Logo Budé Orléans
Association orléanaise Guillaume-Budé  

Conférences données

en 2014 et 2015

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES


[356] Jeudi 23 janvier 2014
Claude Simon dans son siècle
par Cécile Yapaudjian-Labat, professeur à l’IUFM d’Orléans

Ce jeudi 23 janvier, la section orléanaise de l’Association G. Budé avait tenu à honorer la mémoire d’un écrivain important, disparu depuis bientôt dix ans. Claude Simon, malgré la récompense du Prix Nobel de littérature en 1985, n’a pas trouvé son public, car il souffre encore de la réputation d’ésotérisme attribuée au Nouveau Roman, auquel on l’a rattaché par simplification. Il méritait donc une juste reconnaissance et l’on se devait de la confier à une spécialiste confirmée.

Mme Georgette Pastiaux - une familière de notre groupe budiste qui a enseigné les lettres au lycée Jean Zay d’Orléans et fut aussi chercheur à l’Institut National de la Recherche Pédagogique à Paris - a présenté la conférencière qu’elle connaît de longue date en tant que membre de “l’Association des Lecteurs de Claude Simon”.

Cécile Yapaudjian-Labat, agrégée de lettres modernes, docteur ès lettres, a publié en 2010 une thèse sous le titre: Écriture, deuil & mélancolie: les derniers textes de Samuel Beckett, Robert Pinget & Claude Simon. À propos de ce dernier, auquel elle s’est particulièrement attachée, elle a cherché à corriger l’image d’un écrivain hermétique et purement formel dont on l’affuble, en soulignant les qualités d’observateur lucide de son époque ainsi que sa recherche méticuleuse d’une écriture originale qui brise le rythme linéaire de la narration tout en restituant “la dimension sensorielle” de la réalité.

Cécile Yapaudjian-Labat a d’emblée mis en lumière les éléments autobiographiques - plus ou moins apparents - dans l’œuvre de Claude Simon. “Tous mes romans, écrit-il en 1990, sont à base de mon vécu”. Ainsi dans L’acacia, il fait part de son appartenance à sa double ascendance, avec d’un côté le père athée, né d’un paysan jurassien, de l’autre la mère, bourgeoise ultra-catholique, issue d’une famille de riches propriétaires fonciers des Pyrénées orientales, deux lignées très dissemblables en apparence, mais unies par l’amour de la terre et du travail de la terre. Claude Simon suivra leur exemple: il s’installera en I945 dans le Roussillon, cultivant son domaine et publiant sa première œuvre (Le Tricheur), se disant lui-même, comme Lamartine, “à la fois vigneron et écrivain”. À vrai dire, il avait été tenté très jeune par la peinture. Il a d’ailleurs laissé une œuvre de peintre (et aussi de photographe) fort estimable, dont on trouve de nombreuses traces littéraires dans les romans qui illustrent son second thème majeur et obsessionnel : la guerre. Il en fera une première expérience dès 1932 à Barcelone, au milieu des républicains espagnols, ce qui constituera la trame de son 6e roman Palace (1962). L’ouvrage précédent La route des Flandres (1960) s’est nourri de sa vie de brigadier au 31e dragons, de ses souvenirs de la bataille des Ardennes de mai 40 et de la débâcle dans la boue où se débat son héros, le capitaine de Reixach. On retrouve cet épisode dans Les Géorgiques (1981) où Claude Simon, cavalier en déroute, joue son propre rôle, en parallèle avec deux personnages réels dans un autre espace-temps (à Barcelone en 1936, l’écrivain anglais George Orwell et en 1810 le général J.-P. Lacombe St Michel, ancêtre de Simon du côté maternel )

Afin de nous donner une vue d’ensemble de l’œuvre - abondante, puisque l’édition de la Pléiade compte plus de 25 ouvrages, notre guide a distingué quatre grandes périodes : la première va des débuts à la parution en 1957 de Le Vent, où se manifeste l’influence de Faulkner ; la 2° de 1958 ( Histoire) à 1967, période de recherche formelle et de refus des conventions romanesques, où il se rapproche du groupe d’écrivains autour de l’éditeur Jérôme Lindon et dont Nathalie Sarraute avec L’ère du soupçon a été pour un temps la théoricienne; la 3° commence avec La bataille de Pharsale (1969), dix années pendant lesquelles Simon privilégie le travail sur la langue, quitte à être jugé obscur, voire illisible ; au cours de la dernière étape, des Géorgiques au Tramway (2001) de la large fresque mêlant les époques au récit circonscrit et nourri des souvenirs d’enfance, la matière romanesque paraît se rétrécir au profit de l’autobiographie.

Cécile Yapaudjian-Labat a tenu ensuite à éclairer cette part intime que Claude Simon a révélé dans son œuvre et en premier son expérience des deuils. Une expérience présente tout au long de L’acacia où il rappelle la mort et la quête du père disparu au mois d’août 1914, tandis que la longue maladie de la mère constitue le cœur de la narration dans Le Tramway. Le deuil est pour lui en quelque sorte une “valeur familiale”. La mort rôde partout, indissociable de la guerre qui fait partie de son destin personnel, avec ses blessures comme l’humiliation de la défaite et la captivité. Mais la guerre est aussi pour lui “une réalité anthropologique” - autrement dit une création de l’homme ; elle se répète, toujours avec la même violence, comme un cataclysme naturel. Elle brouille tous les repères : pire, “elle remet en cause le statut de l’humain” ; les soldats sous la mitraille ne sont plus qu’une “masse informe et dérisoire.” Plus question d’honneur ni d’héroïsme ; les hommages aux morts sont qualifiés de “carnavalesque parodie”. D’autre part Claude Simon insiste sur la répétition cyclique du phénomène ; dans Les Géorgiques il met sur le même plan trois guerres, de l’époque napoléonienne à “la drôle de guerre” ; dans L’acacia, on passe sans cesse de 1914 à 1940 ou du père au fils ; dans Le Jardin des plantes, il montre le chaos de la dernière défaite et va même jusqu’à en accuser les responsables, politiques et militaires. Dans cette vision radicalement pessimiste du monde l’Histoire apparaît comme un monstre dévorateur anéantissant l’homme et ses valeurs, le réduisant même à un déchet, avec des images très dures, voire répugnantes.

Notre guide nous a alors invités à relire l’œuvre simonienne comme le constat d’une faillite de l’humanisme, au sens de la culture savante, des belles lettres avec leurs beaux modèles antiques, comme au sens plus large d’une philosophie érigeant la dignité de l’homme en valeur suprême. La réalité qui s’est imposée au cours du dernier conflit avec ses destructions - comme le bombardement de la bibliothèque de Leipzig a montré que la culture ne pouvait empêcher la dégradation de l’humain, qu’elle “n’était plus une garantie contre la barbarie”. Dans son Discours de Stockholm (10 décembre 1985), Claude Simon, reprenant la déclaration d’Adorno sur l’impossibilité d’écrire après la découverte des camps d’extermination, affirmait qu’ “Auschwitz est une rupture fondamentale de l’écriture, rendant tout discours humaniste simplement indécent”. En même temps il annonçait la proche disparition du roman traditionnel, de sa forme narrative linéaire ainsi que la mort définitive du modèle littéraire du XIXe, allant même jusqu’à considérer des ouvrages tels que La condition humaine ou Les Chemins de la liberté comme héritiers d’une “vision totalisante” et assimilés à des romans à thèse ou idéologiques. Cependant l’échec de l’humanisme ne doit pas entraîner pour autant le désintérêt pour l’Homme et même le plus humble, celui qui n’a plus la parole.

Dans une dernière partie Cécile Yapaudjian-Labat a défini le regard que l’écrivain Claude Simon pose sur son siècle, distinguant à vrai dire trois types de regard : celui d’abord qui enregistre le réel, un regard fragmenté traduisant la violence d’un monde “qui ne fait plus sens”, ensuite le regard créateur, qui redessine l’espace et le temps, pour tenter d’appréhender le monde, et en même temps un regard de peintre soucieux de rendre des formes ou des nuances fugaces, enfin le regard mélancolique, mais sans aucune nostalgie mièvre, un regard associé au désir, une sorte de pulsion difficile à contenir, traduisant un besoin de surmonter les angoisses et les bouleversements du siècle. Et de nous laisser l’image d’un Claude Simon façonné par les deuils et les événements de l’Histoire, adoptant une attitude critique devant la faillite des valeurs de la civilisation, dans un rapport ambigu avec le monde moderne qu’il transcende par l’écriture, comme dans cette scène emblématique du Jardin des Plantes où il décrit une femme en robe rose marchant dans les décombres du Berlin de 1945 avec une furieuse volonté de vivre…

[357] Mardi 11 février 2014
La France occupée pendant la Première Guerre mondiale
par Philippe Nivet, professeur à l’Université de Picardie.

Ce 11 février, la section orléanaise de l’Association Guillaume Budé accueille « un enfant de Budé » comme le présente le Président Malissard. En effet, Philippe Nivet, le conférencier du jour, est le fils de notre vice-président Jean Nivet et, dans les classes préparatoires du lycée Pothier, il a eu comme professeurs l’autre vice-présidente Geneviève Dadou et le secrétaire Gérard Lauvergeon. Normalien, agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine avec une thèse préparée sous la direction d’Antoine Prost sur le Conseil municipal de Paris de 1944 à 1977, Philippe Nivet est vice-président de l’Université de Picardie Jules Verne et, entre autres ouvrages, a fait paraître « La France occupée, 1914-1918 » en 2011 chez Armand Colin. C’est le thème choisi pour cette conférence, fondée sur les témoignages et les récits des habitants.

La mémoire de cette occupation par l’armée impériale allemande s’est estompée dans le reste du pays derrière l’Occupation de la Seconde Guerre mondiale. Elle a pourtant concerné 10 départements totalement (Ardennes) ou partiellement occupés (voir carte) après la stabilisation du front. Le livre d’Annette Becker « Oubliés de la Grande Guerre » paru en 1998 constitue l’ouvrage pionnier pour l’étude de ces populations. Les travaux se sont alors développés à partir d’une énorme masse documentaire. Documents institutionnels comme les débats des conseils municipaux, les renseignements du ministère de l’Intérieur, les interrogatoires des « rapatriés », bouches inutiles, renvoyés par les Allemands via la Suisse et arrivant par Annemasse ou Evian. Ecrits privés, enrichis par la grande collecte des Archives de France et qui restituent le vécu des habitants comme le Journal de Clémence Martin – Froment, « L’écrivain de Lubine » dans les Vosges ou celui, publié en 1997, du futur cardinal Yves Congar, alors enfant à Sedan. S’y ajoutent trois sources littéraires principales : Roland Dorgelès écrit « Le réveil des morts » en 1923, roman consacré à la reconstruction dans l’Aisne, Maxence Van der Mersch fait paraître en 1930 « Invasion 14 » où il évoque la vie dans un quartier de Roubaix, enfin Pierre Nord dans « Terre d’angoisse » de 1937 base son récit sur ses souvenirs d’adolescent pendant la guerre à Saint-Quentin.

S’appuyant sur ces témoignages et ces récits, Philippe Nivet explique que cette zone envahie, arrière–front allemand, est totalement coupée du reste de la France avec lequel la correspondance était interdite. D’où un sentiment d’isolement et de privation de nouvelles, notamment entre les soldats mobilisés et leur famille. Les communications de village à village nécessitent un laisser -passer et même les pigeons voyageurs de cette région colombophile ont été sacrifiés !

Toute cette zone fonctionne comme un territoire germanisé, ce qui rend la vie quotidienne difficile. L’importante présence allemande avec logement chez l’habitant, l’heure allemande imposée, le changement de nom des rues (à Vouziers, la rue Gambetta devient la Wilhelmstrasse), le culte protestant pratiqué dans les églises catholiques, les défilés et les concerts militaires, les portraits de l’empereur, les fêtes en son honneur, l’existence d’un journal allemand (La Gazette des Ardennes) alors que la presse locale est censurée, tout cela est dur à supporter. Il est interdit d’aider les prisonniers de guerre, Russes ou Roumains, exhibés pour manifester les succès militaires, de cacher des évadés. Geste de subordination, la population doit saluer les officiers.

L’économie est à la disposition des occupants qui mettent la zone en coupe réglée en réquisitionnant les matières premières, les machines dans les usines, la production agricole pour alimenter un marché allemand astreint au blocus. Dès la fin de 1914, les pénuries alimentaires se font sentir, entraînant des maladies de carence. Les Etats-Unis et l’Espagne apporteront une aide humanitaire relayée par les Pays-Bas en 1917. Bien que la Convention de La Haye interdise d’imposer aux populations une contribution à l’effort de guerre de l’ennemi, le travail forcé est monnaie courante pour les hommes comme pour les femmes et même les adolescents (les « brassards rouges »). Des otages sont pris en cas d’attentats et la mort ou la déportation vers des camps punissent les résistants.

Le comportement des habitants vis-à-vis de l’occupant est variable, allant aux deux extrêmes, de la collaboration (dénonciations) à la résistance active. Des réseaux recueillent des renseignements militaires destinés à l’armée française ou britannique, aident à passer les lignes (par les Pays-Bas) pour s’engager contre l’Allemagne. Certains sont dirigés par des femmes comme celui, dans l’agglomération lilloise, de Louise de Bettignies, arrêtée à Tournai et décédée en déportation. L’hostilité à l’occupant s’exprime aussi par le refus du salut aux officiers et, méthode originale, trois jeunes filles de Péronne s’habillent, le 14 juillet, l’une en rouge, l’autre en blanc, la troisième en bleu pour se promener ensemble.

D’autres positions sont plus nuancées. Dans son journal, Clémence Martin –Froment reconnaît de la qualité à certains ennemis et même la possibilité de tisser des liens de camaraderie avec eux. D’ailleurs les Allemands ont publié son œuvre en en expurgeant les passages où elle dit que son cœur est purement français et où elle exprime ses critiques à leur égard. D’où, à la libération, sa traduction devant une Cour d’Assises qui l’acquitte. Les relations amoureuses n’ont pas manqué comme le relatent Van der Mersch et Dorgelès.

