée, et tout ce froissement de feuilles dans le vent. J’avais imaginé je ne sais pourquoi des berges nues, un oued africain entre des culées de pierre. rôtie. En regardant seulement du côté du fleuve, on pouvait se croire sous les voûtes de platanes de quelque cité occitane, aux bords de l’Hérault."
- Les rues entre le Corso et le Tibre lui ont permis de retrouver un peu de la Rome de la Renaissance.
"Ce qui me plaisait dans le centre de la Rome des papes, entre le Corso et la boucle du Tibre, c’était le sentiment d’être pris dans la masse de ce gâteau urbain compact et cuisant sous le soleil, délicatement craquelé de fissures sinueuses, où les échoppes des savetiers et des serruriers, entre les bornes qui garent (mal) des voitures, ouvrent des bouches d’une fraîcheur de cave. […] Plus que par sa défroque antique, deux fois morte et trop lourde à porter, c’est par là que la ville respirait encore dans une dimension non prescrite de l’histoire, rejoignait non pas l’Urbs évanouie, en toge et en litière, mais les boyaux ombreux, moitié souks, et moitié coupe-gorge, de la Rome de la Renaissance, où les cavaliers mettaient pied à terre au coin d’une borne pour faire graver un médaillon ou affiler une dague."
- Le quartier de l'Aventin a été une autre de ses découvertes, avec la petite place des Chevaliers de Malte.
- "J’aurais aimé avoir le temps de retourner sur l’Aventin, d’y flâner longuement, d’explorer ses rues une à une, en prenant pour point de départ la magique petite place de Piranèse, et le portail de son prieuré de Malte au trou de serrure emblématique en forme d’œil. Quartier secret et vert, aéré, plein de silence, où il semble toujours en effet qu’un œil vous suive sans qu’on le voie au long des rues feuillues, et qui paraît défendu plus que les autres contre le promeneur. C’est derrière les murs qui enclosent la rue Sainte-Sabine, et qui doivent cacher des jardins de couvents, autour de Saint-Alexis, que j’aurais cherché les mystères de Rome."
- "Souvent je revois en pensée la placette des chevaliers de Malte sur l’Aventin, étrange petit cul-de-sac quadrangulaire bordé de murs bas au-dessus desquels pointent les cyprès, murs qui semblent d’un campo santo,mais surmontés de place en place de panneaux sculptés en bas-relief, d’allure à la fois funéraire et militaire, comme si une légion romaine avait planté là, tout autour, ses enseignes et ses trophées à l’alignement, pour quelque cérémonie commémorative. Au milieu d’un des côtés longs du quadrilatère s’ouvre le portail du prieuré de Malte ; comme la tradition est pour chaque touriste de venir coller son œil à la serrure, dont le trou découpait tout juste le dôme de Saint-Pierre dans l’éloignement, on a remplacé la serrure par un œilleton de métal qui cadre la vue ainsi que dans un médaillon. Quand je passai sur la placette ou plutôt quand j’y débouchai avant de rebrousser chemin, car elle est sans issue il y avait là deux ou trois joueurs de boules ou de palets. Cette petite camera oscura monumentale, close et vide, avec son objectif braqué sur la trouée lointaine des feuillages comme la Chaise de l’Evêque dans « Le Scarabée d’Or », est restée pour moi le lieu de quelque sorcellerie : le nom de Piranèse, qui l’a dessinée, n’est pas pour trop rassurer là-dessus ; brusquement on sent ici qu’on a autour de soi non seulement la ville des césars et des papes, mais aussi celle des livres sibyllins, des rites de fondation secrets, de la jettatura et du mauvais œil, et que sa vie repose peut-être sur une géométrie cryptique aussi mal famée que celle des Pyramides."
On attend son tour devant le trou de serrure pour voir… le dôme de Saint-Pierre
- La via Margutta lui est apparue comme une survivance de la Rome de 1900.
"Via Margutta la rue des peintres à l’ombre des escarpements qui bordent le Pincio. Presque déserte, avec ses ateliers, ses remises au vantail grand ouvert dans la somnolence de l’après-midi, elle me faisait songer, non au Montmartre ou au Montparnasse de Picasso ou de Pascin, mais plutôt, avec ses communs et ses écuries, aux arrières de quelque faubourg Saint-Germain un peu décati. Un fragment de la Rome de 1900, de la Rome de Puccini et de Crispi, s’est conservé dans l’ombre portée de la falaise du parc ; il me semblait que tous les fiacres de Rome devaient avoir dans cette voie de garage silencieuse leur remise de nuit. J’ai retrouvé dans un roman de Moravia, L’Ennui, l’atmosphère de somnolence et de délaissement un peu subalterne particulière à cette rue feutrée, si inattendue à deux pas de la place d’Espagne et de la place du Peuple."

- La place d'Espagne et la place Navone l'ont séduit, alors que ce sont des lieux pourtant très connus et fréquentés.
- "La place d’Espagne, avec ses escaliers tout empourprés d’azalées et surmontés du clocher double de la Trinité-des-Monts une des vues de Rome en couleurs les plus souvent reproduites sur les calendriers des postes figure pour un Parisien une ébauche réduite à la fois des escaliers de Montmartre et des flâneurs de la place du Tertre, mais une ébauche que viendrait mouiller en même temps un peu de la buée matinale, odorante, du Marché aux fleurs. Comme les charmilles délaissées du Capitole, comme la place Navone surpeuplée, c’est un des lieux de la ville où on aime passer, où on aime se tenir. […] La place d’Espagne, qui met en espalier sur ses gradins les hippies de tous les pays d’Europe, est un reposoir pour la fatigue ensoleillée de vivre, un décor pour la bouquetière de Limelight [en fait il s’agit de City Lights], pour une gentille aventure sentimentale sur laquelle la Trinité-des-Monts ferait pleuvoir de haut la religiosité apaisante, le couvre-feu des ses angelus vieillots."

Place d'Espagne
- "La séduction qu’exerce la place Navone sur presque tous les promeneurs de Rome tient pour beaucoup à l’emporte-pièce qui découpe son ovale régulier de stade au beau milieu d’une masse compacte de bâtiments dont les ruelles zigzagantes soulignent la cohésion originelle plus qu’elles ne la rompent, comme les crevasses dans un magma qui se refroidit. Dans toute place publique, qui naît, comme il arrive le plus souvent, de la simple dilatation d’un carrefour, si la beauté architecturale peut jouer puissamment de la convergence des perspectives ouvertes, le charme, lui lié au piège brusquement refermé de l’espace clos s’enfuit par toutes les avenues rayonnantes ; mais, Rome, au contraire, est remplie de ces places ou placettes, auxquelles aucune rue importante ne conduit, et dans lesquelles on se glisse à l’improviste comme dans la chambre centrale d’un labyrinthe : ainsi non seulement de la place Navone, mais de celle du Capitole, de celle des Chevaliers-de-Malte, de la fontaine de Trévi. La féerie urbaine est liée plus d’une fois, pour le flâneur solitaire, à ces alvéoles protégées dont l’accès imprévu s’offre à vous moins comme l’usage d’une commodité générale que comme une faveur privée : cette place Navone, j’étais ravi aussi bien de tomber sur elle quand je ne la cherchais pas que de m’égarer chaque fois que j’y avais rendez-vous, comme si je m’étais aventuré dans les vaux de la forêt de Brocéliande."

- Deux restaurants un peu insolites ont attiré son attention, l'Eau-Vive et le Babington.
- Le restaurant français L’Eau-Vive, via Monterone, est un un Carmel ouvert dans lequel les Travailleuses Missionnaires passent de la contemplation et de la prière personnelle au service joyeux et à l’accueil des clients.
"L’Eau vive, près du Panthéon, avec ses plafonds peints à la fresque, ses ravissantes serveuses-catéchumènes de couleur aux robes discrètement fendues, ses menus où le Mane-Thecel-Pharès des assignations bibliques alternait avec la matérialité exaltée des plats (Tournedos Rossini / Le Seigneur est mon berger : je n’aurai point de disette / Canard à l’orange / Préparez les chemins du Seigneur, aplanissez ses voies) apportait, elle, à la célébration de cette cuisine française, quand j’y dînais, non pas certes rien qui évoquât le recueillement du mystère pascal, mais tout de même un je-ne-sais-quoi d’onction évangélique, où passait encore au milieu des plaisirs de la table un peu du souvenir de la fraction du pain."
- Le Babington, place d’Espagne, se veut un îlot britannique en terre latine.
"Je revois, sur une photographie des escaliers de la Trinité-des-Monts, l’enseigne du restaurant Babington […]. Petit bastion culinaire de l’altière Albion, arborant en plein Rome, sans aucune concession aux natives, ses tea rooms, ses œufs au bacon, ses jellies, ses vegetables cuits à l’eau, et qui, arrimé au coin de la place d’Espagne, n’imagine pas plus d’amener ses couleurs que ne fait le rocher de Gibraltar."

