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Charles Barbara

L'HOMME QUI NOURRIT DES PAPILLONS

paru dans L'Illustration, t. 22, 8 octobre 1853
paru dans Mes Petites-Maisons, 1860
paru dans Les Détraqués, 1881


 

Je reçus cette note:

« Vers le milieu de la rue des Gravilliers, en face d'un fondeur en cuivre, et dans la maison d'un marchand de pinceaux, on voit, à la porte, une petite montre en forme de cadre, où sont fixés quelques papillons. Elle est étiquetée du nom de Pichonnier, et à la suite: fabricant de coupe-julienne, invite les amateurs à monter chez lui, au deuzième, au fond de la cour, pour voir plus de trois mille papillons vivants, qu'il nourrit depuis plusieurs années. »

En vue de plaire à la personne qui se flattait sans doute d'aiguillonner vivement ma curiosité, j'allai à cette adresse. Mais la rue des Gravilliers n'est pleine que de fondeurs en cuivre et de marchands de pinceaux. L'indication qu'on me donnait était donc imparfaite. J'allai de montre en montre, de fondeur en fondeur, et je ne trouvai trace de papillon ni de Pichonnier.

Quelques jours plus tard, l'acteur de la note m'affirma verbalement avoir vu le cadre précité, être monté au deuxième, chez ledit Pichonnier, et avoir vu de ses yeux évoluer des centaines de beaux papillons dans des cages en gaze.

Un homme qui élevait des papillons était au moins chose nouvelle. Des connaissances bien profondes en histoire naturelle ne sont pas nécessaires pour savoir que cet insecte aime l'air, la chaleur, le soleil et les fleurs. Il ne fait qu'apparaître et disparaître. On n'en voit point, que nous sachions, en hiver. Même en été, qu'un rideau de nuages intercepte le soleil, et il se cache. Et il vivrait dans une chambre de la rue humide des Gravilliers, à l'ombre d'une cage, à l'égal d'un linot ou d'un chardonneret !… Se pouvait-il, d'ailleurs, que la passion des animaux vivants descendît chez l'homme jusqu'aux insectes les plus frêles ?

Dans cette préoccupation, je rencontrai, en visitant les parterres du Jardin des Plantes, un homme qui frappa mon attention.

C'était un grand vieillard, vêtu d'une grande redingote bleue. Son chapeau en soie, roux de vieillesse, était moucheté de papilIons qui y étaient fixés à l'aide d'épingles noires. Les petites bêtes étaient à l'agonie. Serrant comme un livre, sous son bras, une boîte oblongue, garnie, sur une face, d'une grille en fil de fer très ténu, il cheminait le long des plates-bandes, sans remarquer les curieux. Je le voyais de temps à autre plonger le pouce et l'index dans le calice des fleurs, et en retirer un objet qu'il emprisonnait dans sa boîte, par une petite porte qui y était pratiquée. Il fut bientôt évident pour moi, que, dans cette boite, grouillait une multitude d'insectes vivants, auxquels mon homme faisait la chasse. Je le suivis quelque temps, ému de l'idée d'avoir Pichonnier sous les yeux. J'allais l'accoster. Les papillons qui battaient des ailes à son chapeau me donnèrent des doutes. Un inconnu, qui m'observait observant, acheva de me faire comprendre que je me trompais.

– C'est un entomologiste, me dit-il, qui collectionne des insectes pour les vendre.

Ce mécompte, je ne sais comment, loin d'éteindre mon désir de voir Pichonnier, l'accrut au contraire.

– Je fouillai d'un bout à l'autre la rue des Gravilliers. Mes recherches cette fois réussirent. Pichonnier avait changé de domicile. À son ancienne demeure, le concierge me remit cette tête de facture :

ADMIS A L'EXPOSITION DE 1819.
(Récompense obtenue.) (Mention honorable.)
Rue Vieille-du-Temple.
PICHONNIER
lNVENTEUR ET FABRICANT BREVETÉ
s. g. du g.

