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LA GRÈCE ANTIQUE
DANS L’ŒUVRE DE MARC CHAGALL

par Odette Touchefeu

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Marc Chagall, né en Russie en 1887, est mort en France en 1985 à 98 ans. Il a vécu en Russie, en France, en Amérique et, en 1950, il s'est installé définitivement en Provence. Il a toujours beaucoup voyagé, beaucoup travaillé.

Le nom de Chagall évoque peut-être d'abord des tableaux. Mais rien de ce qui était jeux de couleurs ne lui était étranger : aux tableaux, aux grandes peintures murales se sont ajoutés des décors et des costumes de théâtre, des vitraux pour Jérusalem, pour des cathédrales, pour l'Art Institute de Chicago ; on lui doit le décor des bâtiments de l'O.N.U. à New-York ; Malraux lui a commandé le décor du plafond de l'Opéra de Paris; citons encore des tapisseries, des mosaïques, des terres cuites, des lithographies.

On ne peut guère résumer cette œuvre très personnelle, colorée, poétique, d'un artiste qui ne se laisse pas enfermer dans les définitions de “cubiste” ou de “surréaliste”, même si Guillaume Apollinaire, le premier, a imaginé le mot "surréel" pour désigner le monde de Chagall.

Quand on pense à l'œuvre de Chagall, on pense à des villages russes, à des écuyères de cirque, à des chevaux paisibles, des coqs rougeoyants, des amoureux enlacés. On pense aussi bien sûr au Message biblique, sa grande œuvre pour laquelle la ville de Nice a construit le Musée national du Message biblique Marc Chagall, inauguré en 1973, qui était le premier musée national consacré, en France, à un artiste encore en vie.

Mais la Grèce de Marc Chagall, ce ne sont pas des paysages, ce ne sont pas des écuyères de cirque, ni des coqs rougeoyants. C'est, d’une part, la lecture originale qu’il a faite de textes anciens que des éditeurs lui ont demandé d'illustrer et, d’autre part, une magnifique mosaïque mettant en scène l'Odyssée d'Homère.

L’ALBUM DE LITHOGRAPHIES SUR “DAPHNIS ET CHLOE” (1961)

Daphnis TitreChagall avait 65 ans lorsqu'il partit, à la demande des éditeurs, à la recherche de la Grèce ancienne. L'idée ne venait pas de lui, mais de l'éditeur Terriade qui lui proposa d'illustrer par des lithographies originales une œuvre de Longus, Les amours pastorales de Daphnis et Chloé, dans la traduction de Paul-Louis Courier. Pour répondre à cette demande, Chagall, très impressionné à l'idée de traiter ce sujet, est allé deux fois en Grèce. Puis il a fait des études préparatoires avec des gouaches ou des pastels. L'ouvrage est sorti en 1961, composé de 46 lithographies originales; il n'a été tiré qu'à 250 exemplaires, plus 20 hors-commerce, ce qui explique que ce soit là un aspect relativement peu connu de son œuvre.

L’histoire de Daphnis et Chloé avait de quoi enchanter Chagall. Deux bergers, dans l'île de Lesbos, découvrent chacun, à deux ans d'intervalle, un bébé abandonné et nourri par un animal : Daphnis un garçon et Chloé une fille. Chaque berger, touché par le dévouement de l'animal, apporte le bébé à sa femme pour qu'elle le nourrisse comme son propre fils ou sa propre fille.

Une première lithographie montre les deux enfants élevés dans un monde rustique et simple, dont Chagall suggère la sérénité par une grande délicatesse de teintes, en particulier des bleus très doux. Les deux bébés sont protégés par les nymphes (que Chagall traite un peu à la manière des Trois Grâces) et par un petit dieu tout puissant, l'Amour (auquel il donne la silhouette d’une sorte d'"ange gardien"). En effet, le texte dit que les deux pères adoptifs, une nuit, ont eu le même rêve : ils crurent voir les nymphes honorées dans la grotte où ils avaient trouvé les enfants; et celles-ci confiaient Daphnis et Chloé à un petit garçon très remuant et très beau, avec des ailes aux épaules et portant flèches et arc; ce petit garçon les toucha tous deux d'une même flèche et leur dit de paître désormais ensemble, lui des chèvres, elle des brebis. Les silhouettes de Chagall sont cernées d'un trait noir. Elles peuvent être entières ou, comme c’est le cas pour les trois Nymphes, émerger seulement d'une sorte de fond indistinct. L'espace est construit par des couleurs plus que par des lignes, sauf une ligne verticale qui joint la terre au ciel.