Si Gracq allait parfois au Babington goûter son agneau à la menthe ou ses puddings d’été aux groseilles, c’était surtout par commodité, lorsqu’il se trouvait dans le quartier vers midi, car il aimait particulièrement la cuisine italienne, plus légère que la cuisine française.
"La cuisine italienne, simple, légère, variée, malgré l’étroitesse de ses bases, par le doigté subtil et inventif dans l’assaisonnement des pâtes, ne m’était jamais pesante et me gardait à toute heure du jour l’esprit libre et dispos : cuisine transparente, qui laisse passer et subsister intact et égal l’éclairage intérieur quotidien, et ne vient jamais scander grièvement et alourdir de ses magnificences le passage de l’un à l’autre des paliers de la journée, comme fait la cuisine française."

UN REGARD ORIGINAL SUR L'ITALIE ET SUR ROME
QUELQUES VILLES ITALIENNES
- À propos des petites villes provinciales, il fait remarquer « le pelotonnement de la petite ville autour de son lacis de boyaux étroits : intimité physique compacte et sécurité du poing fermé, vers laquelle tend en Italie la plus médiocre bourgade. » Ces petites villes recèlent plus d’énergie ques leur équivalents de la province française ; les « palais » qu’on y voit adossés l’une à l’autre rappellent la fureur des guerres seigneuriales du Moyen Age.
- Venise lui a semblé une ville circonscrite comme une forteresse, ou, au milieu de sa lagune "criblée de lignes de pieux comme une huîtrière", comme un navire qui est venu s’échouer, s’enliser au milieu d’autres navires dont n’émergent que le haut des mâts ; image d’une cité pour laquelle, après des siècles de mouvement, le temps s’est arrêté, s’est aboli.

- Il a vu en Florence une ville horizontale installée "à la manière d’un lac" dans une conque, une "cuve étale et silencieuse", sans qu’aucune construction ne déborde sur les coteaux qui l’entourent, quelques campaniles et le dôme de la cathédrale émergeant à peine.

"Une ruine encore debout, comme léchée et récurée par les flammes de la catastrophe, dressant à tous les tournants de rues des squelettes de pierre encore gesticulant contre le feu du ciel."
ROME
- Les restes de la Rome antique lui sont apparus comme une accumulation désordonnée de brique rouge : ce sont les édifices de l’époque impériale ou le mur d’Aurélien, "mince comme un mur d’octroi qu’on aurait crénelé". Cette couleur rouge que beaucoup de touristes ne voient pas, tout occupés qu’ils sont à photographier "les quelques colonnes qui se profilent encore sur le Forum, le Colisée, les arcs de Constantin et de Septime Sévère" donne une beauté particulière à la ville, en particulier le soir.
- "Dans l’empilement presque démentiel de ce matériau utilitaire, prodigué par des services municipaux en folie, aux flancs du Palatin, au forum de Trajan, à la basilique de Maxence, aux thermes de Dioclétien, ce qui accroche l’œil partout, contre le jaune des bâtisses modernes ou contre la verdure des collines, ce sont des coupes de fours à chaux, des radiers, des rotondes de dépôts de locomotives, des halles de Cocagne fendues par un tremblement de terre, des égouts éventrés, des arcades de viaducs, toute une Amérique impériale du welfare state qui noie sous son gigantisme bâtisseur les minimes édicules républicains : les rostres, le tempietto de Vesta, le silo modeste de la Curie. »
- « Le temps, qui a blanchi les temples d’Athènes originellement barbouillés et multicolores, en décollant les revêtements de stuc et de marbre a rougi Rome, l’a flammée de ce teint de brique qui ne sied presque à aucune ville, mais que j’ai aimé ici voir jouer, contre le vert sombre des collines et l’ocre délavé des rues, et flamber comme nulle part aux rayons du soleil bas."

- Le Palatin et le Circo Massimo l'ont attiré plus que le forum.
"Je me suis trouvé tout de suite faiblement attiré par le Forum, chantier encombré de matériaux où me frappait la qualité pauvre, l'usage mesquin du contre-plaqué architectural, et dont le premier aspect n'est pas loin d'évoquer pour l'œil non prévenu, plutôt que les éboulis nobles des moellons de Delphes ou de Machu-Picchu, une foire aux puces du débris historique. Ce qui dérivait immanquablement dans sa direction le cours de mes promenades, c'étaient les friches, les pâtis de chèvre semés de chicots rocheux du mont Palatin, totalement imprévus pour moi, où le vent inclinait les herbes sauvages en plein cœur de la ville, ou encore l'immense berceau de gazon inhabité du Circo Massimo, allongé entre les maisons comme un hippodrome désaffecté, prémuni contre les lotissements par quelque tabou municipal. Ces clairières urbaines contre nature, ces enclos de solitude amis du vent, restitués à la sauvagerie et aux plantes folles, et où il semble qu'on ait semé du sel, je ne me lasserais pas aisément de les arpenter: l'air qui les balaie, pour toute la place nette que le hasard a faite ici de l'alluvion étouffante du souvenir, a plus qu’ailleurs un goût de liberté." [La Forme d’une ville, 827]

Le Palatin

Le Cirque Maxime
= La tombe de Cecilia Metella lui a fait penser à ces "tours du silence" sur lesquelles, en Inde, les Parsis déposent les cadavres pour que leur chair soit éliminée par les rapaces.
"Le tombeau célèbre de Cecilia Metella, malgré la beauté ensoleillée du paysage et des arbres, jette sur la voie Appienne, du haut de son cylindre clos et crénelé, une ombre vénéneuse de tour du silence."

- Le château Saint-Ange semble un tumulus qui serait mieux à sa place au milieu des sables du désert.
"Le château Saint-Ange, qui fut le tombeau d’Hadrien, se révèle, malgré l’ange ailé qui le somme, et les anges qui font la haie sur le pont qui conduit à lui, rebelle à tout baptême. Sa masse écrasée, élémentaire, est comme une transgression, au cœur de Rome, des tumulus de l’Orient profond et même de la Chine. Elle semble faite, non pas pour équilibrer, comme à Brasilia, de son socle concave le dôme de Saint-Pierre qui lui fait face, mais plutôt, dans le tourbillon des vents de sable et des déserts de lœss, pour borner au milieu des solitudes l’empire d’Alexandre."

- Le dôme de Saint-Pierre, sans l'élan, sans le jaillissement du gothique, peut étonner sur la première église de la chrétienté, alors que cette forme vient de modèles antiques ou islamiques.
"Le dôme est symbole non pas du jaillissement et de l’envol, mais plutôt, par toute sa bulle lourde et soufflée, de la fermentation interne, du levain de la pâte urbaine de laquelle elle semble se nourrir pesamment. Il est singulier que la capitale chrétienne n’ait pas trouvé de symbole plus typique de sa foi qu’en poussant au gigantisme une forme architecturale à toutes fins, dont l’Islam s’accommode on ne peut mieux à Sainte-Sophie, et dont le Panthéon d’Agrippa figure, au cœur de la ville, le prototype millénaire, dès l’origine à moitié laïcisé."

- La fresque du Jugement dernier à la chapelle Sixtine fait l'objet d'une "lecture" très personnelle :
"Ce qui m’a frappé dès l’entrée, et ce que les reproductions ne mettent pas en évidence, c’est le caractère résolument bichrome de la composition : bleu et ocre des bleus mats d’oxydes métalliques et des ocres terreux, dont l’embu rêche et comme friable rejoint la matière des peintures de cavernes. La composition est moins souverainement centrée qu’on ne l’attend, et c’est le fourmillement hindou qui l’emporte. Quant à la conception d’ensemble de la scène, l’attitude des élus au moins des élus majeurs a de quoi surprendre : ce ne sont pas tant des irradiés de la gloire céleste que des proscrits qui ont souffert pour la Cause, et qui exhibent âprement leurs états de service, comme ils pourraient le faire auprès de quelque Restauration ; si bien qu’on ne sait de quoi la Vierge s’offusque davantage : de la colère de son Fils ou de l’impudeur revendicative débridée de ces légions d’anciens combattants. Les sombres règlements de comptes florentins émergent en bas de fresque des sous-sols avec les figures de Dante et de Savonarole ; derrière l’iconographie convenue, on entrevoit encore en filigrane les guelfes qui viennent de renverser les gibelins."