Suivait l'énumération de divers instruments pour tailler les légumes, couper le verre, le graver, le percer, vider les pommes et presser les concombres. À la suite de quoi était mentionné un nouveau procédé pour embaumer les oiseaux et les poissons. Au sujet des papillons néanmoins il gardait le silence, ce qui me donna à penser que peut-être il avait abandonné ce passe-temps après des essais infructueux.

Cependant je ne balançai pas à l'aller voir. La pratique d'industries qui avaient entre elles si peu de rapport devait, à mon sens, occasionner dans un cerveau une singulière confusion. Je m'attendais à trouver une figure au moins bizarre. Sous certains rapports, Pichonnier surpassa mon attente. Il devait grossir dans ma mémoire la liste de ces hommes qui, d'un extérieur plus qu'ordinaire, quelquefois rebutant, sont pourtant comme des réservoirs de curiosités, et fortifier cette opinion, en moi déjà vieille, qu'il n'existe peut-être pas d'homme qui n'ait son côté intéressant.

Au rez-de-chaussée se voyaient des spécimens d'outils dans une petite montre, avec une tête de facture collée sur la vitrine. J'y cherchai vainement quelque chose de semblable à un papillon. Au nom de Pichonnier, une femme m'invita à monter au deuxième. La porte était entr'ouverte.

Mes regards tombèrent tout de suite sur un homme de taille moyenne, de trente-cinq à quarante ans, qui n'avait dans la physionomie rien de notable, sinon une habitude souffrante et un œil inquiet. Il était seul, dans l'angle d'une petite chambre donnant sur une cour étroite, et prenait un maigre repas sur le coin d'une table. Je fus aussitôt en proie à une grande tristesse. Encore que je ne fisse attention qu'à lui en pénétrant dans cette pièce silencieuse et morne, mon œil était tiraillé en tous sens par une collection d'objets étranges, étalés sur un établi, sur des rayons, le long des murs et au plafond.

– Un ami de province, lui dis-je, qui s'occupe d'histoire naturelle, a appris que vous éleviez des papillons. Il m'a chargé de vous demander si vous consentiriez à lui donner quelques renseignements sur ce sujet.

J'eus peur qu'il éclatât de rire ou de colère. Mais il se leva, et, sans marquer de surprise:

– Certainement, me dit-il d'un ton doux et mélancolique.

Ce fut tout le préambule. Il m'indiqua une cage assez grande, accrochée près de la fenêtre. La gaze y était substituée au fil d'archal des cages ordinaires. Elle était partagée en quatre compartiments à peu près égaux. Dans l'un des compartiments supérieurs, de nombreuses chrysalides étaient suspendues à la gaze par un fil. Dans un autre, à côté, le long des parois de la cage et sur les fleurs d'un réséda et d'autres plantes, j'aperçus une vingtaine de papillons vivants.

– Vous voyez là, me dit Pichonnier, des paons-de-jour, des belles-dames, le manteau-royal, papillon du plantain. Il y a longtemps que je les ai. Ils passeront l'hiver.

Je croyais rêver. A voir ces petites bêtes voleter, aspirer le suc des plantes, vous les eussiez crues dans un jardin, sous les rayons du soleil. A l'approche de Pichonnier, elles battirent à l'envi des ailes dont elles me laissèrent admirer les fraîches et vives couleurs.

– Dans le bas, continua Pichonnier, ce sont des tortues. Il y en a trois espèces, des grandes, des petites et des moyennes. Chaque espèce a ses couleurs. Remarquez comment elles se nourrissent, avec un peu de paille. Il y en a une cinquantaine. Elles sont écloses il y a aujourd'hui huit jours. Je les garderai tant que je voudrai.

– C'est surprenant, fis-je.

– Ici, ajouta Pichonnier en me montrant une case où étaient pêle-mêle des feuilles de mûrier, de tilleul, de chêne, etc., ce sont ce que j'appelle des gouttes de sang, parce qu'ils ont des taches de sang sur les ailes ; des nankins, qu'on trouve sur le chêne; des mûriers ou deux-yeux. Vous voyez qu'en effet ils ont un œil sur chaque aile. On prétend qu'ils voient avec ces yeux ; mais, moi, je ne crois pas.