La sortie de l’occupation s’est faite de manière individuelle grâce aux « rapatriements » qui se sont accélérés au cours de la guerre mais qui ont toujours suscité des réticences car les hommes ne pouvaient y participer et à cause de la crainte du pillage des maisons abandonnées.

La fin de la guerre déchaîne l’enthousiasme comme à Lille, accompagnée des violences à l’encontre des « collaborateurs », notamment des femmes qui ont été tondues pour avoir fréquenté des ennemis comme le rapporte Simenon à Fumay. Mais la République victorieuse, doutant du comportement des populations durant quatre ans, installe une sorte de reconstruction morale en surveillant la correspondance des Lillois, en valorisant les résistants par la construction de monuments (à Lille, ceux dédiés aux quatre du réseau Jacquet, à Louise de Bettignies, aux pigeons voyageurs), en punissant les coupables d’intelligence avec l’ennemi, traduits en Conseil de guerre, certains fusillés, d’autres incarcérés, libérés par les Allemands en 1940 !

Philippe Nivet conclut en soulignant que ces Français occupés ont connu une expérience de la guerre très différente de celle des autres. Leur vie a été plus rude, plus rude même que celle subie pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont eu l’impression d’avoir fait preuve d’un grand patriotisme et ont trouvé, après 1919, insupportables les soupçons de compromission et le manque de compréhension de leurs épreuves. D’où un mouvement régionaliste qui s’exprime dans la reconstruction en style flamand, notamment de Bailleul, pour affirmer l’originalité des gens du Nord.

Dans la salle, les questions et les témoignages viennent surtout de personnes originaires du Nord, intéressées par cette conférence qui a fait avec une grande compétence le tour de la question tout en ouvrant les pistes littéraires chères à Budé. Des précisions sont apportées sur les perspectives allemandes d’annexion, inexistantes pour le Nord mais possibles pour certaines villes de l’Est. De même pour l’existence de camps de déportés dans les Vosges.

[358] Mardi 18 mars 2014
De la Grèce antique à la Grèce moderne, ruptures et continuité de l’hellénisme
par Marie-Paule MASSON, professeur émérite à l’Université Paul-Valéry de Montpellier III

Le mardi 18 mars notre invitée était Marie-Paule MASSON professeur émérite à l’Université Paul-Valéry de Montpellier III à propos de : ”De la Grèce antique à la Grèce moderne Ruptures et continuité de l’hellénisme” “Entre M.-P. Masson et la Grèce", dit le Président Alain MALISSARD en présentant notre conférencière, "c’est une longue histoire". En effet, alors qu’elle est encore lycéenne, elle entreprend, avec les Éclaireurs de France, un long voyage de Lille à Salonique qui fait d’elle une philhellène pour toujours. Depuis elle ne cessera de se passionner pour le pays des dieux, pour sa culture, mais aussi pour la naissance de la nation grecque au XIXe, et en particulier à l’un de ses Pères fondateurs, Paul Calligas (1814- 1896) auquel elle a consacré sa thèse D’emblée M.-P. Masson nous a avertis des écueils de son propos: parler de l’hellénisme des origines lointaines à nos jours, c’est se risquer à des omissions ou des simplifications réductrices; de plus en parler aux Grecs contemporains, c’est aborder un problème politique entaché de relents de fascisme (le régime autoritaire le plus récent, celui des Colonels cultivait l’image mythique d’un peuple conquérant avec Alexandre pour emblème). De prime abord se pose la question de la continuité : entre la population d’origine indo-européenne occupant l’Hellade au XXe siècle avant notre ère et les Grecs du XXIe après J.C., y-a-t-il réellement similitude ? Cette question se pose de manière récurrente depuis la naissance de l’Etat grec, c’est-à-dire la proclamation de la Constitution d’Epidaure en 1822, à l’article 2 qui affirme que ”toutes les personnes nées en Grèce sont grecques”. Cette même constitution précisait qu’ “en attendant la publication de la (nouvelle) loi, les jugements seront rendus d’après les lois des ancêtres promulguées par les empereurs grecs de Byzance”. La croyance en une permanence d’une “entité” grecque d’une part, et de la similitude entre les époques brillantes de l’Antiquité et la période byzantine a été vite battue en brèche, remplacée par une “théorie de la dégénérescence”. Celle-ci a trouvé son interprète en la personne de Jakob Fallmerayer, historien autrichien (1790-1861), lequel affirmait que “pas une seule goutte du sang des disciples de Platon ne coulait dans les veines des Athéniens du XIXe” — ce qui n’a pas manqué de provoquer des réactions immédiates… et diverses, certaines donnant raison à Fallmerayer. On en a un écho dans le livre à succès de Nikos Dimou : Du malheur d’être grec (1re éd. 1975 traduit chez Payot en 2012) où l’auteur se plaint de l’hégémonie du passé antique qui conduit au refus de la modernité. M.-P. Masson, revenant à la première assemb!ée de 1822, évoque les hésitations des participants devant le choix du nom à donner à ce nouveau peuple — et dans quelle langue ? la “démotique” ou la “katharevousa” des puristes ? Elle a cité les noms d’Achéens (en référence à Homère), d’Hellènes (mais sa connotation religieuse est trop marquée), de “Romaïoi” (avec la forme populaire au singulier “Romios”). Et de passer en revue toutes les implications sous-entendues par ces termes, en s’arrêtant d’abord sur celui de “Graïkos”, lequel peut rappeler la mythologie (Graïkos était le fils de Pandore et de Zeus), mais peut avoir un sens dépréciatif (surtout son diminutif latin : graeculus : petit grec de rien du tout), puis sur celui d’ “hellénicité”, créé afin de se démarquer du cliché culturel et de son label antique. Les parlementaires de 1822 lui avaient préféré le mot grec“romiosini” que Lacarrière emprunte au poète Iannis Ritsos et qu’il traduit par “grécité”. Ce peuple à peine délivré du joug ottoman qui cherchait à se définir avait-il le droit d’exister en tant que nation ? Leurs représentants se sont interrogés sur le sens du mot nation, refusant le point de vue des Lumières du XVIIIe français (“un vouloir vivre ensemble avec des lois communes dans un espace donné”) comme celui des philosophes allemands qui font reposer la nation essentiellement sur le sol et la langue. Pour eux, il n’était pas question d’un sang commun venu du fond des âges (ce que les généticiens actuels contestent!), ni d’un territoire commun, étant donné que l’aire “géopolitique” a sans cesse varié avec même des périodes (dont la récente domination ottomane) où la Grèce n’existait plus. Pouvait-on parler d’état, alors qu’on ne trouve que les termes de tribu (“phulè), de “laos”, c’est-à-dire de peuple désorganisé par opposition au démos et à l’ethnos? Il y a eu alors un travail de recomposition de la continuité. Les juristes ont répertorié le droit coutumier; les linguistes ont retrouvé dans la toponymie les traces de la grécisé ; les historiens ont récrit une histoire idéologique qui assurait la pérennité de l’hellénisme. Mais il reste un problème de taille : la religion. La distance est grande apparemment entre l’époque homérique et le XIXe siècle ; on considère d’habitude qu’il y a eu surtout rupture lors du passage entre paganisme et christianisme ; or ce passage a été préparé par une évolution des mentalités — par le biais du néoplatonisme — , du sentiment religieux et des pratiques cultuelles. M.-P. Masson a détaillé, avec de nombreux exemples à l’appui, l’évolution de cette religion qui va du polythéisme au monothéisme en passant par l’étape de l’hénothéisme, au moment où s’est répandue l’influence des Juifs hellénisés d’Alexandrie, dont le célèbre Philon, influence relayée par les Apologistes. Parmi ceux-ci se distinguaient la figure de Justin le philosophe, ou Justin de Naplouse et celle de son disciple Tatien ; ces deux martyrs avaient l’ambition de réconcilier la pensée chrétienne et l’héritage antique, une ambition à laquelle le Concile de Nicée a mis fin en 325. La question de la langue, marque la plus évidente de cette continuité de l’hellénisme était à l’ordre du jour. Il n’y a pas de solution de continuité entre la langue des origines, vers le XVe siècle avant notre ère et celle du XXe. Le grec a pu être menacé au cours de son histoire, mais à chaque fois qu’il a été en danger, il a généré ses grammairiens et ses lexicographes, préconisant même le retour à l’atticisme du Ve siècle. Cela dit, le résultat a été une langue stable, canalisée, protégée. En 1830, la préoccupation de ses défenseurs a été la définition de la norme, suscitant la naissance d’un mouvement puriste qui perdure actuellement. En conclusion, M.-P. Masson, revenant sur l’idée de la continuité de l’hellénisme, assure que cette notion est sans cesse en danger et sans cesse reconstruite et qu’elle ne peut se passer d’éléments d’ordre moral, souvent sacralisés, c’est-à-dire la langue et la religion.

 

[359] Jeudi 10 avril 2014
Soigner les chevaux dans l’Antiquité
par Marie-Thérèse Cam, professeur de latin à l’Université de Bretagne occidentale

Mme Marie-Thérèse Cam, professeur de latin à l’Université de Bretagne occidentale, est venue présenter les travaux qu’elle mène depuis une douzaine d’années sur la médecine vétérinaire dans l’Antiquité et sur le texte du Digesta artis mulomedicinalis de Végèce qu’elle doit éditer prochainement dans la collection des Universités de France.

Pour illustrer le fait que le cheval tenait une grande place dans l’Antiquité, Mme Cam montre d’abord quelques images sur lesquelles sont représentés des chevaux de parade (dans une tombe étrusque de Tarquinies), des chevaux de course (dans une scène de cirque), des chevaux de guerre (protégés par une cataphracte à écailles), des chevaux dressés pour la chasse (dans une mosaïque trouvée dans l’Afrique romaine), des chevaux utilisés pour les travaux des champs, etc.

La médecine vétérinaire a fait l’objet d’une grande quantité d’ouvrages, en grec comme en latin, à partir du +Ier siècle. Mais beaucoup ne sont pas parvenus jusqu’à nous, beaucoup sont très lacunaires et, pour les autres, les manuscrits dont nous disposons sont peu nombreux, sans doute parce qu’ils ont été très utilisés par les propriétaires de chevaux (par exemple, on ne connaît que deux exemplaires de la Mulomedicina de Chiron).

La question des soins à apporter aux chevaux est abordée accessoirement dans des traités portant sur la chasse, l’agronomie, l’élevage et même l’architecture (lorsqu’elle s’intéresse à la partie de la ferme où sont les animaux). L’ouvrage le plus ancien consacré à l’art de soigner et d’entraîner les chevaux serait celui de Kikkuli (au XVe siècle avant notre ère). Mais c’est aux +IIe et +IIIe siècles qu’apparaissent des traités exclusivement consacrés aux maladies des bêtes. Le traité d’Eumelos ne nous est pas parvenu ; en revanche on possède des fragments d’Apsyrtos, un hippiatre contemporain de Gallien, qui a fait faire de grands progrès à la médecine vétérinaire en se servant des acquis de la médecine humaine. Vinrent ensuite plusieurs auteurs dont les textes, souvent fragmentaires, sont difficiles à dater ; parmi eux on retiendra le nom de Theomestos (au début du IVe siècle) et celui de Pelagonius.

Le traité le plus important pour nous est, à la fin du IVe siècle, celui de Végèce (Publius Flavius Vegetius Renatus) un haut fonctionnaire qui, une fois à la retraite, a rassemblé les éléments d’un traité sur l’art militaire, d’un traité sur les soins à donner aux bœufs (d’après Columelle) et d’un traité d’hippiatrie, pour lequel il a utilisé abondamment une source qu’on n’a pas pu identifier (peut-être Apsyrtos).

Végèce a voulu constituer une médecine animale en regard de la médecine humaine, ses traités étant particulièrement destinés à ceux qui avaient en charge bœufs ou chevaux. A une époque où les vétérinaires cherchaient surtout à s’enrichir en proposant des remèdes dont le prix atteignait parfois celui de l’animal à traiter, il a décrit un ensemble de potions faciles à préparer et pour un moindre coût. Les traitements qu’il propose sont soit empiriques (saignée, cautérisation…), soit plus sophistiqués et il arrive même que la magie y ait sa part (il était sans doute chrétien, ce que suggère son cognomen de Renatus, qui fait référence au baptême).

Son traité propose d’abord les moyens de soigner la morve sous-cutanée équine, laquelle se traduit par des abcès, des kystes. Pour cela, il propose d’utiliser des sétons, c’est-à-dire d’introduire dans l’abcès une brindille servant de drain afin d’évacuer les secrétions purulentes. Des arbrisseaux comme le garou ou le daphné étaient particulièrement recommandés pour cet usage. La morve étant reconnue alors comme transmissible, il préconise l’éloignement des bêtes contagieuses.

Végèce porte également attention au confort des chevaux. A la suite de Vitruve et de Columelle, il conseille de prévoir des écuries modérément éclairées et chauffées, orientées de telle sorte que les bêtes soient à l’abri du vent et de l’humidité. L’archéologie en a mis au jour quelques exemples, comme dans la villa gallo-romaine de Montmaurin, en Haute-Garonne. En revanche, les représentations de haras et d’écuries sont très rares : l’image de la villa de Pompeianus qui est donnée dans l’article « equitium » du Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio a été très embellie par rapport à la mosaïque réelle trouvée dans la province de Constantine et aujourd’hui détruite.

Dans les écuries des riches aristocrates, on se souciait surtout de la qualité du sol, fait soit de cailloux arrondis, soit de planches de bois dur, assemblées par tenons et mortaises (pontile), l’essentiel étant que les urines soient évacuées pour que les sabots restent bien au sec (la paille, à cette époque, n’est pas utilisée comme litière, mais uniquement pour l’alimentation). Végèce donne également des conseils judicieux quant à la position de la mangeoire (patena) et du râtelier (zaca).