Les deux enfants vont donc grandir. Ils gardent ensemble les troupeaux, découvrent la vie simple de la nature, le rythme des saisons. Une autre lithographie s’intitule Printemps au pré ; mais il ne faut y chercher ni réalisme, ni pré vert. Pour Chagall, pour ce peintre qui le premier a introduit la métaphore dans la peinture, celle-ci est d'abord un état d'âme. Dans un espace ouvert, pas vraiment structuré, avec quand même un haut et un bas, les yeux se portent d'abord sur un visage de femme, blanc, vu de face, encadré par une chevelure que répète le mouvement circulaire d'un bras levé en arrondi au-dessus de la tête; un collier; deux seins; et, lui étant opposée dans l’autre sens, une tête masculine, avec des cheveux bleus. A droite, un grand quadrupède vert; vers le centre, un autre quadrupède plus petit, jaune, qui semble s'appliquer à répéter l'attitude du plus grand. Et puis le regard se laisse conduire par un mouvement circulaire qui se déroule en arc-en-ciel au dessus d'un sol vallonné, d'un rouge intense, plus sombre que le rouge de la partie supérieure, ce qui crée une impression d'espace, et surtout un mouvement circulaire bien en accord avec l'idée d'un retour régulier des saisons, idée à laquelle on n'échappe pas quand on lit la nouvelle de Longus. Et un bouquet de fleurs nous dit que c’est bien le printemps, ce qui nous ramène au texte de Longus : “C'était le début du printemps, et toutes sortes de fleurs s'épanouissaient, celles des bois, celles des prés, et toutes celles des montagnes; déjà c'était le bourdonnement des abeilles, le chant des oiseaux résonnait ; les agneaux qui venaient de naître gambadaient; […] les deux enfants eux-mêmes, tendres et jeunes, imitaient ce qu'ils entendaient, et ce qu'ils voyaient; entendant les oiseaux chanter, ils chantaient, voyant les agneaux gambader, ils bondissaient légèrement" (I,9). Ce que veut montrer Longus dans ce texte, c'est l'apprentissage de la vie, de la joie et de l'allégresse par l'imitation spontanée des spectacles offerts par la nature. Le tableau de Chagall, lui, ne montre pas vraiment les deux enfants, mais un être féminin et un être masculin; et on ne les voit ni bondir ni chanter; mais l'idée de l'imitation, elle est dans la façon dont le petit quadrupède imite son aîné et répète exactement, naïvement, ses gestes.

Vient ensuite la lithographie A midi, l'été, avec ses tons très chauds. Daphnis et Chloé ont grandi ; ils s'aiment, mais ils ne le savent pas encore. Ils sont toujours ensemble, très chastement; il ne comprennent pas très bien ce qui leur arrive et c'est avec une sincérité, une naïveté totale qu'il découvrent peu à peu que le sentiment qui les pousse l'un vers l'autre c'est l'amour. Et lorsque, délicatement, Daphnis offre une pomme à Chloé, il lui dit : “Ce prix qu’Aphrodite a reçu pour sa beauté, je te le donne, moi, comme trophée de victoire. Vous avez toutes deux des juges semblables; celui d’Aphrodite était un berger, et moi je suis chevrier” (III,34). Chagall, au-delà de l’offrande de la pomme par Pâris, pensa sans doute qu’il était en train d'inverser le thème de l'offrande de la pomme par Eve à Adam. D’où ce petit personnage de la lithographie, sans doute encore une fois l'Amour, mais traité comme un Christ en croix, sorte de confusion des genres très chagaliennne qui enrichit beaucoup la lecture.

Une autre lithographie évoque le jour où, au bord d’une source, alors qu’elle regardait Daphnis, Chloé le trouva beau. Daphnis est nu, à côté de la jeune fille habillée, mais sans rien de choquant. D’ailleurs, s'il en était besoin, l’esquisse d'un temple rappelle que cette scène se déroule sous le regard des dieux, en tout bien tout honneur.

Comme cela se devait dans la littérature romanesque du IIe siècle, il faut bien quelques coups de tonnerre dans ce ciel sans nuages. Le lieu commun de ces romans, c'est l'enlèvement par des pirates soit de la jeune fille, soit du jeune homme, soit de l'un et de l'autre. Dans la lithographie correspondante, la tonalité chromatique, la disposition des lignes changent; les couleurs sont plus sombres, plus heurtées; les personnages sont disposés dans une confusion totale; la composition éclate en étoile autour de la longue silhouette d’une Chloé alanguie, évanouie peut-être, enlevée par des petits hommes bleus dont on ne sait ce qu'ils vont faire de leur proie.