Par obligeance, je ne laissais pas que d'exagérer un peu mon extase.

– Puisque vous êtes amateur, me dit Pichonnier, je puis vous montrer bien d'autres choses.

Il m'entraîna dans un cabinet voisin, où un rayon de soleil entrait obliquement, et me mit en présence d'une cage divisée en deux. D'un côté d'innombrables chenilles rongeaient des salades et en faisaient de la dentelle.

– Je les ai comptées, me dit Pichonnier: il y en a quatre cents. Ce sont des chenilles de paons-de-jour. Mais regardez à côté. (Il me désignait l'autre compartiment, où se promenaient et folâtraient toutes sortes de papillons.) Voici l'azur, poursuivit-il, et le vert-de-gris. Vous trouverez ce dernier à Bondy, en ce moment même… Tenez, là, apercevez-vous l'aurore ? Il vient en mai, vers le 12 il disparaît… Ce jaune-là, c'est le citron; cet autre, l'écaille; puis le tigré, puis le sylvain, puis le grand et le petit nacré. On n'a pas vu le petit depuis trois ans… Et le lithographe ! Regardez ses ailes blanches avec des lignes noires.

Certains de ces noms, entre autres, celui du lithographe, me semblaient tant soit peu aventurés.

– C'est bien possible, me répondit-il. Je ne comprends rien à leurs noms baroques. Je les baptise selon mon idée. Ce qui n'empêche pas que je ne connaisse mieux que bien des personnes leurs habitudes, leur nourriture et les endroits où on les rencontre. Il n'y a peut-être que moi qui sache où se trouve la chenille du vulcain. Je me ferais fort, d'ici à un mois, de fournir à un amateur deux mille papillons magnifiques.

– A votre place, lui dis-je, j'essayerais. Il hocha douloureusement la tête.

– Il en serait de cela comme des autres choses, me dit-il. On ne veut pas que je gagne ma vie.

– Qui, on? lui demandai-je.

– Est-ce que je sais ?… Il retourna dans la première pièce, et me montra un taille-racines d'un système très ingénieux.

– C'est de mon invention, me dit-il. Il n'y a que moi qui puisse faire ça. C'est d'une seule pièce. On ne peut pas se couper les doigts. Eh bien ! ils prétendent que ça ne vaut rien parce que ça n'est pas béni. Ils voudraient me forcer d'aller à confesse. Je ne refuse pas d'y aller, moi. Mais qu'ils me laissent me marier. J'irai, je ferai comme tout le monde. Ils béniront tout à la fois ma femme, moi et mon ouvrage…

En même temps que je regardais Pichonnier avec stupeur, une cigale se mit à chanter, ce qui donna le change au bonhomme.

– Ah ! oui, dit-il, ce sont des cigales.

Et il me mena à la première cage, où je découvris dans une des cases de dessous, cinq ou six belles cigales, qui, à la vue de Pichonnier, grimpèrent le long de la gaze comme si elles le connaissaient .

– Il leur faudrait du soleil, à ces petites bêtes, reprit Pichonnier. Elles chanteraient bien autrement !… J'ai aussi des grillons.

Sur un amas de petites cages superposées, il en prit une de deux pouces carrés à peu près. Au travers d'un léger treillis en fer, qui y laissait pénétrer le jour, j'aperçus en effet un grillon en train de ronger de l'échaudé et de la salade. Il marqua sa joie de voir son maître en chantant à son tour.

Un moment, dans cette pièce, on entendit un concert de grillons et de cigales, à se croire au milieu des champs, le soir d'une chaude journée.

Pichonnier jouissait de mon étonnement. Quelques étincelles luirent dans ses yeux.

– J'en nourris de toutes les nations, continua-t-il en me faisant remarquer au bord de sa fenêtre, un bocal où une toute petite grenouille se tenait hors de l'eau, sur les degrés d'une échelle.

Elle était adorable. Blanche sous le ventre comme du lait, elle avait le dos vert, mais de ce vert pâle et tendre, si doux à l'œil, des premières pousses.