Son traité s’adresse surtout au veterinarius, à celui qui, étymologiquement, s’occupait des chevaux âgés (vetus), et qu’on appelait aussi mulomedicus (« le médecin des mules »). C’était le plus souvent un affranchi ou un esclave, travaillant en liaison avec un maître du troupeau qui devait noter chaque jour ses observations sur la santé de chaque animal. Son rôle était important, les animaux étant alors fort chers (une mule, si on se réfère à l’édit du maximum de Dioclétien, coûtait environ 10.000 deniers).

On attendait beaucoup de ce veterinarius qui s’efforçait d’intervenir lorsque les chevaux étaient victimes d’accidents comme les luxations, les fractures. On trouve par exemple une méthode pour remettre l’os en place dans le cas d’une luxation coxo-fémorale : on échauffe d’abord l’animal en le faisant marcher au soleil, puis on tire d’un coup brusque avec une corde sur le postérieur, dans l’axe ; un claquement sourd se produit lorsque la tête du fémur revient dans son logement. Dans le cas d’un claquage musculaire, il est conseillé d’utiliser une hipposandale cloutée (clavatus ferreus) et tenue par des lanières pour surélever le membre postérieur sain, permettant ainsi au membre atteint de se détendre.

Il n’est pas étonnant que Végèce insiste particulièrement sur les soins à apporter aux sabots des chevaux, préconisant l’emploi de vernis thérapeutiques et d’onguents gras. Dans les cas de bleime ou de fourbure, lorsqu’il faut décongestionner la boîte cornée, il suggère des protocoles que ne peuvent qu’approuver les vétérinaires d’aujourd’hui. Les fers à sabots n’apparaîtront qu’au VIe siècle ou même plus tard, mais on savait utiliser des braises pour durcir la sole. On constate aussi que les outils utilisés pour parer les sabots, pour les râper (subradere) étaient parfaitement adaptés à leur fonction.

Le troisième livre du traité de Végèce prend la forme d’un réceptaire, ou recueil de recettes, énumérant potions, onguents ou émollients divers. On peut citer comme exemple une recette de fumigation. Il s’agissait d’enfumer les bâtiments en faisant brûler dans un brasero une trentaine d’ingrédients produisant une très mauvaise odeur, ce qui avait pour effet, pensait-on, de lutter contre les miasmes porteurs de maladies (mais aussi de chasser les démons et d’éviter la grêle !). Ces ingrédients comportaient des pierres comme l’hématite, la sidérite, des plantes diverses, des hippocampes, des étoiles de mer, des oeufs de seiches (ou raisin de mer), des priapes de mer, des pelotes de mer (pila marina, formées de restes de posidonies), avec, dans le décompte de chaque ingrédient, une vertu particulière du chiffre sept. On peut citer aussi la pommade "ambula mula" d’Apsyrtos (pour faire avancer les bêtes de somme) ou la poudre "quadriga" pour requinquer les chevaux, cette dernière très onéreuse, puisque composée de plus de trente aromates importés pour certains d’Arabie, de Ceylan ou de Chine (comme la cannelle) ; on y ajoutait aussi du nard, de l’opopanax et du laurier-sauce, lequel avait la vertu de faciliter la respiration, de délivrer de l’essouflement (asthma) ; et, pour finir, une pincée d’or !

Après toutes ces informations sur la médecine vétérinaire, Mme Cam a voulu donner une idée de son travail de philologue sur le texte de Végèce, qui comporte souvent un vocabulaire rare et difficile d’interprétation. Lorsqu’on est parvenu à établir un texte satisfaisant pour les passages concernant, par exemple, le décompte des os et des dents du cheval, ou l’inventaire de ce qu’il appelle des nerfs et des veines, lorsqu’on a résolu aussi les problèmes de vocabulaire, on s’aperçoit que tous les détails sont rigoureusement exacts et qu’ils sont le fait d’un parfait observateur de l’anatomie. Quand Végèce donne les mensurations d’un poulain, on comprend qu’il décrit un poulain de trois mois qui, après avoir été plutôt haut sur pieds au moment où il tète sa mère, a vu son encolure s’allonger pour lui permettre de brouter l’herbe (c’est à l’âge de trois mois que les poulains étaient sélectionnés, par exemple pour l’armée, alors qu’on était encore sûr de leur parenté).

Mme Cam a terminé son exposé en commentant quelques termes, souvent métaphoriques, appartenant au jargon des éleveurs de chevaux. La "rugula" ou "petite ride" (ruga) est le nom donné à la légère fronce dessinée à la surface de l’épaule par les muscles propres à l’omoplate (scapula). L’os du pied qui ressemble à une ponce criblée d’ouvertures est appelé naturellement pumex. La tête du fémur, c’est malaria, car elle est arrondie comme une pomme (malum). Les crins, entretenus, taillés, rasés, tondus sur la nuque sont nommés taleae, les "taillis", les "pousses", etc.

Le texte de Végèce met au rang des "nervi" du cheval un "filum duplex" que peut endommager (laedere) une luxation du fémur ; ce filum, précise Végèce, va du milieu des naseaux jusqu’au bout des vertèbres coccygiennes. On a longtemps cherché quel serait ce "nerf" qui ferait douze pieds de long, sachant que le mot nervi est polysémique, désignant tout aussi bien les nerfs que les tendons, les ligaments ou certains muscles. Mme Cam a montré qu’il ne s’agit pas en fait d’un quelconque ligament, mais, pour qui voit le cheval de profil, de la ligne anatomique ou ligne de tension longitudinale allant de la tête à la queue. C’est l’altération de cette ligne qui révèle à l’observateur, entre autres signes, une luxation du fémur.

 

Dernier exemple d’une découverte de Mme Cam : dans la première partie du livre 3 consacrée à l’anatomie, au chapitre 4 sur les veines, il est question de la région du corps du cheval signalée par des "trilli", où se trouvent deux veines. Le chapitre étant organisé a capite ad calcem il ne peut s’agir que du bas-ventre. Ce terme latin, sans étymologie, est vraisemblablement une forme expressive imitant la vibration du muscle peaucier de l’abdomen, particulièrement mobile, pour chasser les insectes qui importunent l’animal. Et cette onomatopée latine se serait perpétuée dans le lexique musical (italien trillo, français trille, anglais trill).

C’est par l’évocation de ses enquêtes philologiques autant que par les multiples informations qu’elle a apportées sur cette médecine vétérinaire des Anciens que Mme Cam a su captiver son auditoire. De même que Végèce, dans sa préface, avoue qu’il a eu dès sa jeunesse la passion d’entretenir des chevaux, de même Mme Cam nous a fait sentir la véritable passion qu’elle a toujours, elle, pour la recherche dans les textes, appuyée sur une remarquable connaissance des réalités du monde animal.

[360] Jeudi 25 septembre 2014
Le patriotisme de Charles Péguy
par Géraldi LEROY, professeur émérite à l’Université d’Orléans

Le jeudi 25 septembre à 17h à l’Auditorium du Musée des Beaux-Arts a eu lieu la traditionnelle séance de rentrée de la Section orléanaise de l’Association Guillaume-Budé.

Jean Nivet a d’abord présenté les excuses de notre Président empêché pour un temps par la maladie. Alain Malissard a donc confié provisoirement ses tâches aux membres du bureau, en particulier à Nicole Laval-Turpin qui a accepté d’assumer la charge de vice-présidente. Celle-ci a lu le message du Président - tout au regret de ne pouvoir être présent le jour où l’on fête ses 25 ans de présidence, mais assurant que « s’il avait manqué le début, il nous rejoindrait assez vite en cours de route… » Jean Nivet a repris alors la parole pour évoquer ce double anniversaire : les « noces d’argent » du Président et les 60 ans de présence budiste à Orléans.

Et de rappeler les origines de notre association : un jour de juin 1953 (le 28 exactement) dans la cour de l’école de Tavers, à l’occasion de la commémoration de la naissance de Jules Lemaître, lors d’une conversation entre Jacques Boudet, alors professeur de khagne au Lycée Pothier et Germain Martin, directeur régional de la Régie Renault, par ailleurs humaniste convaincu ; l’événement a été officialisé un peu plus tard (en novembre 1954) lors d’une réunion salle Hardouineau, relaté dans la République du Centre sous la signature de Jack Chargelègue (devenu par la suite grand reporter à Paris-Match). Dés la constitution du premier Bureau qui réunissait ceux qu’on appelle « les Pères Fondateurs » : Mgr P. M. Brun, Lionel Marmin, Michel Adam, Georges Dalgues et Michel Raymond (récemment disparu), l’association faisait déjà preuve d’un dynamisme qui ne sera jamais démenti : en soixante années, 358 conférences, 55 excursions à thème littéraire, et depuis la présidence d’Alain Malissard, vingt grands voyages — jusqu’en Libye et en Egypte — ont été organisés. En somme, un bilan qu’on peut afficher avec quelque fierté…

Selon l’usage, il a été fait mention des activités de la dernière saison (laquelle avait débuté par une lecture à quatre voix — illustrée de nombreuses reproductions — intitulée « Diderot et les peintres de son temps »), avant l’annonce du programme futur dont les dates sont fixées :

  • le 18 octobre : Antoine Prost : « Pourquoi la France a gagné la Guerre de 14 ? »,
  • le 25 novembre : une Table Ronde sur le thème : « Penser la guerre, Ecrire la guerre » avec la participation de Florence Aubenas, Benoît Durieux, Eric Germain, Georges Malbrunot et Denis Pernot.
  • le 13 décembre : Odon Vallet, historien des religions : « Le livre a-t-il encore un avenir ? »,
  • le 15 janvier 2015 : Michelle Perrot, professeur émérite à Paris VII : « Cellules et chambres »,
  • le 10 février : Bertrand Hauchecorne : « les mots et les maths »,
  • le 26 mars : Jean-Pierre Sueur : « Victor Hugo sénateur »,
  • le 9 avril : Anne Lauvergeon : « Innovation et humanisme ».
    Il faut ajouter qu’à l’occasion du 60e anniversaire, au cours du premier trimestre 2014, une « surprise » sera proposée à tous les budistes et sympathisants.

 

Nicole Laval-Turpin a inauguré ses nouvelles fonctions en présentant la première conférence de la Saison 2014/15 :

Le patriotisme de Charles Péguy

prononcée par Géraldi LEROY, professeur émérite à l’Université d’Orléans, auteur de nombreux ouvrages sur l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc dont le dernier vient de paraître chez Armand Colin sous le titre : Charles Péguy l’inclassable.
D’emblée, Géraldi Leroy a intrigué ses auditeurs par une citation sur le « rire de guerre », qui témoigne d’un mépris du danger et redonne de l’espoir. Son auteur — bien oublié de nos jours — s’appelle Henri Lavedan, à peu près contemporain de Péguy (d’une douzaine d’années plus âgé), orléanais lui aussi, mais farouchement antidreyfusard et chantre d’un patriotisme cocardier, de plus académicien très en vue : en un mot aux antipodes de notre écrivain engagé qui n’a rien d’un belliciste et n’envisage la guerre que comme défensive. L’ idée de revanche lui est étrangère ; il reste dans l’esprit d’un « nationalisme de gauche », avec des références aux révolutionnaires de 93. Il croit à une guerre juste et l’exprime dans Eve :

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût pour une juste guerre… »

S’il manifeste une certaine allégresse au moment de la mobilisation, c’est qu’il a partagé les illusions d’une offensive de courte durée, sans mesurer l’ampleur du conflit, ni considérer sa dimension industrielle. Cependant son relatif optimisme ne lui a pas caché l’extrême tension provoquée par la crise de Tanger au printemps 1905 (comme en témoigne Notre Patrie publiée dans les Cahiers de la Quinzaine). Géraldi Leroy met à juste titre l’accent sur l’éducation patriotique qu’il a reçue à l’école annexe auprès des « hussards noirs de la République », une éducation reposant sur un concept messianique de la France érigée en arbitre et en défenseur de le liberté, et qu’il ne peut renier — difficile dans ce cas d’assumer un pacifisme serein. Devant le péril, il faut faire face, avec sang froid et courage, comme Jeanne d’Arc ( dans la première version de 1912) qui assure que « pour éradiquer le mal, la prière ne suffit pas ! » La crise de 1905 a donc ravivé « la voix de mémoire », celle de l’école républicaine, et celle des lectures de l’enfance. Parmi celles-ci, le poème des Châtiments qui s’ouvre par cette envolée: « O soldats de l’an deux… » demeurera pour lui un exemple…

Dans la dernière partie de son propos, Géraldi Leroy s’est attaché à évoquer la façon dont le soldat Péguy a vécu la guerre, en particulier d’après la quarantaine de lettres envoyées du front, lettres aussi concises que discrètes sur l’existence quotidienne du combattant. Nous avons suivi son itinéraire depuis le jour de son enrôlement (le 4 août) jusqu’à son arrivée aux environs de Meaux, après une retraite pénible, exactement à Villeroy où sa compagnie reçoit le 5 septembre l’ordre d’attaquer l’ennemi solidement installé sur les hauteurs de Montyon : une mission périlleuse, pour ne pas dire impossible. Le lieutenant Charles Péguy, resté debout après avoir protégé ses hommes, tombe d’une balle en plein front. Par cet acte de bravoure, voire de témérité, il a renoué avec la geste héroïque des révolutionnaires de 93, en même temps qu’il trouve une forme d’épanouissement dans ce sacrifice consenti - et peut-être même secrètement désiré…

