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Samedi 28 mai 2011

Autour de la forêt

de Fontainebleau

Excursions littéraires

 

Cette promenade littéraire autour de la Forêt de Fontainebleau a été préparée et conduite par Jean Nivet, avec la participation de plusieurs membres du Bureau.

Le premier arrêt a eu lieu devant la grille du château d’AUGERVILLE-LA-RIVIÈRE (l’accès au parc nous ayant été refusé par les propriétaires actuels, exploitants d’un golf-hôtel, bien plus intéressés par les exploits de Tiger Wood que par l’Histoire de France). Ce domaine qui appartint au XVe siècle à Jacques Cœur et où séjourna en 1651 le Grand Condé, fut acheté en 1825 par l’avocat Pierre-Antoine Berryer, le défenseur du Maréchal Ney et de Cambronne et qui resta pendant quarante ans le principal représentant du légitimisme parlementaire. Après le coup d’état de 1851, il se retira à Augerville et il en fit un rendez-vous de l’esprit et de l’amitié. Jean Nivet nous conta l’agréable vie de château à cette époque : outre le plaisir des rencontres, des promenades dans le parc aménagé le long du cours de l’Essonne, des concerts et des représentations théâtrales, les invités étaient magnifiquement traités, grâce à l’émérite cuisinière Célestine. Il évoqua quelques illustres visiteurs comme Chateaubriand, Liszt, Dumas fils, Musset, Delacroix qui note dans son Journal ses différents séjours de 1854 à 1862 et ne tarit pas d’éloges sur le château, "plein de vieilles choses" et qui donne "une impression délicieuse comme celle d’une vieille maison de campagne". C’est à Augerville que Berryer mourut le 29 novembre 1868 ; ses obsèques rassemblèrent une foule immense où les plus grands noms de l’aristocratie se mêlèrent à des républicains comme Jules Grévy, alors tout jeune député du Jura.

L’étape suivante nous a conduit au charmant village de BARBIZON que nous associons toujours aux sites classés de la forêt de Fontainebleau ainsi qu’à une école de peinture. En réalité, nous apprit André Lingois, ce terme n’apparut qu’à la fin du XIXe siècle sous la plume d’un historien anglais ; une légende veut qu’un peintre anonyme interrogé sur ses titres aurait répondu qu’il venait "non de l’école des Beaux-Arts, mais de l’école des beaux arbres de Barbizon" (sic!). C’est à partir de 1830-1835 que de jeunes peintres comme Corot, Diaz de la Pena, Théodore Rousseau, et, un peu plus tard, Jean-François Millet, Harpignies, Daubigny ou d’autres moins connus comme Coignet, Dupré, Guillemin, Charles Jaques ou Manceau (qui fut secrétaire de George Sand) fréquentèrent ce lieu, à vrai dire concurrencé par le village voisin de Marlotte, qui offrait deux auberges. A Barbizon, une seule adresse : "l’auberge du Père Ganne", immortalisée par les frères Goncourt, dans leur Journal et surtout dans Manette Salomon (1867). Ce fut donc là le point de ralliement des budistes, curieux de retrouver le fameux "vide-bouteilles" (pieusement reconstitué par la municipalité et restauré en 1990), la salle du bas, à la fois boutique, cuisine, chambre à coucher, la salle dite "des officiers" avec table d’hôte et cheminée au manteau décoré par Diaz et Gérôme, les chambres étroites de l’étage, témoins rustiques qui gardent "l’ombre ou le souvenir de ceux qui ont vécu là, écrit d’un bout de pinceau, avec un reste d’étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces tableaux qui se cognent, paysages, moutons, sous-bois, chevaux, chasses, natures mortes…"

Un détour s’imposait pour contempler la forêt qui inspira tous ces artistes : sur la route d’Arbonne, dans la clairière de LA FEUILLARDIÈRE, parsemée de rochers gréseux, il y eut un arrêt à la fois géographique et littéraire. On y a lu un texte de Gérard Lauvergeon (empêché ce jour-là) qui rappelait l’origine du sol : une formation tertiaire de sables intercalée entre les calcaires de Beauce et de Brie qui a évolué en formant des blocs de grès différents suivant l’érosion et qui ont donné des amas de rochers spectaculaires comme aux gorges de Franchard. L’infertilité de ce sol et le fait que la forêt a été dès le XIIe siècle un lieu de chasse royale l’ont protégée au point que les peintres de Barbizon y ont vu une nature à l’état sauvage. Actuellement, l’ONF poursuit ce travail de protection en améliorant les boisements et en interdisant certains secteurs en vue de la régénération des plantations. Ce qui a été corroboré par un participant, M. Pierre Bonnaire, ancien responsable régional de l’ONF et actuel président de la SAFO (Société des Amis de la Forêt d’Orléans) qui nous a parlé de la gestion moderne du patrimoine forestier. La littérature n’a pas été en reste et le public a apprécié un florilège qui allait de Senancour (un extrait d’Oberman (1804) à André Billy (auteur de Les beaux jours de Barbizon,1947) lequel, aux gorges d’Apremont, se croit dans les Rocheuses!) en passant par l’incontournable duo : George Sand / Alfred de Musset, dont le beau poème Souvenir est encore dans toutes les mémoires.