– C'est une vraie rainette, dit Pichonnier. Elle me connaît. Elle vient quand je l'appelle. Petite !

La rainette fit un plongeon dans l'eau.

– Il va pleuvoir, dit Pichonnier avec conviction, sans consulter le ciel. La rainette est le plus sûr baromètre qui existe.

Je regardai le ciel. Il était tout bleu. Je me mordis la lèvre pour ne pas rire de la prédiction. L'heure n'était pas loin qui m'en ferait souvenir.

– Tenez, tenez ! fit tout à coup Pichonnier avec une émotion extrême. (Son œil était fixé en ce moment sur la case des chrysalides.) Voici un vulcain qui vient d'éclore !… Est-il beau !… À cause de vous, je ne le tuerai pas…

Il le prit délicatement du bout des doigts, et le glissa dans un compartiment où il y avait des fleurs.

Le papillon nouveau-né s'accrocha à la gaze, et ouvrit ses ailes pour la première fois. Bien qu'elles fussent encore comme humides et chiffonnées, c'était vraiment quelque chose d'admirable à voir. Impossible d'imaginer rien d'aussi éclatant que les bandes rouge-feu qui en traversaient le noir velouté. Je ne pouvais pas en détacher mes yeux. Pendant ce temps, Pichonnier disait:

– C'est curieux. Je voyais l'autre jour, dans le bois de Vincennes, un naturaliste qui courait après un paon-de-jour, Il se donnait un mal ! Et pourquoi? Pour avoir un pauvre papillon tout abîmé. Moi, je ne pouvais m'empêcher de rire intérieurement en songeant que j'avais dans ma chambre des centaines de ces papillons plus beaux qu'il n'y en a jamais eu dans aucun cabinet d'histoire naturelle.

Je suivis la direction que m'indiquait sa main, et je m'avisai qu'il y avait au mur deux grands cadres remplis de papillons, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, au nombre desquels il me fit remarquer le demi-deuil, l'argenté ou grand tabac d'Espagne, le meunier, petit papillon qui semble sortir de la farine, le porte-queue ou flambé, le paon de nuit, la plus grande de nos phalènes, le sphinx du tilleul, l'oiseau-papillon, la feuille morte, le papillon cornu ou du diahle, etc., etc ?

L'émail intact de leurs ailes avait une vivacité de coloris et une fraîcheur qui donnaient à penser que tous ces papillons étaient éclos d'hier.

– Les uns meurent après la ponte, ajouta Pichonnier, les autres, je puis les garder vivants, mais je ne les garde pas, parce qu'ils se casseraient les ailes.

Beaucoup d'autres détails me furent donnés par ce brave homme dont les connaissances spéciales eussent fait honneur à un entomologiste de profession.

– Mais, dis-je, vous devriez faire des démarches. Il existe, même pour les papillons, des collectionneurs passionnés.

– Oui, me dit-il mélancoliquement, j'aurais voulu leur en offrir une belle collection à ces messieurs, mais je n'ose pas y aller. D'ailleurs, mes ennemis ne l'auraient pas souffert. Ils ont juré ma perte.

De nouveau, je le considérai avec stupéfaction.

– On me laisse dans la misère, continua-til. On veut que je meure de faim. Tous mes parents sont riches. Moi, je suis seul. J'avais pris avec moi un enfant pour tourner ma roue, puisque j'ai une jambe presque paralysée: eh bien, ils ont tant fait, qu'il ne revient plus. Si seulement ils ne m'empêchaient pas de me marier.

– Est-ce que vous ne l'avez jamais été? lui demandai-je.

– Ils s'y sont toujours opposés, répliqua-t-il. Dernièrement encore, c'était une affaire convenue. Je reçois une lettre qui m'appelle dans mon pays pour cela. Je cours au chemin de fer. J'arrive… C'était pour assister au mariage de ma femme avec un autre… Hélas ! fit-il avec une mélancolie croissante, il est bien inutile de lutter.

– Il ne faut pas, lui dis-je, vous abandonner à ce découragement.