Pour résumer la conclusion de G. Leroy, quitte à nous répéter, disons que l’attitude de Péguy n’a jamais été conquérante, ni belliciste. Ce qui est sûr, c’est qu’elle reflétait celle la majorité de ses contemporains, et surtout celle du peuple, et du peuple le plus humble, celui des paysans, vignerons et artisans du faubourg Bourgogne dont il se sentait si proche. Pour tous ces hommes, la tâche était toute simple : quand la Patrie était en danger, il fallait courir aux armes. Et c’est cet esprit qui a permis le sursaut de la bataille de la Marne et qui a donné la foi en la victoire. L’exemple de Péguy restera un modèle à suivre…

[361] Samedi 18 octobre 2014
Pourquoi la France a-t-elle gagné la guerre de 1914 ?
par Antoine PROST, professeur émérite à l’Université de Paris-I

Ce samedi 18 octobre, la Section orléanaise de l'Association GUILLAUME BUDE recevait le Professeur Antoine PROST, bien connu à Orléans puisqu'il a enseigné l'Histoire contemporaine à l'Université et qu'il a été adjoint à l'Urbanisme dans la municipalité Sueur (1989-2001). Professeur à la Sorbonne, auteur de nombreux ouvrages sur les Anciens Combattants, la Grande Guerre ou l'Enseignement, il est aujourd'hui Président du Conseil scientifique de la Mission du Centenaire de la Guerre 14-18. Il avait accepté de répondre à la question « Pourquoi la France a-t-elle gagné la guerre de 1914 ? »

Ce n'est pas une question simple car si au départ, la représentation que civils et militaires ont de la guerre est celle de 1870, ce conflit est très différent. Il implique plusieurs nations et nécessite un engagement total des hommes, de la société et de l'économie. Aussi, dans le cheminement qui conduit à la victoire, Antoine PROST distingue trois phases :

1. La guerre des poitrines.
2. La guerre des machines.
3. La guerre des civils.

Dans la première phase, la guerre a failli être courte, conformément au Plan Schliffen par lequel les Allemands comptaient régler le sort de la France en six semaines avant de se retourner contre les Russes. Mais Von Kluck n'a pas respecté la stratégie d'ensemble en infléchissant sa marche vers le sud-est alors que le Haut Commandement allemand à Luxembourg était trop loin de l'action. D'autre part, la résistance des soldats français a permis une retraite en bon ordre pendant que les Anglais, par leur présence dans le Nord, apportaient une contribution qui doit être remise en lumière. Enfin, alors que les Allemands avaient estimé que la mobilisation des Russes serait lente et durerait au moins un mois, les lignes ferroviaires stratégiques financées par les emprunts permirent des attaques sur le front de l'Est, obligeant les Allemands à prélever deux divisions à l'Ouest.

Aussi la bataille de la Marne se traduit par un siège réciproque de 700 km de long avec des défenses en profondeur rendant la percée impossible comme le démontreront les échecs de Champagne, de la Somme ou du Chemin des Dames. Le front allemand est bien organisé avec des tranchées bétonnées sur plusieurs lignes alors que le front français, mal organisé, comporte des aménagements succincts. Quand les Allemands attaquent, les Français sont en difficulté car leur artillerie est surclassée. Si le canon de 75 est bon, ils possèdent peu d'artillerie lourde à longue portée avant 1916. Les pertes sont considérables de part et d'autre, ce qui explique que les Allemands ont manqué d'hommes pour exploiter leurs succès de 1918, alors que les Français ont été secourus par 1 800 000 Américains et Canadiens.

Après le moment où la France ne peut opposer à l'attaque allemande que les poitrines de ses soldats, la guerre évolue vers une guerre industrielle. C'est l'époque de la guerre des machines. Il faut fabriquer en grande quantité des canons, des obus, des mitrailleuses, des fusils, des avions, des tanks pour épargner les vies humaines. Cela nécessite des matières premières pour un pays en partie occupé et qui doit compter sur les importations à organiser puis à répartir facilitées par une relative maîtrise des mers. Il faut aussi mobiliser une main d'oeuvre abondante ; ainsi en novembre 1918, il y avait 1 700 000 ouvriers dans les usines d'armement (480 000 militaires, 430 000 femmes, 427 000 civils, 133 000 jeunes, 100 000 étrangers comme des Chinois ou des Indiens, 60 000 gens des colonies). La présence des femmes est plus grande en France que dans les autres pays, déplacées du textile ou de la domesticité vers l'armement.

En Allemagne, le moins grand nombre de femmes à l'usine oblige à retirer 1 900 000 soldats du front et des erreurs de planification dans les grandes usines conduisent au gaspillage et à une diminution de la production d'acier.

La troisième phase, la guerre des civils concerne surtout le problème des rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. En France, au début de la guerre, s'impose le pouvoir militaire grâce à la loi de 1849 sur l'état de siège lui conférant sur l'ensemble du territoire la police, l'ordre public, la censure. Et le départ du gouvernement pour Bordeaux semble accentuer cette emprise. Mais les crédits de guerre n'ont été votés que pour six mois et le Parlement en décembre 1914 ne les vote que pour six autres mois. Ainsi les séances de la Chambre et du Sénat reprennent, les commissions parlementaires fonctionnent, la vie parlementaire continue au long des sept gouvernements successifs. Le pouvoir civil s'exerce obligeant les militaires à accepter bien des mesures comme l'institution des permissions, la révision de jugements des tribunaux militaires, le développement de l'artillerie lourde. La République ne se révèle pas faible. L'administration joue son rôle avec efficacité (réquisition des chevaux, du fourrage, attribution du ravitaillement, du charbon, rationnement du pain, gestion des réfugiés, colis aux prisonniers, etc.) Toute une mobilisation philanthropique concourt à multiplier les infirmières.Et si les grèves sont réprimées par le ministre de l'Intérieur, le malaise social est géré avec souplesse.

En Allemagne, le pouvoir militaire ne cesse de s'imposer, fixant dès octobre 14 le prix des pommes de terre et du pain, déclenchant le marché noir et la pagaille administrative. Ce sont les militaires qui contrôlent de plus en plus le pouvoir politique, obtenant la tête du Chancelier Bethmann-Hollweg et choisissant le suivant. Les grèves sont durement réprimées et le blocus sévère engendre pénuries et injustices. Aussi la situation se dégrade t-elle, des bandes hantent villes et campagnes, les déserteurs se multiplient, entraînant le délitement de l'armée. À la militarisation croissante du côté allemand s'oppose le bon fonctionnement de l'administration du côté français, dans le cadre républicain.

Qui a donc gagné la guerre ? À la fois, les soldats, le matériel, les civils, les alliés, les empires coloniaux, la République.

Cette conférence a suscité de nombreuses questions élargies à l'ensemble du conflit, démontrant l'intérêt du public, venu nombreux et qui a manifesté par ses applaudissements nourris toute sa satisfaction.

[362] Mardi 25 novembre 2014
Penser la guerre, écrire la guerre
table ronde avec :
Florence AUBENAS, grand reporter
Éric GERMAIN, spécialiste de la guerre indirecte
Georges MALBRUNOT, grand reporter
Denis PERNOT, professeur à l’Université de Paris-XIII
animation Lucien GIRAUDO, professeur de lettres en CPGE

Ce 25 novembre, la Section orléanaise de Guillaume BUDE avait organisé une table ronde sur le thème « PENSER LA GUERRE, ECRIRE LA GUERRE ».
Le modérateur en était Lucien GIRAUDO, professeur de Lettres en classes préparatoires aux grandes écoles du lycée Pothier.

Avaient accepté d'y participer :
Florence AUBENAS, journaliste au Monde, grand reporter, ancienne otage, attentive à la France précaire, (son dernier livre : En France) ;
Georges MALBRUNOT, journaliste au Figaro, grand reporter et spécialiste du Moyen-Orient, ancien otage lui aussi, auteur de Qatar, les secrets du coffre-fort avec Christian Chesnot ;
Denis PERNOT, professeur de Littérature à Paris XIII, spécialiste de la littérature de guerre et notamment de Barbusse (présentation d'une réédition du roman Le Feu) ;
Eric GERMAIN, spécialiste de l'éthique des nouvelles technologies au Ministère de la Défense, auteur de Les robots au cœur du champ de bataille.

Nicole Laval-Turpin, nouvelle vice présidente de notre association ouvrit cette table ronde en précisant : (…) Vous allez en effet entendre des intervenants de qualité, mais il manquera parmi eux la voix chaleureuse et inspirée de celui qui aurait dû mener les échanges, celui qui avait eu l’idée de cette table ronde : notre président Alain Malissard, disparu voilà peu. Le meilleur hommage à lui rendre était de reprendre le flambeau. Son rayonnement simple, son implication aussi discrète que totale, durant tant d’années, doivent nous montrer comment continuer. Votre présence en nombre atteste que vous êtes dans ce même état d’esprit. Soyez-en remerciés. Et ensemble, dédions-lui cette soirée. (…)

L. GIRAUDO lance le débat sur la question : « Pour écrire la guerre, il faut d'abord la vivre ».

F. AUBENAS souligne d'emblée les changements intervenus depuis une vingtaine d'années. Avant, le journaliste au front avait un brassard qui indiquait sa spécificité et lui conférait un statut de respect et de neutralité. Aujourd'hui, dans les conflits du Moyen-Orient, le brassard vous désignerait comme cible potentielle et vous mettrait en danger. On va difficilement sur place et ensuite, c'est compliqué. Ainsi en Syrie, en 2012, on était accueilli à bras ouverts par les rebelles à Bachar el Assad mais six mois plus tard, les réticences étaient nettes car nous étions accusés de n'avoir eu aucune influence sur leur situation vis-à-vis de l'Occident. Entre temps, l'histoire s'était accélérée et la propagande des belligérants rendait la tâche difficile.

G. MALBRUNOT distingue deux types de guerre au Moyen-Orient. Celle de basse intensité entre Israël et les Palestiniens, facile à couvrir sur un territoire modeste avec peu de risques et un accès facile aux sources. Et celles de haute intensité comme en Afghanistan, en Irak ou en Syrie. Là, on a affaire à une guerre asymétrique de l'armée américaine à des groupes de guérilla avec pour les journalistes des risques d'enlèvement contre rançon et des négociations possibles jusqu'à l'arrivée de DAESH. Le journaliste fait partie de la guerre et son enlèvement, c'est le jack-pot en termes d'argent et de notoriété. Les vidéos sont des armes de guerre, des manipulations pour agir sur l'opinion et la presse, par ses comptes rendus, est une tribune extraordinaire et anxiogène. D'où la responsabilité des journalistes dans cette guerre de communication.

D. PERNOT en contrepoint montre qu'en 1914 la couverture des opérations est organisée par l'armée et qu'elle concerne les journalistes mais aussi les écrivains. Pour ces derniers comme Barrès, il s'agit de faire œuvre plutôt que reportage. Mais l'armée montre ce qu'elle veut bien montrer, ce qui est une forme de censure et participe du bourrage de crâne . Ce qui pose la question du crédit du témoignage. Comme les correspondances sont surveillées, il est difficile d'atteindre une certaine forme de réalité. Barbusse, après la parution du « Feu »en 1916,a reçu une correspondance importante, beaucoup le remerciant de révéler ce que vivaient leurs enfants, leurs maris ou leurs frères. Surtout, en évoquant une escouade, il montrait que dans ce type de guerre il n'y avait plus de héros individuel.

E. GERMAIN, civil au Ministère de la Défense, excuse dans un premier temps, l’absence du colonel Durieux retenu pour des causes professionnelles. Il évoque la guerre indirecte, celle des « zéro mort » avec les drones pilotés par des acteurs loin du théâtre d'opération et hors de tout danger. Ce qui pose des problèmes d'éthique nouveaux, auxquels il s’intéresse. Il précise que si les pilotes des drones, sont bien loin du champ d’opération, il y a un siècle, la grosse Berta l’était aussi. Ce fut également le moment de la naissance de la guerre sous-marine et de la guerre aérienne. On tire sans voir. Il existe outre les drones, les cybers et les forces spéciales, sans oublier la propagande et le renseignement. On peut parler de guerres dont la violence est loin de nos regards, ce qui pose un problème de contrôle démocratique…

G. MALBRUNOT admet que le héros actuel est le terroriste djihadiste, ce qui joue un rôle dans le recrutement d'autant que les valeurs occidentales sont battues en brèche car, mal mises en avant, elles sont contredites par les victimes collatérales des opérations et des bombardements malgré les frappes dites chirurgicales. Il n'y a pas de guerre propre. D'autre part, la diplomatie est peu lisible car la nôtre, par exemple dans le cas de la Syrie, est dans une posture d'incantation, promettant des armes sans les envoyer et apparaissant comme celle d'un acteur marginal. Brandissant le concept d'ingérence et la morale comme raison de l'intervention, le message a tendance à être brouillé et peut être taxé d'hypocrisie. De plus, sur place, les militaires sont réticents aux livraisons d'armes à des rebelles car ils tiennent compte de la situation sur le terrain. Ils se méfient des diplomates.

D. PERNOT précise qu'en 1914 personne ne s'attendait à cette forme de guerre de tranchées et qu'il était difficile d'avoir une vision globale d'une bataille éparpillée sur un front de 800 km. Les communiqués officiels publiés en première page des journaux ne rendaient pas compte de ce qui se passait réellement. Grâce à Maurice GENEVOIX dans « Sous Verdun » les choses ont pu être dites mais son livre est paru avec des pages blanches du fait de la censure. Si les descriptions de cadavres pouvaient passer, il était interdit de porter atteinte au moral des populations et des soldats, de souligner les dysfonctionnements du système de santé, de critiquer les attaques inutiles.

F. AUBENAS explique que les journalistes s'autocensurent car il n'est pas question de mettre en danger la vie des combattants. En Syrie, il faut choisir son camp et accepter de ne couvrir qu'une partie de la réalité, par exemple celle d'une rue d'Alep seulement, dans le bruit et la fumée sans aucune idée de ce qui se passe ailleurs pendant plusieurs jours. Nous sommes à hauteur d'homme cette journée-là, en tel lieu, avec des combattants souvent peu aguerris qui peuvent se partager à deux une kalachnikov.