- Le Colisée lui fait penser à une ammonite géante vue en coupe :
"Les vues aériennes du Colisée, tout comme les vues plongeantes qu’on a de la crête de sa paroi externe, font songer aux circonvolutions enroulées, aux délicats cloisonnements intérieurs d’un coquillage géant, d’une ammonite sectionnée. […] C’est moins une ruine qu’un fossile monumental démesuré, exhibant presque impudiquement la machinerie mise à nu de la vie collective qu’il garde empreinte. La séparation du test et de la masse animée qu’il enclosait semble venir de s’effectuer à peine, et par pure violence, si bien qu’alvéoles et logettes se regarnissent d’elles-mêmes de chair dans l’imagination, et que la force d’évocation de cette cuve hantée devient, pour les foules de la Rome païenne, celle d’une vallée de Josaphat."

- Le Forum est plaisant par le mélange des vestiges et de la végétation :
"Sur le Forum les vestiges antiques, revenus à l’état de fragments de nature, semblent se glisser d’eux-mêmes dans un paysage d’Hubert Robert, et se marient légèrement, paisiblement à l’arbre et à l’herbe."

- Les thermes de Caracalla :
"Un certain seuil de démesure utilitaire et purement matérialiste brusquement franchi débouche en plein songe : on pense, plutôt qu’à des ruines, aux fantaisies de l’érosion dans un paysage du Colorado ou de l’Arabie Pétrée, ou, mieux encore, à des bizarreries nées d’un autre règne naturel, à des piliers madréporiques colossaux longuement engraissés par une mer chaude."

« La place Navone : une baignoire pour bains de foule plutôt qu’un carrefour, ce que vient confirmer plaisamment l’usage jadis établi de l’inonder aux jours de canicule. Les flâneurs y suintent de partout, y confluent, y viennent stagner, comme les eaux de source au creux d’une marnière, soumis à la même loi de circulation des fluides qui vide la place du Capitole belles toutes deux d’être, l’une toujours déserte, comme une place de Chirico autour de son cavalier de bronze, l’autre toujours grouillante. »

- La gesticulation baroque des statues aquatiques :
« Vieillards à barbe de fleuve, dauphins, tritons, naïades, chevaux marins, hippocampes, s’ébrouant, recrachant, éclaboussés, douchés, arrosant et arrosés, mènent sur les places de Rome un sabbat aquatique inopiné, dont les photographies de la ville faute du bruitage, si décisif dès qu’il s’agit de l’eau ne donnent qu’une piètre idée. A côté de ce vif-argent prodigué, de cette apothéose cascadante et profuse de l’eau dansante, on a le sentiment que l’art classique français des jardins, et même Versailles, malgré les Grandes Eaux (aussi retranchées de la vie courante que peut l’être un feu d’artifice) n’ont voulu connaître que le pouvoir agrandissant, les flaques de ciel qu’interpose l’eau traitée seulement comme aptitude à refléter. La gesticulation baroque ne s’accomplit vraiment qu’ici, quand la roche liquide, livrée en toute frénésie à sa danse de Saint-Guy, vient relayer devant les églises et les statues le mouvement figé de la pierre indocile. »

LES IMPRESSIONS GÉNÉRALES DE GRACQ SUR LA VILLE
- La première impression de Gracq a été une sensation de confinement, d’étouffement : "Celle qui domine en définitive toutes les autres, c’est l’impression de confinement. Ville aux trésors, certes, mais que n’exalte ni ne vivifie aucun vent du large, aucune brèche dans l’horizon."
- "Je respire mal en Italie (sauf à Venise, où tout vient de la mer, y coule ou y retourne), enfermé dans des cités murées, des tanières municipales où tout prolifère sur place, s’entasse et se superpose, végète et se hisse sur ses propres débris digérés. La poussée de la croissance y est tout entière verticale, mais leurs gratte-ciel sont sous la terre, où chaque siècle les enfonce davantage dans le tuf meuble, et n’édifie sur la ruine profonde que pour maintenir une étroite zone de contact avec la lumière, à la façon d’un banc de coraux. Tout est fait pour vous abriter contre l’air du large et le sentiment de l’illimité : une civilisation est née ici pour laquelle le libre espace est sans valeur : rien qu’une matière résiduelle qui permet de jouer entre eux aux volumes architecturaux."
- "J’ai étouffé à Rome et à Florence étouffé dans l’émerveillement un peu comme dans le confinement d’un musée sans fenêtres : bouillonnement esthétique en vase clos, excès dans l’entassement d’art associé à un manque d’espace et de lointains."
- À Rome, on a l’impression d’être dans une sorte de sécurité intemporelle, loin des pesanteurs politiques et économiques.
"Rome échappe aux pesanteurs politiques et économiques, comme si elle avait atteint depuis des siècles, par rapport à l’Histoire, sa vitesse de libération. Libérée de son site, médiocre, de son fleuve, exsangue, d’une campagne qui ne l’a jamais nourrie, d’une nation dont son nom déborde infiniment les frontières, d’un passé dont le mouvement de marée l’a respectée inexplicablement. Aux plaisirs que trouve le touriste à visiter ses monuments, ses tableaux et ses statues, à flâner dans ses rues, se mêle une très vague et très subtile sensation d’apesanteur : à l’exact opposé de la tension d’une ville comme New York, qui semble branchée sur tous les filets nerveux de la planète. Ici, les événements que mentionne le journal du matin ont moins de résonance immédiate qu’ailleurs, le temps s’écoule plus insoucieux, la survie indéfinie des œuvres du génie lui aussi parasitaire semble moins menacée, moins dépendante du devenir instable qui brasse les peuples et les nations. L’amateur d’art se sent redevenir à Rome comme un rentier du temps de Labiche ; il s’endort le soir avec son surplus esthétique engrangé sur un mol oreiller de permanence et de sécurité intemporelle, que les contingences quotidiennes ne viennent plus qu’à peine ébranler."
- Rome ne mérité son nom de "ville éternelle" que dans le sens où on peut avoir l’impression que le temps s'y est aboli.
"Ce chantier en rumeur, c’est surtout celui du travail négateur du Temps. Ou, plutôt, le mouvement de marée bâtir-détruire, qui est le pouls intime de toute ville, mais qu’on ne saisit jamais sur le vif, on l’a ici sous les yeux et sous les doigts jusqu’au vertige, parce qu’on dirait qu’auprès de chaque monument sorti du sol on a laissé subsister un témoin de celui qu’il remplaçait : c’est comme un magasin encombré qui n’évacuerait jamais de ses rayons les laissés-pour-compte, les pousserait seulement un peu de côté pour faire place aux arrivages. Juxtaposition fastueuse, au long de l’espace et au long du temps, mais juxtaposition pure, qui ne donne lieu à aucun effet cumulatif, comme à Florence où il n’y a pas un mur qui ne renvoie et ne concentre l’âme de la ville à la manière d’un miroir concave. Le sentiment de mélancolie curieusement statique que donne Rome est celui qu’on éprouve au mouvement incessant et nul d’un sablier, où la matière ne cesse de changer d’étage tout en restant constante. Chaque monument, d’y être confronté partout à ses prédécesseurs et à ses successeurs, y évapore un peu de son essence singulière, comme un nom replacé dans un arbre généalogique : c’est par là que la Ville éternelle moins ville éternelle que plutôt film monumental immobilisé, tout entier livré à la suggestion irrésistible de l’Avant-Après parlait tellement à l’imagination de Chateaubriand, toujours fascinée par tout ce qui dissout la présence jusqu’au fantôme."
- Alors qu’il pensait pouvoir être impressionné par une Rome chargée d'histoire, Gracq s'est vite rendu compte que la ville donnait plutôt une impression d'humilité, voire de bonhomie. Il a découvert une ville qui ne se prend pas tout à fait au sérieux, une ville qui, accoutumée à vivre en familiarité avec les restes d’un riche passé, n’en tire pas une gloire particulière. Alors que, dans beaucoup de villes d’art, il y a "une convergence monumentale qui vient centrer l’imagination sur un seul et grand souvenir, et porter soudain à l’incandescence un point du temps, un siècle élu entre tous (le quinzième à Florence, le seizième à Venise, le dix-septième à Delft)", à Rome ce ne sont que des "collisions que le tohu-bohu des siècles a organisées dans la vaste bousculade monumentale de la ville". Le meilleur exemple serait sans doute le contraste entre le Forum, un espace chargé d'histoire, et la façade postérieure du Campidoglio, si semblable à un banal immeuble de banlieue. De tout cela naît une absence de prétention plutôt sympathique, ce dont témoignage aussi le naturel avec lequel le peuple de Rome s’est installé dans les anciens palazzi.
- "Je craignais, en arrivant, de trouver une ville dédaigneuse et froide, tenant le visiteur à distance, lording it over : la familiarité, la désinvolture naïve dans le réemploi de la ruine, au contraire, presque partout me charmait et me mettait à l’aise. Quand la ville se donnait çà et là une bouffée d’importance, elle semblait s’en plaisanter elle-même : j’aimais lire de loin en loin au long des trottoirs le S.P.Q.R. parodique qui estampillait ses plaques d’égout."

