|
Le mardi 12 mars, les Budistes ont retrouvé leurs marques dans l’univers de l’Antiquité en écoutant une très belle conférence de haut niveau intitulée :
ARCADIE, l’invention d’une terre poétique
Le conférencier était Franck COLLIN, directeur des Etudes Anciennes à la Faculté des Lettres d’Orléans, auteur d’une thèse (en cours de publication) sur “L’esthétique arcadienne de Virgile”, présenté par le Président Alain MALISSARD, qui l’a appelé à entrer au Bureau de l’Association.
Franck Collin a d’abord cherché à définir ce que représentait dans la conscience collective actuelle cette Arcadie présente jusque dans la publicité pour résidences du 3e âge. Ce nom quasi mythologique évoque couramment propreté, confort, convivialité, épicurisme de bon aloi, mais aussi une philosophie de la vie, proche de l’écologie comme chez Bertrand de Jouvenel ou de la nostalgie passéiste comme chez Giono. Il peut s’accompagner de clichés, parfois sublimés par de grands peintres, que ce soit Le Titien ou Poussin; il reste toujours empreint de poésie. En délimitant son territoire, à la recherche de ses origines grecques, on constate que l’Arcadie réelle, canton montagneux au centre du Péloponnèse pauvre et aride, est en revanche riche en mythes terrifiants. Celle qui nous intéresse est “une invention latine et la façon dont elle a structuré notre imaginaire est essentiellement le fait de Virgile.” Elle est présente en particulier dans les Bucoliques II, VII, VIII, X, au chant III et IV des Géorgiques, au chant VIII de L’Enéide et même dans la Copa (la “Cabaretière”) de l’Appendix Vergiliana.
Dans un premier temps Franck Collin a éclairé la genèse de cette Arcadie primitive fort peu idyllique et dont les mythes portent la marque d’une inquiétante sauvagerie, comme celui du roi Lycaon capable de se muer en loup et qui fut puni d’avoir offert à Zeus en visite incognito un repas de restes humains (l’épisode se trouve dans Ovide au chant I des Métamorphoses). C’est sans doute là l’écho d’anciens sacrifices humains et ”la lycanthropie” suggère la fragile limite entre l’homme et la bête. Mais en contrepartie le châtiment de Zeus sous forme de déluge purificateur a une heureuse conclusion: Arcas succède à Lycaon et donne son nom au royaume.” Devenir arcadien, c’est devenir civilisé après avoir été un temps sauvage...”
Si les Romains de l”époque augustéenne ont manifesté tant d’intérêt pour l’Arcadie, c’est qu’après les guerres civiles, ils avaient besoin de paix et aussi besoin de repenser leurs origines. Deux mythes étaient alors en concurrence : celui de l’Âge d’or le règne de Cronos et de Dikè, où tous les biens sont offerts à profusion sans la moindre peine, mais qui s’inscrit dans un temps cyclique et celui de la proto-humanité arcadienne, avec un mode de vie plus rustique et plus rude, lié au travail qui rend possible le progrès. Ce mythe arcadien avait été encouragé par César qui créa en -44 une nouvelle classe du Collège des Luperques, servants du dieu Lupercus (sans doute en rapport avec lupus=le loup, si bien qu’on peut dire que “la louve romaine prolonge le loup arcadien”). Auguste renforça ce culte, faisant restaurer la grotte du Lupercal qui vient d’être récemment découverte et trouvant dans la légende des origines arcadiennes l’occasion de vanter la mission civilisatrice de Rome et aussi d’officialiser en quelque sorte la filiation (toute fictive) entre Romains et Arcadiens, laquelle remontait au Ve siècle avant notre ère, par l’intermédiaire de la colonisation grecque. Rome serait même, d’après Denis d’Halicarnasse, la plus ancienne émanation de l’Arcadie. et comme les Troyens sont aussi des Arcadiens, l’origine troyenne est doublement affirmée.
Dans la deuxième partie de son exposé dont il est difficile de rendre la richesse et la densité Franck Collin a montré la part de l’invention chez Virgile et comment il a incorporé l’Arcadie à sa poétique, en partant de la VIIIe Bucolique. Son Arcadie est bien latine, et non une transposition de Théocrite, même si celui a servi de matrice.
Les Bucoliques constituent un véritable art poétique ; les bergers sont sans doute de faux paysans mais de vrais poètes et leur poésie (“carmen”) incantatoire. Virgile, à la différence d’un Lucrèce ou d’un Catulle, se fait une idée religieuse de la poésie autour de grands thèmes, comme la contemplation de la Nature, la reconnaissance des dieux, et l’expérience de la mort. Il a ajouté à Orphée (les traces d’orphisme sont visibles) le dieu Pan, un Pan arcadien, qu’Epiméthée dit frère de lait de Zeus, dieu cosmique, garant de l’unité du monde, mais aussi proche du culte latin , celui de Faunus, inventeur de la flûte, le calamus accompagnant le chant de Tityre étendu “sub tegmine fagi”.
Il restait à explorer le territoire poétique de l’Arcadie, souvent réduit au “topos” du “locus amoenus”: un lieu agréable, champêtre, entouré d’eaux vives ; joli tableau, mais qui risque de se diluer dans un imagerie un peu mièvre. Or Virgile “a dépassé ce petit tableau c’est justement le sens du mot : idylle au profit de la surabondance de l’Etre”. Il ne faut pas chercher une identification géographique: par exemple, le cadre de la Ie Églogue est à la fois la Sicile, le Péloponnèse, les rives du Mincio près de Mantoue, le pays natal rêvé, ”une Arcadie imaginaire, une esquisse de l’Utopie, cette terre de nulle part où chacun retrouve des bribes de sa propre expérience”. Avec Virgile on prend conscience du lien qui doit nous unir à la Terre et à nous relier à l’unité du Monde, ce qui le rapproche de poètes actuels comme René Char ou Yves Bonnefoy (cf. “Terre seconde” in Le nuage rouge) Cette Arcadie virgilienne est à l’opposé de l’Âge d’or ; ses mots d’ordre sont “labor“et “opus”; ses héros se nomment en premier Aristée le “magister” : celui qui enseigne aux hommes à abandonner le gland pour le blé, à planter l’olivier et la vigne, à pratiquer l’élevage et l’apiculture (on retrouve là le plan des Géorgiques) La leçon est claire : la véritable invention est à la fois utile aux hommes et en accord avec le divin. Le second modèle s’appelle Evandre, le “conditor”, le fondateur de la Rome mythique, à l’opposé de la Rome des débuts de l’Empire : il prône une sage économie des vrais biens et invite Enée à trouver un hâvre de paix et “à conformer sa vie à celle d’un berger arcadien”.
En conclusion, j’emprunterais volontiers ces quelques lignes du remarquable article que Franck Collin a publié dans le Bulletin Budé n° 2 de l’année 2006 : “Il ne s’agira pas de retrouver, chez Virgile, l’Arcadie réelle de la Grèce, mais une Arcadie recréée, un territoire rêvé… une Arcadie lyrique, terre du chant et de la Parole originaire, puis celui de l’Arcadie terrienne, dans son lien à la nature et au monde; celui, enfin, de l’Arcadie métaphysique, qui donne visage à quelques questions ontologiques qui préoccupent l’homme…”
|