D. PERNOT souligne qu'autrefois la guerre était déclarée dans les formes et que les guerres avaient un début et une fin, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

Quelques questions, surtout posées à F. AUBENAS et à G. MALBRUNOT, terminent cet échange intéressant suivi par une salle bien garnie.
_____

Ensuite une réception à la Mairie d'Orléans a permis de commémorer le 60e anniversaire de notre association. Nathalie Kerrien, chargée de la culture, nous accueillit. Jean Nivet lui répondit…

[363] Mercredi 13 décembre 2014
Le livre a-t-il encore un avenir ?
par Odon VALLET, spécialiste de l'histoire des civilisations

Le mercredi 13 décembre la section orléanais de l’Association Guillaume Budé a accueilli Odon VALLET, spécialiste de l’histoire des civilisations et des religions, connu du grand public pour son mécénat — la fondation qui porte son nom — et par ses interventions à France Culture, sans parler de ses ouvrages (notamment le récent Dieu et les religions en 101 questions-réponses). Sa conférence avait pour sujet : Le livre a-t-il encore un avenir ?

En présentant le conférencier, Jean NIVET s’est demandé si l’on ne pouvait pas appliquer aujourd’hui au livre ce qu’Odon Vallet disait du Créateur dans son essai de 2007 : « Dieu n’est pas mort…mais il est un peu malade. » Le livre, à l’instar de toute religion, n’est-il pas en train d’évoluer, ébranlé par les transformations profondes de notre monde ?

Abordant son propos par le biais de l’histoire, Odon Vallet nous rappelle d’abord que l’écriture dans des temps immémoriaux a été fixée sur des supports divers — comme les tablettes d’argile en Mésopotamie au 3e millénaire de notre ère — une écriture qui ne s’adressait qu’à une frange réduite d’initiés. Dans un second temps, il a mis l’accent sur les rapports de l’écrit avec la religion. Un fait s’impose: il y a un lien indissoluble entre les deux, toute religion s’appuyant sur des textes. Ainsi le bouddhisme repose sur des livres sacrés qui remontent au IVe siècle. En Occident, on ne peut parler véritablement de livre qu’à partir des manuscrits médiévaux des moines copistes. Il faut attendre le développement de l’imprimerie, lié à la propagation de la Réforme, à partir du XVe siècle, pour que l’écrit se répande dans les classes dits « moyennes ». On peut dire qu’il s’agit d’une révolution, puisque le prix du livre est divisé par dix. La suivante aura lieu au XXe siècle avec la diffusion massive du Livre de Poche. La presse religieuse garde une importance prépondérante; il y a même « une forme de connivence entre la religion et le livre. » La Bible est traduite en un millier de langues et restera longtemps l’ouvrage le plus édité de la planète.

Odon Vallet a fait le point sur la situation actuelle du livre dans le monde : il est en expansion — et même de manière impressionnante — dans le continent asiatique ainsi qu’en Amérique latine. Pour ce qui est de la « francophonie », mis à part la France (où la diffusion du livre reste stable, comme la lecture en général, en dépit des esprits chagrins), la Wallonie et le Québec, l’Afrique se défend mal devant la concurrence de l’anglais. Quant à l’avenir, les perspectives sont plutôt pessimistes devant le progrès des techniques nouvelles. En effet l’expérience des tablettes numériques, en particulier aux U.S.A. et au Viet-Nam a été un échec, d’abord à cause de leur prix très élevé, mais surtout à cause de la fatigue oculaire qu’elles provoquent. Cet échec n’est certes pas définitif et le rapport « entre l’écrit et l’écran » va évoluer, sans préjudice pour l’écrit. Se référant à des études menées par sa fondation, Odon Vallet assure qu’en Afrique, dans de nombreux domaines. les livres se renouvellent fréquemment et il constate avec satisfaction que la lecture gagne du terrain, que d’une part les bons élèves sont de fidèles lecteurs et que, de l’autre, le livre est indispensable pour les enseignants — et non seulement le livre, mais aussi des magazines qui dispensent une vulgarisation de qualité. Et de conclure avec optimisme : « oui, le livre a encore beaucoup d’avenir !»

Parmi les nombreuses questions du public, attentif et toujours en éveil, je n’en retiendrai qu’une, au sujet de la concurrence entre les médias modernes toujours à l’affût de l’actualité ou des idées neuves et le traditionnel livre, Odon Vallet a répondu avec sagesse qu’« une idée, si originale soit-elle, n’acquerra de valeur qu’après avoir subi l’épreuve du temps ». Et d’ajouter, tout à la fin de l’échange, que la supériorité de l’écrit par rapport à l’écran, c’est la garantie d’offrir un rempart à la dispersion de l’esprit et au culte de l’éphémère…

[364] Jeudi 15 janvier 2015
Cellules et chambres
par Michelle PERROT, professeur émérite à l’Université de Paris-VII

Le jeudi 15 janvier, la section orléanaise de l’Association Guillaume-Budé a reçu Michelle Perrot historienne du travail et des femmes qui nous a présenté une conférence intitulée : Cellules et chambres

Nicole Laval-Turpin notre vice-présidente, présente la conférencière, professeure émérite à l’Université Paris VII, en évoquant “le beau parcours de la chercheuse en quête de vies perdues“ à qui le prix Simone de Beauvoir vient d’être décerné. Elle cite ses nombreux ouvrages, dont celui qu’elle a co-dirigé avec George Duby l’Histoire des femmes en Occident et son essai Histoire de chambres qui obtint le prix Femina en 2009.
Pour répondre à la demande de feu notre président Alain Malissard, elle est venue nous parler du thème de l’enfermement, en relation avec la pièce de Jean Genet Splendid’s actuellement jouée au Carré Saint Vincent dans une mise en scène de Arthur Nauzyciel. Situation de brûlante actualité.

D’abord, la conférencière pose les conditions qui ont donné forme au concept de chambre et de cellule. Elle y voit une réponse au besoin de solitude inhérent à l’être humain. Ainsi serait né cet espèce réservé, ce “tabernacle “, lieu de l’intime et du secret. Avoir une chambre à soi pourrait être la réponse occidentale à la forme du sommeil comme au plaisir de travailler dans un espace restreint. Chacun y passe la moitié de sa vie “ la plus charnelle, la plus assoupie, fenêtre sur l’inconscient “ souligne-t-elle.
Pour baliser l’histoire de la Chambre, M. Perrot donne quelques repères et s’arrête sur l’étymologie. La cella mot d’origine latine désigne une petite pièce monacale appelée cellule en français. Le mot Chambre vient du grec kamara qui évoque plutôt la chambrée, espace où se tiennent plusieurs hommes réunis dans un lieu commun. Le mot Chambre a pris une double connotation car il nous renvoie tant à un espace réservé qu’à un lieu de confort et de plaisir.

La cellule, quant à elle, répond à l’esprit conventuel. Espace clos, soumis à un règlement spécifique, à l’encadrement, au carcéral. Sachons que la cellule est liée au christianisme le plus ancien. Il naît en Égypte avec les religieux, cénobites, anachorètes ou ermites qui ont en commun, le désir de solitude et la volonté de fuir la ville, lieu de perdition, pour se retirer dans le désert. Les anachorètes et les cénobites vivaient en communauté dans des cabanes, ancêtres des couvents. Les ermites étaient des solitaires tel Saint Jérôme.
M. Perrot rappelle que le mot désert prit au XVIIe siècle un sens figuré. Les religieux jansénistes parlent de se retirer dans le désert de Port-Royal des Champs, lieu forestier par excellence. La forêt joue alors la même fonction spirituelle que le désert des sables pour les ermites des premiers siècles. Pascal, dans ses Pensées souligne que “le malheur de l’homme vient de pas savoir demeurer seul dans une chambre.”
Dans les ordres monastiques, les moines partagent leur vie entre la cellule, lieu de prière et les espaces conventuels réservés au travail en commun. La cellule favorise le recueillement, le dialogue entre Dieu et soi-même. Nous sommes dans le domaine de l’intériorité. Cet espace cellulaire est donc lié à la longue histoire de la spiritualité jusqu’à la Révolution française.

Avec ce tournant historique, les vocations se raréfiant, les cellules religieuses ferment leurs portes mais leur legs reste important dans l’histoire de notre société. Elles prennent notamment la forme d’une pièce à soi, revendiquée par les écrivains qui aspirent au retrait et au silence, nécessaires à la création littéraire. Des auteurs contemporains tels Dominique Fernandez et Danielle Sallenave voient dans la cellule monacale, le lieu idéal de l’écriture. Quant à Marcel Proust son nom reste inséparable du mot chambre, lieu de l’écriture, et l’un des mots-clés de son univers romanesque. Franz Kafka va même jusqu’à faire une apologie de l’enfermement, nécessaire à son travail d’écrivain, prêt à se terrer dans un cave pour créer l’œuvre qu’il porte en lui. George Sand se retirait dans son petit cabinet de travail quand ses hôtes dormaient. Colette aimait son lit-radeau ancré au cœur de Paris.
Dans le contexte contemporain, la chambre est toujours vue comme une façon de penser l’intériorité. Si la spiritualité liée au XVIIe parlait de l’âme désireuse de respirer dans la solitude d’une chambre pour y cultiver les bonnes pensées, celle de notre époque aime à se pencher sur le Moi. Freud et la psychanalyse ont développé la recherche sur notre inconscient dans le but de mieux se connaître. Il faut chercher les racines du Moi sans souci de transcendance. Comprendre qui nous sommes est devenu une quête moderne.

De nos jours, la cellule évoque avant tout la prison, le centre de la pénalité. Son histoire commence avec la Révolution française qui invente la tarification des peines, dans l’esprit d’une justice égale pour tous. Les nouveaux gouvernants ont l’idée que la peine de mort n’est pas bonne et que la prison vaut mieux pour purger les délits et se réhabiliter aux yeux de la société. D’où la nécessité de trouver des centres d’hébergement appropriés. La mise en vente des biens du clergé et leur nationalisation permirent de transformer en prisons, les abbayes, les couvents et les séminaires.
Sous Louis-Philippe, l’évolution des mœurs voit les législateurs se poser de nouvelles questions sur l’enfermement carcéral. Quel régime adopter à l’intérieur d’une prison ? Comment se racheter avant de renouer avec la société ?
En 1832, Alexis de Tocqueville fut mandaté par le gouvernement pour enquêter sur l’univers carcéral américain. Accompagné de Gustave de Beaumont, il passa 9 mois aux États -Unis. Ils publièrent ensuite un rapport intitulé “Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France”. Il s’agit d’une réflexion intéressante sur l’enfermement carcéral, nécessaire au bon fonctionnement de la cité.
Ce rapport met en lumière les deux régimes adoptés dans les prisons américaines. L’un des régimes, appelé d’Auburn, exige le maintien des détenus dans l’isolement d’une cellule pendant la nuit. Les détenus doivent se regrouper dans la journée pour accomplir un travail en commun. L’autre régime, dit de Philadelphie, est plus coercitif car il préconise l’isolement total, jour et nuit dans une cellule particulière. Les idées de Tocqueville, devenu propagandiste du régime cellulaire le plus strict, furent très controversées. Notamment par Charles Lucas, pénaliste qui se montra hostile à ce type d’enfermement, persuadé que cette forme d’isolement est néfaste à l’individu et ne peut mener qu’à une conduite asociale. Nous retrouvons la même réticence auprès des médecins de l’époque, conscients que la solitude extrême peut conduire à la folie.
Le régime de la cellule particulière fut alors adopté en France et se révéla très onéreux. On construisit à Paris la petite Roquette panoptique et cellulaire qui s’ouvrit pour y enfermer des enfants dans une sorte de pensionnat éducatif. Expérience peu convaincante qui prit fin avec la rébellion des élèves- prisonniers. Le Second Empire favorisa un autre système puisqu’il choisit la relégation des détenus dans les colonies. Cela coûtait moins cher !
La IIIe République renoua avec l’idée de bonnes prisons sur le territoire. On créa des maisons d’arrêt dont la prison de Fresnes. A la fin du XIXe, les législateurs demandent aux architectes de travailler sur le concept de la chambre modèle avec sanitaires intégrés. Ce fut une protestation générale. Pourquoi une prison serait-elle plus confortable qu’un logis d’ouvrier ?

Aujourd’hui, la criminalité ayant diminué, les Maisons centrales ont adopté le régime des cellules particulières pour les peines de longue durée qui semblent répondre à l’objectif sécuritaire lié à celui de rééducation.
Ce n’est malheureusement pas le cas des Maisons d’arrêt françaises où la population carcérale tourne aujourd’hui autour de 66  000 personnes, confinées dans des cellules de 9 m2 où s’entassent les détenus. Cette situation dramatique évoquée par les éducateurs et les prisonniers représente un des problèmes cruciaux de notre société.

Michelle Perrot revient au statut de la chambre dans la société contemporaine et propose quelques éléments de réponse. De nos jours, nous prenons conscience que cet espace familier revêt une importance grandissante qui touche par exemple au domaine médical. On assiste donc au développement des chambres particulières avec soins à domicile pour vivre son grand âge. Nous constatons aussi la constante régression de mariage traditionnel.C’est pourquoi la chambre nuptiale perd peu à peu son statut d’espace privilégié de la vie conjugale. Elle devient un lieu fugitif qui répond aux liens éphémères des conjoints. Seule reste la chambre des enfants et des adolescents qui tend à revêtir une sorte de “sacralité “, une reconnaissance envers ceux qu’on a désiré mettre au monde. De ce fait, les parents attribuent volontiers à leur enfant un espace préservé, intime, fermé à clef, à la demande. Cet espace clos mais ouvert aux amis, devient alors lieu de plaisir où s’épanouit la personnalité en voie de formation.
Ces réflexions tiennent lieu de conclusion à cette conférence que M Perrot a su rendre vivante et attractive grâce à sa voix claire autant qu’à son talent pédagogique. Les applaudissements nourris et les questions posées à Michelle Perrot ont su traduire l’intérêt qu’a pris un public venu en nombre, sensible aux problèmes de société que la conférencière a voulu mettre en lumière.

