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JACQUES VALLÉE,
SEIGNEUR DES BARREAUX
poète libertin orléanais du XVIIe siècle

par Jacques Durandeau

Nos archives

Lorsque Cocteau a rompu, à l'orée de sa carrière, avec le vieux monde vide de la poésie traduite d'Edmond Rostand ou de la comtesse de Noailles, le surnaturel est la première chose qu'il affirme. Cela se trouve dans les toutes premières pages de son « oeuvre de mue », le Potomak :

Sans être un illustre inconnu, celui que ses contemporains — parmi lesquels il faut citer Miton, Chapelle, Molière, Boileau et peut-être Pascal — appelaient assez souvent « le très-philosophe Des Barreaux » n’est certes pas passé à la postérité comme son ami de jeunesse Théophile de Viau ou comme sa maîtresse Marion de l’Orme, dont il fut le premier amant. Mais, survivant du premier mouvement libertin dont le développement fut arrêté par la condamnation et la mort de Théophile, pittoresque figure de proue des libertins débauchés du deuxième tiers du siècle, appartenant à une vieille famille de l'Orléanais dont il est le membre sinon le plus marquant, du moins le plus bruyant, Jacques Vallée paraît digne d’être évoqué et étudié.

LA FAMILLE DES VALLÉE

Il est des familles qui, sans être d'origine noble, occupent pendant plusieurs décennies une place de premier rang dans le coin de terre où leur ancêtre est venu s'installer. Il en est ainsi des Vallée qui, bourgeois d'Orléans et seigneurs (entre autres lieux) de Chenailles, du Dhuy et des Barreaux, ont, pendant plus de deux siècles, compté parmi les grandes familles du Val de Loire, rempli d'importantes fonctions à la Cour ou au Parlement, défrayé la chronique politique, religieuse et littéraire.

Généalogie
  • Girard Vallée habite à Orléans sur la paroisse de Sainte-Colombe; en 1496 il est gager de cette paroisse.
  • Geoffroy II Vallée, seigneur de la Planchette, auteur de La béatitude des chrétiens ou le fléau de la foi (1572); exécuté pour cela en 1574.
  • Jacques I des Barreaux, intendant général des Finances (1589); achète le château de Châteauneuf (1594) ; hérétique et athée (alors que son épouse Marie de Mareau est très pieuse).
  • Robert Miron : c'est lui qui aurait reçu Henri IV (en 1589 ou 1592) et Gabrielle d'Estrées.
  • François Vallée dit Chenailles, « président des Trésoriers de France de Paris », maître d'hôtel du roi, célibataire, protestant ; fait aménager les jardins de Chenailles; y reçoit Tallemant des Réaux (voir l'Historiette).
  • Hector Vallée, sieur de Mérouville, contrôleur général des Guerres.
  • Jacques III, seigneur des Barreaux, « l'illustre débauché » (1599-1673).
  • Claude Vallée, ami du Grand Condé; entra dans un complot pour lui livrer la place de Saint-Quentin ; embastillé, banni, amnistié en 1659; fait donation de Chenailles à Jacques Fête (1693).

Ont été seigneur de Chenailles : Geoffoy I Vallée (qui l'acquiert en 1538), Geoffroy II Vallée (en 1557), Jacques I Vallée (en 1574), Marie et Robert Miron (à qui Jacques l'a rétrocédé), François dit Chenailles, Claude Vallée, Jacques Fête (1693), commissaire ordinaire des Guerres.

Le premier connu, Girard Vallée, venait de Bourges (à moins que ce ne fût de Chartres). En 1496, il était gager de la paroisse Sainte-Colombe d'Orléans, habitait une magnifique maison au coin de la rue des Gobelets et de l'impasse Sainte-Colombe (à peu près où s’élève de nos jours l’hôtel du Rectorat). Cette maison était connue alors comme “Maison de la Petite Jeanne” (disent quelques érudits très probablement induits en erreur), plus certainement comme “Hôtel de la Porte Jaune”; on la désignera comme le “Petit Chenailles” lorsque le fils de Girard aura acquis en deux temps (1536 et 1538) la seigneurerie de Chenailles.

Ce fils, Geoffroy (Ier) Vallée épousa Girarde Le Berruyer. Certains chercheurs du siècle dernier affirment qu’elle descendait d’un frère ou d’un cousin du Bienheureux Philippe Berruyer (évêque d’Orléans de 1234 à Pentecôte 1236, puis transféré au siège archiépiscopal de Bourges où il mourut en odeur de sainteté). Elle avait une soeur, Marie (ou Marguerite) Le Berruyer qui épousa Claude de Laubespine. Leur petit-fils (Jean) fut évêque d’Orléans du 1er mai 1589 au 23 février 1596 et un de leur arrière-petit-fils (Gabriel) le fut de 1604 à 1630. Cette parenté de notre poète libertin avec trois évêques (dont un Bienheureux) n’est pas sans intérêt : elle explique presque certainement la protection dont il a toujours joui, plus particulièrement lors du procès de Théophile, en septembre 1625, alors que son lointain cousin dirigeait le diocèse d’Orléans.

Des six ou sept enfants de Geoffroy (Ier) Vallée et de Girarde de Berruyer, nous ne dirons rien de Jean, d’Hector, de Girarde ni de Claude. Nous retrouverons Marie (épouse de Robert Miron) qui succédera à son frère Jacques Ier dans la seigneurerie de Chenailles. C’est Geoffroy (deuxième du nom) qui nous retiendra le plus longtemps. Geoffroy II Vallée, seigneur de la Planchette, né en 1550, devint seigneur de Chenailles en 1557, à la mort de son père. Il subit la contagion des idées nouvelles, alors qu’un fort courant réformiste agitait l’Université d’Orléans, dont il était le proche voisin.

Vallée FleoIl commit deux ou trois pamphlets, peut-être une version nouvelle de la Prénostication moderne, sous le nom de Maistre Tubal Holopherne, almanach burlesque dont la première édition semble bien avoir été imprimée quatre-vingt-dix ans plus tôt (1478) à Paris. Assez probablement un Cur receptum sit evangelium, ouvrage perdu. A coup sûr, comme l'indique la page de titre, La Beatitude des chrétiens ou le fleo de la foy, édité en 1572, dont il ne reste qu’un seul exemplaire à la bibliothèque municipale d’Aix-en-Provence, celui-là même qui servit au procès. Car Geoffroy fut arrêté, embastillé et jugé pour ce pamphlet de huit feuillets. C’est une oeuvre au style presque constamment inintelligible, offrant un chaos d’idées incohérentes d’où émergent quelques formules frappantes et, elles, parfaitement cohérentes et intelligibles, telles que "la crainte et peur de Dieu, qu’on enseigne à l’homme dès la mamelle, lui oste l’intellect" et aussi "le Credo et la foy sont deux causes pour rester toutes sa vie docteur de dame Ignorance" et encore "le Papiste est si bête qu’il dit et croit que le bien soit le mal et le mal le bien". Ce pamphlet trahit la tendance de Geoffroy au libre examen : il ne faut accepter aucune vérité sans l’avoir préalablement soumise au flambeau du savoir et de la raison… Plutôt qu’un athée ou un sceptique, Geoffroy est déjà un "esprit fort", un libertin… Il faillit se tirer d’affaire, non que sa famille eût déjà quelque influence, mais parce que quelques juges clairvoyants l’estimaient fou. Mais on voulait faire des exemples pour juguler la Réforme : Geoffroy fut étranglé et pendu, son corps brûlé et réduit en cendres le 9 février 1574 en place de Grève. C’était quelque deux ans après la Saint-Barthélémy.

Son frère aîné, Jacques I Vallée, lui succède à Chenailles qui, quoique seigneurie, n’était encore qu’une très modeste métairie au fond des bois. Il tenait son nom de "Des Barreaux" d’une ferme dépendant du domaine de la Touche, sur la paroisse de Donnery, à l'est d'Orléans.

Les Barreaux
Barreaux panneau

Devenu le 20 avril 1598 intendant général des Finances, il acquiert le 6 avril 1594, pour 18000 livres, le château de Châteauneuf-sur-Loire, château jadis royal où séjournèrent entre autres Henri Ier, Saint-Louis, Philippe le Bel, château passé ensuite aux Orléans et qui reçut Louis d’Orléans, sa veuve Valentine Visconti, leur fils Charles (le poète), leur petit-fils Louis XII et l’épouse répudiée de ce dernier, fille de Louis XI, Sainte-Jeanne de France… Jacques Vallée avait déjà rétrocédé sa seigneurerie de Chenailles à Robert Miron, époux de sa soeur Marie. C’est ce dernier qui bâtit la partie ancienne encore subsistante du château.

Pour souligner les relations étroites et amicales des Vallée avec leur roi, on peut citer une anecdote dont il n’est pas possible de garantir l'authenticité. Les héros en sont Henri IV et Gabrielle d'Estrées (et non, comme on l’a dit, Henriette de Balzac d'Entragues marquise de Verneuil). Henri IV séjourna en Val de Loire en juin 1589, quand l'armée royale prit Châteauneuf aux Ligueurs, ou en 1592, quand elle reprit la ville qu'avait perdue le maréchal d'Aumont.