– C'est que vous ne savez pas tout ce qu'on m'a fait souffrir ! s'écria-t-il. Tel que vous me voyez, je compte trente-deux inventions utiles. Les voici inscrites sur ce registre. (Il me montra un registre.) J'ai plusieurs brevets… Tenez, voyez ce taille-rondelles, ce coupe-cors à plusieurs tranchants, ces roulettes à pâte, ce presse-citron. Tout cela est fait dans la perfection… J'ai encore dans ce tiroir cinq modèles que je briserai un de ces quatre matins…

J'avoue que Ia main-d'œuvre de ces instruments, fort ingénieusement conçus, me sembla remarquable.

– Voici un couteau, reprit Pichonnier en tirant un couteau de sa poche, qui coupe le verre comme un diamant.

Il tailla effectivement plusieurs fragments de verre avec la pointe de ce couteau. Son index me fit ensuite tourner la tête vers une grande vitre sur laquelle étaient gravés des bonshommes fantastiques et des arbres plus fantastiques encore. Dans l'interstice des tailles, on avait introduit diverses couleurs.

– C'est moi qui ai gravé cela, me dit-il. J'ai encore imaginé ces grands papillons plus beaux que nature qui sont à côté. En voici un qui me coûte cinq francs.

Il m'était enfin permis de me reconnaître au milieu des myriades d'objets disparates qui encombraient cette pièce. Sur une table, parmi les ustensiles inventés par Pichonnier, je distinguai un singe, un perroquet, un geai, un poussin à trois pattes, un écureuil, un caneton, tous animaux si bien empaillés qu'on les eût crus encore en vie.

– J'ai trouvé un procédé pour embaumer les oiseaux, me dit Pichonnier, sans les détériorer aucunement. Avez-vous vu rien de plus affreux que les animaux empaillés par les naturalistes? Avec la peau des oiseaux qu'ils vident, ils font des animaux qui ne ressemblent à aucun animal connu. Moi, je n'y touche pas, je ne les vide pas, je les sèche avec la viande. Mes oiseaux gardent leurs formes. Ils restent morts comme ils étaient vivants.

– Est-ce que votre procédé résiste au temps? demandai-je.

– Tenez, dit Pichonnier en appelant mes yeux sur un petit meuble : voici un martinet séché par mon procédé depuis dix ans. Je l'ai pourtant laissé à l'air. On le dirait empaillé d'aujourd'hui.

Il ne disait rien que de vrai.

Des poissons suspendus au plafond frappèrent alors ma vue.

– Il en est de même pour les poissons, continua Pichonnier. On les coupe d'un bout à l'autre sous le ventre, pour les vider. On coud cela ensuite. C'est affreux. Il ne reste plus d'écailles. Ils ont une collection de poissons, pour dire nous en avons une. De fait leurs poissons ne sont pas des poissons, ce sont des monstres qu'on n'a jamais vus. Voyez les miens. On dirait qu'ils sortent de l'eau. Point d'incision ni de couture. J'ai imaginé un outil pour les vider par les ouïes sans toucher aux écailles. En un tour de main, c'est fait.

De nombreux spécimens à écailles et à nageoires témoignaient effectivement, par leur éclat, de son extrême habileté.

En somme, ma mémoire ne suffirait pas à contenir tous les objets qu'il ne se lassait pas de livrer à ma curiosité. Toutefois je me rappelle qu'il ouvrit une armoire sur les tablettes de laquelle était rangée une collection de sonnettes fabriquées à l'aide du calice de verres à patte, et qu'il me dit avoir trouvé le moyen de rendre le coco souple autant que la corne et d'en faire des manches de couteau.

– Mais à quoi bon ? ajouta-t-il toujours plus sombre. Les inventeurs, de leur vivant, on les persécute ; on dit que ce sont des fous et des ivrognes. On ne leur rend justice qu'après leur mort.

J'essayai de le distraire de ces pensées funèbres.