[365] Mardi 10 février 2015
Les mots, les maths et l'histoire
par Bertrand HAUCHECORNE, professeur de mathématiques en classes préparatoires au Lycée Pothier

Le mardi 10 février, Bertrand HAUCHECORNE, agrégé de mathématiques, professeur de classes préparatoires au Lycée Pothier, auteur de nombreux ouvrages — dont un récent Dictionnaire historique et étymologique du vocabulaire mathématique — a prononcé une conférence intitulée : Les mots, les maths et l’histoire

Nicole Laval-Turpin a eu le plaisir de présenter le conférencier qui a été son collègue au Lycée pendant plusieurs années et dont elle a apprécié l’ouverture d’esprit, le souci de mettre en relation lettres et sciences ainsi que le désir de susciter la curiosité. Bertrand Hauchecorne a d’emblée satisfait ce désir en s’adressant à un public plus accoutumé aux figures de style qu’aux équations du 2e degré.

L’auditoire en effet a été captivé ; même s’il ne possédait pas entièrement cette qualité que Pascal appelait « l’esprit de géométrie » ; il a été immédiatement séduit par l’enthousiasme d’un professeur passionné. Lequel a, en premier, insisté sur le lien entre les mathématiques et le langage, montrant la formation du vocabulaire de la science mathématique, son évolution, avec de nombreuses variations et de différentes sources, nous entraînant dans un voyage historique à la recherche des origines. Si l’on peut affirmer avec vraisemblance que la genèse de cette science apparaît à l’époque préhistorique où les hommes, passant de la chasse à l’élevage et à la culture, ont eu besoin de réaliser des échanges, donc de dénombrer et de mesurer, c’est bien aux Grecs du VIe siècle avant notre ère — dont les plus célèbres sont Pythagore et Thalès — que l’on doit l’essentiel : c’est-à-dire la faculté de raisonner. Il faut cependant attendre le IIIe siècle (av. JC) pour parler d’un âge d’or de cette science, qui s’épanouit en pleine civilisation alexandrine sous l’impulsion de Ptolémée Ier Sôter, le fondateur du « Mouséïon » où va s’illustrer Euclide. Le véritable fondateur de la géométrie est aussi l’inventeur de termes précis (par exemple, le cercle — ou « kuklos » remplace le « rond » du langage courant, l’angle ou« gônia » détrône le « coin », alors que le trapèze est issu de la table des changeurs dite « trapeza », qui désigne la banque en grec moderne) Cet héritage grec est passé directement chez les Latins, lesquels plus juristes que matheux, se sont le plus souvent contentés de traduire les mots usuels. Mais n’oublions pas qu’ils ont inventé le terme de calcul qui nous renvoie aux petits cailloux de la trousse du jeune Romain apprenant à compter…

Notre guide nous avait promis un voyage historique. Il allait être en réalité exotique : après la fermeture de l’Académie en 529 par l’empereur Justinien, la culture mathématique se déplace de Constantinople vers l’Orient et se transmet en langue arabe — avec deux traductions essentielles : les Éléments d’Euclide et L’Almageste de Ptolémée, Déjà, dès le début du Ve siècle, la civilisation indienne avait fait évoluer les mathématiques avec l’invention capitale de la « numération de position » (d’où les algorithmes) qui entraîne celle du zéro (sûnya : c.a.d. vide ou vacant en hindi, traduit en arabe par sifr - notre futur « chiffre »). Nous avons alors assisté aux tribulations de ces éléments symboliques vers l’Occident, d’abord dans les écoles médiévales d’Europe — surtout par le truchement de Boèce (470-524), à la fois philosophe et féru d’arithmétique — et dans les foyers de civilisation particulièrement brillants comme le califat de Cordoue ou la Cour de Tolède, ou encore en Italie où s’illustrent des esprits éclairés comme Gérard de Crémone et Léonard de Pise. À partir du XVe siècle, du fait de l’essor du commerce, l’arithmétique se développe ; les chiffres arabes s’imposent ; les manuels ne sont plus écrits en latin, mais en langue vernaculaire, comme en Allemagne les ouvrages d’Adam Riese…

Au moment de clore ce voyage historique à travers des siècles de science mathématique — la science par excellence selon l’étymologie — Bertrand Hauchecorne a tenu à illustrer son propos par des exemples, chaque époque ayant apporté son lot de vocables, dont le sens et l’usage ont pu évoluer. ainsi les expressions comme : « le quart » ou « le tiers », qui à la Renaissance (on pense bien sûr à Rabelais) avaient valeur d’adjectifs ordinaux, sont de nos jours réservées aux fractions. Souvent le vocabulaire s’est spécialisé : la « roulette » est devenue une « cycloïde » ; la « touchante », une « tangente » Parfois un mot nous ouvre un horizon poétique ; ainsi, à propos du calcul des probabilités, nous avons eu la révélation que le mot « hasard » avait pour origine le jeu de dés, plus exactement la face du dé qui représente l’arabe « al azar » = la fleur. Joli, n’est-ce pas ? Bien mieux que le mot « chance » vient tout bonnement du latin « cadere » = tomber…

Bertrand Hauchecorne a gardé pour la fin quelques expressions courantes issues des mathématiques, comme le familier « prendre la tangente », ou l’adjectif « incommensurable », qui, au départ, ne s’appliquait qu’à des longueurs qu’on ne pouvait mesurer ensemble, ou encore la traditionnelle expression : « la quadrature du cercle » (un problème insoluble !) , ou encore cette locution à la mode : « l’équation personnelle » (que je serais tenté de traduire par la prétentieuse « idiosyncrasie »). Mais laissons le dernier mot à notre professeur passionné — et qu’on aurait pu écouter encore longtemps : « Si la langue française a beaucoup apporté aux mathématiques, celles-ci en revanche ont largement contribué à sa richesse.»

[366] Jeudi 26 mars 2015
Victor Hugo au Sénat
par Jean-Pierre SUEUR, sénateur du Loiret

Le mardi 28 mars, l’Association Guillaume-Budé a accueilli Jean-Pierre SUEUR, sénateur du Loiret qui avait choisi d’évoquer la figure d’un illustre prédécesseur au cours d’une Conférence intitulée :

VICTOR HUGO AU SÉNAT

Assurant l’intérim de la Présidence, Jean NIVET a remercié le conférencier, d’abord d’avoir répondu aussi vite à l’invitation d’Alain MALISSARD peu de temps avant sa disparition - unanimement déplorée - ensuite d’avoir choisi un sujet inédit, les dernières années de notre grand poète étant, somme toute, assez mal connues.

En préambule, J.-P. Sueur a rappelé que le Sénat avait commémoré le bi-centenaire de sa naissance en déclarant l’année 2002 : « Année Victor Hugo », affirmant, non sans fierté, que « pour le citoyen qui a une activité politique, la littérature est d’un grand secours. » Et d’évoquer l’ouvrage que Charles Péguy avait consacré à notre poète : Victor Marie Comte Hugo, où il fait un portrait sans indulgence qui commence par :

« Hugo, pair de France, membre de l’Institut était un faiseur, un politicien fini, pourri de politique. » Il ajoute : « Il avait admiré l’Empereur, aimé les rois; il avait été libéral, démocrate, républicain et socialiste. » Victor Hugo a effectivement beaucoup changé, mais en suivant le chemin inverse de nombreux personnages politiques (même actuels), c’est-à-dire de la droite vers la gauche. Entre 1845 et 1848, il fut très proche du roi Louis-Philippe, assumant même le rôle de confident. Il avait reçu de lui une grande marque de confiance : en effet le 23 avril 1845, il avait été élevé à la Pairie, ce qui lui valut des critiques plutôt acerbes de la part de la presse républicaine.

Victor Hugo tenait donc son rang dans une assemblée résolument conservatrice, lorsque trois événements le troublèrent profondément :

1°) le 5 juillet 1845, il fut surpris en flagrant délit d’adultère avec Léonie d’Aunet, épouse Biard (Elle sera l’héroïne de La fête chez Thérèse des Contemplations) ; faisant état de son immunité parlementaire, il échappa à la prison que n’évitera pas sa complice. Il en éprouva de vifs remords, mais il n’esquiva pas les brocards de la presse; le roi lui conseilla donc de voyager. En réalité il n’alla pas plus loin que chez sa chère et tolérante Juliette, en attendant que l’orage passe; ce qui lui valut le mot spirituel de Lamartine ». En France, on se relève de tout, même d’un canapé ! »

2°) le 22 février 1846, rue de Tournon, en face du Sénat, Hugo assiste à l’arrestation d’un jeune homme qui vient de voler une miche de pain, sous les yeux indifférents de la grande dame qui trône dans sa berline aux portières armoriées. Cette scène symbolique de l’aristocrate ignorant superbement « le spectre de la misère » est le signe annonciateur d’une « catastrophe inévitable »; elle lui inspirera le début des Misérables et, sur le plan social,va susciter de sa part la création d’une Commission d’enquête parlementaire sur les logements ouvriers.

3°) le 16 avril 1846, il est confronté à la question de la peine de mort à propos de l’affaire Lecomte, du nom du garde-forestier qui a tiré deux coups de feu sur le roi en forêt de Fontainebleau. La Chambre des Pairs — qui a fonction juridique — va juger l’homme comme régicide. L’écrivain plaide la folie avec éloquence, mais en pure perte. Et cet échec va le marquer profondément.

Victor Hugo, devant cette Chambre, qu’il juge réactionnaire « avec ses membres infatués, méprisants et gourmés » (sic) va prononcer quatre discours qui furent diversement appréciés, dont J.P.Sueur nous donnera de larges aperçus.

Le premier (en date du 19 mars 1846) traite de la Pologne un mois après le soulèvement de Cracovie, un très beau discours (qui fut assez mal reçu) où il défend la civilisation européenne menacée en souhaitant que « la France engage son ascendant moral et son autorité qu’elle a si légitimement acquise parmi les peuples »

Le 1er juin 1846, Hugo s’exprime sur « la consolidation et la défense du littoral » menacé par les tempêtes et en même temps sur la nécessité d’aménager le port du Hâvre- une intervention très écoutée annonçant la future écologie et prenant en compte le développement économique. Dans la foulée, il va proposer une loi d’ensemble pour « arrêter cette colossale démolition », avec des accents dignes de son roman Les travailleurs de la mer.

Le troisième discours prononcé le 14 juin 1847 porte sur le sort de la famille Bonaparte (et en particulier celui du prince Jérôme). Victor Hugo qui se veut du « parti des exilés et des proscrits » demande qu’on abroge la loi qui bannit à perpétuité du sol français la famille de Napoléon. Il souhaite que, pour la mémoire populaire, la gloire de l’Empire soit réhabilitée.

Le dernier discours - du 13 janvier 1848 - sur le Pape Pie IX- fit un fiasco et Hugo dut quitter la tribune sous les huées.. Disons que présenter ce Pape comme « l’auxiliaire suprême des hautes vérités sociales » et bénissant la Révolution française ne pouvait qu’attirer des protestations véhémentes de la part des républicains convaincus.

Dans la dernière partie de sa conférence, J.-P. Sueur a montré l’activité de Victor Hugo en tant que sénateur de la Seine, c’est-à-dire de 1876 jusqu’à sa mort le 22 mai 1885.Il avait été en effet élu le 30 mai 1876 et réélu le 8 janvier 1882. En ces dix dernières années, alors qu’il est une personnalité célèbre et respectée, il va s’exprimer également à quatre reprises. Le discours le plus élaboré — et où l’on retrouve la griffe du grand écrivain — est celui où il s’engage contre la dissolution de la Chambre des Députés proposée par Mac Mahon le 21 juin 1877. Hugo est persuasif et la dissolution refusée. Cela dit, le discours qui a le plus marqué les esprits est sans conteste celui du 22 mai 1876 où il intervient pour l’amnistie des Communards, avec des formules incisives comme celle-ci : « Il n’y a qu’un apaisement, c’est l’oubli. Et dans la langue politique, l’oubli s’appelle amnistie. Je la demande pleine et entière. Sans conditions. Sans restrictions. » il aurait pu s’arrêter là, mais son goût pour la polémique l’emporte. Et de mettre en parallèle deux situations: celle de la France après le coup d’Etat du 2 décembre 1851 où « un homme commet un véritable crime contre le peuple », et celle du 18 mars 1871 où « une ville assiégée sauve l’honneur d’une nation ».

 

Il va conclure par une comparaison entre deux formes de représailles : d’une part en 1851 la fusillade du Boulevard Montmartre, de l’autre l’inexorable répression de la Commune. Hugo ne sera pas entendu. Dix sénateurs seulement voteront l’amnistie.

Cependant il ne désarme pas et revient à la charge, d’abord lors de la séance du 28 février 1879, puis le 3 juillet 1881: c’est son 3° discours pour l’amnistie, en même temps qu’il songe aux préparatifs de la fête du 14 juillet, une fête « qui doit commémorer la chute de toutes les bastilles, la fin de tous les esclavages… »

J.-P. Sueur a rappelé les dernières paroles de Hugo au Sénat et lu ses dernières notes consignées dans Choses vues avant de conclure par un souvenir plus personnel : lors des visites qu’il accompagne au Sénat, il tient à montrer la place qu’occupait notre poète, c’est-à-dire la troisième au deuxième rang. C’est de ce fauteuil qu’il est parti à la tribune pour défendre toutes ces nobles causes : l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la peine de mort, le vote des femmes, l’institution de l’école laïque et obligatoire, la monnaie unique, les Etats-Unis d’Europe…

[367] Jeudi 9 avril 2015
Innovation et humanisme
par Anne LAUVERGEON, dirigeante d’entreprises

Le 9 avril, la Section orléanaise de Guillaume BUDE recevait Anne LAUVERGEON, chef d’entreprises, sur le thème :

INNOVATION ET HUMANISME

Jean NIVET, notre président, salua d’abord la conférencière, actuellement responsable de la commission Innovation 2030 mise en place par le gouvernement. Il parla au nom de l’humanisme, ce mouvement intellectuel porté entre autres par Guillaume Budé. Il rappela que cette mutation des idées provoqua une profonde rupture pour faire renaître l’esprit de l’Antiquité en Europe. Puis ll mit en relief le mot “innovation“ qui entraîne forcément l’idée de rupture - or, précisa-t-il - notre souci est de propager la culture gréco-latine qui insiste plutôt sur la notion de continuité. Peut-on, alors, trouver un équilibre entre l’innovation défendue par la commission et l’humanisme qui nous est cher ?