Les deux amants, Henri et Gabrielle, résidaient à Chenailles chez Robert Miron. Quoique galant, le roi était plutôt une petite nature, alors que la favorite avait un tempérament volcanique. Se promener seulement avec son seigneur et maître sous les ombrages de l'allée des marronniers centenaires ne lui suffisait guère et, lors des absences du roi, elle se laissait volontiers calmer les ardeurs par de vigoureux seigneurs du voisinage. Instruit de ces infidélités, Henri IV vint un soir surprendre Gabrielle en conversation criminelle avec son ami du moment dans le parc de Chenailles. La colère royale était si bruyante qu'on l'entendait de loin gronder en béarnais. Les deux coupables purent s'enfuir à temps, la belle n'abandonnant que ses bottes sur le lieu du forfait. Elle se réfugia dans une ferme appelée depuis "Belle-Sauve" ou "Belle-Ensauve" (peut-être le petit logis qu'on entrevoit à main gauche, une demi-lieue avant Châteauneuf). Et, encore au XXe siècle, on conservait dans le chartrier du château de Chenailles les bottes de Gabrielle, du moins des bottes datées de 1590 environ…

Jacques Ier Vallée mourut en 1614, comme l’indique son acte mortuaire tel que l'a dressé Gabriel Fleury, curé de Sainte-Colombe : "Ce samedi 8ème jour de février 1614 est mort Jacques Vallée, seigneur des Barreaux, obstiné hérétique et plutôt attéiste, qui a été enterré en un jardin plein d'immondices, touchant aux remparts, vis-à-vis de la courtine où il fait la sentinelle". Quant à sa très pieuse veuve, Marie de Mareau, elle fut (peut-être pour le rachat de l'âme de son attéiste de mari), dès le sixième jour de décembre 1614, marraine d'une cloche de la paroisse, le parrain étant Hiérosme Luillier, seigneur du Chalençois. Elle mourut en 1624, et on peut se demander ce que pensa et dit son petit-fils, notre libertin, quant il vit inhumer dans une galerie du Grand-Cimetière le corps de la vieille dame, à l'exception des entrailles qu'on déposa en sa paroisse Sainte-Colombe.

Ainsi donc, notre poète a eu un grand-oncle pendu et brûlé pour hérésie et un grand-père (son parrain de surcroît) mort athée et inhumé hors des terres bénites. Il n'a connu le premier que par ouï-dire et avait quatorze ans à la mort du second : une telle ascendance a pu avoir une influence sur sa vie et ses croyances.

Jacques Ier Vallée eut trois fils : Jacques II (père de Jacques III le poète philosophe), François (qui, sous son titre de "Chenailles", a eu les honneurs d'une historiette de Tallemant des Reaux) et Hector, seigneur de Mérouville dont le fils Claude sera le dernier Vallée seigneur de Chenailles.

François Vallée, "président des trésoriers de France de Paris", maître d'hôtel du roi, célibataire mort sans postérité en 1647, appartenait à la religion réformée. Il avait fait agrandir et embellir son château de Chenailles, en avait fait dessiner le parc et les jardins par un jeune paysagiste dont il avait le premier deviné les mérites, André Le Nôtre. On a des descriptions dithyrambiques de ces jardins, dont rien ne reste, et aussi quelques évocations de la vie à Chenailles où François recevait "assez bien" les gens. C'est ce que dit Tallemant qui raconte : "Je fus une fois à Chenailles ; le soir, [le seigneur du lieu] affectait de faire la prière sur-le-champ. Il disait quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riais jamais tant qu'en priant Dieu". Il raconte aussi qu'un jour de prêche, alors que François Vallée allait en carrosse au temple de Charenton entre le ministre Daillé et une jeune amie, "on chanta le seizième psaume; à la fin, [Chenailles], au lieu de, dire et en ta main, dit, mettant la main sur la gorge de la fille et en ton sein et sera sans cesse / le comble vray de joye et de liesse..." François sera toujours en relations affectueuses et fréquentes avec son neveu le poète, tant à Paris qu'à Chenailles, ce qui n'est guère pour surprendre.

Claude Vallée, fils d'Hector, succéda à Chenailles à son oncle François. Comme son cousin le poète, mais plus que lui, c'était un ami du grand Condé. Alors que ce dernier servait l'Espagne, Claude entra dans un complot pour livrer au prince la place de Saint-Quentin. Trahi par un complice, embastillé, Claude fut condamné (en mars 1657) au bannissement à perpétuité et à la confiscation de ses biens. Sans doute fut-il, comme son protecteur, amnistié lors du traité des Pyrénées (1659), puisque, le 12 mai 1693, il fait donation de Chenailles à Jacques Fête, commissaire ordinaire des guerres. Ainsi, en se débarrassant de Chenailles, le dernier des Vallée quittait une province où, depuis deux siècles, sa famille avait souvent occupé un rang de choix.

Il n'est pas donné à n'importe quelle famille de procurer à l'État des maîtres de requête, des conseillers au Parlement, des Présidents de cours des comptes, des trésoriers généraux. Il n'est pas donné à n'importe quelle famille d'offrir en cent ans un hérétique brûlé en Grève, un athée rejeté du cimetière, un traître d'Etat. Et pourtant, malgré ces hautes fonctions et ces titres, cette famille serait tombée dans un profond oubli si elle n'avait produit un être original, qui fit plus de bruit sans doute qu'il ne valait, certainement plus oublié qu'il ne le mérite, Jacques III Vallée, seigneur des Barreaux, "l'illustre débauché", disait-on avec raison, mais aussi "le très philosophe Des Barreaux".

LA VIE DE JACQUES VALLÉE DES BARREAUX

Jacques Vallée, qui ne sera que plus tard seigneur des Barreaux, est probablement né au château de Châteauneuf-sur-Loire (que possédait son grand-père), puisqu'il fut baptisé le 6 novembre 1599 dans l’église Saint-Martial de cette ville, son grand-père étant son parrain, sa grand-tante sa marraine. Mais le pays de sa naissance et de son enfance n'aura jamais aucune influence sur son tempérament ni son inspiration.

Élève des jésuites au collège de la Flèche (où il fit la connaissance de René Descartes, son aîné de trois ans), doué en poésie latine, il fut le disciple préféré du Père Voisin. Vu ses dons, et afin de racheter l'hérésie du grand-oncle Geoffroy, on voulut le faire entrer à la Société de Jésus, et on l'aurait même mené jusqu'au noviciat. Mais l'opposition de sa famille et l'absence de vocation le firent rentrer dans le monde, ses études terminées.

Son père, de moeurs fort libres, le présente alors à Hiérosme Lulllier, de moeurs déplorables, père de François Luillier, aux moeurs encore plus déplorables, qui sera le père naturel de Chapelle, lequel ne démentira pas les moeurs de ses ascendants. Un nommé Deslandes présente même Des Barreaux à Théophile de Viau, et le père de Jacques prie Théophile "d’admonester son fils en son devoir" : les Vallée avaient une curieuse notion des qualités à exiger du directeur de conscience d'un adolescent de moins de vingt ans!

C'est ainsi que le jeune homme pénètre dans une troupe de viveurs (seigneurs et poètes) qui, lorsqu'ils ne voyagent pas, se réunissent dans des cabarets pour célébrer leurs amours, le vin et la bonne chère. Déjà Des Barreaux est le philosophe métaphysicien de la troupe. Le maître (Théophile) et le disciple (des Barreaux) ne se quittent guère et, lorsqu'ils sont séparés, ils échangent lettres et poèmes (le plus souvent en latin). Les moeurs particulières de Théophile et la tendresse des lettres font qu'on accusa nos deux amis du vice de Sodome. Contraint de s'exiler, Théophile se réfugie en son manoir de Boussères (à une lieue au sud d'Aiguillon, sur la Garonne). Fin novembre 1619 Des Barreaux l'y rejoint ; tous deux riment, cultivent Cupidon et Bacchus. Rentré à Paris, Des Barreaux obtient pour Théophile le pardon du roi et (en 1620) les deux amis partent en voyage vers Tours.

C'est alors que Des Barreaux cause son premier scandale public connu. Après des libations copieuses, ils traversent une petite ville, rencontrent le Saint-Sacrement : Théophile (un protestant) se découvre et s'incline ; Des Barreaux (un catholique) d'une tape fait sauter la calotte du prêtre en le taxant d'impiété pour rester coiffé devant son Créateur. Les témoins s'insurgent, un vieillard mène nos deux hommes chez le magistrat local, qui sort pour calmer le trouble, revient ayant tout arrangé et invite à dîner les deux délinquants. Des Barreaux fait des difficultés pour passer à table : "Monsieur, dit-il, j'aime mieux être sot qu'importun!" (Molière a fait un sort à cette réplique sous la forme "J'aime mieux être incivil qu'importun" dans le Bourgeois gentilhomme, III,4).