- "Cette grande ville garde presque partout un caractère de modestie et de timidité provinciale presque pathétique : celui d’une cité chétive vivotant pendant quinze cents ans dans les débris et les souvenirs d’une mégapole plus grande qu’elle, et où nulle part on ne perçoit ce jaillissement orgueilleux dans l’épanouissement et l’affirmation de soi qui est celui d’une ville comme New York, tout entière fille de ses œuvres. […] Une humilité inattendue et souriante est comme la note originale de Rome."
- "Quelquefois, tournant le dos au Colisée, je me formalisais de voir la perspective du Forum venir buter sur le débraillé napolitain du revers du Campidoglio. Mais, le plus souvent, j’avais plaisir à retrouver la silhouette sans prétention de cette maison municipale vieillotte trônant au-dessus des ruines les plus illustres du monde : il y a une bonhomie romaine, qui n’est pas seulement le fait de la vie de tous les jours, mais qui naît du coudoiement sans façon, abrupt, de toutes les époques, de tous les styles, de tous les songes de la pierre, et de tous les degrés dans l’art de bâtir. L’extraordinaire, la chaotique mixité architecturale romaine en fait le pôle opposé du rêve de pierre, frigide, impeccable, homogène, cohérent, et en somme tout à fait baudelairien, qu’est une capitale comme Leningrad, mais la vie fait alliance avec ce fouillis urbain à quatre dimensions, où on change de siècle non seulement en changeant de quartier, mais parfois en changeant d’étage, où les églises font leur nid dans les débris d’une colonnade corinthienne, où des taudis populaires branlent du chef sur un soubassement quiritaire, et où les arcs de triomphe, avant d’accéder à la dignité de ruines, ont passé par l’état de châteaux forts. »
- "Le premier jour de mes promenades à travers Rome, un orage et une averse diluvienne me bloquèrent pendant deux heures assez loin derrière le palais de Venise, près des quais du Tibre, sous le porche d’un ancien palais divisé en appartements. Je voyais les ménagères, leur pain sous le bras, leur cabas à la main, replier leur parapluie sous la voûte énorme, puis faire claquer sous leurs socques, avant d’y disparaître dans la pénombre, les escaliers de marbre qui s’élevaient solennels et raides comme s’ils avaient conduit à l’Hercule Farnèse ou au Laocoon. Et j’imaginais la fraîcheur tenace de l’été, mais aussi l’inconfort sépulcral de l’hiver sous les plafonds à fresques et dans les escaliers à la Piranèse balayés de courants d’air. Ce n’est pas seulement la Ville moderne qui s’est guindée vaille que vaille dans un site tyranniquement aménagé pour une autre, ce sont ses habitants aussi qui semblent flotter dans les lotissements des palazzi, comme des sinistrés qu’on reloge dans un castel en déshérence ou une abbaye désaffectée."
- Un Français à Rome n’a aucune impression, de dépaysement, moins qu’à Madrid, Bruxelles ou Lausanne. Ce qui intéresse les touristes ruines, monuments, musées y est certes présent, mais comme un parc d’attractions annexé à une cité qui n’est guère différente des autres capitales européennes. On a même du mal à saisir le "génie du lieu" dans cette ville encore provinciale devenue artificiellement capitale, cette ville qui s’est modernisée, américanisée même, et dont les restes antiques parlent de moins en moins au visiteur.
- "Maintenant que les impressions que j’ai reçues de Rome perdent un peu de leurs arêtes vives, que les ruines, le Vatican et les autres enclos d’art tendent à se ranger dans un compartiment isolé de la mémoire, le souvenir que je garde des cafés, des passants, des quais, des places, des taxis, des kiosques à journaux, de l’air et du mouvement des rues, est presque celui d’une ville française. Les sons surtout, les bruits de fond de la rue sont étrangement identiques : ni le staccato enragé de castagnettes du parler castillan, coupé du para hoy de gorge de l’aveugle marchand de billets, ni le français détrempé, détimbré qui désaccorde partout l’oreille dans les rues de Bruxelles ou de Lausanne, ni la lenteur sédative de la circulation de Londres, mais la même façon de marcher, de flâner, d’acheter un journal, d’entrer au café, d’aborder une femme, les mêmes horaires, le même tempo, le même rythme journalier. Les paysages, les tableaux, les monuments, les ruines glissent aux yeux du souvenir comme la toile d’un diorama ; un fonds quotidien persiste qui m’était déjà familier : je n’ai pas été un seul instant plus dépaysé dans ce show fabuleux de Rome que pouvait l’être un Parisien de 1900 à l’Exposition universelle."
- "La première impression que donne le centre de Rome au visiteur qui y débarque est moins différente qu’il ne le pensait de celle qu’il garde de n’importe quelle autre capitale de l’Europe latine avec passé. Un Paris où il y aurait seulement davantage de musées de Cluny et d’arènes de Lutèce, et plus voyants… Le pouvoir égalisateur de la coulée unie du prêt-à-habiter qui a recouvert en nappe les cités d’Europe à partir de la seconde moitié du siècle dernier ramène ici, beaucoup plus souvent qu’on ne le pensait des aspects urbains qui sont ceux de la plaine Monceau et du quartier de l’Europe. La totale étrangeté que pressent et qu’anticipe malgré lui le voyageur nourri de relations de voyage illustres, qui, toutes, pratiquement sont antérieures à 1870 (et que Venise, au débarqué, confirme, elle, pleinement, et même exalte encore) n’est pas au rendez-vous. Ni l’Isle sonnante de Rabelais, ni la bauge conventuelle et bigote, un peu croupissante, de Stendhal, ni les clairs de lune sur les ruines de Chateaubriand, aussi veufs d’immeubles de rapport que pourraient l’être ceux de Palmyre ou de Persépolis."
- "C’est du contraste, partout présent, entre le fantasme permanent de la toute-puissance, et la mesquinerie de la vie romaine, provinciale, insignifiante, insubstantielle, que naît la gêne ressentie parfois par le promeneur au long de rues dont le mouvement et l’animation apparente ne le cèdent d’ailleurs à aucune autre cité. Le génie du lieu, qui parlait si haut et si clair, au milieu des ruines ensoleillées, à Goethe comme à Chateaubriand, semble au visiteur moderne bafouiller disgracieusement entre des reliques monumentales, peu à peu coupées de tout langage par la dé-latinisation généralisée de la culture, la prolifération des services administratifs d’un état de moyenne grandeur, et les chaînes hôtelières, les relais, les tour-operators, et les cars d’un tourisme moderne à l’américaine. Car la présence de l’Amérique m’a semblé, à tort ou à raison, beaucoup plus forte à Rome qu’elle ne l’est à Venise ou à Florence, beaucoup plus agissante, et de nature à désensibiliser par contamination l’œil même du touriste européen qui visite les ruines, à les transformer peu ou prou pour lui en ruines aztèques. Pour ressusciter en soi les charmes séculaires qu’un humaniste classique sentait agir sur lui dès qu’il passait le Ponte Molle, il faut aujourd’hui se donner un peu de fièvre artificielle."
