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Association orléanaise Guillaume-Budé

Mardi 2 décembre 2008

PORTRAIT DE MARGUERITE YOURCENAR

conférence par Jean-Pierre CASTELLANI,
professeur émérite à l'Univ. Fr.-Rabelais de Tours

CONFÉRENCES - DÉBATS - LECTURES - EXCURSIONS - VOYAGES

Le mardi 2 décembre, le sujet de la conférence était le :

Portrait de Marguerite YOURCENAR
par M. Jean-Pierre CASTELLANI
professeur émérite à la Faculté des Lettres de Tours.

Photo de Jean-Pierre CASTELLANIC’est notre Vice-présidente Geneviève DADOU, remplaçant le Président souffrant, qui a présenté le conférencier dont l’activité se partage entre la littérature espagnole, l’étude de la presse et du cinéma, la rédaction d’ouvrages… et Marguerite Yourcenar, puisqu’il est Vice-président de la Société internationale des études yourcenariennes.

Elle a rappelé que M. Castellani était déjà venu à Budé en 1990 parler de “Marguerite Yourcenar romancière”, déjà avec un point d’interrogation ; et le sujet actuel sous-entend une question analogue : comment faire le portrait d’un auteur impénétrable et secret ?

conférence Jean-Pierre CASTELLANID’emblée, J.-P. Castellani a répondu sans ambages : s’il est vrai qu’on garde en général de Marguerite Yourcenar l’image d’un écrivain académique, c’est-à-dire équilibré, mesuré, distancié, maître de sa vie comme de son œuvre, “imposant à la critique l’analyse frontale d’un bloc lisse et sans faille”, des faits nouveaux permettent de nuancer ces clichés. D’abord des biographies récentes (dont celles de Josyane Savigneau et de Michèle Sarde) ont permis de découvrir un constant, ambigu et complexe dédoublement dans cette vie ; elles introduisent des fissures dans cet aspect monolithique et incitent à chercher des écarts dans ce qui jusque là se présentait comme un modèle de perfection et de sagesse. Les passions, les tourments et les crises qui ont secoué Marguerite Yourcenar, toute sa vie durant, invitent à une meilleure connaissance de ces courants souterrains pour mieux comprendre les conditions de l’œuvre.

J.-P. Castellani propose de nous éclairer à partir de quelques éléments biographiques — rares, il est vrai, car elle a toujours refusé la confidence. L’originalité de son caractère vient sans doute en partie qu’elle a toujours vécu “dans une bulle”, jamais scolarisée, cultivant une langue française littéraire dans un milieu anglo-américain, et après un long temps d’errance, est devenue “la dame mystérieuse vivant dans Mount Desert Island” (Maine, U.S.A.) jusqu’à sa mort le 17 décembre 1987. En somme, pas de racines autres que culturelles, pas d’enfance enracinée; elle ne veut pas “être encombrée de trop de possessions”. En 1939, elle a fui l’Europe et choisi la liberté, mais a toujours refusé de se considérer comme exilée. Elle est, orgueilleusement, une nomade, “une irrégulière”, dira J. Savigneau. Et l’espace qu’elle a réellement habité, c’est celui de la littérature.

Marguerite YourcenarJ.-P. Castellani a abordé ce domaine en insistant sur son travail de traductrice, passant en revue les 11 traductions publiées depuis Vagues de Virginia Woolf (1937) jusqu’à Blues et Gospels de 1984. Dans ce choix — parfois imposé à la suite de commandes — on retrouve une grande curiosité, une recherche de la diversité (Marguerite Yourcenar a traduit Henry James et Constantin Cavafis ; son anthologie de la poésie grecque ancienne intitulée La couronne et la Lyre est un modèle du genre). Elle était d’une exigence totale, voulant “donner l’impression que l’ouvrage avait été composé dans la langue du traducteur” ; cette exigence se retrouvait dans ses rapports avec les autres, notamment les traducteurs de ses propres livres, avec la volonté de contrôler son œuvre qu’elle sent lui échapper.

Sa correspondance — des milliers de lettres qu’elle a archivées et dont elle a gardé un double — constitue une véritable œuvre ; La publication posthume de trois volumes : Lettres à ses amis et à quelques autres (1995), D’Hadrien à Zénon, correspondance 1951-1956 (2004), Une volonté sans fléchissement, correspondance 1957-1960 (2007) nous la fait mieux connaître de l’intérieur. C’est en définitive un véritable journal de bord et de création, où elle note ses réflexions, donne des indications précises sur ce qu’elle est en train d’écrire, où elle dialogue avec des gens célèbres et aussi des inconnus (parfois les plus intéressants). Certaines lettres révèlent sa vie plus intime, avec des détails quotidiens ; dans d’autres elle montre avec sincérité ses contradictions : capable d’être attentive aux autres, pleine de déférence (alors qu’elle claquait la porte au nez des visiteurs !) orgueilleuse et humble, entêtée et généreuse à la fois, mais — osons le dire ! — d’un caractère difficile ; témoin la longue bataille éditoriale qu’elle a menée pour la publication des Mémoires d’Hadrien, ce beau livre qu’elle avait commencé à l’âge de 20 ans et qui restera avec L’œuvre au noir un “classique”. A ce sujet, J.-P. Castellani nous recommande de lire les Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien où elle fait part de ses affres d’écrivain, de ses corrections, de ses doutes et de ses désespoirs. Et pour conclure il nous lit un extrait de ces Carnets, un texte magnifique, un hymne à l’amour pour ainsi dire (inspiré par son amie Grace Frick), un hommage à celle “qui ne laisse pas passer la phrase inexacte ou faible... qui relira vingt fois la page incertaine... qui nous soutient, nous approuve et quelquefois nous combat...”

C’est par là que notre guide attentif nous a fait entrer dans ces “fissures” du “bloc apparemment monolithique” de cette très grande dame des Lettres.

André Lingois

 

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