Nouvel exil de Théophile à Londres (fin 1620) ; puis retour et conversion retardée jusqu'à la mort de son père (fin 1622). Alors qu’il fait le bon catholique (messe, confession, communion, abstinence), deux incidents se produisent à son détriment : une édition de ses oeuvres, préparée en hâte et mal expurgée par Des Barreaux, et un nouveau scandale public de ce dernier. En juin 1623, Théophile, Des Barreaux et un nommé la Hillière se rendent à la foire du Lendit. Sur le chemin de Saint-Denis (-en-France), il rencontrent Pierre Fizeau, procureur au Châtelet, sa femme et sa fille. Des Barreaux traite la fille de putain, la mère de maquerelle et soufflette le père. On veut arrêter nos hommes : ils ameutent la populace et rossent le sergent qu'on avait appelé.

C'est à ce moment que le P. Garasse lance son ultime assaut contre le libertinage, oubliant d'attaquer le seul Des Barreaux, lequel, pusillanime, s’empresse de "lâcher" honteusement son ami (imité du reste par Jean-Louis Guez de Balzac). Théophile arrêté, Des Barreaux s'affolerait : son ami aurait conservé des lettres dénonçant leur sodomie ; mais les Vallée réussiraient à les faire retirer du dossier. Plus rassuré, Des Barreaux, avec une cynique perfidie, écrit en substance à l'ami abandonné : "Je ne puis rien pour toi: mon influence est nulle. Imite Socrate que d'ailleurs tu as plus trahi que traduit (il s'agit du Phédon de Platon). Si tu es innocent, tant mieux. Si tu es coupable, accepte en chrétien les flammes purificatrices. Si je t'ai quitté, ce n'est pas par lâche crainte, mais parce que Dieu m'a dessillé les yeux et que je veux désormais faire mon salut !" Cela se passe de commentaires!

On dit qu'il aurait réussi à faire arracher des oeuvres de Théophile son poème à lui sur le voyage à Boussères qui (dit-on) dénonçait lui aussi leur sodomie. Théophile se défend bien (il nie les accusations) et noblement (il exclut toute complicité). Dans une ode, il évoque son "amitié chaste et fidèle" pour Des Barreaux. Celui-ci, que rien ne menace plus, court au secours de son ami ; ce dernier connaissant son faible caractère lui avait toujours pardonné son abandon. Théophile ne sera qu'exilé. Le P. Voisin, un accusateur, l'est aussi, déconsidéré par Des Barreaux qui l'a accusé de sodomie et d'avoir tenté jadis de le pervertir. Vraiment déchaîné, Des Barreaux rejoint Voisin près de Dijon où il lui fait subir des indignités choquantes, rentre à Paris et court manifester, à l'issue d'un sermon du P. Garasse, en l'église de Saint-Etienne-du-Mont ; puis repart (novembre 65) pour l'île de Ré réconforter son ami exilé. Rentrés l'un et l'autre à Paris, ils se visitent sans cesse. Le 25 septembre 1626, en présence de Mairet et de Boissat, Théophile meurt entre les bras de Des Barreaux.

Tout déplaisant qu'il soit, le problème de leur sodomie se doit d'être évoqué. Quelles en sont les preuves ? Les lettres et le poème que les Vallée auraient fait disparaître, si tant est qu'ils ont existé ; et la renommée, non surfaite, de Théophile. Les objections? Jamais au procès de Théophile une telle accusation ne fut formulée; jamais les deux hommes ne furent pris en flagrant délit. Il y a pourtant l'historiette de Tallemant : « Quelque temps après la mort de [Théophile], en une débauche où était le feu comte de Lude, des Barreaux se mit à criailler, car ça toujours été son défaut ; le Comte lui dit en riant : Oy ! pour la veuve de Théophile, il me semble que vous faite un peu bien du bruit ! » Mais l'on sait que le comte de Lude n'était jamais pris au sérieux de son temps, coutumier des plaisanteries de mauvais goût, surtout après boire…

Survolons vite quelques années :

  • en 1625, Des Barreaux, reçu Conseiller d'Etat, épluche les pièces d'un premier dossier, s'en écoeure à en vomir, les brûle, indemnise les parties et renonce au métier (mais non au titre).
  • le 7 février 1627, il signe au contrat de mariage de Philippe de Prast et d'Anne de Jouy (la fille en premières noces de la mère de Jean de la Fontaine alors âgé de six ans).
  • en automne 1627, il part pour queques mois en Italie; il suit à Padoue les leçons de Cremonini; à Venise, fidèle à son goût des scandales publics, il commet le crime (c'en est un dans la ville des doges) de lever la couverture d'une gondole : on le bat d'autant plus copieusement qu'il allègue son titre de Conseiller d'Etat.
  • de 1628 à 1632, il est à Paris, parfois à Chenailles; il mène une vie débauchée, libertine, fait profession de scepticisme, accroît le nombre de ses relations, collectionne les maîtresses, le plus souvent du beau monde, et se fait à nouveau taxer de sodomie.

En 1633, Des Barreaux est invité au château de Baye, près de Champaubert, en Champagne, chez Jean de Lon, sieur de l'Orme, baron de Baye. Le cinquième enfant des douze de la famille est une fille belle, réservée, destinée par ses parents à la vie religieuse; dans l'éclat de ses vingt ans, Marie (Marion sera son nom de guerre) produit sur Des Barreaux un effet étrange. Ce débauché notoire est saisi pour Marie, non du désir de la possession charnelle, mais d'une passion sincère et désintéressée. Il comble la jeune femme de poèmes emphatiques, délirants. Elle se laisse gagner par l'amour, mais résiste sans peine aux avances timides de Des Barreaux. Les tendres tête-à-tête (causeries et promenades) inquiètent les parents de la belle qui éloignent l'amoureux. Rentré à Paris, ce dernier reprend sa vie libre, sans oublier Marie que l'on surveille de si près qu'il ne peut ni la rencontrer, ni lui faire parvenir de lettres. Une pourtant, après onze mois de séparation, atteint "l’ange" : "N’aimez rien que moi… Rendez inutile par votre adroite flatterie et votre aimable douceur la surveillance des vôtres !" Des Barreaux est réinvité à Baye; il respecte toujours Marie, mais, les relations devenant de plus en plus tendres, les parents, alarmés à nouveau, emmènent la fille à Paris. Adieux douloureux, poèmes passionnés, etc. Il apprend le retour de Marie à Baye. Il quitte Paris, entre nuitamment au château, pénètre sans être vu dans la chambre de la jeune fille. Plus de respect chez lui, aucune défense chez elle : pendant huit jours, elle le gardera caché près de sa chambre, dans un cabinet à bois, où elle lui apportera à manger. Les parents découvrent le pot-aux-roses, emmènent derechef leur fille à Paris.

Des Barreaux, désespéré, les y suit, loue une maison faubourg Saint-Victor et installe dans le jardin un lieu de délices, "l'Isle de Chypre" où, plus ou moins en cachette, Marie va le retrouver. S'il faut en croire Tallemant, cet ancien novice des Jésuites, cette fille promise au cloître ne sont plus du tout des anges : elle aurait réussi trois ou quatre fois à faire avorter les fruits de ces amours ; mais une fois, malgré des drogues à faire crever un Suisse, elle aurait mis au monde "un fils bien venu qui criait fort". Si cela est vrai, il est aussi probable que, Marie étant entre temps devenue Marion, le père de tous ces marmots n’était peut-être pas Des Barreaux. Passons vite sur la rupture de ces amours. Si Marion se donne par affection à Des Barreaux, elle fréquente Cinq-Mars par vanité, elle rend visite au Cardinal de Richelieu par intérêt, elle se laisse courtiser de beaucoup d'hommes par plaisir... Richelieu en voudra à Des Barreaux d'avoir refusé de lui céder sa maîtresse ; il en voudra à mort à Cinq-Mars qui la lui soufflera quand elle quittera des Barreaux.

Trahi, le pauvre abandonné exhale dans une touchante élégie tout à la fois sa colère, ses reproches, son désespoir, son aspiration au repos, son désir de mourir. Et, tout surprenant que ce soit, il manque bien de mourir d'amour désillusionné… et aussi du délabrement consécutif à ses excès ordinaires… et extraordinaires.

Au début de 1640, il tombe gravement malade. Comme la peur du bûcher lui avait fait renier Théophile, la peur de l’Enfer lui fait renier son libertinage, et il redevient chrétien. Comme dit Tallemant: « Il fit le sot et baisa bien les reliques ». Sa mère (la pieuse Barbe Dolu), pour racheter une des maintes fautes de son mécréant de fils, dote alors, pour son entrée au couvent, Marie de Rencay de Saint-Charles, fille (naturelle) du dit fils!

Sont-ce les reliques baisées ? Est-ce la dot pour une nouvelle épouse du Seigneur ? Est-ce la résistance normale d'un organisme de quarante ans, même surmené par des débauches diverses ? Des Barreaux guérit et reprend sa vie hédoniste. En juillet 1640 — abandonnant pour l'instant l’idée de rejoindre en Hollande son ami Descartes, qu'il soupçonne d'être possesseur d'un secret de longue vie sinon d'immortalité — il part, accompagné d'amis de son acabit, "pour écrémer les délices de la France". L'itinéraire ?