- Il reste certes l’omniprésence et le vacarme des voitures. Sur ce point Gracq est partagé. Son premier mouvement a été de trouver cela insupportable. Mais, finalement, il s’est demandé si, plutôt que de chercher en vain à s'isoler pour se recueillir devant les restes de la Rome d’autrefois, il ne valait pas mieux essayer de goûter cette "dissonance", ce contraste violent entre le passé et le présent de Rome, ce que la scène finale du film de Fellini avait eu dessein de suggérer.
- "Le laisser-courre échevelé des voitures au long des boyaux ombreux des rues punit à chaque instant la flânerie, vous colle au mur périlleusement, comme quand on franchit en piéton les guichets du Louvre à six heures du soir. Cette inhospitalité de la rue, qui mesure si chichement l’espace aux trottoirs, aux placettes, aux auvents des boutiques, aux terrasses des cafés, m’a gâté Rome à moitié : la folle anarchie de la circulation automobile faisait le reste, et faisait pour moi, de la traversée à pied, en fin d’après-midi, de la redoutable Via dei Fori imperiali, un exercice comparable, en négatif, à celui du passage de la rivière en débâcle par bonds d’un glaçon à l’autre, qu’on voit dans La Case de l’oncle Tom. Sans feux rouges, tel un fleuve sans ponts, l’artère sauvage divisait en deux pour moi le plan de la ville, bien plus que son fleuve apprivoisé."
"Je n’étais pourtant pas toujours insensible, loin de là, et même au long de la Via dei Fori imperiali, au piment d’un vacarme motorisé qui transperce de part en part des cimetières. Ce qui se mélange, et même s’allie, plus ou moins harmonieusement, dans le reste de la ville, atteint ici à une dissonance crue, brutale, qui n’est pas sans charme pour une sensibilité paysagiste contemporaine. Par là, Rome, qui berçait seulement naguère le ressassement et le recueillement exquis des âmes lasses, bondit d’un coup dans une modernité acide et astringente, et je m’en sentais quelquefois, au long de mes vagabondages, ragaillardi."
- Gracq a eu finalement l’impression que Rome peut nourrir les rêves de ses visiteurs. Mais c’est à eux de la poétiser, de la pourvoir d’une intensité, d’une tension susceptibles d’exalter l’imaginaire. En effet, même s’il est difficile de faire revivre en son esprit Rome telle qu’elle fut dans passé, l’accumulation chaotique des vestiges permet à l’imagination de constituer des images oniriques, d’une poésie véritablement surréaliste. Et puis il reste le fantasme jamais démenti de la toute puissance d’une Rome qui aurait reçu mission d’imposer aux peuples son empire.
- "La visite de Rome n’est jamais exempte d’un jeu capricieux d’œillères, d’occultations instinctives, d’une restriction du champ visuel qui supprime à chaque instant des détails, et bien souvent des ensembles, discordants et indésirables. Mais, tout comme ses rues, à chaque instant, enjambent et traversent les siècles, l’image qu’on a de Rome gagne, comme un vin qui vieillit bien, à s’entreposer dans le souvenir : la promiscuité chaotique et parfois choquante qui est sa marque provoque d’elle-même dans la mémoire une réorganisation à demi onirique qui finit par s’imposer. Le souvenir que je conserve de Rome garde d’extrêmes libertés avec le plan de la ville qu’il m’arrive de consulter, et prend plutôt pour guide ce fil d’Ariane brusquement rompu des rêves, où la porte de la chambre familière qu’on vient de refermer derrière soi donne inopinément, quand on se retourne, sur un sous-bois d’attaque de diligence ou sur un marigot à crocodiles. La ville reste pour moi déchirée de vastes espaces nus et lunaires, où viennent se regrouper tous les enclos de ruines à plantes folles qu’elle a encerclés successivement çà et là ; une subversion désertique insidieuse pénètre par infiltration une cité qui a connu plus de mises à sac intégrales qu’aucune autre. L’écart chronique, jamais comblé depuis quinze cents ans, qui fait vaciller la ville entre ce qu’elle est et ce qu’elle signifie, revient pour moi la poétiser sous la forme d’une inaptitude à être tout à fait non plus historique, mais cartographique : une cité lacunaire, trouée de clairières inquiétantes et encore jamais vues, qui semblent attendre en rêvant tout éveillées je ne sais quels atterrissages atemporels de science-fiction."
- "Ce n’est pas tellement l’ancienneté de Rome qui nous fascine, ni, pendant trois millénaires, à travers les vicissitudes de l’Histoire, sa fonction inaltérable de capitale, régissant à un titre ou à un autre le monde habité, c’est tout autant, et même plus, un phénomène cyclique analogue au flux et au reflux des marées, affectant ici la substance urbaine elle-même sans altérer sa fonction, et préposant indifféremment aux commandes de l’Imperium, ou de la catholicité, tantôt le Chicago de la Rome du Bas-Empire, faisant déferler en nappe ses H.L.M. et bouleversé par des services municipaux en folie, tantôt un agrégat désertique de lamaseries tibétaines, et tantôt un squelette de ville blanchi, disjoint et reconquis par sa propre campagne, qui semble sombrer dans un coma urbain dépassé, animé seulement qu’il est par quelques sonnailles de chèvres, des cloches de couvent et les couinements nasillards des pifferari. Ce n’est pas une de ces villes saintes, comme Lhassa, La Mecque ou Bénarès, pour lesquelles la permanence est de fondation, ce n’est pas le centre de gravité d’un espace politique, où le pouvoir revient se placer de lui-même, comme à Moscou, par le jeu d’une espèce de pesanteur. C’est plutôt une sorte de réserve extratemporelle, affectée par le consentement historique prolongé des nations à des formes vicariantes, autant rêvées que vécues, de la prépotence mondiale. Moins une ville qu’un mandat impérial dématérialisé, coupé de tout empire réel, qui fait respirer à la fois la vanité politique finale et la puissance de suggestion imaginative inépuisable du pouvoir universel. Tu regere imperio populos, Romane, memento. Hae tibi erunt artes…"