Mais tout va s'arranger; et l'histoire se termine par une double reconnaissance : les parents de Daphnis, reconnaissent leur fils, ceux de Chloé aussi. Ils avaient autrefois abandonné leur enfant peu après la naissance, avec des offrandes funèbres pour accompagner la mort inévitable de deux bébés; mais ces offrandes vont servir de signes de reconnaissance et une lithographie montre Daphnis et Chloé réunis. Daphnis, représenté par un longue silhouette blanche, a retrouvé ses parents. Tout le monde, dans l'harmonie générale, est réuni autour d'une table couverte de vaisselle (on peut difficilement ne pas penser à une Cène). Cette table, qui réunit, dit la concorde du festin : Daphnis et Chloé pourront se marier, sans mésalliance, sans conflit familial.

Sur chacune de ces lithographie, on compte entre 20 et 25 couleurs différentes; chaque couleur imposant la préparation d’une planche particulière, c’est plus de 1000 planches que Chagall a dû graver pour les 46 lithographies de la série de Daphnis et Chloé.

En regard de chaque lithographie figure la traduction d’un passage de Longus; mais jamais le tableau n'est une illustration terme à terme de la séquence choisie. Chagall est un illustrateur, mais indépendant et original, qui donne sa propre lecture de l’œuvre grecque. Et c'est sa lecture à lui que nous trouvons. Par exemple, ayant choisi d’illustrer le passage suivant : "Cet été-là, il y eut aussi une foule de prétendants autour de Chloé, et beaucoup venaient souvent chez Dryas pour la demander en mariage; les uns apportaient quelques présents, les autres faisaient des promesses magnifiques, s'ils obtenaient Chloé" (III,25), Chagall ne montre qu’une jeune fille rêveuse, pensant sans doute à son mariage, mais sans la foule des prétendants.

Même si les gravures de Chagall n’illustrent pas le texte terme à terme, l'esprit des deux œuvres est remarquablement proche. D’ailleurs Longus, par un artifice littéraire, n’introduit-il pas son récit en supposant qu’il a découvert l’histoire de Daphnis et Chloé peinte sur un tableau découvert à Lesbos ? "C'était un tableau peint,qui contait une histoire d'amour. Le bois sans doute était beau; il y avait beaucoup d'arbres, de fleurs, d'eau courante; une seule source donnait à tout la vie, aux fleurs et aux arbres; […] Il y avait, sur cette image, des femmes en train de donner le jour à des enfants, d'autres emmaillotant des nourrisons, des petits enfants exposés, des animaux qui les nourrissaient, des bergers qui les recueillaient, des jeunes gens échangeant des serments…". [note 1]

L’ALBUM DE LITHOGRAPHIES “SUR LA TERRE DES DIEUX” (1967)

Terre des DieuxDans un album de 12 lithographies, paru en 1967, tiré à 120 exemplaires, avec le titre Sur la terre des dieux, Chagall a illustré des passages d'Eschyle ("Près des eaux d'Aulis blanche de remous quand les voiles cargées, les soutes vides firent gronder la rumeur des soldats") [note 2], d'Aristophane, de Mimnerme, de Théocrite, de Sappho, de Longus, d’Anacréon ("A la femme, qu'est-il resté, que reçut-elle ? la beauté; sa beauté c'est son armure fidèle, ses javelots, son bouclier, la flamme dévorante et le feu du guerrier, tout doit lui céder; elle est belle").

Ce sont des textes grecs authentiques, qui ont été lus, interprétés, ressentis par Chagall. C'est sa propre lecture que nous trouvons là, sa propre émotion. Un accord serein s’est établi entre sa propre magie des couleurs et l'intensité des couleurs dans le paysage grec. Mais la Grèce antique n'est présente ni dans les paysages, ni dans les monuments (à la rigueur, de temps en temps, un temple est là pour nous rappeler que nous sommes en Grèce). Ce qui compte surtout, c'est la sensibilité de Chagall, dans laquelle seulement il a trouvé son inspiration. Son langage pictural est constitué avec le vocabulaire de son propre répertoire iconographique, sans référence à des images de l’Antiquité grecque.

LA MOSAÏQUE DE L’ODYSSÉE À NICE

En 1965, le doyen de la faculté de droit et sciences économiques de Nice sollicita de Chagall une œuvre pour le grand hall de la faculté. Après plusieurs mois de recherches, Chagall, qui venait de terminer le "Message biblique", décida d'offrir aux étudiants niçois une grande mosaïque [note 3] sur le thème d’Ulysse.