– Monsieur, dit-il, je devrais être à mon aise, on ne le veut pas. Quand je vais dans un magasin pour vendre mes instruments, on me rit au nez. D'autres ne veulent pas seulement les voir et me jettent à la porte parce qu'ils ne sont pas bénis. J'ai été vingt ans dans la garde nationale. Une fois, j'ai sauvé le poste. Sous Louis-Philippe, j'étais porté pour avoir la croix. C'est un autre qui l'a eue à ma place. Jusque dans la maison, il n'est sorte de mauvais tours qu'on ne me joue. Un voisin est entré chez moi dernièrement. Il était ivre. – Voulez-vous vous vendre? dit-il. – Je ne trouverais personne qui voulût m'acheter,» lui répondis-je. Il se mit alors à tourner et à retourner les outils qui sont sur ma table, à tout déranger, à tout critiquer. Il me disait que mes presse-concombres étaient faits dans le système des casse-noisettes. Je vous demande un peu s'il est permis de venir chez les gens pour les molester ainsi? – Allez-vous-en, lui dis-je, et venez au moins quand vous serez à jeun. Je ne fais pas d'affaires avec les ivrognes. Je trouve quelquefois mon enseigne au milieu de l'escalier… La blanchisseuse me garde mon linge… Ah ! Monsieur, je suis trahi de toutes les nations !

Les médecins vous diront que, sur vingt malades qui viennent les consulter, il y en a au moins la moitié d'imaginaires. Ils ne nient pas non plus que ces derniers souffrent autant et plus parfois que les autres. De fait, les misères de ce pauvre inventeur, réelles ou chimériques, avaient quelque chose de navrant.

– En province, c'est la même chose, continua-t-il ; je rencontre des ennemis partout. À Bayonne, on m'a confisqué plus de trois cents francs de marchandise, en prétendant que je devais dix-huit francs. Je n'ai jamais pu les ravoir…

Il était au moins probable que, dans les mécomptes ordinaires de la vie, ce brave homme voyait les rouages d'une conspiration universelle contre sa personne.

– Les rêves ne trompent pas, d'ailleurs, dit-il encore. J'en ai noté plus de vingt sur mon registre. Tous ont le même sens. Une fois c'était un grand pré au milieu de terres labourées qui s'étendaient à perte de vue… Tout à coup voilà que du pré surgissent des chats de toutes les nations, des blancs, des noirs, des verts, des rouges, les uns avec de petites oreilles et de longues queues, d'autres avec de longues oreilles et des queues courtes. Ils sortaient par milliers de dessous terre. Ils grouillaient comme les fourmis d'une fourmilière effondrée. A la fin, il y en avait tant et tant, que le pré ne pouvait plus les contenir. Alors ils ont envahi les terres labourées. C'est assez clair.

– Je ne comprends pas, lui dis-je.

– Comment ? fit-il. Les chats, c'est trahison. Le grand pré, c'est Paris. Les terres labourées, ce sont les provinces. Mes ennemis ne peuvent plus tenir dans Paris, tant il y en a, et ils se répandent dans les provinces.

Bien involontairement, le rêve de Pharaon interprété par Joseph me revint en mémoire.

– Je sais bien qu'il faut que je succombe, ajouta Pichonnier, Ils finiront par m'assassiner.

– Oh ! oh ! fis-je avec compassion.

– J'ai confiance en Dieu. D'ailleurs, à vous parler franchement, mieux vaudrait être mort que de vivre ainsi. Et si je n'avais pas ces petites bêtes…

Il promenait ses yeux et sa main autour de sa chambre.

En ce moment, comme pour lui répondre et le consoler, les cigales et les grillons de nouveau se mirent à chanter, cela est positif, se mirent à chanter.

Un sentiment de profonde tristesse m'oppressait. L'heure de me retirer était venue. Ma visite avait un peu distrait ce pauvre homme. Il m'engagea à revenir sous le prétexte de voir le vulcain à I'éclosion duquel j'avais assisté. Je le lui promis et le quittai.

À peine fus-je dehors que la pluie tomba par torrents. Comment ne pas me rappeler la prédiction de la rainette? Pour n'y avoir point cru, je fus trempé jusqu'aux os.

 


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