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In memoriam
VASSILIS ALEXAKIS
(Athènes 25 décembre 1943 – Athènes 11 janvier 2021)

Écrivain franco-grec, auteur d'une importante œuvre romanesque, écrite à la fois en français et en grec,
Vassilis Alexakis était venu à deux reprises rencontrer les "Budistes" orléanais, en 1997 et en 2013.

– Jeudi 13 novembre 1997, entretien avec Mme Doron, présidente des Amis de la Grèce, sur le thème "Paris Athènes ou le voyage entre deux langues et deux cultures".

Mme Doron a d'abord demandé à l'écrivain les raisons de l'ordre du voyage : pourquoi Paris-Athènes et non Athènes-Paris ? "Il s'agissait pour moi, répond M. Alexakis, de montrer la nostalgie de ma terre natale quand j'étais d'abord un étranger à Paris." Et d'évoquer ses souvenirs lorsqu'il est arrivé en France à 17 ans, avec un bagage linguistique fort réduit. Plus tard, après avoir suivi les cours de l'Ecole de journalisme de Lille — où il apprit vite à maîtriser notre langue (au point de perdre son accent hellénique qu'il met aujourd'hui un point d'honneur à retrouver, pour ne pas être totalement francisé) — et après s'être installé à Paris, il a éprouvé le besoin de reprendre contact avec la Grèce, alors encore sous le régime des Colonels. Il avoue avoir été contraint à un effort pour mieux connaître son pays ; mais M. Alexakis précise bien qu'il ne s'agissait pas en premier lieu de la Grèce antique, présente de manière trop artificielle et officielle, la mythologie, par exemple, ayant été revue, moralisée et censurée par le christianisme.
À un auteur qui connaît en France un succès plus qu'estimable, à un écrivain doté d'une "double identité", une seconde question était inévitable : comment se situer par rapport à ces deux langues et à ces deux pays ? M. Alexakis a répondu qu'il s'agissait là d'un faux problème et qu'il ne fallait pas s'apitoyer sur les personnes "déchirées entre deux cultures". Cette situation n'est pas forcément inconfortable, dit il, surtout si l'émigration a été volontaire. La difficulté n'est pas de changer de langue, mais de garder intactes les deux langues. Cette coexistence offre même des avantages, chaque langue ayant ses facilités ; la "seconde langue" permet l'humour, lequel se nourrit de distance. M. Alexakis reconnaît que certains de ses livres lui ont imposé la langue grecque, en particulier ceux qui révèlent "la part intime de soi". Ainsi Talgo — où s'imbriquent les images de trois villes, Paris, Athènes et Barcelone — a été rédigé en grec, puis traduit en français ; et la traduction permet de saisir les imperfections du texte original…
Dans la conclusion de l'entretien, l'écrivain a justifié une fois de plus son projet initial : le retour à Athènes a pour but une vision plus claire en soi même. "Mais, dit il en souriant, je n'ai pas clarifié les choses ; j'écris pour connaître la fin de l'histoire. L'identité est plus intéressante comme question que comme réponse."

– Mardi 8 octobre 2013, entretien, conduit par Alain Malissard, portant sur l'ensemble de son oeuvre.