QUELQUES REMARQUES DE GRACQ SUR LES MONUMENTS
- Les "friches urbaines" dans lesquelles sont conservées les ruines antiques donnent à Rome l'aspect d'une ville éventrée : "Tous ses viscères nobles mis à l’air, elle est la seule ville au monde qui ressemble à une autopsie". Ce sont des parcs dans le style du XVIIIe siècle, mais dont les ruines, au moins, sont authentiques.
"L’oscillation historique qui a transféré le centre populeux de la Rome moderne dans l’antique Champ de Mars désert, et dévasté en revanche le sud de la ville, lequel figurait à peu près sous l’Empire l’équivalent de nos septième, huitième, et seizième arrondissements (avec l’adjonction du bois de Boulogne) donne à Rome, dans son enceinte du mur d’Aurélien, un aspect mi-parti qui est une des surprises du visiteur. Du Capitole à la porte Ardéatine s’élargit en entonnoir une énorme friche urbaine, qui fait songer à ces coupes de forêts, en vérité non tout à fait claires, mais où on a épargné des boqueteaux de meilleure venue ou d’essences rares, et des souches isolées qui défient le feu et la hache, et qui se dressent au milieu des broussailles et des brûlis. Seulement ce qui disgracie d’habitude les coupes à blanc, vite colmatées par une végétation revêche, sied aux débris de Rome, où la fourrure qui reborde les ruines, bouclée, ciselée, vernissée comme les plantes du maquis, éventée par les bouquets de palmes, et surplombée par les nuages sculpturaux, étirés, des pins parasols, vient doter d’une authenticité et d’une consistance monumentale imprévue les parcs à rocailles, à ruines, et à temples de l’Amitié, autour desquels le dix-huitième siècle a rêvassé de façon si falote et si creuse."
- Les monuments de la Rome baroque conservent quelques traces d'un vieux rêve oecuménique de domination du monde.
"Dans la flânerie du promeneur à travers les rues, dans l’appareil liturgique des cérémonies de Saint-Pierre, plus d’une fois se fait jour un accent distinctement oriental qui surprend, très éloigné de la marque que Byzance a imprimée à Venise. Celui d’un Orient plus exotique, plus originel et non christianisé, qui transparaît dans la pyramide de Cestius, dans les obélisques prodigués sur les places, dans les éléphants statufiés des fontaines, dans les chasse-mouches de plumes haut perchés des flabelli, qui éventaient naguère encore les papes progressant à travers Saint-Pierre sur la sedia. Comme si la Rome baroque avait voulu amarrer à elle après coup, au moins symboliquement, l’énigmatique, la grouillante, la redoutable Egypte de Cléopâtre et d’Antoine, que la vitalité déjà fléchissante de l’Empire n’avait jamais eu la force d’absorber tout à fait. De même la fontaine de la place Navone, avec ses effigies réunies du Danube, du Nil, du Gange et du Rio de la Plata, matérialise au cœur de la ville la magie opératoire inoffensive du rêve attardé, trop vaste pour elle et devenu purement allégorique, d’un empire œcuménique groupant les quatre continents. Urbi et orbi : nulle part comme à Rome le geste d’annexion cosmique superbe qu’ébauchent l’art, la symbolique et le cérémonial, ne vient achever idéalement, d’une manière presque convaincante, ce que la résistance des faits et des choses n’a pas laissé s’accomplir."
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Pyramide de Cestius
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Eléphant de la piazza della Minerva
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- La place Saint-Pierre, par essence agora mystique, n'est plus que le cadre étriqué et figé du dialogue ritualisé entre le pape et son peuple.
"L’image du parvis verdoyant, gazonné, presque intimiste encore à Saint-Jean-de-Latran et à Saint-Paul-hors-les-Murs, étalé en socle gradué autour de Sainte-Marie-Majeure, escarpé comme une pyramide maya devant la Trinité-des-Monts se libère devant Saint-Pierre de sa signification d’accès à l’édifice lui-même, et atteint à une autonomie de fonction que matérialise la proclamation de chaque nouvel élu d’une fenêtre du Vatican, tout comme le dialogue et les répons échangés aux grandes fêtes entre la foule et le pape cadré par la fenêtre centrale de la façade. La vraie chaire à Saint-Pierre, comme seules quelques très anciennes églises en France en conservent le souvenir, est tournée vers le dehors. Et la place Saint-Pierre rappelle mais devenue purement allégorique et allusive, à la fois solennisée et refroidie, par le grand figement de la Renaissance et de la Contre-Réforme, isolée, enclose et encolonnée, et confinée dans un dialogue codé sans surprises l’ancienne agora mystique où, au Moyen Age, on prêchait en plein vent la croisade devant le porche des églises. Ce qui était, entre le chef spirituel et son peuple, passion communiquée, transe collective et parfois émeute, s’est réduit à un rituel formaliste et bénin. Une des tristesses de Rome, il faut le redire, est dans ces gestes grandioses, mais figés, suspendus à mi-chemin, que la liturgie et l’architecture ébauchent partout comme en rêve ou en souvenir sans jamais les achever."
- Les églises de Rome sont, plus qu'ailleurs, intégrées dans le bâti urbain et dans la vie quotidienne des habitants
- "L’église, omniprésente à Rome il y en a, dit-on, deux cent quatre-vingts , est ici un motif urbain moins strictement marqué que chez nous du sceau du culte, plus librement intégré, par les allées et venues, à la vie familière de la rue. Démeublée, aménagée pour la station debout plutôt que pour la station assise, elle n’est pas l’impasse ombreuse, silencieuse, exclusive, de la prière qu’elle figure chez nous, mais plutôt un lieu aéré, parfois ensoleillé, de transit, de repos et de rencontre, scandant seulement l’itinéraire du citadin de points d’orgue espacés et disponibles, qui laissent au café la part la plus vulgaire, des répits distribués au long de la journée. C’est ce qui fait le charme typiquement indigène du premier acte de La Tosca. Reposoirs d’art, à dominante mystique, mais plus d’une fois aussi marqués d’une forte coloration sensuelle et même érotique, comme à Santa Maria della Vittoria, elles donnent le sentiment à Rome depuis les mosaïques frigides et roides des anciennes basiliques jusqu’aux boudoirs baroques du Bernin et de Borromini de s’être, par un mouvement lent et irrésistible, ouvertes peu à peu, toutes portes battantes, aux rêves quotidiens qui montent de la rue comme aux caprices changeants du désir et de l’imagination. Il y a à Rome, de la voie publique et du domicile privé à l’église, un passage sans rupture clairement marquée, que le flot laïcisé des touristes vient, certes, aujourd’hui souligner, mais qui lui préexiste. Comme si vivaient ici côte à côte, façonnés l’un par l’autre depuis des siècles, un clergé plus mondain et une population moins laïque qu’ailleurs. La vie s’offre partout au long des rues, de la façon la plus théâtrale, sous ses deux plans, religieux et profane, mais ces deux plans font bon et vieux ménage, et le contraste entre eux se dépouille de tout caractère dramatique, comme si maint passage familier, de l’un à l’autre, restait en permanence entr’ouvert."
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La Sainte-Thèrèse de Bernini dans l'église Santa Maria della Victoria
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- "À Rome, l’église a pignon sur rue ; elle fait penser encore à l’époque où le temple de Saturne était aussi le coffre-fort de l’Etat. La façade de mainte église est moins différente qu’on ne l’imaginait par sa conception, le cartouche de sa dédicace, par son insertion dans la rangée des bâtiments, et par je ne sais quoi de discrètement officiel qui reste empreint sur elle de celle d’un immeuble d’apparat : un ministère, un musée, un dépôt d’archives, une caisse d’épargne. Ce qui remet en mémoire que beaucoup sont des titres cardinalices, et ont été dévolues chacune à un membre du Sacré-Collège, pendant les nombreux siècles où la papauté a gouverné Rome et l’Italie centrale. Elles cumulent à Rome au long des rues, pour le visiteur étranger, l’importance voyante des édifices cultuels, celle des musées, et celle des bâtiments administratifs, au point d’éclipser ceux-ci presque complètement : il ne leur manque que le drapeau au-dessus du porche."
- Les bâtiments administratifs officiels, à part le monument à Victor-Emmanuel, savent discrètement se faire oublier.
"J’ai quitté Rome sans me faire la moindre idée de l’endroit où pouvaient bien se trouver les ministères, le palais présidentiel, et ce mystérieux bâtiment que je ne connais toujours que par le Norpois de la Recherche : “Un cri d’alarme partit de Montecitorio”. Sur la métropole du catholicisme, la laïcisation a glissé comme l’eau sur les plumes d’un canard. Tout comme, dans tel pays de l’Est, on ne prospère que grâce aux activités ignorées par le système en place, il y a ici une ville où la double commande est de règle, où l’officiel semble frappé non seulement de ridicule, mais de paisible et souriante nullité, où tout, avec aisance, naturel, et bonhomie, semble fonctionner principalement au noir : non seulement les activités lucratives, mais l’histoire, l’art, la culture, les souvenirs, la vie populaire, qui ceinturent comme une mer pacifique le seul, incongru et voyant atoll qu’ait pu faire émerger ici le Risorgimentisme : le monument à Victor Emmanuel."