Bien que l’endroit fût propice à un pique-nique champêtre, nous nous sommes dirigés vers Noisy-sur-Ecole, exactement à l’Auberge d’Auvers-Galant (avec jeu de mots d’une part et jolie table de l’autre).

L’après-midi a été consacré en première partie à Jean Cocteau et à la visite de sa maison à MILLY-LA-FORÊT. Le poète avait acheté en 1947, d’abord en indivision avec Jean Marais, la "Maison du Gouverneur", une belle demeure de style Louis XIII, "avec son porche, son allure de presbytère, ses douves, son jardin de curé". Ce charme, ce sentiment de bonheur tout simple, le visiteur le ressent. Et paradoxalement, il le ressent aussi dans le bureau du premier étage, tapissé de tissus léopard, dans un bric-à-brac "hétéroclite et théâtral". Chacun a flâné, à son rythme, dans les autres pièces, présentées comme un musée familier, où l’on voit sur les cimaises tous les amis que Cocteau a dessinés, d’Apollinaire à Eluard – parmi eux, un Max Jacob "cocasse et magnifique comme un rêve" – et tous les portraits qu’on a faits de lui, signés Modigliani, ou Man Ray, ou Andy Warhol, où l’on peut suivre sa vie, ses rencontres, notamment avec Stravinsky, Diaghilev, Picasso, ses créations théâtrales et cinématographiques. Oui, le "Prince frivole" a bien laissé une œuvre...

Notre pèlerinage à Milly aurait été incomplet si nous avions oublié de nous recueillir à la chapelle Saint-Blaise-des-Simples (enfin disons : nous recueillir… parmi la foule des fidèles). En 1960, Jean Cocteau a été invité à décorer de fresques la chapelle d’une ancienne léproserie. Il la décrit lui-même ainsi : "La chapelle des Simples, mot d’un double sens admirable, puisqu’il désigne la vertu des herbes qui guérissent et celle des malades qui croient". C’est là qu’il est inhumé, parmi la jusquiame, l’arnica, la gentiane et la renoncule et leurs hautes tiges "pareilles à des lances médiévales", ces simples qu’on retrouve au naturel dans le petit jardin de couvent qui entoure ce modeste oratoire, touchant de simplicité.

La fin d’après-midi nous a menés vers le château de COURANCES, tout proche de Milly, harmonieuse demeure que l’on découvre au fond d’une majestueuse allée de platanes. C’était au XVIe siècle un simple manoir ; il fut agrandi, remanié et embelli au cours des XVIIe et XVIIIe siècle, ainsi que son parc et ses "jardins d’eau" constituant un cadre incomparable. Jean Nivet nous en a fait l’historique et insisté sur son sauvetage. En effet, au milieu du XIXe siècle, il n’était qu’une ruine (on en a un témoignage dans le roman d’Anatole France Le crime de Sylvestre Bonnard qui décrit le délabrement total du château de "Lusance" dont le modèle ne fait aucun doute). Le riche baron de Haber le sauva en 1872 et lui ajouta le fameux escalier en fer à cheval, copie de Fontainebleau. Au début du XXe siècle, Courances inspira Alfred Jarry qui venait à bicyclette de son "phalanstère" de Corbeil admirer une machine électrique alimentée par les eaux vives du parc, ce qui lui a donné l’idée d’une machine capable de produire… du désir amoureux, point de départ de son roman le Surmâle. Nous avons jeté un regard sur les ferronneries acérées de la grille du château où vient s’empaler le héros de Jarry, mais, étant donné la chaleur estivale, nous avons préféré une promenade sous les frondaisons en admirant jardins et pièces d’eau dessinées par un admirateur de Le Nôtre.

Le chemin du retour, remontant les siècles, nous a ramené au XVIe siècle, aux guerres de Religion et à cette grande figure de Michel de l’Hopital, évoqué d’abord en passant près du Vignay, son "Tibur", dont il ne reste qu’une inscription, puis devant le château de Bellébat, propriété de son gendre, pour nous recueillir devant son remarquable monument funéraire dans une chapelle de la petite église rurale de CHAMPMOTTEUX, qui pourrait être dédiée, elle aussi, à saint Blaise.

A.L.