Il a d'abors été beaucoup question de son dernier roman L'enfant grec qui, paradoxalement, a pour cadre le jardin parisien du Luxembourg. On y croise des êtres familiers, tels les deux sœurs qui tiennent le théâtre de marionnettes, ou la dame pipi, Ricardo le SDF, mais aussi les héros de nos lectures enfantines, de d'Artagnan à Tarzan, ou même des personnages historiques, de Baudelaire à Lénine, sans parler du narrateur, lequel a beaucoup de points communs avec l'auteur, devenu parisien à partir de 1968 après avoir fui le régime des Colonels. V. Alexakis l'avoue simplement : "Ce sont les Colonels qui m'ont obligé à changer de langue. Pour mon quatrième roman (Talgo) j'ai dû réapprendre le grec. Depuis j'écris deux fois mes livres, d'abord en grec, ensuite je les traduis moi-même, ce qui me pose de sérieux problèmes de traduction !"
Notre hôte s'est prêté de bonne grâce au jeu des questions ; à la première portant sur la frontière entre le réel et l'imaginaire, il a répondu qu'en général elle n'existait pas, mais que, pour sa part, il cherchait toujours un rapport avec la réalité. Au fur et à mesure de l'échange avec le public, il a apporté un éclairage sur la "fabrication" de ses livres : il cherche, dit-il, toujours à associer le lecteur à son travail de narrateur. A l'œuvre linéaire sur un thème unique, il préfère une œuvre bâtie sur deux axes, ou même sur deux sujets ; ainsi dans Ap. J.-C, il y a à la fois une enquête sur les moines du Mont Athos, de l'autre une réflexion sur le partage de la Grèce entre le monde antique et la religion orthodoxe, c'est-à-dire entre la liberté de la pensée philosophique et le dogmatisme étroit de l'Eglise byzantine. De toute façon, pour V. Alexakis, le but du romancier, c'est d'inventer une histoire et d'en avoir conscience : "J'ai su très tôt en somme que la meilleure façon de raconter un événement, c'était de l'inventer !" Et d'ajouter : "Quel sentiment de liberté !"

Vassilis Alexakis à Orléans en 2013

Un texte de Vassilis Alexakis, extrait de La Langue maternelle

Dans la classe, au-dessus du tableau noir, était suspendue une image de jésus. Les cours débutaient par une prière collective. Nous nous mettions debout. L'adoration de Dieu, comme celle des ancêtres, avait un caractère obligatoire. On nous apprenant qu'il n'y avait aucune rupture entre l'Antiquité et l'ère chrétienne, que la seconde avait paisiblement succédé à la première, qu'elle était son prolongement naturel. J'ai déjà noté, il me semble, qu'on nous donnait de la Grèce antique une image conforme aux préceptes de la religion. Antigone avait le visage d'une sainte, et Aristote annonçait à sa façon l'avènement du Seigneur. L'école célébrait quotidiennement le mariage de l'Antiquité et du christianisme. Je me demandais pourquoi Dieu avait tant tardé à se manifester, à déclarer son existence. Que faisait-il pendant les siècles qui avaient précédé, à l'époque de la guerre de Troie ou de la guerre du Péloponnèse ? Sur l'image, au-dessus du tableau noir, le Christ était à peu près habillé comme un ancien Grec. Il était vêtu d'un long chiton blanc et portait sur l'épaule, assez élégamment dois-je dire, une chlamyde rouge. Sa barbe était mieux peignée et plus lisse que celle de Platon ou de Socrate.
La parenté entre l'hellénisme classique et l'hellénisme byzantin ne me paraissait pas très évidente. Mon incertitude était due aux œuvres d'art produites par ces deux civilisations. Je ne voyais rien de commun entre la Vénus souriante et nue qui, une sandale à la main, menace le satyre qui la harcèle, et les saintes blêmes des icônes byzantines qui se tiennent immobiles dans des lieux obscurs. Je m'imaginais, à cause de la brillante et volumineuse auréole qui les coiffe, qu'elles étaient les filles d'orfèvres mélancoliques. Comme je ne savais pas que les anciens Grecs avaient la déplorable habitude de peindre leurs statues, j'avais associé leur art à la lumière, tandis que la peinture byzantine me paraissait issue de l'ombre. Dieu n'avait pas la physionomie bienveillante que lui attribuait ma mère mais celle, menaçante, des personnages nocturnes.
J'étais persuadé, étant enfant, que mes égarements me coûteraient très cher. Je ne trouvais aucun charme aux églises, pas même aux chapelles les plus pittoresques : je les voyais comme des petits tribunaux qui distribuaient parfois des peines très lourdes.

Vassilis Alexakis, La Langue maternelle, Prix Médicis, 1995, chap.5, éd. Folio p. 189-191.

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