Dès le VIIe s. av. J.-C., les artistes grecs ont illustré le texte d'Homère, ont raconté à leur manière les aventures d'Ulysse : sa rencontre dans l'île des Cyclopes avec le géant Polyphème (auquel il ne peut échapper qu'en enfonçant un pieu brûlant dans son œil unique); ou ses démêlés avec Circé l'enchanteresse qui, sous le prétexte d'offrir une boisson d'hospitalité, transforme ses compagnons en petits cochons; ou l’aventure des sirènes… Toutes ces aventures ont été très représentées dans l'imagerie populaire sur les vases peints. [note 4]

Au centre de la composition de Chagall se dresse la longue silhouette d'Ulysse debout qui semble évoquer toutes les aventures qu'il a vécues et qui se déroulent autour de lui. Ulysse est représenté à la fois comme l'énonciateur du récit et, à plusieurs reprises, comme l’acteur de scènes encerclées chacune dans une sorte de mandorle ovale. On part, en haut, d'une scène qui représente le banquet des dieux, au cours duquel va se décider le retour d'Ulysse; et le récit se termine en bas à droite par une scène qui n'est pas homérique : la mort d'Ulysse en présence de son père Laerte, de son fils et de Pénélope. Ainsi, pour Chagall, le message d'Ulysse c'est d'être allé jusqu'au bout de son chemin d'homme, jusqu’à la mort, la relève étant prête avec le petit Télémaque qui va prendre la suite de son père.

Chagall a évoqué dans sa composition un Ulysse protégé par les femmes, par Calypso qui acceptera de le laisser partir, triste et songeur, par Nausicaa qui l’accueille, par une Athéna casquée qui veille sur lui maternellement. Dans un mouvement opposé mais tout à fait comparable, la mosaïque de l'Odyssée se termine par les retrouvailles avec Pénélope, en présence qu'une Athéna maternelle (scène du Lit nuptial).

Contrairement à ce qu’on a pu voir dans les lithographies, Chagall a pris, pour cette mosaïque, une partie de son inspiration dans la documentation iconographique qu’on lui avait fournie. Plusieurs exemples peuvent le montrer :

  • La grande figure d'Ulysse debout, les yeux fermés, le bras droit levé au-dessus de la tête, vient indubitablement d’un Dionysos figurant sur un cratère en bronze doré du IV° s. av. J.-C. qui a été trouvé en 1962.
  • On trouve sur le dessin d’une pièce antique maintenant perdue l’idée d’un personnage avec un long cou et une tête de cygne, dont Chagall a fait un des compagnons d’Ulysse métamorphosé par Circé.
  • La Pénélope pensive et affligée sur une esquisse préparatoire de Chagall reproduit la Pénélope classique telle qu’on la voit sur une terre cuite romaine.
  • Dans la scène de la rencontre entre Ulysse et Pénélope, Chagall a assis Ulysse sur une sorte de tambour de colonne, son épouse étant debout près de lui; c’est la transposition d’une célèbre peinture de Pompéi qui représente la même scène (et Chagall a même conservé le visage de la petite servante qui épie la scène).
  • Ulysse malheureux dans l’île de Calypso et regardant la mer rappelle une gemme romaine qui avait été publiée dans un livre que Chagall a pu connaître.
  • Sur un dessin préparatoire, Polyphème tient dans ses mains un compagnon d'Ulysse qu'il s’apprête à dévorer tout cru, tandis qu'Ulysse lui présente timidement une coupe; Chagall se référait à une statuette de bronze de 8 cm de cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale où l’on voit Polyphème tenant un Grec pantelant.
  • Dans la mosaïque de Chagall, un oiseau éborgne un visage monstrueux, de face, bouche ouverte, dents immenses, langue tirée, visage qui rappelle à l’évidence les nombreuses Gorgones de l’art antique.

Avec cette composition sur l’Odyssée, Chagall a voulu faire l'équivalent du “Message biblique”, offrant aux étudiants niçois un message d’intelligence, d’amitié et de sensibilité.

NOTES :

1— Chagall n'avait pas encore mis au point ce travail (qui parut en 1961) lorsque, en 1958, il reçut la commande d'un décor et des costumes pour un ballet à l’opéra de Paris sur la symphonie chorégraphique de Ravel Daphnis et Chloé.

2— Ευτ′ απλοια κεναγγει βαρυνοντ′ Αχαιικος λεως, Καλκιδος περαν εχων παλιρροχθοις εν Αυλιδος τοποις (Agamemnon, 188−191).

3— Mosaïque de 3 x 11 m, composée de 20 000 tessères de pierre, marbre, or, émaux, verre coloré, etc.

4— Si les aventures d'Ulysse ont été représentés à toutes les époques, c'est sans doute parce que Ulysse représente la condition humaine, parce que Ulysse n'oublie jamais qu'il est un homme, même quand des déesses deviennent amoureuses de lui, même lorsque Calypso lui propose l'immortalité. S’il avait accepté, plus personne n'aurait entendu parler de lui, il serait resté caché (Calypso vient de καλυπτειν) et aurait perdu son statut de héros. Même protégé par Athéna, c'est son intelligence, sa μητις, sa volonté d'assumer la condition humaine qui fait sa force.