Le palais Montecitorio

GRACQ ÉVOQUE LE PASSÉ DE ROME
- Au Moyen Age, les restes de la cité antique ont été peu à peu absorbés dans la ville médiévale.
"Quand l’empire romain tomba, il y eut, pendant l’occupation des Goths et après, quelques tentatives pour réparer les monuments de la capitale, encore presque intacts ; quelque temps même la résidence impériale du Palatin continua à être habitée. Puis un phénomène de rejet généralisé balaya toutes les tentatives d’emménagement ; tout s’effrita et rentra peu à peu dans le sol : Rome devenue une carrière, les colonnes furent réutilisées pour les églises, les marbres par les chaufourniers (une des plus grosses corporations de la Ville médiévale). Les masses réellement indestructibles qui subsistaient furent traitées simplement comme des accidents du relief, dont on s’efforçait de tirer quelque avantage défensif : le Colisée, le tombeau d’Hadrien, le théâtre de Marcellus, le mausolée d’Auguste furent transformés en donjons : mieux même, des tours féodales crénelées s’élevèrent un moment sur les arcs de triomphe de Titus et de Constantin."
- Au XVIIe siècle, après l'agitation du siècle précédent, Rome a retrouvé son calme et n’est qu’une jolie petite ville dans laquelle les peintres aimaient venir séjourner.
"Le dix-septième siècle, après les violences des guerres d’Italie, les orages de la Réforme, le sac de 1527, les chantiers poussiéreux et bruyants de la Renaissance, qui durent donner un moment à Rome un aspect Second Empire, nous laisse imaginer comme un été de la Saint-Martin de la ville, une arrière-saison lumineuse, recluse, recueillie et toute contemplative. Le titanisme des créateurs de la Renaissance s’est éteint ; on ne parle plus des guerres d’Italie. Rome a quitté la grande scène du monde. Winckelmann n’est pas né ; le retour aux ruines, les dévotions rituelles liées au pèlerinage d’art ne sont que pour le siècle à venir. On va à Rome, et on y reste, seulement parce qu’on s’y trouve bien, sans considérations historiques sur le déclin des empires, sans méditation dans le Colisée, sans révérence aucune faite à la culture. C’est l’heure des peintres paysagistes espèce particulièrement sympathique qui sont pour moi comme les bons sauvages de Rome. Ils l’habitent comme Dunoyer de Segonzac habitait autrefois Saint-Tropez, ou Gauguin Pont-Aven : comme une petite ville folklorique, tranquille et pas chère, avec de jolis coins pour peindre. Poussin, dans sa correspondance, n’a pas un mot sur la ville, Claude Gelée est superbement illettré. C’était encore l’époque époque bénie où les villes n’avaient pas de banlieue. Poussin et Claude Gelée, l’un et l’autre, avaient leur logis sans faste près de la Trinité-des-Monts. Presque chaque jour, on pouvait rencontrer Poussin près de Rome, dans ce qui est aujourd’hui le val Pussino, un carton à dessin sous le bras, un fusil à la main, pourvoyant dans la campagne à la fois aux réquisitions de son art et à celles de sa modeste table. Goethe, Chateaubriand et Stendhal sont encore à venir, qui vont rappeler à ses devoirs esthétiques, poétiques et historiques une cité qui ne se sent encore aucun standing à soutenir. Comme j’aime, en pensée, cet entre-deux de siècles, où aucun visiteur ne se croit tenu d’écrire sur Rome, où nul encore ne songe à désherber le Campo Vaccino, où le Caravage laisse en plan une Vénus qu’on vient de lui apporter tout fraîchement déterrée pour croquer une bohémienne dans la rue, où cette villette charmante, pleine de laisser-aller et d’imprévu, toute pénétrée par la campagne, tout accidentée de parcs, de fours à chaux, de garennes à lapins et de décharges municipales, est livrée en tout à cette vie immédiate qui lui fait aujourd’hui tant défaut!"
- Au XVIIIe siècle, Rome était sans doute une ville plutôt agréable, régénérée par le culte des arts et dominée par une Église dont la rigueur avait été assouplie par la mode de l’Antiquité.
"Je ne peux suivre Stendhal dans son enthousiasme pour l’Italie “libérée” par Marengo, et régénérée par les préfets du Corse. C’est plutôt l’Italie du dix-huitième siècle, à la fois politiquement et socialement sénile, et pourtant reverdissant par le seul culte des arts et de la musique, qui me donne à imaginer. Telle que je l’ai découverte il y a longtemps dans un volume de compilation de la collection historique Fayard, Venise au dix-huitième siècle, et telle que je la retrouve dans un ouvrage déjà ancien de Louis Hautecœur, Rome et la Renaissance de l’Antiquité à la fin du dix-huitième siècle. La théocratie très amortie qui régnait sur toute l’Italie centrale, avec ses papes et ses cardinaux collectionneurs d’antiques, devait communiquer à la vie sociale, malgré tous ses vices, un moelleux, une bénignité, que les régimes où le souverain portait l’épée au côté ne pouvaient se permettre. Sous prétexte de culte des belles antiques, la païennie subtilement érotisée pointait de nouveau, comme au temps de la Renaissance (la sauvagerie des mœurs politiques en moins) derrière les pompes liturgiques auxquelles la décoration des églises baroques donnait un arrière-goût discret de carte postale galante : Pie VI, sur sa sedia gestatoria, tout en bénissant la foule de la main droite, relevait ostensiblement de la gauche le pan de sa soutane, pour ne rien laisser perdre aux fidèles de la vue d’un mollet bien galbé."
- Au début du XIXe siècle, Rome a été une ville léthargique, sans vitalité particulière, envahie par ses ruines antiques, resserrée autour de ses églises et de ses palais. C'est la ville qu'ont eu la chance de connaître Goethe, Chateaubriand ou Stendhal.
- "La Rome de Goethe et de Stendhal, chef-lieu d’un Etat croupion, et capitale religieuse administrée à petit bruit, au milieu des craquements d’une machinerie somnolente, était une ville résolument non fonctionnelle, où ni le commerce, ni l’industrie, ni la vie municipale n’avaient jamais pris racine. Plutôt qu’une ville, une sorte d’émulsion urbaine capiteuse et très composite, amalgamant pour un quart des ruines augustes, pour un quart le flamboiement baroque, pour un autre quart des palais et des villas en demi-sommeil, pour un dernier quart des taudis populaires glissant aux décombres, qu’animaient çà et là au fil des viccoli de petites explosions de vie discontinues, pareilles à la mousqueterie de fête des mortaretti dont parle Stendhal. Comme dans la Venise actuelle des quartiers excentriques, un silence songeur, fondamental, devait s’exhaler de ce campo santo, où la vie repoussait mal sur une jachère de ruines, avec cette apparence souffreteuse, résignée, qu’ont les plantes des décombres."
- "Les gravures et les peintures romantiques nous montrent le dôme de Saint-Pierre, bien que cadré d’assez près, à demi caché encore par les bouquets d’arbres de la campagne. […] Les ruines, alors débordaient de toutes parts la maigre densification urbaine, soudaient le Forum, le Colisée et les Thermes à la campagne des ponts en dos d’âne, des tombeaux et des aqueducs. A peu de distance de son ambassade, dans ses escapades de nuit, Chateaubriand entendait chanter le rossignol « dans un étroit vallon balustré de cannes ». La stupeur de la campagne ruinifère pénétrait de partout une bourgade léthargique, décrochée depuis longtemps de tout emploi du temps ouvrable, et qui n’entendait plus sonner l’heure qu’à l’horloge des couvents et des siècles."
- "Rien ne me donne davantage d'envie et de jalousie rétrospective que les voyageurs : Goethe, Stendhal, ou Chateaubriand, qui ont vu Rome entre Winckelmann et le Risorgimento dans son époque la plus décrépite et la plus émouvante: latifundium en friche et charmille de ruines d'une papauté cacochyme et paralytique qui végétait et se ranimait languissamment après Bonaparte comme une tige d'herbe après la pesée du talon ; on dirait que pendant quelques décennies cette papauté s'agrippe au décombre colonisé et ne tire plus que de lui sa vie végétative, comme un lierre à la racine tranchée qui ne tient plus que par ses crampons. Cette Rome-là, pour la faire ressurgir dans mon imagination, nul besoin de la Lettre à Fontanes ou des pages somptueuses des Mémoires : il suffit de l'aria du chevrier qui passe avec ses chèvres sous les murs du château Saint-Ange au dernier acte de La Tosca ; il suffirait de moins encore, et j'entends ses petits bruits engourdis, domestiques, son silence de couvre-feu, comme si j'y avais vécu de toujours. » [Lettrines 2-294]
- "La banlieue surtout de cette ville rétractée, amaigrie, devait être un étrange promenoir de songes, et toute cette zone aussi où la Rome ancienne débordait la Rome de 1800 : un large estran de reflux urbain colonisé chétivement par les pâtis communaux, le petit bétail et les plantes des décombres. J'imagine des pavés herbeux où grince l'essieu d'une charrette, un cintre antique bouché par la porte d'une grange, un alignement de fûts de colonnes sombré dans l'herbe et butant contre un grenier à foin, les figuiers tors crevant les seuils de mosaïque, les chèvres fientant entre les orties sur les chicots des murs quiritaires. Et tous ces cabanons modestes du dimanche, « vignes » de plaisance, tonnelles, casinos rustiques, auberges où MM. les peintres français de la Ville Eternelle vont en goguette la barbe au vent, nu-tête et tombant la veste, comme Courbet dans le tableau Bonjour monsieur Courbet, ces filles brunes à courtes jupes des gravures romantiques qui montrent la cheville et tiennent si bizarrement en équilibre sur la tête un losange empesé d'étoffe blanche et sur la pointe du doigt une tourterelle. Où se promener en rêve sinon là, entre cyprès, marbres, vignes et fontaines, dans le clair-obscur de ces lisières embroussaillées de la brume des siècles, et pourtant sous un soleil si pur, un ciel si bleu ?" [Lettrines 2-295]
- À la fin du XIXe siècle, Rome, étant devenue brusquement capitale de l’Italie unifiée, a été violentée, écrasée sous des constructions d’urgence d’une ville nouvelle et bruyante dans laquelles les ruines antiques se sont trouvées isolées, enclavées, sacralisées.
"L’Italie de l’unité a dynamité le fragile équilibre d’une ville demi-vivante, aussi peu agencée pour devenir la capitale d’un Etat moderne que peut l’être une poule pour nager. Lorsque le gouvernement italien se transféra à Rome en 1871, il calcula que, pour loger provisoirement ses fonctionnaires, il lui fallait quarante mille chambres : on en recensait dans la ville cinq cents. La Rome moderne est un lotissement d’urgence qui a cerné, enkysté, puis désenvoûté les espaces de ruines, générateurs jusque-là d’un silence qui donnait le ton à la cité, et qui, isolés par le vacarme des moteurs, ne subsistent plus qu’en enclaves étanches, aseptisées, en ce sens que tout échange familier avec le tissu vivant de la ville leur est désormais refusé. Ce qui était partie intégrante du paysage des sept collines, lié à sa texture intime par le rapetassage, l’érosion, le pillage, le réemploi, le rhabillage séculaire de la ruine, traitée avec irrespect comme un simple élément utilitaire de géologie urbaine, est devenu à Rome un ghetto sacralisé par le glacial enregistrement muséal, à jamais privé de toute irradiation imaginative par ce cordon rouge tendu qui isole, dans les demeures historiques, la « pièce à vivre » où allait et venait autrefois un défunt illustre, et qui signifie au visiteur comme au contenu de l’enclos, hélas! Défense de toucher. Encore la ville, malgré le monument à Victor-Emmanuel, a-t-elle échappé au pire. La fureur antipapaline des Risorgimentistes contre une capitale qui leur était livrée entièrement rétro et inhabitable, les avait incités à rêver, eux, du côté de Chicago, et à imaginer, entre autres projets, une sorte d’Elevated romain, qui aurait relié la place d’Espagne au Colisée, en passant au-dessus de la fontaine de Trévi et des Quattro Fontane. Le tout sur des colonnes de fonte « dessinées de façon à être un ornement certain pour la ville."