  • Château de Lude, près de la Flèche ;
  • Manoir de Balzac, chez Jean-Louis Guez ;
  • Angoulême (il y fait un fameux dîner !)
  • Château de Castelnau-Bretenoux, sur la Dordogne, près de Sousceyrac ;
  • Montauban… austère ville huguenote ; à huit heures du matin, complètement ivres, nos amis vont au temple entonner, non des psaumes, mais des chansons à boire ;
  • Frontignan, le pays du muscat, où il est à l'époque des vendanges.
  • Vienne (sur le Rhône) chez le vieil ami Boissat ; un convive malveillant peint ainsi Des Barreaux : « Urbain, enjoué, élégant; ne disant qu'ineptes bagatelles ; se faisant clore le bec quand il attaque la religion ; donc ne disant rien contre elle, afin de boire bien, et goutte à goutte… ! »

Sa mère étant morte (en janvier 1641), il rentre à Paris, règle l’héritage avec ses deux soeurs, rejoint Balzac à Angoulême (printemps 1641), séjourne à Chenailles (le 21 novembre 1642, il est parrain d'une fillette à Châteauneuf) et rentre à Paris à la mort du Cardinal (décembre 1642).

En 1643, alors qu'il lui reste trente ans à vivre, Tallemant le dit déjà gâteux, ce que bien des faits démentiront presque jusqu'à la fin de sa vie. Le fait est que, souvent environné des fumées du vin ingurgité, devint grossier et se ravale de plus en plus à la bête. Voici quelques aventures de cette période.

  • Assommé à coups de bouteille par Villequier, il le provoque en duel, s'endort, et, au réveil, a tout oublié ; Villequier aussi, d'ailleurs…
  • Il se fait assommer par un valet fat dont il a enlevé par jeu la perruque ; le valet s'enfuit et Des Barreaux est trépané…
  • Dans l'été 1644, en Touraine, il dit des impiétés devant des Cordeliers; comme les vignes ont gelé la nuit, les paysans y voient une punition du Ciel et assiègent la maison dont Des Barreaux s'échappe à grand peine.
  • Dans une rue de Paris il se fait bâtonner par un passant inconnu qu'il a lui-même bâtonné.
  • Avec Alexandre d'Elbène (neveu de l'évêque d'Orléans), au cabaret, un vendredi de carême, il va déguster une omelette au lard ; comme le tonnerre tonitrue, il ouvre la fenêtre, jette l'omelette en s'écriant : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard ! ».

Ses visites sont aux femmes faciles (le plus souvent du grand monde), aux grandes courtisanes (Ninon et Marion), aux débauchés de son acabit, tel Grand Condé, aux cabarets, mais aussi aux assemblées plus doctes, tel le salon de Vauquelin des Yveteaux, telle la société qui entourait Gassendi… Car il est admis parmi les libertins érudits qui discutent des dogmes religieux, des régimes politiques, de l'existence de Dieu, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, des valeurs morales traditionnelles.

C'est pendant ces années 1643-1647 qu'on peut placer un ou plusieurs voyages en Hollande (en fait non attestés) auprès de René Descartes. Le chevalier de Méré affirme que Des Barreaux, deux amis (mais non leur hôte) étaient saouls tous les soirs.

En 1647, son vieil huguenot paillard d'oncle, François de Chenailles, meurt, laissant à deux neveux protestants, qui lui indifféraient, les deux-tiers de sa fortune, à ses deux nièces et à son neveu catholiques seulement l'autre tiers.

La Fronde, si elle réjouit les libertins débauchés et athées qui abandonnent toute prudence, assombrit Des Barreaux: il voit les invitations à dîner s'espacer, le vin se raréfier et devenir moins bon, les mousquetades menacer sa pauvre carcasse. Il quitte Paris, mais, vieilli, se fatigue sur les routes et court des dangers. Le 7 novembre 1648, il s'endort, ivre, au château de Tanlay, près de Tonnerre, et est réveillé par les flammes : c'est sa chandelle qui a mis le feu au lit…

Il rejoint Paris et ses tristesses, ne réussit guère à noyer ses chagrins dans les infâmes piquettes, et se console mal à écrire des poèmes scandaleux (qui sont perdus).

1650 est pour lui une année noire. Le 11 février, Descartes meurt à Stockholm et Des Barreaux ne peut y croire : son ami ne possédait donc pas l'élixir de longue vie ? Le 2 juillet disparaît Marion, qu'il aimait encore et à qui il avait pardonné.

Avec la fin de la Fronde c'est le retour de la paix, de la sécurité, des bons repas et du bon vin. Tallemant affirme que Des Barreaux est si déchu qu'il ne dit plus que du galimatias, mange salement, crache dans le plat pour l'avoir à lui seul et se fait vomir pour remanger ! Pourtant d'autres renseignements unanimes nous le présentent comme rajeuni, aussi hédoniste que jamais, mais plus délicatement, plus spirituellement, toujours diseur de riens, mais brillant causeur. En 1657, lors d'un repas chez Scarron, où l'on dégusta des gélinottes du Mans, le célèbre Des Barreaux y joua des mieux des mâchoires, « Aussi bien comme des cousteaux / y conta sornettes, histoires / Et galant y dit mots nouveaux ».

Ses amis meurent; mais il les remplace sans grand chagrin, sans nulle difficulté. On se demande s'il fréquentait toujours Miton. A-t-il fréquenté Pascal? Celui-ci n'ignorait pas Des Barreaux, ni ses poèmes; n'a-t-il pas écrit dans les Pensées (éd. Brunschvic, fr. 413) : "Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes (Des Barreaux)". Ce n'est certes pas le mot d'un ami du moment; mais ce peut être le mot d'un ancien camarade de vie mondaine : Pascal, revenu à Dieu, exécuterait violemment celui qui, parmi ses connaissances de naguère, lui paraîtrait offrir le plus de danger tout en prêtant le mieux le flanc à la critique.

Nous sommes à l'époque où les portraits sont à la mode. Des Barreaux fait le sien en vers latins, dont il ne nous reste qu'un vers : Tartara non metuens, non assectatus Olympum (« sans crainte de l'Enfer et sans souci du Ciel »). Il était donc en bonne santé...

Pourtant, il est à l'automne de sa vie : vieillissant, il s'assagit (relativement) ; d'hédoniste, il passe épicurien et règle ses plaisirs avec plus de modération. Il partage son année en trois parties : l'hiver, il est en Provence, à Marseille le plus souvent ; au début du printemps, il rentre à Paris; membre du groupe des Épulons (on traduirait : des « Fines-Gueules »), ainsi que Chapelle et Molière, il se rend souvent avec eux soit au cabaret de la Pomme de Pin (à l'ombre de Notre-Dame), soit au cabaret de la Croix-de-Lorraine (près du cimetière Saint-Jean).

Aux premières chaleurs, il gagne Châlon-sur-Saône (où il comptera vite maints amis), et y séjourne jusqu'après les vendanges. Notons quelques faits piquants de ces séjours des années soixante à Châlon. "C'est là, disait-il, que je puis le mieux me paillarder la langue" : cela consistait, presque à chaque morceau, à boire à petits coups une gorgée de Bourgogne. À une demoiselle, au cours de causeries bienséantes et détendues, il affirmait : « Il y a mille raisons de croire que les femmes sont plus perfides que les hommes ».

Il supportait de moins en moins la contradiction, s'emportait de plus en plus violemment en criaillant. En 1666, il se tire heureusement d'une grave maladie : cela suscite les plaisanteries, excite les railleries, soulève les calomnies. Boileau (pourtant un ami de cabaret) le peint ne cessant de rabâcher: « Trois sont trois, et ne font jamais un ». Guy Patin (en 1666) annonce à tort sa mort et fait l'oraison funèbre de ce « débauché qui a bien infecté de pauvres jeunes gens de son libertinage ». Dès 1668, il ne quitte pour ainsi dire plus Châlon, « le meilleur air et le plus pur de France », disait-il, reniant son Val de Loire natal. Il y fréquente l'évêque qui le reçoit parfois à sa table ; il garde souvent à dîner un Carme qui est son confesseur.

Le 9 mai 1673, il meurt « bien pénitent » en demandant à Dieu trois choses : oubli pour le passé, patience pour le présent, miséricorde pour l'avenir. Son corps sera inhumé dans l'église des Carmes de Châlon-sur-Saône avec cette épitaphe : « Cy-git Jacques Vallée, seigneur des Barreaux, jadis conseiller au Parlement de Paris ».

LES POÉSIES OBCÈNES OU BLASPHÉMATOIRES DE DES BARREAUX

On ne citera pas ici d'échantillons de ces œuvres que l’on attribue à Des Barreaux. Il y décrit, en des termes à horrifier Pétrone lui-même, les ébats du poète avec l'un de ses gitons ; ou bien il nous dit que, lorsque l'amant s'embarque pour Cythère avec sa maîtresse, il emprunte plus volontiers les chemins détournés que la voie royale. Et cela est conté avec des mots qui choqueraient la pudeur pourtant fort émoussée de l'abbé de Brantôme, l'immortel auteur des Dames Galantes.