Anne LAUVERGEON, vive et souriante, manifesta d’emblée sa satisfaction de retrouver Orléans, ville où elle a grandi, fait ses études, où vivent toujours ses parents, ville inséparable de l’association Guillaume-Budé dont elle entendit souvent parler à la table familiale. Elle ne manqua pas d’honorer la mémoire d’Alain Malissard, notre président disparu qui lui demanda de participer à cette année de commémoration du soixantième anniversaire de notre association orléanaise.

D’emblée, elle répond à l’interpellation du président au sujet de l’innovation dont la présence dans l’histoire de l’humanité est immense. Elle prend des exemples dans l’histoire de l’énergie. Il y a 400 000 ans, la maîtrise du feu révolutionna la vie de nos ancêtres, en matières de chauffage, de cuisine… Ensuite la première révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle et la machine à vapeur et le charbon, la seconde révolution avec le moteur à explosion et le pétrole, en ajoutant l’électricité : tout cela reste les bases de notre civilisation. Les effets de ces innovations majeures sur la vie des hommes est patente…

Attention : « ces innovations ne marchent pas si la société n’est pas prête ». Divers exemples sont proposés, d’Héron d’Alexandrie à notre époque, en passant par l’invention de la machine à tisser le coton… L’émergence d’une innovation nécessite un environnement favorable, le rôle de humain est fondamental. Elle cite le cas de l’iPhone : Steve Job a trouvé la réponse juste à une demande latente. Nous avons besoin d’un téléphone intelligent, esthétique, que l’on s’approprie comme partie intégrante de soi. Il faut une conjonction de compétences. On ne peut innover que si la société est mûre pour cela. Il faut un environnement favorable, non seulement technique, mais sociétal.

Alors, d’où vient l’innovation ? Il y a trois façons pour les grands systèmes d’innover :
L’état stratège qui impulse, par exemple : l’Airbus, aujourd’hui l’industrie aéronautique européenne est revenue au niveau de Boeing, grâce à la volonté forte de plusieurs états… qui ont joint leurs activités aéronautiques afin de développer de nombreux nouveaux avions avec le succès que l’on sait.
Plutôt que de lancer de grands programmes, il existe des états créateurs d’écosystèmes qui favorisent l'innovation, comme les USA et la Corée du Sud qui sont en tête pour les smartphones et les tablettes avec de grandes firmes comme Apple et Samsung.
Les indépendants qui innovent quelque soit leur environnement.

 

La France a connu six grands programmes : l’aéronautique, les télécoms, le nucléaire, le TGV, le spatial et le plan calcul  ; seul ce dernier a échoué, donc cinq des six objectifs ont bien réussi, c’est très bien. Où nous sommes moins bons, c’est l’écosystème : aider l’innovation en créant des conditions favorables. Cela commence dès l’école puisque notre système scolaire mesure la distance à la perfection : prenons le cas d’une dictée de cent mots, un élève qui fait cinq fautes ou plus est noté zéro, c’est un cancre. Aux USA, au Brésil, sur cent mots, 90 mots de juste, c’est bien, les dix fautes c’est une base de progression… C’est pourquoi, notre système d’enseignement n’encourage pas l’innovation, contrairement au système américain du Nord où l’on voit les choses de façon plus positive et moins discriminante pour les élèves. Chez nous l’échec est stigmatisant or innover c’est prendre un risque d’échec, donc notre système n’encourage pas l’innovation…

Dans les élites françaises très peu de gens sont formés par la recherche, qui éveille la curiosité, alors que les doctorats sont beaucoup plus valorisés dans le monde anglo-saxon ou en Allemagne… En France, nous ne soutenons pas assez le travail collectif, celui d’équipes pluridisciplinaires. “Nous aimons spécialiser“ affirme-t-elle. En prenant un exemple, en Amérique latine, Anne Lauvergeon montre la nécessité d’associer les ingénieurs aux artistes pour le design, aux commerçants pour vendre et sans oublier les logisticiens. Elle poursuit dans ce sens avec l’exemple d’un campus de Nancy (Artem) qui réunit ces compétences.

Notre école française vise à l’individualisme, la réussite personnelle basée sur la rivalité. Elle ne pratique pas assez le travail en équipes. « Alors, ceci étant dit , nous avons des forces considérables… » : nous avons beaucoup de formations d’excellence, des infrastructures formidables, une recherche publique remarquable, une capacité de débrouille hors pair, nous devons y arriver… Il faut faire travailler ensemble des gens qui voient les choses différemment qui viennent d’horizon variés ; l’hybridation doit permettre aux innovations d’être au service de l’homme. Nous avons besoin d’innover, d’avancer pour restaurer la croissance, pour garder notre modèle social, pour notre qualité de vie.

Anne Lauvergeon prend pour exemple le département du Loiret dans lequel se trouve dix mille personnes âgées dépendantes dont l’espérance de vie et le confort sont liés au maintien à leur domicile. Elles reçoivent actuellement une boîte, une box ! spécifique qui permet de collecter des informations jusqu’alors notées sur du papier (passage des intervenants et remarques). Le Conseil général fera des économie par rapport à la gestion des papiers, La famille et les amis auront accès à ces informations. Enfin elle sert de système d’alarme. Mme Lauvergeon est présidente de la société SIGFOX, qui est l’opérateur de ces objets connectés. Ces objets connectés qui vont envahir notre quotidien.

« Les innovations n’ont de sens que si elles répondent à un besoin »

Nous arrivons à la démarche de la « commission innovation 2030 » destinée à permettre à notre pays de développer des innovations afin de les vendre au reste du monde pour restaurer la balance de notre commerce international. Elle part des besoins de la population mondiale tels que nous pouvons les envisager aujourd’hui : allongement de la durée de vie, développement des classes moyennes, urbanisation accélérée, changement climatique, extension du numérique (les datas). L'augmentation de la population entraîne des tensions grandissantes sur l’eau potable, l’énergie et les matières premières. On doit aussi prendre en compte la santé et l’éducation, ainsi que le changement des comportements des consommateurs (personnalisation, respect de l’environnement et des conditions de production des produits et des services).

    • La Commission a proposé « sept ambitions stratégiques » que la France ne doit pas rater :
    • Le recyclage des métaux.
    • Le stockage de l’énergie.
    • La valorisation des richesses marines.
    • Les protéines végétales et la chimie du végétal.
    • La médecine individualisée.
    • La silver économie, l’innovation au service de la longévité.
    • La valorisation des données massives (Big Data).

Anne Lauvergeon conclut en paraphrasant Heidegger qui parlait de la vérité : « Les innovations sont des chemins qui souvent ne mènent nulle part mais parfois permettent d’avoir des vies meilleures »

Plusieurs questions du public permettent à notre conférencière de préciser sa pensée, puis cette soirée se conclut sous les applaudissements d'un auditoire intéréssé.

[368] Samedi 26 septembre 2015
Entretien avec le romancier Yannick HAENEL
conduit par Catherine MALISSARD

La parole a été alors confiée à Nicole Laval-Turpin qui avait la tâche de présenter notre invité : Yannick Haenel, un écrivain de 48 ans, à l’allure d’éternel jeune homme. Retraçant les grandes lignes de l’œuvre déjà abondante d’un auteur qui suscite la curiosité, voire la discussion, elle a cité son premier livre, en grande partie autobiographique Les Petits Soldats (1996), puis évoqué la polémique autour de Jan Karski (2009) – dont le CDN avait monté avec succès une adaptation du roman qui, par ailleurs, avait essuyé les feux d’une sévère critique de la part de Claude Lanzmann (à qui elle a répondu vertement en défendant le droit à la fiction comme une nécessité) avant d’aborder le vif du sujet : un entretien autour de son dernier ouvrage : Je cherche l’Italie, un entretien mené par Catherine Malissard, très attentive et soucieuse de poser les bonnes questions. La plus délicate portait sur la raison invoquée par Yannnick Haenel de sa décision, prise il y a quatre ans, de s’installer à Florence avec femme et enfant pour « faire le point ».

Lectures à l’appui, Il l’explique d’abord par « un besoin de faire une pause dans une existence qui va trop vite », par le désir de trouver dans l’Italie « un hâvre qui l’accueille », et aussi de réaliser un rêve de jeunesse : avoir tout son temps pour jouir des œuvres d’art. Ce rêve va perdurer : pendant quatre années, il se veut disponible à l’écoute de la vraie mémoire qui est celle de l’art. « Faire le point » permet de réunir tous les siècles en un même temps et surtout de s’opposer à l’inessentiel – et en 2011 l’inessentiel se confondait avec la politique, cette politique qui s’incarnait alors en Italie dans le sourire arrogant de Berlusconi affiché ostensiblement dans tous les médias, un sourire « qui éclaboussait Florence », et, en réalité masquait le drame humain symbolisé par la rencontre avec un immigré sénégalais vendeur à la sauvette devant le palais des Médicis.

Comment réagir face à ce mélange de beauté, de détresse et de vulgarité ? Yannick Haenel parle de « résistance intime », et de ses outils qui sont la solitude, le silence, la contemplation du beau ; il est à la « quête des éblouissements, des extases, des illuminations ». L’écriture a le pouvoir de créer ce lieu de résistance, ce « territoire qu’on porte en soi » et qui vous rend la liberté – et c’est là une des constantes dans toute l’œuvre de Yannick Haenel.

Dans un long échange, sur le ton de la conversation la plus amicale, Yannick Haenel a évoqué, entre autres, son admiration pour saint François qui a réussi à satisfaire à la fois son désir de solitude et son aspiration à la vie communautaire, et qui est, à ses yeux, le héros d’une aventure de l’esprit et, en même temps, une conscience politique. Et aujourd’hui, cette conscience politique ne peut oublier la tragédie qui se joue au large des côtes italiennes. « Il y a eu trois cents morts à Lampedusa et presque personne n’en a parlé. Cela m’obsède… Depuis, il y a eu un millier de morts en un an. Lampedusa est le nom d’une infamie. Le roman tourne autour de ce mot.

Je cherche l’Italie dénonce la barbarie de notre monde, mais aussi construit en quelque sorte un barrage contre le mensonge de « la langue de bois » des politiques et de la propagande ». La question que pose mon livre est : y a-t-il de l’indemne, du non-damné ? Il y a l’amour, bien sûr ; il y a aussi l’art, les œuvres les plus vieilles que je passais mon temps à visiter, car elles constituent un moment vivable dans l’invivable… (…) Un point en soi, où la société dans ce qu’elle a de pire n’a pas de prise sur nous.

À la fin de cet échange, les participants ont relancé le débat, notamment à propos du « château de la parole » (l’énigmatique Castel del Monte). Il restait à Yannick Haenel de nous faire revivre son ultime joie : assister, seul au couvent de San Marco, à l’aube naissante, devant l’Annonciation de Fra Angelico, lorsque le rayon lumineux est venu frapper le ventre de la Vierge. C’était le 25 mars, jour de l’Annonciation…
« Ce matin-là, dit-il, j’ai trouvé l’Italie… »

[369] Jeudi 15 octobre 2015
HISTOIRE DE LA MAGIE : UNE NOUVELLE DISCIPLINE ?
par Leslie VILLIAUME, doctorante

Budé reçoit Leslie Villiaume, une jeune doctorante (Paris-1) originaire de Meung-sur-Loire et ancienne élève du lycée Pothier. Elle prépare une thèse sur un sujet neuf et original « La prestidigitation en Europe au XIXe siècle ». Prestidigitatrice elle-même (tours de cartes), elle ne s'intéresse qu'à la magie blanche et propose de répondre à la question : « L'histoire de la magie, une nouvelle discipline ? ».

Elle précise d'abord qu'il existe un « patrimoine magique » auquel l'UNESCO donne ses lettres de noblesse en encourageant à sa conservation, à sa protection et à sa transmission exactement comme pour l'histoire de la photo ou du cinéma. Un lieu comme la Maison de la Magie à Blois répond tout à fait à cette mission. D'autre part, une « communauté magique » s'est constituée au XVIe à partir du « Prévost » (1584) premier ouvrage traitant de magie et mettant fin à une transmission qui était auparavant uniquement orale. Et depuis 1903, des Journées de Rencontre ont lieu tous les trois ans, réunissant le gratin de la profession tandis qu'une Revue de la prestidigitation assure la liaison entre les membres.

Tout en soulignant que le secret qui entoure les prestations en rend l'histoire difficile, la conférencière insiste sur l'abondance des sources. Photos de la Maison de Blois à l'appui, elle détaille : les Mémoires comme ceux de Robert Houdin (1868), les affiches de spectacles, les appareils truqués comme l'horloge du même Houdin, des automates et divers objets. Il existe peu d'autres lieux identiques et il y a eu très peu d'expositions (une cependant sur Méliès). Si la BNF ne possède que peu de livres spécialisés, par contre, les collections privées sont riches d'ouvrages allant de la Renaissance à nos jours et un Américain possède 10 000 documents dont la moitié en français. Tout cela permet une étude des magiciens eux-mêmes, de leurs tours, de leurs spectacles, de leurs déplacements et de l'évolution de leur art. Des enquêtes peuvent être menées mais seulement sous serment de secret (en dehors des trucs du XIX° siècle qui peuvent être dévoilés quand c'est possible).

