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Il est fort rare que les conférences Guillaume-Budé suscitent des réactions d’humeur ostensibles comme autrefois au théâtre, par exemple à la « première » d’Ubu-Roi, où les spectateurs quittaient bruyamment la salle pour manifester leur désapprobation. Or c’est ce qui s’est produit mais pour un certain nombre seulement et discrètement le jeudi 12 février, lors de la Rencontre Poétique intitulée :
Le « Langagement » et l’avancée des mots
à laquelle ont participé deux poètes contemporains qui publient depuis vingt ans et qui ont vécu l’aventure de la Revue d’avant-garde TXT :
Éric CLÉMENS et Christian PRIGENT
accompagnés par Marc DÉCIMO, maître de conférences à l’Université d’Orléans, linguiste, historien d’art et… Régent du Collège de Pataphysique.

Sans trop m’avancer, je subodore que nos poètes (et leur présentateur) n’ont été ni surpris, ni mécontents de ces réactions, car, en tant qu’adeptes de TXT, ils ne dédaignent pas, à la manière de Lautréamont, Jarry, Roussel ou Xavier Forneret, la provocation. D’ailleurs Marc Décimo, dans son introduction, en se référant à l’Anthologie de l’Humour noir d’André Breton et en particulier à l’œuvre de Jean-Pierre Brisset (lequel, contre Darwin, fait descendre l’Homme de la grenouille) nous mettait sur la voie d’une poésie qui ne recule ni devant le calembour, ni devant la trivialité, encore moins devant la crudité des mots, qui refuse tout interdit, allant même jusqu’à la scatologie. C’est sans doute cette « avancée langagière » qui a dû faire peur. Peut-être aussi avons-nous perdu l’habitude de prendre en pleine figure des textes « choc », de ceux qui ont besoin de la bouche et du corps, de ceux qui ont besoin de « passer au gueuloir ».
C’est ce qu’a fait d’emblée Éric Clémens, lisant, clamant, jouant, criant son « Opéra tonnant », où aux « voix usées, éraillées » répond « le cri tapi, apaisé, incisé, soustrait », où l’oreille est enveloppée, envahie, égarée, submergée par le verbe de celui qui, de son propre aveu, « casse les images et crache le sens ». Christian Prigent a pris la relève en lisant des poèmes extraits de « Paysage avec vols d’oiseaux »(écrit en 1982) qui nous ramènent , au-delà de toute mémoire, de manière obsessionnelle à la matrice et au cloaque initial, au « corps atone figé, à la mère, la m.., la ruine... »
En contrepoint, Éric Clémens, après une réflexion subtilement philosophique en forme de litanie sur les « mots et les choses », « ces choses qui ne peuvent exister que par les mots », a lu quelques textes tirés de son dernier recueil, où l’on retrouve allitérations sonores et jeux verbaux (« Travaille, trime, tripe, tripaille »…) et aussi un certain souffle comme dans ce poème emblématique :
« Oui aux passions et aux transgressions,
Oui au populo anar et crapulo rigolo,
Oui au temps perdu et dépensé,
Oui au degré zéro des imaginaires... » |
C ertaines lectures nous ont fait sentir une parenté entre les deux poètes. Christian Prigent dans un duo avec son amie comédienne a présenté un poème construit sur une double opposition : à une séquence limpide en apparence correspond une contrepèterie licencieuse (d’un effet souvent comique), et, comme dans les chants amoebées antiques, dans un second temps, le texte identique étant repris, les voix sont inversées ; les mots qui reviennent en écho déformés et reformés, créent une sorte de musique sonore, fondée uniquement sur le langage, dissociée de la pensée et du sens. On a eu la même impression avec le « listing des opposés » d’Éric Clémens.
En revanche le contraste a été sensible lorsque Christian Prigent a, pour conclure, entrepris la lecture d’une page de son roman paru en 2007 : « Demain je meurs », qui, à ses yeux, relève de la « prose rythmée et musicalisée ». On retrouve l’émotion, en même temps qu’un cadre réaliste et familier : la chambre bien cirée avec les faïences de Quimper au mur, la veillée de la famille en noir devant « la caisse longitudinale » ; nous sommes invités à poser la paume sur le bois, en appuyant très fort. Et le poète, dans un bel élan, fait passer « le dernier message du disparu, son reste de vie qui filtre à travers les planches », mais d’autre part il ne peut cacher les odeurs de plus en plus prégnantes, et qui nous ramènent, une fois de plus, à la décomposition finale… (ou à la boue originelle ?)
En post-scriptum Marc Décimo a livré son impression certainement partagée in petto avouant qu’il ne comprenait pas tout, et qu’au fond c’était tant mieux, qu’il « entendait des sons, des sensations, des pulsations, des poussées », que cette poésie le faisait « sursauter, avec un côté physique… » Mais surtout, il relança le débat en demandant quelle place celle-ci avait par rapport à la littérature. Pour Ch. Prigent, il n’y a aucune identification avec ce qu’on entend par littérature dans la vie courante et surtout les media ; il refuse même le qualificatif de provocateur, s’insérant au contraire dans une tradition classique qui va de Pétrone à Rabelais et à Jarry. Relayant Éric Clémens qui s’insurge contre la poésie subjective et la complaisance narcissique, Ch. Prigent insiste sur la nécessité du travail sur la langue la seule prise qu’on ait sur le réel ; le but est d’en « faire sortir toutes les potentialités » ; un livre, dit-il, « est un objet d’art, il doit donc imposer une forme originale ; sinon il n’est qu’un document. »
La parole est alors donnée à l’assistance qui avait bravé « l’avancée des mots » ; les uns ont loué les qualités théâtrales des poètes-lecteurs ; d’autres ont réagi favorablement à la force et à la violence de certains textes ; Patricia Sustrac a parlé d’une « insolence dans une grande jouissance » et d’un « aspect gustatif »; à quoi Ch. Prigent a répondu que cette insolence « n’était pas tombée du ciel, mais nourrie de l’expérience des livres » et qu’il fallait « retrouver la violence mieux la calcination sous les sédiments de lecture ». Une ultime et passionnante discussion s’est instaurée à la suite d’une intervention de Jean-Benoît Puech qui a tenu à distinguer « le travail de la langue de l’ostentation de ce travail ». J’aurais aimé avoir le temps de rendre compte de cet échange, mais je laisserai le mot de la fin à Nicole Laval-Turpin s’adressant à nos deux poètes : « Merci de nous avoir bousculés ! »
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