On peut, pour seulement évoquer de telles productions, choisir quelques œuvrettes chez des « poètes » contemporains. D’abord une épigramme de Denis Sanguin de Saint-Pavin (1595-1670), où la préciosité fait aisément passer l’équivoque :

Tous les matins dans son miroir
Caliste se trouve si belle.
Qu'elle me met au désespoir !
Elle n'a d'amour que pour elle.
Dans un commerce, tout va mal
Quand la maîtresse est le rival.

Ensuite, un sonnet, également signé Saint-Pavin :

Jeune Iris, si vous n'étiez sage,
Vous seriez riche à bon marché.
On n'est jamais gueuse à votre âge :
Vous avez un trésor caché.

Ce vous est un grand avantage
Qu'à ce bien l'on n'ait point touché.
Mais ne le pas mettre en usage,
Croyez-moy, c'est un grand péché.

La nature qui vous le donne
Veut qu'on s'en serve, amour l’ordonne.
Il faut leur obéir enfin.

Jamais trop tôt on ne l'emploie:
Ce qui ne se perd qu'avec joie
Ne se garde qu'avec chagrin.

Deux couplets blasphématoires de Claude de Chouvigny, baron de Blot :

Satan, trompant le premier père,
Fit tout périr.
Jésus porta la folle enchère
Et vint mourir.
Trouvez-vous pas Dieu tout-puissant
Bien raisonnable
D’immoler son Fils innocent
Pour épargner le Diable?

Qu'une colombe à tire d'aile
Ait obombré une pucelle
Je ne crois rien de tout cela.
On en dit autant en Phrygie,
Et le beau Cygne de Léda
Vaut bien le pigeon de Marie.

LA PHILOSOPHIE DE DES BARREAUX

Quittons "l'illustre Débauché" pour en venir au "très Philosophe Des Barreaux", celui à qui les libertins érudits faisaient place dans leurs réunions, celui qui avait leur profonde estime, non pour ses mœurs, mais pour sa pensée. Or cette pensée nous est difficile à connaître, Des Barreaux n'ayant rien publié : les recueils du temps lui attribuent peu de textes et laissent maints poèmes sans signature. On peut toutefois s'appuyer sur les quelques sonnets qu'Antoine Adam reconnaît comme probablement tombés de la plume de Des Barreaux.

On aimerait connattre la métaphysique de Jacques Vallée avant que Théophile ne devînt son directeur de conscience. Dire que c'est celle des Jésuites, celle du Père Voisin plus particulièrement, semble erroné, car c'est faire fi des influences familiales: il n'y a pas si lontemps que le grand-père "attéiste" a été enterré parmi les immondices, et que le père contrecarrait les intentions de la Société de Jésus de faire de son rejeton l'un des siens.

On est mieux informé sur les opinions de Théophile et de son groupe, donc de Des Barreaux vers la vingt-cinquième année, par deux textes.
— Le premier est la minute des interrogatoires de Théophile : pour ce dernier, "l’homme est non pas supérieur à la nature, mais radicalement enfoncé dans la matière, soumis aux mêmes lois que les animaux, dominé par ses humeurs, inconstant et divers, sans qu'une volonté libre et ferme réussisse à le diriger".
— Le second est l'analyse du libertinage que fait le P. Garasse, hostile sans doute, mais scrupuleusement perspicace. Au-delà des négations péremptoires et des blasphèmes des débauchés libertins, il a compris la philosophie sur laquelle prenaient appui les plus intelligents d'entre eux (Des Barreaux en est, bien que non cité) : "Ils ne croient pas au Dieu de la Bible, ni à celui de la grande tradition spiritualiste. Ils croient au Destin, à une loi suprême qui a organisé la nature et continue à la régler. Ils ne croient pas à l'immortalité d'une âme spirituelle, mais ils croient à des principes vivants qui passent éternellement d'une forme à une autre forme pour les animer tour à tour. Du christianisme, ils rejettent tout, les dogmes aussi bien que la morale. Les religions sont, à leurs yeux, des formes de l'imposture politique." Voilà, semble-t-il, comment on peut imaginer les idées de Des Barreaux jusqu'en 1627.

Alors il se rend en Italie, "pays de fourberie et de superstition", disait Naudé, un libertin athée. À Padoue, il suit les leçons du vieil et illustre maître Cremonini, qui lui firent perdre la foi, s'il la possédait encore. Il faut dire quelques mots de la philosophie de ce Cremonini, sans se contenter de la formule lapidaire de Guy Patin : "la secte de Crémonin : point de soin de leur âme et guères de leur corps".

L'école de Padoue est héritière de l'aristotélisme péripatéticien. Donc elle estime toujours valable la physique d'Aristote, et elle est, de ce fait, hostile à la science moderne des Galilée, Copernic et Képler. Elle s'est inspirée d'Aristote pour créer un naturalisme caractérisé par la conception d'un Dieu inerte, par la négation de l’immortalité de l'âme (qui ne fait qu'un avec le corps), par sa tentative de créer une morale fondée sur le bien de l'humanité, etc. Elle reste fidèle aux procédés médiévaux de la discussion scolastique, qu'elle réserve à la seule vérité péripatéticienne, c'est-à-dire les vérités relatives et menteuses de la science, écartant de ses spéculations la vérité au sens absolu du terme, la vérité inconditionnelle, que seule la religion peut nous découvrir (ce dernier point est un réflexe de prudence).

Dans l'igorance des conceptions précises de Des Barreaux avant son séjour à Padoue, on ne peut que supposer les influences possibles des leçons de Cremonini : une indifférence accrue à la science qui est le fruit de recherches rationnelles, un matérialisme affermi, un mépris renforcé pour la morale traditionnelle, un goût accentué pour la dissertation sur des problèmes abstraits. Mais, plus audacieux, il osera, lui, dire relative et menteuse même la vérité inconditionnelle réservée à l'Église.

L’analyse de quatre sonnets de Des Barreaux va permettre de mieux cerner sa pensée.

Sur la mort.

Mortel, qui que tu sois, n'aye plus à frémir
De l'horreur de la mort et de la sépulture.
Ce n'est qu'un doux repos où tombe la Nature,
Dont l'insensible estat ne doit faire gémir.

Nos sens s'éteignent tous quand on vient à périr,
De l'âme avec le corps ne se fait pas rupture,
Ce n'est qu'extinction de chaleur toute pure.
Donc est-ce un si grand mal que d'avoir à mourir?

Peut-estre nostre mort sera-t-elle impréveüe,
Peut-estre pourra-t-elle eschapper nostre veüe
Par l'insensible effet d'un violent transport.

C'est pourquoy de tout point contentons nostre envie;
Du reste, chers amis, laissant faire le sort,
Des pensers de la mort n'affligeons point la vie.

Le thème n'est pas neuf. Il faut que la vie sur cette terre soit le moins possible malheureuse. Or la pensée de la mort assombrit l'existence de maintes gens. Ils ont bien tort, puisque la mort, c'est l'extinction totale de tous les sens, sans rupture de l'âme avec le corps, c'est l'entrée dans un "doux repos".

Sur la mort

Dieu, Nature ou Destin, que tu nous fais grand tort!
De peine et de chagrin toute la vie est pleine,
Au lieu de ton amour tu nous montres ta haine,
Qui que tu sois des trois qui conduises le sort.

On pleure, l'on gémit, l'on souffre, et faible et fort,
Pendant le cours fatal d'une vie incertaine,
Par quels fascheux chemins au cercueil on nous traîne,
Pauvreté, maladie, et puis survient la mort.

La Nature le veut, il faut que tout périsse,
La plante, l'animal, la pierre, l'édifice.
En ayant prononcé l'irrévocable arrest,

Tu ne nous donnes rien, traîtresse de Nature,
Tu nous prestes la vie, ouy, mais à grande usure,
Nos maux font qu'on t'en paye un trop gros intérêt.

La disparition sans rupture de l'âme d'avec le corps est absente. Le sonnet veut insister sur les souffrances de la vie « toute pleine de peine et de chagrin ». Relevons aussi « on pleure, l'on gémit ». Notons que « pauvreté, maladie sont les fâcheux chemins par lesquels Nature nous traîne au cercueil ». Ce qu'il condamne, c'est la force suprême qui règle le monde, quel que soit son nom : Dieu pour les chrétiens, Nature pour certains philosophes, Destin pour pas mal de ses amis libertins.

Un troisième sonnet est donné avec l'épigraphe « Qui addit scientiam addit et laborem », qu'il traduit dans les derniers vers :

Il faut prendre, pendant la vie,
Tout le plaisir qu'on peut avoir.
La clarté que Dieu nous fait voir
D'une longue nuit est suivie.

Il n'est que faire chère lie,
Pour faire fort bien son devoir.
Peu de bon sens, point de sçavoir,
Nargue de la philosophie.