Pour montrer l'intérêt de ce nouveau champ d'étude, la conférencière souligne que les liens entre Science et Magie sont étroits dès le XVIIe. Ainsi Robert Houdin pratique une physique amusante et correspond avec la communauté scientifique de son époque. Le symbole de ces contacts est l'automate. Certains magiciens (Robin) conçoivent leurs tours comme une vulgarisation des sciences et donc comme un enseignement. Mais d'autres comme Mesmer (1734-1815) manifestent la volonté de faire croire à des pouvoirs surnaturels ou tel Davenport (1865) se présentent comme médium pour le spiritisme ou la lecture dans la pensée. D'où le risque de charlatanisme pour tromper et soumettre le spectateur et non plus le divertir.

En conclusion, L. Villiaume insiste sur les difficultés d'accès à certaines sources car la transmission s'effectue entre initiés. Mais, exerçant elle-même, cela lui facilite les contacts, les enquêtes et tout ce qui est travail de terrain. Car pour mener à bien sa thèse, il est nécessaire d'avoir « l'esprit magique ». Au total, l'histoire de la magie, si elle n'est pas une nouvelle discipline, terme trop fort à mon sens, représente au moins un nouveau champ d'investigation prometteur.

Ensuite, la jeune conférencière répond avec vivacité et clarté aux questions qui lui sont posées comme la magie chez Harry Potter (une « magie de pouvoir ») ou les liens qui peuvent apparaître avec le théâtre ou le cinéma qu'elle pratique aussi elle-même (documentaires sur le Bénin et sur Le Caire). Ce dernier parallèle lui permet d'achever sa prestation en mettant en exergue que dans ces formes d'art, de même qu'avec la magie, on fabrique du faux pour traduire le vrai et pour produire une émotion. Applaudissements chaleureux.

[370] Mardi 17 novembre 2015
Le mythe de Tristan - Relecture et discussion
par Frédéric BOYER, écrivain, traducteur et éditeur

Le mardi 17 novembre, dans le cadre de nos conférences habituelles au Musée des Beaux-arts, et en prélude à la représentation au C.D.N. du Tristan d’Eric Vigner, nous avons accueilli Frédéric BOYER qui a proposé une Relecture du mythe de Tristan.

Frédéric BOYER n’est pas un inconnu pour la majorité des budistes, aussi bien les fidèles qui sont à l’écoute de France-Culture où récemment Denis Podalydès a lu : Quelle terreur en nous ne veut pas finir, que ceux qui suivent l’activité littéraire et religieuse.

Frédéric Boyer est en effet à l’initiative de la nouvelle traduction de la Bible parue aux éditions Bayard, ainsi que d’une nouvelle traduction des Confessions de Saint-Augustin, sans parler de son œuvre romanesque propre commencée dès 1991 et qui a connu la notoriété avec Des choses idiotes et douces.

Notre vice-président le plus ancien, Jean NIVET, en présentant le conférencier a rappelé ses nombreux travaux dans des domaines variés, comme par exemple Rappeler Roland, œuvre qui traduit en toute liberté, en même temps qu’elle éclaire d’un jour nouveau la chanson de geste fondatrice de notre littérature. C’est une démarche semblable qui a conduit Frédéric Boyer à relire — avec un regard contemporain — cette légende issue de la tradition orale du monde celtique entrée dans notre patrimoine littéraire au XIIe siècle avec deux versions, celle du Normand Béroul et celle de Thomas d’Angleterre, réunies et retranscrites en français moderne au début du XX° par Joseph Bédier.

Au lieu de se livrer à l’exercice un peu formel de la conférence traditionnelle, Frédéric BOYER a préféré ouvrir devant nous ce qu’il a appelé son « chantier poétique ». Et de nous donner de larges extraits de sa propre traduction, où le public a pu apprécier à la fois son talent de « diseur » — j’allais dire : trouvère — et celui de « transcripteur », cherchant à préserver la musique et surtout le rythme des décasyllabes, tout en gardant une certaine concision (un commentateur parlera d’ « austérité elliptique » ! ) L’exercice de traduction pour lui n’est pas une simple translation, mais plutôt une réappropriation, une véritable ré-écriture, dans le but , selon ses propres termes, de « réaliser un vieux rêve médiéval : une sorte d’entrelangue, entre les écrits d’autrefois et ceux d’aujourd’hui.»

Ce travail de ré-écriture, qui va influer sur l’esprit du traducteur peut faire penser à la théorie de Du Bellay dans sa Défense et Illustration de la langue française où il définit « l’innutrition »: ce travail doit être fidèle à la lettre , mis aussi à l’esprit de l’épopée initiale, et d’abord à tout ce qu’elle contient de violence et de dureté. L’aventure de Tristan et Yseult a sans doute une dimension politique, du fait qu’elle perturbe l’ordre établi, mais aussi elle montre les dangers de la passion en même temps qu’elle décrit la folie des amants exerçant une réelle fascination, fascination que renforce la présence constante d’un univers poétique que le style du traducteur a su rendre sensible.

Notre amour notre désir
Jamais personne n’a pu nous en séparer.
Angoisse peine et douleur
n’ont pu briser notre amour.
On a pu séparer nos corps
mais l’amour on n’a pu
nous en séparer. »

Pour conclure, je me contenterai de citer de mémoire notre vice-Président : « Frédéric Boyer a sans aucun doute fait pâlir les nombreux travaux universitaires à propos de Tristan. Et en échange, il nous a proposé une autre lecture, une lecture qui fait revivre le texte, tout en lui laissant le charme du vieux poème celtique…»

[371] Jeudi 10 décembre 2015
Familles composées, décomposées, recomposées
par Christian de MONTLIBERT, professeur émérite de socialogie à l’Université de Strasbourg II

Ce jeudi 10 décembre 2015, pour la première fois de sa longue histoire (61e année d’existence), notre association accueille un sociologue, Christian de Montlibert, professeur émérite à l’Université de Strasbourg II, venu nous parler du sujet suivant :

Familles composées, décomposées, recomposées

D’emblée notre conférencier souligne les liens entre l’Antiquité et la sociologie en rappelant que l’historien Fustel de Coulanges — auteur de La Cité antique — fut le professeur d’Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie. Puis, il constate que « traiter de la famille est difficile » car « la famille ça parle, même quand elle se tait, on lui parle et on en parle », tout le monde a un avis sur la question. Tout ce qui touche à la famille résonne fortement dans la vie des Français. « Comment rendre compte de cette institution qu’est la famille ? »

La famille, loin d’être naturelle, est tout aussi arbitraire que n’importe quel autre fait social. L’ethnologie a depuis longtemps montré que la famille n’est en rien universelle. Notre conférencier s’appuie sur deux exemples, l’un choisi dans l’archipel des Marquises (société polyandrique) et l’autre, chez les Wolofs du Sénégal (société de castes et d’ordres) qui, comme beaucoup d’autres, montrent les variations considérables dans l’organisation de la famille ou de la parenté. Pour Levy-Strauss : « rien ne serait plus faux que de réduire la famille à son fondement naturel (…) une famille ne saurait exister s’il n’y avait d’abord une société ». Pour les sociologues « un fait social ne saurait s’expliquer que par le social ». Que la famille ne soit pas naturelle n’empêche pas qu’elle est une réalité.

L’origine de la formation de la famille pour l’Europe occidentale se trouve dans l’Église chrétienne et l’État.
Grégoire Ier le Grand, père de l’Église, rédige, en 596, un texte sur l’organisation de la famille, sur la sexualité conjugale, extra-conjugale et sur la parentalité. Il sera la base de toutes les organisations ultérieures de l’Église catholique. Il conduit à une domination masculine et une division masculin/féminine avec une répartition : le monde extérieur aux hommes et le monde intérieur aux femmes. Des sacrements assurent l’autorité sur la famille : baptême, première communion, mariage, extrême onction. Le goût de s'immiscer dans l’intimité des familles perdure toujours au début du XXIe siècle. Cette structure a permis à l’église de bénéficier des héritages en contrariant la possibilité de garder les biens dans la parenté (interdiction du mariage entre proches, obstacles à l’adoption, interdiction de la polygynie, indissolubilité du mariage qui est un sacrement, etc.). L’église devient au Moyen-Âge le plus grand propriétaire foncier d’Europe. Aujourd’hui, les statistiques montrent bien que la conception traditionnelle, familialiste, conservatrice de la famille se situe du côté de la pratique religieuse la plus intense.

L’État a aussi façonné la famille, à titre juridique, symbolique et politique.
L’arrêté de Villers-Cotterêts (août 1539) oblige les curés à noter les naissances et les noms des parents en langue française, l’arrêt de Blois (1579) le complète en ajoutant les mariages et les décès. L’état civil (actuel) est créé en 1792. Ces textes permettent de créer un nom de famille, l’identité de la famille est instituée, d’où la succession et ses droits. Le Code civil de 1804 transforme la famille en objet d’état (droit exclusif de la puissance publique sur le mariage) toujours en cours aujourd’hui. Le mariage n’est plus un sacrement, mais un contrat civil révocable, le divorce est rendu possible par la loi de 1792, supprimée en 1816, rétablie en 1884 ; enfin en 1975, passage du divorce pour faute, au divorce par consentement mutuel. Avec les difficultés démographiques de la guerre de 14, l’adoption est enfin institutionnalisée en 1923. Depuis 1975, l’action de l’état change : divorce simplifié, union libre institutionnalisée en Pacs (1999), les enfants illégitimes peuvent hériter, les droits des femmes sont largement élargis, le mariage homosexuel est reconnu (et soumis à l’état). Tous ces changements correspondent à une transformation des manières de vivre…

Étudions trois groupes sociaux : les Grands, qui ont longtemps résisté aux propositions de l’église, fonctionnaient en clans (cf. Katia BÉGUIN, Les princes de Condé, Éd. Champ Vallon, 1999). La bourgeoisie change les mœurs : peu à peu, la polygynie régresse et la tendresse se développe. L’héritage est la question centrale. C’est ce modèle de famille qui se voit institutionnalisée par le Code civil napoléonien. La bourgeoisie va se regrouper dans des quartiers réservés pour s’isoler des classes laborieuses, dont les mœurs sont très éloignées des siennes. Ces classes sont dangereuses politiquement (révolutions), physiquement (le choléra entraîne l’hygiénisme et les grands travaux de Haussmann) et moralement, d’où le développement du contrôle social (mariage, famille, soucis de l’épargne) qui aboutira au développement de l’État social à la fin du XIXe siècle. Le mariage, rare à ce moment-là, se développe pour atteindre la quasi-totalité des femmes en 1950. Moment où l’âge du mariage s’abaisse à 22 ans : c’est âge d’or du mariage. Dès les années 65, la fécondité baisse, le recul du nombre de mariages aussi, parallèlement à l’augmentation des divorces, de la fécondité hors mariage et des familles monoparentales. Le pacs, très minoritaire, ne change pas la tendance générale. Aujourd’hui : 75% des enfants vivent en familles traditionnelles, 9% en familles recomposées et 14,5% en familles monoparentales.

Comment expliquer ces changements ? Par la réduction massive des populations rurales et paysannes. Celles-ci ne divorcent pas puisqu’elles reposent sur la participation de l’épouse au travail et que le patrimoine est partagé. Lorsque le monde rural rétrécit, la famille traditionnelle disparaît. Ces transformations structurelles s’accompagnent d’un déclin des pratiques religieuses d’où une diminution de l’adhésion aux valeurs familialistes.
L’accroissement de la durée de scolarisation des filles des milieux sociaux dominants va leur permettre d’entrer dans le monde du travail. Les luttes féministes s’intensifient. Des mesures favorables aux femmes sont institutionnalisées par l’État. Ces changements modifieront la reproduction féminine qui devient plus tardive ; l’ordre familial est aussi bouleversé par l’extension du travail féminin.
Les services publics ont sécurisé la vie des familles populaires. Mais quand l’État social régresse, comme c’est le cas depuis une trentaine d’années, les bases de la famille populaire sont minées.

Si les investissements, sur et dans la famille, sont si intenses, c’est qu’elle est le lieu où se jouent les deux opérations les plus importantes de toute société : la reproduction des divisions sociales et la division sexuelle du travail. La famille s’organise par rapport à ses capitaux économique, culturel et symbolique. Le capital culturel est devenu le déterminant des trajectoires professionnelles et sociales. Le capital symbolique (mélange d’honneur, de prestige, de respect…) est de l’ordre de la dignité à maintenir. Les familles vont établir des stratégies, dont la stratégie matrimoniale fait partie. Cette reproduction sociale semble exiger l’homogamie sociale, les familles s’y soumettent, en particulier grâce aux trajectoires scolaires.

En somme, la participation des familles à la reproduction sociale contribue à la répartition inégale des espèces de capital. Pour que cette reproduction fonctionne, il faut que les héritiers acceptent l’héritage. C’est là qu’intervient la notion d’habitus, chère à Pierre Bourdieu. Pour l’imager, notre conférencier donne l’exemple de Joseph Aletti (le père des palaces français, né de parents domestiques de haut rang).

Cette reproduction sociale ne fonctionne que dans le cadre de la division sexuelle du travail. La famille est le lieu où se développent la masculinisation des petits garçons et la féminisation des petites filles, ce qui contribue à la domination masculine. Les femmes sont soumises à des conditions de travail plus contraignantes que les hommes, souvent les emplois les moins qualifiés. Les femmes des classes supérieures occupent rarement des fonctions de direction, sauf dans la culture, la mode et la communication. Ces habitus sexués sont sans cesse réactivés. Malgré toutes les mesures tendant à l’égalité, les clivages perdurent.

Dans ces conditions, on comprend l’importance donnée à la famille puisqu’elle contribue, même sans le vouloir, à la reproduction de la division en classes sociales et à la reproduction de la domination masculine.