GRACQ RÉFLÉCHIT SUR L'AVENIR DE ROME
- Les constructions modernes se révèleront véritablement inassimilables, tout comme les constructions du riche passé de Rome ont été simplement installées dans le paysage sans qu'on ait pu se les approprier.
"On n’habite vraiment que la maison qu’on bâtit soi-même, on ne se loge durablement que dans ce qui a poussé en conformité avec votre forme empreinte. Aucun peuple, aucune classe ne peut coloniser pour longtemps les coquilles vides évacuées par le prédécesseur ou par l’ennemi : une civilisation de bernard-l’ermite est sans avenir. […] Il ne me semble pas que Spengler, dans son Déclin de l’Occident, donne toute l’importance qu’elle mérite à une incompatibilité dans l’habitat aussi radicale, et qui vient si fortement étayer sa thèse : comme si l’œuvre d’une civilisation, non seulement dans ses accomplissements “culturels”, plus difficilement transmissibles, mais même dans ses réalisations les plus strictement utilitaires, les plus parfaitement transparentes pour le sens pratique, devenait opaque, incompréhensible, inutilisable pour son héritière, dont l’œil neuf fait brusquement de tous ses aqueducs, de tous ses ponts, de ses portes, de ses routes, de ses tours, de ses temples et de ses palais un paysage, un simple paysage. Cela a été vrai presque de toujours, jusqu’à cette fin du vingtième siècle. Mais aujourd’hui? La maison, qu’elle soit de l’homme, du chef ou du dieu, n’est plus un vêtement de pierre taillé sur mesure, selon la spécificité des matériaux, des mœurs, des usages et des travaux ; l’âge une fois venu du prêt-à-habiter, l’aliénation, sur laquelle l’époque radote jusqu’à la nausée, commence à cette introduction par force, dans les cinq parties du monde, du cheptel humain à l’intérieur de ses stalles préfabriquées. Toutes sortes de malformations, de tumeurs, et de maladies étranges, depuis la dislocation du foyer jusqu’à la constitution de gangs infantiles, naissent de ce frottement urticant, ulcérant, de l’espèce humaine aux rugosités d’une coquille que pour la première fois elle n’a pas sécrétée. Non choisie, et non destructible. Si par bonheur l’homme finissait un jour par refuser ses alvéoles de ciment précontraint, la stratification urbaine enchevêtrée, l’épais falun de coquilles brisées que représente une ville comme Rome a peu de chances de se reproduire. Les ruines du béton, aussi difficiles à anéantir qu’à habiter, ne se prêteront guère au réaménagement : on reconstruira plutôt à côté, comme faisait le quartier britannique à l’écart de la cité hindoue. Et, peut-être verra-t-on pendant des siècles de vrais cadavres de villes plus hideux encore de vieillir debout rebutant même la ronce et l’ortie de toutes leurs semelles cimentées, répandre à la face du ciel leurs tripailles de fer rouillé."
- Un jour, sans doute la nature reprendra le dessus. En effet, Rome, installée à cet endroit, n'est que le résultat d’une “volonté historique obstinée” et non d’une “fatalité géographique”. Comme l'a écrit le critique Clément Borgal : "[Pour Gracq], une vraie ville est un être vivant, qui “pousse” sur un terrain propice et nourricier, grandit certes aussi longtemps que les conditions naturelles lui sont favorables. Monuments ou objets artistiques ne sont en revanche que des apports extérieurs, plus ou moins heureux, en tout cas factices". Dans cette situation, une ville “déracinée” comme Rome est condamnée à disparaître, la nature reprenant finalement ses droits. Gracq a puisé cette idée dans Le Déclin de l’Occident de Splengler et il l’a illustrée dans deux récits, La Route et Le Rivage des Syrtes. Cela explique que Gracq, à Rome ait été fasciné par le coeur de la ville fait de ruines entourées de végétation. Cela explique, d'une manière plus générale, l’attrait qu'il ressentait pour les jardins enclos dans les villes : ils représentaient pour lui à la fois la nature étouffée par l’urbanisation et la nature prête à surgir pour reprendre ses droits.
"Où que j’aille aujourd’hui si l’occasion s’en présente, si j’ai dans une ville inconnue une heure à perdre une dérive complaisante m’entraîne, au long des rues, vers ces placides enclaces chlorophylliennes, cernées de nos jours malheureusement par la ronde des moteurs, et lorgnées de très haut par les résidences de béton et les tours à multiétages qui transparaissent tout auteur d’elles à travers le feuillage des cèdres et des catalpas. Je vois dans ces arches de Noé végétales autant de modestes porte-trésors, battus de partout, malmenés, comprimés par la marée de l’urbanisation industrielle, mais dont la déflagration végétale explosive un jour réensemencera les cités abandonnées." [La Forme d’une ville]
- Est-ce pour cela que, dans Rome, on éprouve comme le sentiment d'un manque, de l'attente de quelque chose, peut-être de la réalisation de quelque vieille prophétie… alors que, présentement, rien ne se passe.
"Quelle étrangeté que d’enclore l’idée d’empire universel dans un nom de ville! et de l’y laisser oubliée depuis quinze cents ans. Il y a une atmosphère de déshérence distraite qui est propre à Rome. On se promène dans ses rues, on est retenu par l’échelonnement démesuré au long des siècles des souvenirs monumentaux, par la prolifération des édifices insignes, par l’entassement des œuvres d’art cependant que le sentiment diffus d’une absence, d’une vacance centrale se fait jour. Comme si on parcourait les salles d’un palais où le maître fabuleux de céans, par quelque lubie incompréhensible, se fait celer, et n’y est plus pour personne. Singulière ville, qui a évacué sur la pointe des pieds l’ordre des tableaux chronologiques et des annales historiques, pour ne plus relever sérieusement que des computations apocalyptiques, millénaristes, de Malachie, de Joachim de Flore, et de Nostradamus. Avec cet air sournois qu’elle conserve de rêver les yeux mi-clos par-delà les siècles. À la Troisième Rome ? …"
Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours ! Le temps va ramener l'ordre des anciens jours ; La terre a tressailli d'un souffle prophétique... Cependant la sibylle au visage latin Est endormie encor sous l'arc de Constantin Et rien n'a dérangé le sévère portique.
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