Je me dégrade de raison,
Je veux devenir un oison,
Et me sauver dans l'ignorance,

En buvant toujours du meilleur.
Celuy qui croist en connaissance
Ne fait qu'accroistre sa douleur.

La mort c'est "la longue nuit" dont est suivie la vie, qui est "la clarté". Mais cette clarté d'autant plus remplie de douleur qu'on augmente ses connaissances. En conséquence, une seule règle de conduite : "se dégrader de raison", "devenir un oison", "se sauver dans l'ignorance", "avoir peu de sens", "avoir peu de savoir". Et mener une vie hédoniste : "prendre tout le plaisir possible", "faire chère lie" et "boire toujours du meilleur".

Un autre sonnet est accompagné de l’épigraphe "Qui multiplicat intellectum multiplicat affectionem", qu'il traduit également dans les derniers vers.

Mortels qui vous croyez, quand vous venez à naistre,
Obligez à Nature, ô quelle trahison!
Se montrer un moment, pour jamais disparaître,
Et, pendant que l'on est, voir des maux à foison.

Tenant plus du néant que l'on ne fait de l'estre,
Je l'ay dit autrefois et bien moins en saison,
Estudions-nous plus à jouir qu'à connoistre,
Et nous servons des sens plus que de la raison.

D'un sommeil éternel la mort sera suivie.
J’entre dans le néant quand je sors de la vie.
O déplorable estat de ma condition!

Je renonce au bon sens, je hay l’intelligence :
D'autant plus que l'esprit s'élève en connaissance,
Mieux voit-il le sujet de son affliction.

Ce sonnet contient, peut-on dire, la somme des idées de Des Barreau :

  • La Nature (qu’on l’appelle ainsi, ou le Destin ou Dieu) est une puissance aveugle et cruelle.
  • La vie humaine est malheureuse parce qu’elle voit son aboutissement dans la mort.
  • Le néant nous cerne et nous attend tous, avec disparition du corps et de l'âme en même temps.
  • L’intelligence est faite pour nous égarer et nous faire souffrir, puisqu'elle nous aide à prendre conscience de notre misère.
  • En conséquence, l’homme doit avoir chercher non la connaissance mais le plaisir, en usant plus de ses sens que de sa raison.

Ce sont ces idées matérialistes qui firent de Jacques Vallée, pour ses contemporains, le "très philosophe des Barreaux", et qui marquèrent tous les libertins des générations suivantes, Déhénault, Mme Deshoulières ou Chaulieu. Ce sont ces idées qui permettent de connaître l'état d'âme de Des Barreaux, de comprendre son attitude devant la vie.

Son état d'âme, c'est le pessimisme. Comme Molière, comme Figaro un siècle plus tard, Des Barreaux s'empressait de jouir de tout de peur d'être obligé d’en pleurer ! Il avait écrit une chanson : "Et par ma raison je butte / A devenir bête brute", à laquelle fait allusion Pascal lorsqu'il dit : "Il a voulu renoncer à la raison et devenir bête brute".

Jouir de tout, c'est abdiquer. C'est ce qu'on peut inférer des formules "laissons faire le sort" et "contentons notre envie". Certains auraient pu croire que sa vie de débauché était l'application systématique, la réalisation pratique d'une règle de vie hédoniste volontairement choisie. Elle apparaît plus comme un abandon désabusé aux seuls "divertissements" capables — même vulgaires, grossiers, voire orduriers — de faire un instant oublier à l'homme sa condition misérable et irrémédiable. Pas plus que Pascal, Des Barreaux ne pense les divertissements estimables, mais il les juge indispensables et s'y abandonne pour oublier ses misères, tandis que Pascal les condamne parce qu'ils empêchent de penser aux fins dernières.

Ne serait-ce pas précisément parce qu'il pense à ces fins dernières que, dès 1666, Des Barreaux s'éloigne des divertissements hédonistes. Cet homme qui niait Dieu, qui refusait de croire en la spiritualité et en l'immortalité de l'âme, qui ne voyait que la misère de l'homme, qui considérait la mort comme l'entrée dans le néant, comme le seuil d'un doux repos, voilà qu'il se rapproche de Dieu et se convertit.

Pour décider si cette conversion fut sincère ou non, il faut voir les pièces du dossier.

  • 1665 : Des Barreaux fait un pas peu orthodoxe vers Dieu à qui il dit : Déroge à ta sévérité / Si je ne puis vivement croire / Ayde à mon incrédulité.
  • Il en vient vite à espérer l'éternité : C'est en Dieu qu'il faut s'éjouïr / Vivons, vivons pour l'autre vie / Et puis mourons pour en jouïr…
  • Autre pièce, le sonnet de mai 1666, écrit lors d'une maladie si grave que Guy Patin annonça sa mort:

Grand Dieu ! tes jugements sont remplis d'équité ;
Toujours tu prends plaisir à nous être propice ;
Mais j'ai fait tant de mal que jamais ta bonté
Ne peut me pardonner sans choquer ta justice.

Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice:
Ton intérêt s'oppose à ma félicité,
Et ta clémence même attend que je périsse.

Contente ton désir puisqu'il t'est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ;
Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.

J'adore en périssant la raison qui t'aigrit,
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?

  • Guéri, en convalescence à Châlon, irrité de s'entendre rappeler à tout propos son sonnet chrétien de « Des Barreaux pénitent », il le renie par une pièce en vers.
  • Dîners à Châlon avec Mgr de Maupeou et le Carme, son confesseur.
  • Mort chrétienne le 9 mai 1673.

On peut considérer comme négligeable l'hétérodoxie de la première demande (aider à son incrédulité) chez un laïc depuis longtemps en guerre contre la religion. On peut estimer sans importance la palinodie qui lui fait renier son sonnet : les vers de reniement sont perdus (s'ils ont jamais existé) ; de plus, on connaît la faiblesse morale de Des Barreaux et on sait combien il est difficile de dépouiller d'un coup le vieil homme. On peut aussi mépriser le mot de Chapelle qui assure que son ami Des Barreaux « n'a accompli qu'un quart de conversion », puisqu'il « ne s’est converti qu'à condition de s'enivrer une fois par jour avec son confesseur ».

Mais il suffit de démontrer que le sonnet du pénitent n'est pas de Des Barreaux pour soulever des doutes sur la sincérité de sa conversion. Voltaire l'a bien senti qui, dans un pamphlet de 1767 (signé d'un de ses 137 pseudonymes), a retiré ce sonnet à Des Barreaux pour le restituer à l'abbé de Lavau. Voyons les assertions de Voltaire et apprécions-les au fur et à mesure :

  • « Des Barreaux n'a jamais abandonné Théophile dans sa disgrâce ». C'est faux.
  • « Jamais Des Barreaux n'a été athée ». Voltaire a affirmé le contraire ailleurs, en 1740 et 1775.
  • « La preuve, c'est qu'il n'écrivit jamais rien contre la Divinité ». Qu'est-ce que cela prouve ?
  • « Le sonnet ne vaut rien, or Des Barreaux était bon poète ». La critique de Voltaire sur la forme du poème est pointilleuse et discutable. Pour Voltaire un poème chrétien ne peut être qu'exécrable.
  • « Des Barreaux a renié son poème ». Ce reniement nous est connu par Brossette ; mais le poème de palinodie est perdu. Et que vaut un désaveu? Voltaire le sait, qui reniait si souvent ses oeuvres (signées d'un pseudonyme) aux heures de danger. On sait de reste la pusillanimité de Des Barreaux.
  • « L'abbé de Lavau revendique la paternité du sonnet » par une lettre à l'abbé Servien de date inconnue (avant 1694) que Voltaire a eue sous les yeux. Or cette lettre est connue de Voltaire seul. Il l'a lue à vingt ans (1714) et il la cite de mémoire à soixante-treize ans (1767). L'abbé regrettait ce poème chrétien écrit durant sa jeunesse inconsidérée ! L'abbé de Lavau, diplomate jusqu'en 1670, entré dans les ordres en 1671, académicien français en 1679 (sans bagage littéraire) partisan des modernes, auteur (dit Voltaire) de l'épitaphe de Lulli (composée par Etienne Pavillon, dit à juste titre Voltaire… mais ailleurs), mort en 1694, n'est pas présenté comme poète par l'abbé d'Olivet (qui est pourtant un soutien de Voltaire) et n'a jamais protesté quand le sonnet, en 1668, a été imprimé comme œuvre de M.D.B., et réimprimé en 1671, 1679 et 1682 avec la signature de M. Des Barreaux… Cela semble amplement suffisant pour retirer à l'abbé de Lavau la paternité du sonnet.
  • Mais peut-on l'attribuer à Des Barreaux ? Pour l'attribution, il y a les signatures rappelées ci-dessus. Il y a le témoignage des contemporains (Saint-Pavin, Tallemant, Nicolas Chorier) comme quoi Des Barreaux est inconstant dans ses opinions, revient à la foi lors de ses maladies et baise alors les reliques. Or il fut malade en mai 1666 et le poème fut imprimé le 31 décembre 1667. Ce sonnet est d'une telle facture qu'il ne peut être que d'un poète de talent, ce qu'était notre libertin. Dans une lettre à Des Barreaux, Boursault, après l'avoir remercié d'avoir été son maître en poésie lui parle de « ce sonnet qui [lui] a acquis tant de gloire » et où il a « été assez habile pour si bien penser ». Enfin Pierre Bayle (« philosophe judicieux, éternel honneur de la raison humaine », dit Voltaire) affirme, d'après des documents dont il a fait la critique : « Il avait fait un sonnet dévot deux ou trois ans avant sa mort, sonnet qui est connu de tout le monde et qui est très beau ». Ce sonnet, qui n'est jamais attribué dans les recueils du XVIIe siècle qu'au seul Des Barreaux, il est fort douteux qu'il soit de l'abbé de Lavau ; toutes les probabilités sont pour qu'il soit de Des Barreaux.

