Le jeudi 14 mai, les membres du Bureau de l’Association Guillaume-Budé, autour de Jean NIVET avaient organisé une séance de lecture consacrée à Julien Gracq disparu le 22 décembre 2007 et intitulée :
C’était sans doute une gageure que d’avoir choisi un auteur réputé difficile, voire un peu précieux et dont l’image était celle d’un homme un peu hautain, “drapé dans un splendide isolement” et capable de manifester son mépris pour les “gendelettres” et… aussi les prix littéraires. Le but de cette évocation, illustrée d’images, était d’abord de cerner la personnalité souvent tenue secrète de celui qui ne voulait pas qu’on confonde Louis Poirier, professeur d’histoire et géographie et Julien Gracq, écrivain et poète, tenté dans sa jeunesse par le surréalisme. En effet c’est une lettre d’André Breton, datée du 14 mai 1939 (quelle coïncidence !) qui a décidé de la carrière littéraire de ce jeune provincial né à Saint Florent-le-Vieil, sur la rive gauche de la Loire, à mi-chemin entre Angers et Nantes. Celui-ci venait d’écrire un petit roman d’une centaine de pages Au château d’Argol publié aussitôt par le jeune éditeur José Corti.
Julien Gracq a été très marqué par son enracinement dans le petit terroir des Mauges où toute son ascendance a vécu “depuis six générations et au-delà” avec “une solide assise sur la terre” ; on trouve çà et là dans ses Lettrines des notations sur les choses familières que n’aurait pas désavouées Colette, en même temps qu’une profonde communion avec la nature. Il y a un Gracq “promeneur solitaire”, mais également un Gracq non-conformiste qui refuse les interviews et les séances de dédicaces. En 1950, il avait lancé un pavé dans la mare avec un pamphlet intitulé La littérature à l’estomac (à l’esbroufe) et, de ce fait, il a refusé le Prix Goncourt attribué au Rivage des Syrtes comme il a toujours refusé de se conformer aux rites salonnards et de participer au spectacle navrant “des écrivains dressés de naissance sur leur train de derrière.” Il s’est rendu célèbre par ce qu’il appelle ses “mauvaises pensées intimes”, lesquelles touchent à des domaines variés comme: l’Académie française “qui ne sert à rien”, les musées de Rome qui donnent la nausée, la tragédie classique et ses règles contraignantes, vraies “camisoles de force”. Il est capable de rosseries, par exemple à l’égard de Voltaire, Balzac, Flaubert, son maître Alain ou son ennemi Etiemble (lequel le jugeait vain et poseur!)
En intermède ont été projetées des images jalonnant son parcours, depuis son enfance avec sa sœur Suzanne pour laquelle il se dévouera jusqu’au bout, son passé d’excellent élève, ses ambitions théâtrales (Le roi pêcheur sera joué sans succès en 1949 malgré le talent de Maria Casarès), son refus du Goncourt devant une horde de ces journalistes qu’il n’aimait pas beaucoup ; l’un d’eux avait fait croire que ce prix récompensait “Les ravages de Sartre” (sic !).
Nous l’avons vu photographié avec le groupe des Surréalistes, puis à Venise, en compagnie de Pieyre de Mandiargues et Nora Mitrani, l’ancienne compagne du peintre Hans Bellmer (c’est alors que nous apprenons que la sœur du cinéaste fut le grand et unique amour de Gracq ce qui, entre nous, le rend sympathique). La dernière série de photos le montre dans son intimité familière, rue du Grenier à Sel à Saint Florent, en promenade sur les bords de Loire, en vacances à Sion sur l’Océan, en barque sur l’Evre, dans son appartement parisien de la rue de Grenelle, dans son bureau plein d’objets familiers et de livres qui seront vendus et dispersés, moins d’un an après sa mort.
La seconde partie de l’évocation a, dans la mesure du possible, abordé l’œuvre de Julien Gracq, car il est bien difficile de rendre compte de l’originalité de son écriture, de cet “immense travail de tapisserie, ouvrage de longue patience, de volonté opiniâtre, d’une trame serrée entrecoupée de nœuds solides et dont les couleurs de sable et de la végétal se laissent en même temps penser et percevoir, mentales autant que visuelles" (Franz Hellens). Néanmoins les Budistes et leurs amis ont pu apprécier quelques échantillons de cette prose poétique toute imprégnée de surréalisme, comme dans Liberté grande, ou ces paysages remplis de géographie sentimentale (on en trouve dans Un balcon en forêt), ou encore dans Lettrines ces petits bijoux travaillés selon la technique des peintres. Ils ont été sans doute moins convaincus par les extraits de l’unique pièce de Gracq Le Roi Pêcheur inspiré de la Quête du Graal, œuvre pour lui capitale, qui illustre “la supériorité de l’attente sur l’accomplissement”. Et ce thème va nourrir à peu près tous les récits de Gracq, du Château d’Argol au Rivage des Syrtes. Le cinéma, tenté par de si beaux sujets, n’arrivera jamais à atteindre le but de l’écrivain: “rendre le fantastique immanent, prêt à surgir à tout moment au gré d’une sensation ou d’un pressentiment”.
La conclusion nous a ramenés au titre : Julien Gracq, par son tempérament, était beaucoup moins porté à s’engager dans son temps qu’à observer et épier les remous du monde. Dans un entretien donné en 2007, il avoue devoir se protéger dans une “bulle”, comme le capitaine Némo dans son Nautilus ; le monde nouveau lui apparaît comme un “terrible appauvrissement”. Et dans le domaine littéraire, il montre une méfiance de Sioux à l’égard des nouveautés, dénigrant le Nouveau Roman comme la Nouvelle Critique de même qu’il boude le théâtre, vu “la médiocrité de la production contemporaine”. Cela dit, en imaginant l’avenir de la littérature, il eut le mérite de la lucidité : inquiet de voir proliférer des ouvrages éphémères, produit par des auteurs qui n’ont d’autre culture que l’actualité, de cette culture “horizontale” par opposition à celle “verticale” qui pousse sur le “terreau des œuvres du passé, il regrette l’âge “où l’homme était constamment replongé dans ses eaux profondes, réaccordé magiquement aux forces de la terre, irrigué de tous les courants nourriciers dont il a besoin comme de pain…”