Logo Budé OrléansAssociation orléanaise Guillaume-Budé
Jeudi 21 janvier 2010

DE LA LECTURE

entretien entre Alberto MANGUEL,
écrivain
et Thierry BOUCHARD,
directeur des éditions Théodore Balmoral

Voyages culturelsAssociation orléanaise Guillaume-Budé

À l’occasion de la Rencontre du jeudi 21 janvier consacrée à

la LECTURE,

le Président Alain MALISSARD avait invité une personnalité de très grand renom dans le monde des Lettres:

Alberto MANGUEL.

À l’exposé traditionnel, il a préféré la forme plus libre de l’entretien, lequel a été conduit par Thierry BOUCHARD, écrivain orléanais, directeur des Éditions et de la fort estimée Revue “Théodore Balmoral” fondée en 1985.

Après avoir rappelé la chance que les budistes avaient de rencontrer un homme aussi sollicité, à peine rentré de Norvège et sur le point de se rendre aux U.S.A., Thierry Bouchard a fait un rapide portrait de ce grand amateur de livres, singulier lecteur, polyglotte, adonné dès son enfance au “vice impuni” cher à Valery Larbaud. Il a évoqué sa vie — qu’il a menée sur quatre continents — ce qui lui a permis une profitable “mise à distance de la langue maternelle”. En effet Alberto Manguel est né en 1948 en Argentine, a passé sa jeunesse en Israël; revenu à Buenos Aires, a été “lecteur” (au sens littéral) de Jorge Luis Borges devenu aveugle; grand voyageur, a fait un long séjour au Canada (dont il a acquis la nationalité en 1985) ; il vit depuis 2001 en France, dans un petit village du Poitou “au milieu de 40000 livres”. Il est journaliste, essayiste, traducteur ; il obtient en 1998 le Prix Médicis-Essais pour Une histoire de la lecture qui lui apporte une large notoriété ; il occupe également les fonctions de “lecteur” (au sens professionnel) chez Gallimard. On peut le dire parfaitement implanté dans la vie intellectuelle française sans qu’il perde aucun des avantages de son expérience cosmopolite.

Thierry Bouchard a alors posé sa première question sur l’origine de sa “vocation de lecteur”, pensant sans doute au premier livre qui marque l’enfance. A. Manguel a avoué qu’enfant, il ignorait qu’il existait une littérature pour enfants et qu’il a eu la chance d’y échapper ! Mais ce dont il se souvient surtout, c’est du plaisir à reprendre le même livre, à le retrouver familièrement, comme l’adulte retrouve son “chez soi” (la lecture, en quelque sorte, donne des racines). L’enseignement reçu influe aussi sur la manière de lire : à l’école secondaire qu’A. Manguel a suivie en Argentine, les cours étaient dispensés par des professeurs du Supérieur, tous spécialistes d’une matière, voire d’un auteur ; il y a découvert les bienfaits du travail en profondeur et, en somme “une façon d’apprendre à apprendre valable pour la vie”. L’entretien a ensuite porté sur les écrivains qui l’ont marqué : d’abord Stevenson, auquel A.M. a consacré un livre original : Stevenson sous les palmiers, et, bien entendu J.L. Borgès, qui, pour lui, a joué un rôle de mentor, mais seulement en partie ; il a surtout confirmé ce sentiment éprouvé dans son enfance et dans son adolescence (à seize ans, après l’école, il avait trouvé un emploi à la librairie Pygmalion de Buenos Aires) ce sentiment qu’on pouvait vivre avec et dans les livres. Borgès lui a sans doute fait partager ses admirations : Don Quichotte, La Divine Comédie, mais aussi, dans une moindre mesure, Kipling, en particulier L’Homme qui voulut être roi. Il lui a appris que “la lecture est cumulative et se développe selon une progression géométrique : chaque nouvelle lecture s’ajoute à ce que le lecteur a lu auparavant.” A. Manguel ne croit pas à une sacralisation de la lecture : “ni le livre, ni le lecteur, ni le texte ne sont sacrés, mais au moment de la lecture, il se produit une alchimie miraculeuse — et cela peut recommencer chaque jour…”

Il apparaît difficile de rendre compte, à cet instant de l’entretien , de toutes les questions posées par Thierry Bouchard, certaines plus personnelles, comme : “êtes-vous un lecteur éclectique ?” — ce à quoi répondit A. M. par un “J’ai toujours 3 ou 4 livres très différents à côté de mon lit !”, d’autres plus générales (peut-on parler de “découverte pure” au cours de nos lectures ? Le lecteur de poésie est-il un lecteur différent ? - Oui, car il est dans un présent constant). Peut-on lire aujourd’hui dans le désordre ou le tintamarre ambiant ? On est tenté de répondre par la négative et de dire que le bruit a pour but de nous empêcher de penser. C’est oublier que la lecture silencieuse ne date que du Moyen-Age et l’on comprend l’étonnement de Saint Augustin découvrant à Milan Saint Ambroise “lisant la langue immobile”. Le lecteur a gagné le pouvoir de lire “sourd et aveugle au monde.”

La lecture — ou plutôt la curiosité des livres — peut nous mener sur des voies inattendues : celle de la bibliomancie (on ouvre la Bible ou Virgile au hasard et on peut y lire le futur !), de la bibliokleptomanie (qui ne l’a pas pratiquée, au moins une fois ?), du “fou de livres” décrit dans La nef des fous de Sébastien Brandt, dont un lecteur, en l’occurence l’humaniste Geiler a trouvé sept variétés de folies, depuis celle du collectionneur de livres décoratifs “pour la gloire”, jusqu’à celle de l’écervelé qui se moque du contenu des livres…

L’assistance aurait aimé écouter encore longtemps Alberto Manguel, profitant de “ces moments de plaisir délicat”, selon les termes mêmes de notre Président, persuadé que cette “folie des livres” apportait aussi une belle dose de sagesse…

A.L.