Sur ce point, Voltaire ne semble pas digne de créance. N'affirme-t-il pas que Des Barreaux, qu'on a vu renier la raison, avait été touehé par la « divine raison » et ne pouvait retomber dans le vomissement catholique ? Ne dit-il pas qu'il n'était pas athée, ce que pourtant il fut ? Voltaire, qui ne rêvait que d'écraser l'infâme, trouvait de mauvais exemple aux esprits forts ces libres penseurs qui rentraient, « in articulo mortis », dans la giron de l'Eglise. C'est pourquoi tout lui était bon afin de nier leur conversion: on retire à Des Barreaux son œuvre et on déforme sa pensée ; pour le Grand Condé, on parle de ramollissement du cerveau, etc.

On ne peut affirmer que Des Barreaux a sincèrement rejoint le troupeau du Bon Pasteur. On constate seulement qu'il en avait la velléité en 1665, qu'il a très probablement écrit le sonnet du pénitent en 1666, que sa vie est rentrée dans la norme (avec quelques très humaines rechutes) à cette même date, qu'il a eu des relations suivies avec l'Ordinaire de son diocèse pendant cinq ans, qu'il a eu un constant commerce avec son confesseur, qu'il a reçu les sacrements à l'heure de sa mort, qu’évêque et confesseur et Carmes l'ont jugé digne de dormir son dernier sommeil dans une église conventuelle.

Des Barreaux a été cet adolescent studieux de la Flèche que ses maîtres souhaitaient voir entrer dans leur Société de Jésus. Il a été ce jeune homme aimé (trop peut-être) par Théophile de Viau. Il a été un goinfre, un buveur, un débauché auteur de chansons ordurières et de couplets blasphématoires. Il a été l'amant timide, puis triomphant, puis abandonné de Marion de l'Orme. Il a été un libertin accueilli volontiers dans les milieux érudits, peut-être gênés par ses moeurs libres, mais nullement effarouchés par son matérialisme, son athéisme, son pessimisme.

Il a été surtout, dans ses dernières années, un homme malheureux malgré ses fanfaronnades, un pauvre hère, un vieillard usé et ballotté entre des sentiments contraires parmi lesquels sa faiblesse de caractère, son respect humain, sa lâcheté même l'empêchaient de choisir fermement et irrévocablement. On peut l'imaginer seulement hanté par la peur de l'Enfer. Mais on veut l’imaginer plutôt cherchant la vérité, peut-être en gémissant, dans le déchirement de l'âme et du coeur. A tout homme, il est dur de renier les croyances sincères d'une vie d'adulte, il est dur d'admettre que l'on s'est longuement trompé. Il lui est en revanche plus aisé de revenir à la foi de son enfance, lorsqu'elle apporte l'apaisement et la certitude de la miséricorde infinie du Créateur.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Sur la famille Vallée :

  • Anatole Basseville, Biographies orléanaises : Des Barreaux, 15 p. (Société d'Agr., B.-Lettres, Sc. et Arts d'Orléans, 1859)
  • Anatole Basseville, "Le château de Chenailles et ses seigneurs" dans le Bulletin de la Soc. Archéol. et Hist. de l'Orléanais, juil. 1861)
  • Abbé Bardin, Châteauneuf, son origine et ses développements (Herluison,1864)
  • Baguenault de Puchesse, « Les Vallées et le château de Chenailles » dans le Bulletin de la Soc. Archéol. et Hist. de l'Orléanais, t. XVI, n° 201, p. 102 (1912).
  • Auguste Baillet, « La famille Vallée » dans le Bulletin de la Soc. Archéol. et Hist. de l'Orléanais, t. XVI, n° 201, p. 107 (1912).

Sur Des Barreaux :

  • Frédéric Lachèvre, Une petite découverte bibliographique : les poésies de Des Barreaux (vers à Marion de l'Orme, sonnets philosophiques, etc.), extrait du "Bulletin du Bibliophile", 72 p. (Paris, 1904)
  • F. Lachèvre, Le Prince des libertins du XVIIe siècle : Jacques Vallée Des Barreaux, sa vie et ses poésies (1569-1673), 264 p. (Paris : H. Leclerc, 1907).
  • F. Lachèvre, Voltaire mourant, enquête faite en 1778 sur les circonstances de sa dernière maladie, publiée sur le manuscrit inédit, et annotée; suivie de : Le Catéchisme des libertins du XVIIe siècle, les Quatrains du déiste ou l'Anti-Bigot ; A propos d'une lettre inédite de l'abbé d'Olivet : Voltaire et Des Barreaux (Paris : H. Champion, 1908)
  • F. Lachèvre, La vie et les poésies libertines de Des Barreaux (1599-1673), Saint-Pavin (1595-1670), XIV-541 p. (Paris, H. Champion, 1911) [le cahier 29b contient les poésies libres de Saint-Pavin].
  • Antoine Adam, Les Libertins au XVIIe siècle, 323 p. (Buchet-Chastel,1964)

Plus récemment :

  • Marie-Françoise Baverel-Croissant, La vie et les oeuvres complètes de Jacques Vallée Des Barreaux (1599-1673), 453 p. (Paris : H. Champion, 2001)

 

Voltaire, Notice des Écrivains français du siècle de Louis XIV :

BARREAUX (Jacques Vallées, seigneur DES) est connu des gens de lettres et de goût par plusieurs petites pièces de vers agréables dans le goût de Sarrasin et de Chapelle. Il était conseiller au parlement. On sait que, ennuyé d'un procès dont il était rapporteur, il paya de son argent ce que le demandeur exigeait, jeta le procès au feu et se démit de sa charge. Ses petites pièces de poésie sont encore entre les mains des curieux; elles sont toutes assez hardies. La voix publique lui attribua un sonnet aussi médiocre que fameux, qui finit par ces vers

Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre.
J'adore en périssant la raison qui t'aigrit,
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?

Il est très faux que ce sonnet soit de Des Barreaux, il était très fâché qu'on le lui imputât. Il est de l'abbé de Lavau, qui était alors jeune et inconsidéré; j'en ai vu la preuve dans une lettre de Lavau à l'abbé Servien. Des Barreaux mort en 1673.

Un sonnet de Desportes (Poésies chrétiennes, 1598) se termine ainsi :

Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers;
Ou, si tu les veux voir, vois-les teints et couverts
Du beau sang de ton fils, ma grâce et ma justice.

Textes complémentaires : trois poèmes de Des Barreaux :

La vie est un songe

Tout n'est plein ici bas que de vaine apparence,
Ce qu'on donne à sagesse est conduit par le sort,
L'on monte et l'on descend avec pareil effort,
Sans jamais rencontrer l'état de consistance.

Que veiller et dormir ont peu de différence,
Grand maître en l'art d'aimer, tu te trompes bien fort
En nommant le sommeil l'image de la mort,
La vie et le sommeil ont plus de ressemblance.

Comme on rêve en son lit, rêver en la maison,
Espérer sans succès, et craindre sans raison,
Passer et repasser d'une à une autre envie,

Travailler avec peine et travailler sans fruit,
Le dirai-je, mortels, qu'est-ce que cette vie ?
C'est un songe qui dure un peu plus qu'une nuit.

La Raison fait le malheur de l'homme

Ce n'est qu'un vent furtif que le bien de nos jours,
Qu'une fumée en l'air, un songe peu durable ;
Notre vie est un rien, à un point comparable,
Si nous considérons ce qui dure toujours.

L'homme se rend encor lui-même misérable,
Ce peu de temps duquel il abrège ses jours
Par mille passions, par mille vains discours,
Tant la sotte raison le rend irraisonnable.

Plus heureuses cent fois sont les bêtes sauvages,
Cent fois sont plus heureux les oiseaux aux bocages
Qui vivent pour le moins leur âge doucement.

Ah ! que naître comme eux ne nous fait la Nature,
Sans discours ni raison, vivant à l'aventure,
Notre mal ne nous vient que de l'entendement.

Sur l'affection de la vie

Mon Dieu, que la lumière est belle,
Mais on n'en voit qu'une étincelle ;
On n'est pas sorti du berceau
Que l'on court à la sépulture :
Que les froides nuits du tombeau
Font d'outrages à la nature !

De toutes ces beautés célestes,
Voyez les misérables restes,
Dans ce lit commun des humains
Où Dieu veut que toujours on dorme,
Ces beaux yeux et ces belles mains
N'ont plus ni mouvement ni forme.

Hommes illustres en vos âges,
Habitants de ces noirs rivages,
Pâles ombres de l'Achéron,
Corps de fumée, images sombres,
Lorsque vous êtes chez Charon,
À grand-peine êtes-vous des ombres.

Quelle injustice, quelle injure,
Quelle indignité de nature !
L'être du plus homme de bien
N'est qu'un peu de cire allumée,
Dont le trépas ne laisse rien
Qu'un peu de cendre et de fumée.

De tous les maux de cette vie,
La pauvreté, la maladie,
Rien ne me peut faire frémir
Que l'horreur de la sépulture,
Mais quand il me faudra périr,
Périsse avec moi la nature.

J'aime cet empereur de Rome,
Qui, se tuant en galant homme,
Eût voulu du même couteau
Dont il se fit plaie profonde,
Faisant de sa main son tombeau,
Le faire aussi de tout le monde.

François Payot de Linières (1626-1704) ne croyait pas dans le "conversion" de Des Barreaux :

Des Barreaux, ce vieux desbauché
Affecte une réforme austère.
Il ne s’est pourtant retranché
Que ce qu’il ne sçauroit plus faire.

Tallemant des Réaux, Historiettes

DES BARREAUX

Des Barreaux se nomme Valée et est filz d'un M. des Barreaux, qui estoit intendant des Finances du temps d'Henry IVe. En sa jeunesse c'estoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, sçavoit assez de choses, et réussissoit à tout ce à quoy il se vouloit appliquer: mais ayant perdu trop tost son pere, il se mit à frequenter Theophile et d'autres desbauschez, qui luy gasterent l'esprit et luy firent faire mille saletez. C'est à luy que Theophile escrit dans ses lettres latines, où il y a, à la suscription: Theophilus Vallaeo suo. On ne manqua pas de dire en ce temps-là que Theophile en estoit amoureux, et le reste.
Quelque temps après la mort de ce poete, en une desbauche où estoit le feu comte du Lude, des Barreaux se mit à criailler, car ça tousjours esté son defaut; le Comte luy dit en riant: « Oy ! pour la veuve de Theophile, il me semble que vous faittes un peu bien du bruit. »
On l'avoit fait conseiller, mais ce mestier ne luy plaisoit guères, et il mit au feu l'unique procez qui luy fut distribué; car, comme il vit qu'il y avoit tant de griffonnages à deschiffrer, il prit tous les sacs et les brusla tous l'un après l'autre. Les parties estant venües pour sçavoir s'il les expedieroit bientost : « Cela est fait, » leur dit-il; « ne pouvant lire votre procez, je l'ay bruslé. — Ah ! nous sommes ruinées, » dirent-elles. -— « Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent escus, les « voylà, et je croy en estre quitte à bon marché.» Depuis, il n'en voulut plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roy alloit plus souvent que luy au Palais. Il ne garda pas sa charge longtemps, car il fit tant de debtes qu'il la fallut vendre.
Ce fut luy qui mit Marion [de l'Orme] à mal. Il fut huict jours caché chez elle dans un meschant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle luy apportoit à manger, et la nuict il alloit coucher avec elle. Depuis, comme elle a eu plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une maison au faubourg Saint- Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler, et où il y avoit un grand jardin. Il appelloit ce lieu l'Isle de Chypre. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit vuider. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoyqu'elle eust prit assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un petit garçon qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort. Une petite nièce de Marion disoit : « J'ay veu M. des Barreaux coucher dans cette salle avec ma tante mais il n'y avoit rien de fait s'il couchoit debout. »
Des Barreaux a tousjours esté impie ou libertin, car bien souvent ce n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir en une grande maladie qu'il eut : car il fit fort le sot et baisa bien des reliques. Quelques mois après, ayant oüy un sermon de l'abbé de Bouzez, il luy fit dire par Mme Saintot qu'il vouloit faire assault de religion contre luy. « Je le veux bien, »respondit l'Abbé, « à la premiere maladie qu'il aura. »
Il estoit insolent et yvroigne. A Venise, il alla lever la couverture d'une gondole, qui est un crime en ce pays de liberté; aussy fut-il bien battu. Il dit qu'il estoit conseiller de France, et ce fut en cette rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la premiere fois on dit en Italie: O povera Francia, mal consigliata !
Son yvroignerie luy a fait courir mille perils et recevoir mille affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prestre qui, portant corpus Domini, avoit une calotte; il s'approcha de luy et, au lieu de se mettre à genoux, il luy jeta sa calotte dans la boüe, et luy dit : « qu'il estoit bien insolent de se couvrir en presence de son createur. » Le peuple s'esmut, et sans quelques personnes de consideration qui le firent sauver, on l'eust lapidé.
En une desbauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'huy le mareschal d'Aumont, qui luy rompit une bouteille sur la teste, et luy donna mille coups de pié. Des Barreaux le jour mesme pria Bardouville, son amy, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de faire un appel à Villequier. Bardouville, qui connoissoit le pelerin, luy promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.
Il pouvoit avoir trente-cinq ans (1642) quand il fit partie avec un nommé Picot, et autres qui leur ressembloient, d'aller escumer toutes les delices de la France; c'est-à-dire de se rendre en chaque lieu, dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent en passant, appella des Barreaux le nouveau Bacchus. Ils passerent à Montauban, et dans le temple de ceux de la Religion ils se mirent, un jour de presche, à chanter des chansons à boire au lieu de pseaumes. Ils ne pouvoient pas estre ivres, car c'estoit à huict heures du matin. Sans un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jetter par les fenestres. Il a continué ces sortes de voyage assez longtemps.
A un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que partout ailleurs. Aux piez d'une dame, il disoit tout haut tout ce qui luy venoit dans l'esprit : il dit d'une fort grande fille que c'estoit la reyne Esther, et qu'il l'avoit veûe mille fois en des pieces de tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla oster la perruque à un valet de chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le beau, se sentit si outragé de cet affront, qu’un quart d'heure après, ayant ouvert une porte couverte de la tapisserie, qui estoit justement derrière des Barreaux, il luy donna cinq ou six grands coups de baston, dont un le blessa à la teste, et puis se sauva, sans que personne le pust attraper, car il tira la porte sur luy. Le coup fut dangereux, et il pensa estre trepané.
L'esté suivant, il fut en grand danger d'estre assommé par des paysans en Touraine. Il estoit allé voir un de ses amys à la campagne, chez lequel il vint coucher deux Cordelliers. Il dit au maistre du logis qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons peres; il n'eut pas grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux dirent qu’ils ne logeroient point sous mesme toit que ce diable-là, et s'en allerent cnercher giste chez le Curé. Les villageois en eurent le vent, et cette nuict-là, par malheur pour des Barreaux, les vignes ayant esté gelées, ils crurent que c'estoit ce meschant homme qui en estoit la cause, et se mirent à l'assieger dans la maison de leur seigneur mesme; ils s'y opiniastrerent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le galant homme, qu'ils poursuivirent assez longtemps.
II y a plus de douze ans qu'il est si descheû, que la pluspart du temps il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et c'est rarement qu'il fait quelque impromptu suportable. Il joüe, il yvroigne, mange si salement qu'on l'a veû cracher dans un plat, afin qu'on luy laissast manger tout seul ce qu'il y avoit; se fait vomir pour remanger tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit le bigot à sa maladie que pour ne pas perdre quatre mille livres de rente qu'il esperoit de sa mere. Cette femme estant morte, les beaux-freres de des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et de luy donner seulement une pension, afin qu'il ne se pust ruiner entierement.
Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles (c'est une terre), qui mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des nepveux de la religion qu'il avoit, de sorte que des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas grand chose. Il en fut fort en colere, et disoit à ses sceurs : « Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est damné; mais moy, je ne le sçaurois croire. » De ce qu'il en eut pourtant, il en achepta un benefice et ne s'en cachoit point.
Bien loing de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a : Et, par ma raison, je butte / A devenir beste brute.
Il presche l'atheisme partout. où il se trouve, et une fois il fut à Saint-Cloud chez la du Ryer passer la sepmaine sainte, avec Miton, grand joüeur, Potel le conseiller au Chastelet, Raincys, Moreau et Picot, « pour faire, » disoit-il, « leur carnaval. »
Picot mourut à peu près comme il avoit vescu : il tomba malade dans un village; il fit venir le Curé, et luy dit qu'il ne vouloit point qu'on le tourmentast et qu'on luy criaillast aux oreilles, comme on fait à la pluspart des agonisans : le Curé en usa bien, et il luy donna par son testament trois cens livres; mais comme il vit que le Curé, le croyant expedié ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on a de coustume, il le tira par le bras et luy dit : « Sçachez, galant homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste encore assez de vie pour revoquer la donation. » Cela rendit le Curé plus sage, et l'Abbé expira en repos.
Pour des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il a bien fait le fat en mourant, comme il le faisoit quand il estoit malade.